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Le jour. D'après fred sabourin

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Le terrorisme expliqué à ma fille

17 Novembre 2015 , Rédigé par F.S Publié dans #quelle époque !, #Lettres à ...

 

Ma chère enfant, il y a onze mois, j’ai déjà écrit un texte qui commençait par le même titre. Je ne l’ai jamais publié, il est resté à dormir dans le dossier « textes 2015 » d’une clé USB qui ne quitte pratiquement jamais ma poche. A l’époque – qui semble déjà si loin – toute une rédaction de dessinateurs caricaturistes était tombée sous les balles de Kalachnikov, ainsi que des clients d’un supermarché casher. La traque de deux des assassins s’était terminée dans les conditions que l’on sait, et dont nous avons vu les images, scotchés aux médias, les jambes tremblantes. Le moment que nous avons vécu, dès le début de l’année alors qu’il restait un peu de buche de Noël dans le frigidaire et qu’on avait à peine rangé les guirlandes et boules du sapin dans un  placard, était à la fois sidérant, terrifiant, tout autant que gonflé par l’espoir grâce à l’incroyable soulèvement solidaire des Français et même du monde. J’avais vu passer, ici ou là, des trucs pour « expliquer le terrorisme » aux enfants, la plupart en bande dessinée. C’était raccord avec le thème. Zep s’y étais mis, d’autres aussi, moins connus mais qui gagnent à l’être. Il faut reconnaître un certain « avantage » aux illustrateurs pour ce type de question à l’adresse du jeune public. Du coup, j’avais essayé de t’écrire moi aussi quelque chose, que je n’ai pas trouvé assez fort sur le moment et pourtant je voulais que ça sorte de mes tripes. Mais ça n’est pas sorti. J’ai laissé tomber.

C’était sans compter sur ce vendredi 13 novembre, où nous venons de franchir un pas définitif dans la terreur, la stupeur, l’horreur et tout le tremblement. Les mots nous manquent pour décrire tout cela. Trois jours après, lundi 16, tu as toi aussi fait ta minute de silence, à l’école maternelle (qui n’a jamais aussi bien portée son nom), dans ta classe, naturellement.

Je suis venu te chercher à quatre heures de l’après midi. Le ciel était gris, sans caractère, un ciel gris tout mou qui ne dit ni oui, ni non. Il faisait doux, et les feuilles mortes des arbres jonchent le sol désormais. Elles sont marrons, et, par endroit, elles forment une sorte de boue plutôt glissante, pas très avenante. La ville était très calme, mais ici ça n’est pas dû aux attentats de vendredi soir : dans une petite ville moyenne telle que B., le lundi c’est calme, tous les commerces ne sont pas ouverts, la circulation est fluide. On dirait presque un jour de vacances. On en est loin.

A l’heure pile, la grille de l’école s’est ouverte, et les parents sont entrés pour aller chercher les enfants qui ne restaient pas à l’accueil loisirs périscolaire (le truc des rythmes scolaires qui a énervé tout le monde il y a deux ans). Je ne t’avais pas vu depuis trois jours, je me suis demandé comment tu avais entendu parlé de tout ça. Tu es sortie de ta classe et je t’ai demandé comment tu allais. « Pas trop bien », m’as-tu répondu, le regard fuyant. « Ah bon ? Pourquoi ? » Et tu as expliqué que tes lunettes – une nouveauté depuis vendredi – te faisaient un peu mal au nez. Sur le chemin du retour, tu m’as dit : « M. m’a tiré la langue ! Je l’ai dit à A., qui va lui tirer les oreilles ! » J’ai entendu ça pendant que je réfléchissais toujours à la façon dont j’allais essayer de t’expliquer le terrorisme… Du coup, j’ai fermé ma gueule. On est rentré en se courant après genre « attrape-moi si tu peux » et en grimpant sur les murettes. La liberté. L’insouciance. La vie.

Pour le goûter, il y avait une demi-pomme, un carré de chocolat, du jus de pomme, un petit morceau de gâteau aux noix. Je me suis aussi épluché une pomme pour t’accompagner. Au bout d’un moment, le ciel était toujours gris dehors, je t’ai demandé si tu avais entendu la sirène à midi. « Oui » as-tu dit. « Et… vous faisiez quoi pendant ce temps-là ? » ai-je demandé, un peu hésitant. « On était en silence dans la classe. » Mon sang s’est figé. « Et tu sais pourquoi vous avez fait ça ? » Alors d’une traite, le plus calmement du monde, tu as dit : « Oui. C’est parce qu’il y a des gens qui sont morts à un spectacle. On leur a tiré dessus avec des gros fusils, comme des chasseurs, et dans la rue aussi. » J’ai dû reprendre mon souffle. « Et… tu sais dans quelle ville ça s’est passé ? » « Oui, à Paris. » A Paris où tu étais il y a quinze jours en balade avec ta maman…

… … …

Les points de suspension que vous venez de lire représentent les secondes – une dizaine ? Une trentaine ? Je ne sais plus – qui m’ont été nécessaires à la reprise de mes esprits. Toi, tu as continué de mâcher, toujours très consciencieusement.

On mangeait des pommes ; et en essayant de t’expliquer le terrorisme, je ne me suis pas rendu compte à ce moment-là que j’étais en train d’avaler les pépins.

 

FS 16/11/2015

 

(c) Terreur Graphique

(c) Terreur Graphique

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Les copains d’abord

16 Novembre 2015 , Rédigé par F.S Publié dans #quelle époque !

"A la mémoire de nos frères dont les sanglots si longs faisaient couler l'acide". 

(B. Cantat). 

Les copains d’abord

La date avait été choisie bien en amont, lors du dernier week-end où nous nous étions retrouvés. C’était au début d’un bel été, et nous avions pris rendez-vous « à l’automne ». Certains avaient un peu regretté le choix de novembre argumentant qu’on ne pourrait pas se baigner dans la piscine. D’autres avaient ajouté, pour positiver : « on ira chercher des champignons ou des châtaignes, c'est bien aussi. »

Vendredi 13 novembre, neuf vieux copains « de trente ans » (comme on dit, mais cette-fois-ci c’est vrai) ont convergés vers le Limousin, à quelques encablures de Limoges et de Saint-Léonard-de-Noblat. De Paris, Versailles, Blois, Castres, Lyon, Châteauroux La Rochelle et Angoulême, les 8 jeunes quadragénaires se préparaient pour un week-end « entre potes ». Parce qu’on a la chance de pouvoir encore le faire. Parce que nous nous connaissons depuis des lustres. Parce que nous avons déjà partagé beaucoup de moments ensembles. Parce que nous nous aimons d’une vieille amitié virile tout autant que sincère, je le crois.

D’emblée, l’ambiance est montée, naturellement, comme d’habitude dirai-je. Les bonnes blagues, les petites vannes sur l’un ou l’autre se sont mélangées aux nouvelles plus sérieuses. Des nouvelles de la famille, de la vie professionnelle, de la vie personnelle. On a épluché quelques châtaignes et coupé du saucisson, ouvert des bières, remis un bûche sur le feu. En cuisine, des parfums venaient déjà caresser nos narines tandis que nous guettions l’arrivée de l’un ou nous inquiétions du retard d’un autre. Quand tout le monde fut arrivé, nous avons enfin pris l’apéro, car la bière c’est juste pour la soif et la joie des retrouvailles. On a parlé de ceux qui ne pouvaient pas venir, expatriés quelques années au Chili ou en Chine. On a trinqué, et on a remis une bûche sur le feu.

Le dîner fut animé, sans éclats de voix particuliers pour autant. On a parlé politique bien sûr, mais sans s’engueuler, pour une fois. Les récentes déchirures entre tel ou tel semblent être pardonnées, ou en tout cas dépassées, chacun mesurant peut-être que ça serait quand même un peu con de bousiller une si longue amitié pour ça. On a parlé aussi, évidemment, de celles qui n’étaient pas là : les femmes. Présentes partout, mais visibles nulle part. Je ne m’étendrais pas sur le sujet, car je risquerais d’avoir des problèmes avec telle ou telle, et avec les féministes de garde qui veillent au grain, partout et toujours. C’était un week-end entre copains. Point.

On a ouvert quelques belles bouteilles, car c’est le seul dress code que nous nous imposons : on vient seul, sans femme, ni enfants, ni chiens ni chats, mais bien accompagné quand même. Sans être des buveurs d’étiquettes, nous sommes quand même amateurs de belles et bonnes choses… à partir du moment où elles s’ouvrent avec un tire-bouchon. Les discussions sont allées bon train, et on a voyagé sans quitter nos chaises : du Tchad d’où revient l’un des nôtres d’une mission humanitaire, à Pékin et Santiago où sont les frères de deux autres. Paris, Blois, Lyon et le Tarn ont fait le reste. On a aussi parlé médecine, et c’est toujours rassurant d’avoir un docteur parmi ses amis. On a évoqué la Cop 21, la planète, tout ça… Fromage, dessert, puis on s’est affalé qui dans le canapé, qui au bord de la cheminée, pour digérer en reprenant un verre de Saint-Emilion grand cru (ça aide, vous ne saviez pas ?).

On a remis une bûche sur le feu. Et les premiers tweets sont arrivés. Les premières alertes sur Facebook. Les premiers re-tweets des sites d’informations, des médias nationaux. Tout le monde, ou presque, s’est mis à regarder son smartphone sans rien dire. Nous cherchions les résultats d’un match de foot qui venait d’avoir lieu au Stade de France. Nous sommes tombés sur un concours de tir à vue en plein Paris. Un mauvais jeu de massacre. Et nous sommes tombés de haut. Certains on quand même débuté une petite belote, gardant une oreille à ce que les autres énonçaient en découvrant, stupéfaits, le bilan qui s’alourdissait minute par minute. Nous étions sidérés, sans mot dire. Le Parisien de l’équipe était inquiet. Son visage a changé. Le banlieusard n’était pas plus rassuré. Vers une heure du matin, les plus assommés sont allé se coucher. Les autres ont continué la belote. On se sentait à la fois proche de l’évènement et tellement protégé de là où nous étions, au beau milieu de la campagne limousine. Dehors, il commençait à faire froid mais sans excès pour un mois de novembre. Le silence était écrasant. Rien, ni chien, ni insecte, ni moteur, pas un meuglement de vache ni un souffle d’air. Le silence absolu de la nuit épaisse et lourde qui s’abattait sur notre maison, notre refuge. Une nuit noire. Une nuit de mort.

Le lendemain tout le monde s’est réveillé tôt, bien que certains se soient couché très tard. Nous avons alors pris, comme tout le monde, l’exacte mesure du drame atroce qui venait de ce jouer, un vendredi soir à Paris. Des gens écoutaient de la musique, mangeaient, buvaient, dansaient. Ils étaient à des terrasses de café, profitant de la douceur d’un automne jusqu’ici exceptionnel. Ils étaient, eux aussi, entre potes, entre amis, entre couples, ou seuls au comptoire, pour l’être un peu moins. Certains devaient se connaître, comme nous, depuis longtemps, depuis l'enfance qui sait, depuis toujours.

Nous avons alors tous pris conscience, sans se le dire, juste dans les regards et la manière d’être, que nous étions incroyablement chanceux d’être ensemble, d’être amis, et, plus encore : d’être vivants. La suite du week-end s’est déroulée comme elle devait : d’autres bouteilles se sont ouvertes, on a déjeuné dehors au soleil, la bière a coulé sous la mousse, on a ramassé des pieds de mouton et des châtaignes en secouant les feuilles mortes jonchant le sol des forêts. Le rosbif était parfaitement cuit comme on aime, et la tarte au pommes aussi. On a tapé dans un ballon de rugby, aux rebonds si imprévisibles. On a fait les cons avec le Lada Niva dans les chemins creux. Dimanche matin, sur la table du petit déjeuner, des journaux sont venus mettre des images et des mots sur l’horreur. Et nous disions : "et maintenant, que faire ?"

Enfin, l’après midi, au moment de la dispersion générale, tout les vieux copains, en se faisant des bises de vieux copains et se tapant sur les épaules se sont dit, droits dans les yeux : « à la prochaine, fin mai-début juin, hein ? »

Ouais, les gars. Sans faute, d’accord ?

Sans faute...

F.S 16 novembre 2015

- petite revue de presse entre amis -

- petite revue de presse entre amis -

- du beau, du bon, du...? -

- du beau, du bon, du...? -

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KFC : du poulet, en veux-tu ? En voilà !

12 Novembre 2015 , Rédigé par F.S Publié dans #Presse book, #concept

Le 188e KFC en France est ouvert à Blois depuis le 10 novembre. Il y avait du beau monde la veille pour se pencher sur son berceau lors de l'inauguration.  

- les fameux "buckets". Le poulet, c'est meilleur quand c'est partagé -

- les fameux "buckets". Le poulet, c'est meilleur quand c'est partagé -

KFC. Kentucky Fried Chicken. « Le spécialiste des vrais morceaux de poulets entiers cuisinés sur place », dit le slogan. Le géant américain de la restauration rapide, fondé à la fin des années 30 du siècle dernier par Harland Sanders (alias « le colonel Sanders »…), a ouvert le 188e restaurant français de la marque à Blois, boulevard de l’Industrie, le 10 novembre dernier.

Un restaurant rapide construit… rapidement, c’est le moins qu’on puisse dire : en à peine 6 mois tout était fait ! Permis de construire, construction, aménagements urbains nécessaires au futur afflux de clients, assainissement etc. On connait des projets blésois qui mettent plus de temps à sortir de terre (1). 

Mais le poulet de l’oncle Sam – pardon, Sanders – c’est du rapide. Ce natif de Louisville, Kentucky, mit au point en 1939 la cuisson du poulet sous pression. Les morceaux, découpés sur place, sont ensuite saupoudrés de farine afin d'être panés, puis après un passage au four atterrissent dans des « buckets », sorte de petits sauts en carton où les clients peuvent picorer en trempant les morceaux dans des sauces. Car chez KFC, ce qui est épatant, c’est aussi le « partage »...

10.000 emplois en France, en 10 ans

A la barre de la machinerie, un Breton. Erwan Tourtelier, physique de basketteur et mince comme s’il ne mangeait jamais de burgers, 42, marié et sept enfants, déjà partenaire-franchisé du KFC de Saran, près d’Orléans. Un self-made-man lui aussi sous pression, à l’américaine mais en France, ce qui est rare et d’autant plus impressionnant. « Je suis entré à 18 ans chez Quick, comme simple équipier. J’ai gravi tous les échelons. Ensuite – après un passage chez Castorama et Bricorama, je suis passé chez KFC, et après avoir été directeur des opérations au niveau national, j’ai ouvert ma première franchise à Saran, puis maintenant à Blois », explique le jeune homme de bonne famille avec franchise aussi. Pourquoi donc avoir quitté la maison Quick après tout ce chemin avec eux ? « Chez KFC, ce qui me plaisait, c’est qu’ils ont un savoir faire ancestrale. Aujourd’hui, je suis fier d’ouvrir ce restaurant en Loir-et-Cher, ce qui me permet de développer mon projet entrepreneurial dans la région », ajoute-t-il sans se séparer de son sourire très managérial, et de sa chemise blanche immaculée estampillée du logo de la firme. So corporate

Côté employés justement, KFC peut se targuer, en 10 ans, d’être passé de 10 restaurants sur le territoire national à… 200 en milieu d’année 2016 ! 10.000 emplois ont été créés. Entre les deux, un investissement à l’américaine : 500 millions d’euros. « Il y a plus de 20.000 restaurants KFC dans le monde » ajoute un ponte de la maison mère venu boire lui aussi le champagne de KFC lors de l’inauguration. « En semaine normale, on table sur 60.000 € de chiffre d’affaires. Les premières semaines d’ouverture, c'est environ 150.000 € de C.A ». Des chiffres qui donnent le tournis. Mais tout le monde ne rentre pas dans la salle de restauration – au nouveau décor et design créé spécialement pour Blois, et qui devrait servir ensuite à tous les KFC dans le monde. « 40 % du C.A se fait avec le drive », ajoute Erwan Tourtelier. Car si on ne peut plus téléphoner en conduisant, on peut toujours grignoter au volant, voilà pourquoi les restaurants du Kentucky poussent souvent près des grands axes routiers, très fréquentés. 

Côté emplois donc, ce sont « 55 emplois, de 18 à 53 ans » qui seront créés, mais pas tous en même temps, et pas tous à temps plein. Des contrats « 24 heures » d’intérimaires seront signés en fonction de la demande. « 25 personnes seront présentes en situation standard » dit le jeune directeur. Une réactivité très anglo-saxonne qui fait le succès - et les marges - des restaurants de poulets de M. Sanders. 

- des charlottes, des élus, et des employés KFC -

- des charlottes, des élus, et des employés KFC -

Marc Gricourt, maire de Blois et vice-président de l'agglo en charge des questions économiques, et Christophe Degruelle, président d’Agglopolys, n’ont pas raté l’inauguration et se sont vu offrir un beau tablier rouge estampillé du logo de la marque. Tous deux se réjouissent des emplois créés, en attendant ceux générés par Leroy-Merlin au printemps prochain (90 emplois pour l’hyper du bricolage qui s’installera zone d’activités de la Garbottière, Leclerc etc.). Et un grill Courtepaille été 2016. Bientôt donc, la périphérie de la cité blésoise n'aura rien à envier aux villes de même strate, et à leurs cousines du Kentucky...  

A ceux qui pourraient penser, caustiques personnages (y en a-t-il ?) que c'est « encore un truc de malbouffe américaine qui vient nous envahir ! », KFC indique, dans son communiqué officiel d’inauguration, que si la farine utilisée dans la conception de la panure vient des Pays-Bas, deux fournisseurs de poulets sont français : « Doux » à Châteaulin (Finistère) et « Gastronome » dans la Sarthe voisine.

Après, libre aux potentiels clients blésois de « jeuner avec les aigles, ou picorer avec la volaille », selon le proverbe sud-américain (dit-on)…

F.S

(1) Certains depuis trente ans, comme le "chevet Saint-Vincent"... 

KFC Blois, 34 bd de l’Industrie. 

20.000 restaurants dans 120 pays. Appartient au groupe Yum ! Brands Inc (avec Pizza Hut et Taco Bell). Ce qui totalise 41.000 restaurants dans 125 pays. 

- C. Degruelle (à g.) et E. Tourtelier, au champagne. Avant le cola ? -

- C. Degruelle (à g.) et E. Tourtelier, au champagne. Avant le cola ? -

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Le chômage expliqué à ma fille

7 Novembre 2015 , Rédigé par F.S Publié dans #Lettres à ...

- Lac du Montagnon d'Iseye, vallée d'Ossau, Béarn (64) -

- Lac du Montagnon d'Iseye, vallée d'Ossau, Béarn (64) -

 

« Tu iras au travail ou à l’école après l’école ? »

« Mon petit, je n’ai plus de travail… »

« Ah bon ? Mais comment tu vas faire alors ? »

« Et bien je ne sais pas trop encore. Mais il faut que tu saches que c'est un vrai travail que de chercher du travail tu sais… C’est mal payé, mais c’est un sacré boulot ».

« Et pourquoi t’as plus de travail ? »

« Parce que celui qui me l’avait donné me l’a repris… »

« Ah… Il est méchant alors ? »

« ... Je ne sais pas, je ne peux pas réellement te dire ce que j’en pense… »

« Tu vas lui dire qu’il est méchant ? »

« Et toi, à l’école, quand quelqu’un est méchant, tu lui dis ? »

« Oui ! »

« Et ça change quelque chose ? »

« Non… »

Ce n’est pas simple de t’expliquer, du haut de tes quatre ans, ce qu’est un licenciement économique, le chômage, le bordel qui m’attend chez Pôle emploi… À vrai dire tu t’en fiches un peu, et sans doute vas-tu trouver dans la situation qui s’ouvre à partir d’aujourd’hui quelques avantages. Notamment un, non négligeable : je vais pouvoir, plus souvent qu’avant, t’emmener à l’école et venir t’y chercher. D’une certaine façon, je vais être plus disponible, je ne pourrai plus m’abriter derrière l’alibi du « j’ai trop de travail » ou « j’ai un rendez-vous, une inauguration » tout ça...

- La dent de l'amer -

- La dent de l'amer -

Il n’y a pas longtemps, alors que nous lisions un livre sur les châteaux forts, il y avait une prise d’assaut, une bataille, et je t’ai dit : « c’est la guerre ». Tu m’as demandé – c’était touchant – « c’est quoi la guerre ? » J’ai répondu avec mon cœur de père, mes guibolles d’ancien para et mon cerveau d’historien. Désormais, je suis moi aussi de plain pied dans la guerre, la guerre économique, comme on dit. « Il faut se battre » entend-on à tous les carrefours. Alors battons-nous… Mais la guerre c’est aussi celle contre le mensonge, la fatuité, l’attentisme, l’incompétence et la vision court-termiste de ceux qui croient tout savoir, enfermées dans leurs certitudes, et la brutalité froide des tableurs excel. Nous ne sommes plus dès lors que des « points de convergences juridiques », des pions dont on se débarrasse d’un trait de plume, sans merci ni au-revoir. C’est aussi ça, la comédie humaine. Elle comporte plusieurs actes, des acteurs brillants dans des grands films, et des seconds rôles, des navets et des séries B. A la fin, il faut nous arracher du fauteuil quand le rideau tombe sur la scène et que le mot « fin » a disparu. Comment t’expliquer tout ça aussi ?

Alors j’ai regardé dehors, les feuilles tombent sévèrement des arbres, et bientôt « les arbres seront en bois » et « c’est à ça qu’on reconnait l’hiver » comme le disait si joliment Jules Renard. Je me suis dit que pour t’expliquer le chômage, il fallait peut-être se calquer sur les saisons. 

- High level -

- High level -

Le chômage, d’abord, c’est un peu comme l’hiver. Il fait froid, il pleut souvent sur les arbres nus et la nuit vient de bonne heure, le jour tard le matin. Tout est souvent gris et ressemble aux murailles. On se sent embastillé et les beaux jours semblent si éloignés qu’on se demande s’ils reviendront.

Le chômage, c’est comme l’hiver. Une saison qui en apparence ne sert à rien. On n'en voit pas le bout, et on a l’impression que le soleil ne reviendra jamais. L’hiver, en apparence, c’est nul.

Pourtant au début, on est content, on retrouve les bons pulls de laine, on ressort le manteau d’hiver, avec des trucs dans les poches qu’on avait oublié… On se dit que quatre mois, c’est vite passé, et puis à bien y réfléchir avec les jours qui raccourcissent dès la fin du mois d’octobre jusqu’à la fin mars, c’est quand même assez long. Et puis il y a novembre qui en rajoute une couche, avec son faux air d’hiver (sauf à l’heure où j’écris, fenêtre ouverte, le soleil entrant à plein poumon dans mon bureau). L’hiver ma fille, c’est un peu comme le chômage, c’est nul. « Quand il fait froid on ne peut pas marcher pieds nus dans l’herbe » m’as-tu dit récemment. Non, on ne peut pas. La seule certitude c’est que ce fichu hiver, il finira bien par finir. Alors que le chômage, lui… on ne sait jamais quand ça s’arrêtera.

Et pourtant, tu vois, parfois l’hiver il fait grand beau ! Des journées de soleil à s’en faire péter les lunettes noires, on reprend espoir d’ailleurs, on se dit que ça y est, le printemps est tout près, on a presque chaud, on a des envies de terrasses avec une petite bière, ou de glaces vanille-fraise en buvant des jus de pommes glacés. Des gens commencent à dire qu’ils ont vu des bourgeons sur les arbres, « quand même, on n’est qu’en janvier ! » Tout cela s’appelle l’espoir et souvent c’est vite remballé par un coup de froid avec un vent du nord-est sournois à te faire jouer des castagnettes avec tes dents. L’hiver c’est aussi le moment où il y en a au moins un qui retrouve du boulot, vers le 25 décembre généralement, le moment où tu fais des vœux à n’en plus finir. Cette année, les vœux, on ne les mettra pas tous dans le même panier…

Parfois aussi il neige et là d’un coup il y a 60 millions de gens qui retrouvent plus ou moins une âme de gamin. Les paysages sont transformés, on se fait des batailles de boules de neige. Et tu oublies que toi aussi tu les as, les boules. Tout est recouvert d’une chape soyeuse et silencieuse. Et puis ça fond et la boue colle aux semelles…

Enfin, un jour – mais l’hiver est passé depuis longtemps parfois – tu décroches le sésame, le truc que généralement tu n’attends pas ou en tout cas pas comme ça. Tu as tellement bossé pour maintenir ta terrasse à peu près propre pendant l’hiver que tu en avais oublié que chômeur c’est pas un vrai boulot et là… tu sens le printemps à plein nez. Tu reprends espoir, mais vraiment, tu trouve tout joli et tu respires à plein poumons en te disant qu’on ne t’y reprendra plus. Tu as envie de dire « je t’aime » à tout le monde même à ceux que tu ne connais pas ! Tu changes de vie, tu changes la vie. Tu as pris dix ans dans la tronche mais tu changes de vie. C’est le printemps, c’est l’été. C’est la vie.

Et c’est reparti.

Et c’est reparti.

Et c’est reparti. 

 

F.S 7 novembre 2015 

- Depuis la Table de Ponce -

- Depuis la Table de Ponce -

- Suivez le guide -

- Suivez le guide -

- La "Laiterine" (home, sweet home...) -

- La "Laiterine" (home, sweet home...) -

- Au feu ! -

- Au feu ! -

- Je suis la vague, toi, l'île nue -

- Je suis la vague, toi, l'île nue -

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De quoi « l’ultra trail » est-il le nom ?

25 Octobre 2015 , Rédigé par F.S Publié dans #quelle époque !

De quoi « l’ultra trail » est-il le nom ?

C’est devenu une mode, pour une élite sur-entrainée et bénéficiant d’heures de loisirs pratiquement à volonté. Ne dites plus « course à pied » ou encore moins « jogging », pas plus que « footing ». Ces termes appartiennent à un passé révolu, où les tenues fluo disputaient aux ravitaillements exclusivement faits de bananes et de raisins secs. Le marathon – distance autrefois mythique (42,195 km sur l’asphalte) – ne les fait plus rêver. Il en faut plus, beaucoup plus. Enormément plus. « Pantagrueliquement » plus oserait-on dire. A s’en rendre malade même. Un truc de fou, et d’ailleurs une des épreuves les plus dures et les plus sélectives de la catégorie s’appelle comme ça : la « Diagonale des fous » (1). Qui sont ces forçats des temps modernes, ces prisonniers d’un goulag vers lequel ils se précipitent non pas en marchant, mais en courant (presque tout le temps) ? Qui sont ces masochistes qui disent pourtant y prendre énormément de plaisir au point de ne plus pouvoir s’arrêter ? Ce sont les ultra trailers. Des coureurs de fond, mais en plus long. Beaucoup, beaucoup plus long.

Terrain de jeu. Terrain de "je"

Sont-ils des repris de justice ? Des gens à qui on a annoncé qu’il ne leur restait que quelques mois à vivre et se lancent un défi de fou pour sentir une dernière fois leur vivacité corporelle ? Des évadés d’un bagne guyanais qui ne devaient leur salut qu’à la course effrénée sans se retourner ? Des inconscients à la recherche de sensations toujours plus fortes (essentiellement, dans le cas présent, de la souffrance et de la douleur assommante) ? Non, rien de tout cela. Des gens – des hommes, majoritairement – qui ressemblent à vous et moi. Ou presque. Ce sont plutôt dans les CSP + que se recrutent, se cooptent devrait-on dire ces « bêtes humaines ». En temps normal – mais qu’est-ce désormais la normalité pour eux ? – ils s’entrainent des heures entières en semaine, et le week-end aussi. Des heures qui se comptent en dizaines, vingtaines, trentaines ! De jours, de nuit, tôt le matin ou tard le soir, par tous les temps : tout le temps. Dès que les servitudes du travail leur en laisse le loisir – on y trouve beaucoup de consultants, de free-lance, de cadres de toutes petites entreprises de conseils ou de coaching – ils partent courir. Laissant la plupart du temps femmes et enfants, s’ils ont eu la patience d’attendre jusqu’ici, derrière eux. Alors ils s’enfoncent dans les bois, forêts, chemins creux, terres labourées, plates ou en pentes ; à la conquête de cols montagneux ; autour des lacs, bref : tout ce que la nature peut mettre à leur disposition comme terrain de jeu.

Terrain de jeu, et aussi terrain de « je » tant l’omniprésence sur les réseaux sociaux est indissociable des exploits aventureux de ces forçats des chemins de remembrement. On les voit dans toutes les tenues possibles, avant, pendant et après l’effort, généralement souriant tant qu’à faire même si on devine la crispation pour faire bonne figure (au bout de 100 bornes sans avoir dormi plus de 20 mn on le serait à moins !). Des ultra-selfies pour ultra-trailers satisfaits de compter des amis Facebook suffisamment nombreux et connectés pour les encourager à se « dépasser », à aller « toujours plus loin ». Mais, au fait, jusqu’où ?

Corps vivant / Corps mort

La ligne d’arrivée, généralement franchie au bout d’une quarantaine d’heures pour les plus chanceux, c’est-à-dire ceux (ou celles, ne négligeons pas les 20 ou 30 % de femmes qui s’adonnent à cette torture contemporaine et technologique, certes beaucoup plus discrètement côté selfies…) qui tiennent encore debout sans être trop blessés ou qui ne sont pas tombés ivres morts de fatigue au bord du chemin, cette ligne d’arrivée tant convoitée on s’en doute n’est pas la vraie limite qu’ils se fixent. Elle est ailleurs. Elle est plus loin, beaucoup plus loin. Au-delà des bornes et des limites qu’il faut franchir. Plus loin que la souffrance. Plus loin que la douleur (« qui ne dure qu’un temps, alors que l’abandon c’est pour toujours » peut-on lire dans les nombreux commentaires de la communauté globe-trotteuse facebookienne). Plus loin que tout, plus loin que la vie. C’est peut-être la mort que ces vivants essaient de rattraper, cette finitude humaine « qu’il nous faut regarder en face un peu tout les jours, histoire de ne pas la perdre de vue », dit je ne sais plus quel chanteur à la mode mais c’est plutôt bien tourné comme formule. 

 

La mort ? Vous n’exagérez pas un peu, quand même par hasard ? Non, je ne crois pas, et si je peux me le permettre c’est que tout en ne faisant pas partie de cette petite caste des épuisés et ravis des courses en chemin 48 heures durant, je me suis quand même arrêté à la fameuse distance reliant Athènes à Marathon… Et je trouve déjà ça fort épuisant pour ne pas dire traumatisant, malgré le goût que j'y ai pris. Je n’en fais pas partie, mais je l’observe de près, de très près même. J’en compte parmi mes amis – pas tous Facebook mais beaucoup y sont – et j’en ai même interrogé certains pour les besoin d’une enquête sur les « courses natures ». C’est peut-être bien la mort et sa mystique qu’ils cherchent à défier, à rattraper, pour la dépasser ? La terrasser ? La repousser ? La hâter, que sais-je ? Eux seuls répondront, peut-être un jour, si ce n’est avec des mots, ou avec ce qui leur restera de corps.

Douleur et gémissements : de la "bobologie" ? 

Autrefois, il y avait des guerres atroces et fratricides – on disait des « boucheries » ça dit tout – pour envoyer toute une génération de jeunes hommes en chier leur race à pied, en courant parfois, dans la boue et la poussière, exténués de fatigues, sur les petits chemins de terre et même en dessous, dans des tranchées. Le dépassement de soi y était possible, l’héroïsme aussi évidemment, l’entraide et la camaraderie également. Qualités qu’on retrouvent chez les traileurs, sorte de mineurs de fond des grandes surfaces naturelles et aérées.

Désormais, il y a les ultra-trails, où l’on repousse sans cesse ses limites, sans dormir ou presque (certains évoquent des hallucinations au bout d’un moment), en mangeant sur le pouce des glucides froids et ensuite mal digérés. Il faut avoir vu les vomissements, diarrhées et autres petits « tracas » des malchanceux, des mal préparés ou tout simplement des plus fragiles sur le bord du chemin pour constater à quel point quand le corps parle, tout le monde ne semble pas prêt à l’écouter de la même manière. 

Il faut voir et entendre les gémissements de douleur lorsque, une fois la ligne d’arrivée franchie (la vraie, pas l’autre, la virtuelle), ils s’écroulent sur l’herbe d’un stade quasiment incapables de se relever seuls (un marché potentiel pour les marchands de matériel médical, fauteuils roulants, béquilles, déambulateurs etc.).

De la « bobologie » ? On peut le minimiser de cette manière en effet. Ou le nier, c’est selon.

Difficile cependant de voir les suites réelles de ces travaux d’Hercule, les selfies se raréfiant une fois « l’exploit » accomplit (ou l’abandon subit…). On imagine aisément que ce ne serait pas très vendeur…

Jusqu'où ? 

Demeure selon nous une lancinante question que posent ces ultra-traileurs, véritables zek à la recherche d’un goulag ultra moderne à ciel ouvert : jusqu’où peuvent-ils aller ? Si la plupart de ces ultras courses tournent autour de 100 à 150 km, certaines courses atteignent 200 km, voire plus ! Dans des lieux inhospitaliers parfois. Sans compter les aléas météorologiques qui peuvent transformer ces sorties en véritables antichambre de l’enfer. On attend avec gourmandise le premier qui franchira, sans s’arrêter, les 1000 bornes d'affilées ; et si possible avec du dénivelé pour corser un peu l’affaire. Jusqu’où la "capacité de résistance et d’adaptation du corps humain" - ce sont leurs médecins qui le disent - ira-t-elle ?

Jusqu’à la mort, peut-être ? On ne le souhaite pas, mais elle seule pourra dire le mot : « fin ». Ou le dépasser, qui sait…

 

  1. Traversée de l’île de la Réunion, 166 km et 9.000 mètres de dénivelés positifs.

 

F.S 

 

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L’embarrassant passé des empires coloniaux

23 Octobre 2015 , Rédigé par F.S Publié dans #Presse book

Le passé colonial vous embarrasse ? Parlons-en...

Le passé colonial vous embarrasse ? Parlons-en...

 

Que faire du passé des Empires coloniaux ? Une question universelle aux accents traumatiques très franco-français…

 

« Il y a 23 musées du sabot en France, tous aussi beaux les uns que les autres, où l’on vous explique le passé nostalgique d’une France agricole, l’exode rurale etc. Et combien de musées d’histoire coloniale ? Zéro… On n’est même pas capables de raconter quatre siècles et demi d’histoire coloniale en France ! »

Pascal Blanchard, historien, documentariste, chercheur associé au CNRS, chercheur au Laboratoire de communication et de politique, ne mâche pas ses mots. Mais il a l’habitude de prêcher pour sa paroisse. Il exagère ? Pas tant que ça, il part surtout d’une réalité qui dérange : « Il y a une vraie pauvreté de l’université française sur l’histoire coloniale. On paie une carence en recherche depuis 20 ans. Peu de chercheurs ont été recrutés par l’université sur ce sujet, et aujourd’hui, un jeune chercheur brillant va aller plus facilement en Suisse ou à New-York pour étudier l’histoire de France coloniale ! »

Repentance, idéologie, et politique

Rien que pour la guerre d’Algérie – un gros morceau – les premières études ont été faites par les militaires, des témoins directs, des journalistes : dès les années 70. « Pendant très longtemps on a considéré que c’était une question mineure », ajoute-t-il avec la volubilité qu’on lui connaît. Le chercheur ne fait d’ailleurs pas toujours l’unanimité dans le très strict académisme de certains historiens, qui voient parfois d’un drôle d’œil cet étrange chercheur qu’on voit autant sur les plateaux de télévision qu’à l’université ou dans les studios de radio. Son agence de « communication historique » nommée « Les bâtisseurs de mémoire » en fait à la fois un pur produit historien mais aussi marketing. Il organise des expositions – dont la très remarquable et remarquée Exhibition. L’invention du sauvage avec Lilian Thuram au musée du Quai Branly en 2012 – participe en tant qu’expert à des émissions dans les médias télé ou radio, débat face à Eric Zemmour ou Alain Finkielkraut, réalise des documentaires sur le thème de l’histoire coloniale.

« Aborder l’histoire coloniale, c’est dénigrer l’histoire de France, on nous accuse même récemment de vouloir déconstruire la France ! » ajoute-t-il. Avant de préciser, très justement : « Assez vite on vous parle de repentance, d’idéologie, c’est très politisé. Le problème, c’est que ce n’est pas de la politique ni de la polémique ! C’est de l’histoire de France ! »

"En 1959, l'affaire est pliée"

A ses côtés lors de la table ronde, l’écrivain franco-congolais Alain Mabanckou, qui a étudié en France et professeur de littérature francophone en Californie (et auteur du Sanglot de l’homme noir, chez Fayard en 2012). « Quand on parle d’histoire coloniale, on en parle comme d’une maladie. On dit : névrose collective ; mémoire traumatique ; blessure narcissique. La France est-elle malade de son passé à ce point ? » interroge-t-il. « Les Allemands ont regardé leur passé en face, ce qui leur a permis de le dépasser, et d’en arriver où ils sont aujourd’hui. »

Pour Pascal Blanchard, « le savoir n’est déjà pas partagé par tous. Regardez la date de la fin de la guerre d’Algérie : les militaires ont une date ; les harkis aussi mais différente ; les pieds noirs encore une autre. » Dès lors faut-il être dans la mémoire pour être dans le savoir ? « On a fait ce travail avec Vichy et la Shoah. Je ne dis pas que ça s’est fait en 5 minutes, mais on l’a fait et le point d’orgue c’est J. Chirac en 1995 qui reconnaît publiquement que Vichy, ça n’était pas la France. Mais avec l’histoire coloniale, on n’a pas encore commencé » regrette-t-il.

L’historien Gilles Manceron (spécialiste de l’Algérie) pense pour sa part « qu’un certain nombre de forces politiques ont baigné dans cette histoire ; une partie de la République est dans cette histoire coloniale. En 1959, l’affaire est pliée : la situation politique est ingérable, les investissements quittent les colonies, l’avenir, c’est l’Europe. Mais l’opinion publique était très en retard sur l’idée que les colonies c’était fini. Le grand mythe construit depuis 1830, enseigné dans les manuels d’histoire des écoliers, toute cette propagande c’est fini ! Quand De Gaulle arrive au pouvoir tout s’effondre en un rien de temps.»

Bras de fer idéologique

Mais alors pourquoi tout est toujours renvoyé au politique, interroge l’écrivain et historien Farid Abdelouahab, animateur du débat ? « Tous les peuples ont des périodes plus ou moins glorieuses dans leur passé. La vraie réparation, c’est la vérité historique. Les replis identitaires sont de mauvaises réponses » répond Gilles Manceron. « Nous sommes la première génération à avoir la chance de prendre de la distance vis-à-vis de l’imaginaire colonial », ajoute Pascal Banchard. « En même temps on est conscient de la peur que cela suscite ». Avant de conclure : « Il n’y a aucun lieu pour emmener des élèves pour parler de l’histoire coloniale. Quant aux programmes scolaires, c’est le bras de fer idéologique, trop politique. »

Si un jour, quelque part en France, un musée consacrée à l’histoire coloniale ouvrait ses portes, il ne serait guère étonnant de ne pas voir Pascal Blanchard à la manœuvre…

F.S

(table ronde aux 18e Rendez-vous de l'histoire de Blois)

Les programmes d'histoire font (aussi) débat

 

Inévitablement, le débat au sujet de la refonte des programmes d'histoire s'est invité aux Rendez-vous du même nom. D'ailleurs ils étaient au programme... les programmes. "A-t-on vraiment besoin de programmes d'histoire ?" était en effet le sujet d'une table ronde animée par Emmanuel Laurentin (la Fabrique de l'histoire sur France Culture) avec Romain Bertrand (directeur de recherche au Ceri et à Sciences Po Paris), Patrick Boucheron (Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Collège de France), Raphaëlle Branche (Université de Rouen), Michel Lussault (géographe, professeur à l'ENS Lyon et président du Conseil supérieur des programmes - le CSP).

"Parfois les programmes devancent la recherche", s'est-il étonné. "C'est quand même un peu troublant..." Patrick Boucheron s'interroge aussi : "les programmes changent régulièrement, quant aux programmes d'histoire, ils sont très passionnels, comme si l'histoire était la seule à former à la citoyenneté". Et il ajoute : "Une ligne de programme, c'est une heure de cours, en infusion immédiate dans la société : c'est absurde !"

Trop de sources, trop de connaissances

Tous les participants de la table ronde s'accordent pour dire que les programmes étaient trop lourds, et qu'il fallait les alléger. "Dans la première mouture, qui a été tant contestée avant l'été, il y a avait une liberté pédagogique. Mais on nous a dit : votre vision est trop idéologique. On a laissé seul le CSP alors qu'on a médiatiquement écouté ceux qui n'avaient aucune légitimité pour s'exprimer. Qu'est-ce qui est arrivé pour que personne ne réponde ?" se lamente Michel Lussault. "Et qu'est-ce qui est arrivé au pouvoir politique pour qu'il dise : on a entendu, et réponde au critique ? Selon moi, il y a une disproportion. Le CSP se trouve au croisement de toutes les lignes de forces. Le moindre évènement prend des proportions considérables", ajoute-t-il, constatant qu'il n'y a pas de lecture collective et qu'on n'a pas fait de toutes ces rumeurs des objets de débats.

Finalement, le bon sens général est venu par Raphaëlle Branche de l'université de Rouen : "Il y a trop de place pour l'histoire contemporaine dans les programmes, il y a trop de sources, trop de connaissances. Vouloir à tout prix courir après est-ce une solution ? Comment on fait quand on change de thème toutes les cinq séances avec des jeunes de 10 à 15 ans qui n'ont aucune mémoire historique ?"

That is the question...

Les programmes ? Au programme !

Les programmes ? Au programme !

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Humeur du jour...

14 Octobre 2015 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #littérature

La Trebbia

 

L'aube d'un jour sinistre a blanchi les hauteurs.
Le camp s'éveille. En bas roule et gronde le fleuve
Où l'escadron léger des Numides s'abreuve.
Partout sonne l'appel clair des buccinateurs.

Car malgré Scipion, les augures menteurs,
La Trebbia débordée, et qu'il vente et qu'il pleuve,
Sempronius Consul, fier de sa gloire neuve,
A fait lever la hache et marcher les licteurs.

Rougissant le ciel noir de flamboîments lugubres,
A l'horizon, brûlaient les villages Insubres ;
On entendait au loin barrir un éléphant.

Et là-bas, sous le pont, adossé contre une arche,
Hannibal écoutait, pensif et triomphant,
Le piétinement sourd des légions en marche.

 

José-Maria de Heredia

Humeur du jour...
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Franchir la frontière, pour la liberté

12 Septembre 2015 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #Presse book

Attente à la frontière du Perthus, janvier 1939. Coll. Museo de La Jonquera

Attente à la frontière du Perthus, janvier 1939. Coll. Museo de La Jonquera

 

Pendant que 24.000 personnes migrantes vont être accueillies, bon gré, malgré, en France dans les jours – semaines qui viennent, beaucoup poussent des cris d’orfraie en se demandant ce qu’on va bien pouvoir en faire, où les caser etc.

 

La cécité historique est un mal bien français, hélas, et il conviendrait de se souvenir que nous avons déjà vécu cela en bien pire, si j’ose dire, en 1939, notamment. Entre le 28 janvier et le 13 février, entre 450.000 et 500.000 exilés Républicains espagnols, fuyant le Franquisme suite à la chute de Barcelone quelques semaines plus tôt, ont franchi la frontière et sont entrés dans le département des Pyrénées-Orientales. Il comptait à cette époque-là 230.000 habitants ! On se représente mal le raz-de-marée que cela a représenté. La plupart ont franchi la frontière par le fameux Col du Perthus, entre la Jonquera et Perpignan. Mais d’autres cols et passages leur servirent de refuges, de portes vers la liberté, et surtout la vie, n’ayant d’autre choix que celui de la valise, ou la mort. Ce fut le cas notamment au col d’Ares (1600 m.) pour ensuite atteindre le village de Prats-de-Mollo.

 

31 janvier 1939 : au Perthus, la situation devient dantesque. De notre envoyé spécial : « Une immense cour des miracles… Au Perthus, la situation s’aggrave d’heure en heure. Il faudrait le Dante pour dépeindre cette affreuse et immense cohue. Cette foule disparate qui piétine, campe, attend sous la pluie battante et glacée qui n’a cessé depuis le milieu de la nuit passée ; ces femmes qui trainent des marmots dépenaillés tout en essayant de protéger à l’aide d’un vieux châle le dernier-né endormi sur leur épaule ; ces enfants qui coltinent d’invraisemblables hardes, ces valises en fibre ou en carton que la pluie a fait éclater de toutes parts et qui vomissent la pauvre lingerie, les derniers effets de la famille ; ces blessés, au visage exsangue à peine visible sous le « topaboca » qui les abrite et qui ne peuvent maintenir au sec, sous ces averses continuelles les pansements, les gouttières qui contiennent leurs membres brisés. » Ainsi les reporters de l'Indépendant décrivaient-ils l’arrivée massive de réfugiés espagnols au col du Perthus.

 

 

Col du Perthus. Coll. Musée de la Résistance et de la Déportation, Toulouse

Col du Perthus. Coll. Musée de la Résistance et de la Déportation, Toulouse

Les conditions d’hygiène sont déplorables, et le ministre de l’intérieur de l’époque, Albert Sarraut, accompagné par le ministre de la santé publique Marc Rucart, décidera d’employer les grands moyens pour subvenir aux besoins les plus pressants, lors de leur visite sur place le 31 janvier 1939. Le ministre Albert Sarraut déclara lors de sa visite : « Il fallait maintenir l’ordre et assurer la sauvegarde sanitaire du pays ; c’est fait. Les femmes et les enfants, on les recevra ; les blessés et les malades, on les soignera ; les hommes valides, on les refoulera sans exception, sans considération de leur situation personnelle ou de leur état de fortune. Voilà qui est net. (…) »

Nettes aussi les observations faites par les réfugiés eux-mêmes, comme le témoignage de cette petite fille de cinq ans à l’époque : « Il y avait beaucoup de monde. Tellement qu’à mesure que j’avançais, tenue de la main de ma mère, je ne pouvais rien voir. Ce n’étaient que jambes et pieds. J’éprouvais une sensation d’immense oppression. Je me rappelle que les gens pleuraient. (…) Ma mère ne voulait pas avancer parce qu’elle continuait à chercher mon père désespérément. Elle savait que si on séparait les familles, on ne pourrait jamais les retrouver, si toutefois il était encore en vie. »

 

 

Coll. Musée de la Résistance et de la Déportation, Toulouse

Coll. Musée de la Résistance et de la Déportation, Toulouse

Le 8 février, la frontière sera fermée. Commence alors la lente marche vers les camps d’internement, Saint-Cyprien, Argelès-sur-Mer, Barcarès, Collioure, le Vernet-d’Ariège, Bram…

 

 

Prats-de-Mollo, février 1939. Coll. Musée de la Résistance et de la Déportation, Toulouse

Prats-de-Mollo, février 1939. Coll. Musée de la Résistance et de la Déportation, Toulouse

La suite, c’est à lire dans ce livre, paru en avril 2011, Franchir les Pyrénées sur les chemins de la liberté (Editions Ouest-France) que j’ai eu l’honneur d’écrire, avec mes mains mais aussi avec les pieds puisqu’il propose aux amateurs de marche et d’histoire de parcourir les chemins empruntés par ces foules immenses d’exilés Républicains ; puis les évadés de France pendant l’occupation.

 

F.S. 12 septembre 2015.

Y à plus qu'à...

Y à plus qu'à...

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A propos du "Défi 41"

11 Septembre 2015 , Rédigé par Fred Sabourin

Ça se lit sur le blog Médiapart d'un certain Éric LABBE, visiblement originaire du Vendômois (Loir-et-Cher), et je ne résiste pas à l'envie de partager ce petit morceau de bravoure...

 

 

Défi 41 : un record exceptionnel et inutile... quoi que... !

 

"Une initiative personnelle orchestrée par une association au service exclusif de l'intéressé, sans doute destinée à assouvir un besoin d'amour et de reconnaissance éternelle, telle pourrait être la raison principale d'un défi qualifié de fou.

Pas si fou que ça puisque ce défi préparé minutieusement aura eu le mérite de servir également la soupe à un monde politique qui s'est empressé de récompenser cette initiative personnelle par une contribution financière de 15 000€.

Pour les ceusses qui auraient loupé l'événement, rappelons que le Défi 41 consistait pour un sportif local à effectuer 41 triathlons en 41 jours, soit 3,8 kms de natation, 180 kms de vélo et un marathon de 42 kms à effectuer quotidiennement.

Défi commencé le 1er juillet 2015 et terminé en apothéose le 10 août 2015, sous les ovations d'un public en pleine jouissance : quel bordel !.

Bien sûr, le Loir et Cher a rayonné mondialement ce qui s'avère bénéfique pour le tourisme, pour la croissance, pour l'emploi, pour la relance des ventes de pompes à vélos, des rustines, des maillots cyclistes publicitaires, des casquettes, des maillots de bain, des cuissards, des chaussures de course, des boissons énergisantes naturelles, des journaux locaux, départementaux, nationaux, mondiaux..... pour les anti-transpirants, les sparadraps anti-ampoules aux pieds, les capotes anti-érections pour sportifs... et caetera... et caetera...

Bref, pendant 41 jours, c'était le nirvana à Vendôme et aux alentours ; rendez-vous compte que sans cet événement, « on » aurait loupé la venue des sommités locales toutes excitées par le simple fait de récupérer politiquement une initiative personnelle à l'aura médiatique indéniable.

Succès populaire qui démontre au monde entier que tout est possible dans le Loir et Cher puisque l'un des leurs a inscrit son nom dans le Livre des Records.

Les autres communes et départements sont fous de rage. Comment une terre de « bouseux » -dont je suis un fier natif- peut-elle réussir à faire la nique à d'autres lieux prestigieux ?

En tout cas, l'ardoise est là : 15 000€ ! Payée par les contribuables.... car très utile à la commune et au département tout entier.

On voit là une notion bien particulière des dépenses publiques "dans l'intérêt général" et donc de la compétence des élus en matière de gestion des finances publiques.

Pendant que de nombreuses associations locales, départementales, nationales se battent quotidiennement dans l'intérêt général pendant 365 jours et doivent remplir un tas de paperasses pour récolter 1 000 ou 2 000 euros annuellement de subventions, un individu lambda s'étant amusé seulement 41 jours pour assouvir des desseins personnels a réussi un second exploit : soutirer 15 000€ à la collectivité !

Si ma grand-mère, native du charmant village de Rahart, était encore de ce monde, elle aurait pu dire, avec son langage bien particulier : « Quand j'vois ça, j'me dis qu'y a où foute le camp d'sa ch'mise ! ».

Et ma grand-mère a réussi des exploits tout aussi prestigieux mais elle était modeste et surtout utile..... ma grand-mère !

Elle nageait, elle vélotait et elle courait.... à son rythme et sans subventions!"

 

Éric LABBE

http://blogs.mediapart.fr/blog/eric-labbe/080915/defi-41-un-record-exceptionnel-et-inutile-quoi-que 

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Noyé de chagrin

3 Septembre 2015 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #cadrage débordement, #Lettres à ...

A ma fille,

Putain c’est pas vrai, le lendemain de la rentrée scolaire – la deuxième pour toi chez les « moyens » que tu attendais depuis… le début des vacances d’été – on nous balance sous le nez cette photo d’Aylan, 3 ou 4 ans, mort noyé sur une plage de Turquie en voulant fuir son pays. Tout le monde (ou presque) est sous le choc. Drame ignoble. Photo qui pourrait, lit-on ici ou là, « faire ouvrir les yeux », etc. etc. Les grands prêtres de la morale sont nombreux à lancer des « y a qu’à » et des « faut qu’on ».

 

Quand j’ai vu cette photo, évidemment, j’ai pensé à toi. Tu as le même âge que lui, pour un peu tu pourrais même être habillée pareil, car tu n’es pas toujours en rose princesse cul-cul comme on pourrait le croire et souvent, on te met des fringues de garçon. J’ai pensé à toi, et j’ai revu immédiatement des scènes de plage – même si on n’y va pas beaucoup parce qu’on préfère la montagne – j’ai revu aussi cette piscine où le week-end dernier avec tes brassards décorés de poissons clowns tu riais aux éclats en pataugeant et en nageant « comme un petit chien ». J’ai revu ta joie d’être en vie, d’être aimée, de n’être pas noyée.

Evidemment j’ai pensé à toi car je me suis dit que s’il t’arrivait un truc comme ça, je serais terrassé de douleur et de chagrin, je crois que je me pèterais les cordes vocales en gueulant ou un truc dans le genre.

Evidemment j’ai pensé à toi parce que l’émotion c’est  quelque chose de normal face à ce genre de photo, mais plus encore face à ce drame, ces drames. Un jour viendra où tu ouvriras un livre d’histoire, au collège ou au lycée, et à la page concernant l’exode des migrants cherchant refuge en Union européenne, il y a fort à parier qu’on verra cette photo, comme on a vu longtemps cette petite fille nue criant de douleur après un bombardement de napalm pendant la guerre du Vietnam. Un jour viendra où tu me demanderas, comme j’ai pu le demander à mes grands parents ou mes parents à l’époque où j’ai découvert certaines des atrocités de l’histoire de notre monde, « mais pourquoi vous n’avez rien fait ? » Et je te ferai la même réponse évasive à la con : « tu sais, c’est un peu plus compliqué que ça »

 

Ma chère enfant je te le dis et c’est écrit comme ça tu pourras me le lancer à la gueule plus tard : je ne sais pas quoi faire face à ça. Je serais tenté de dire « qu’on  déjà tout essayé » mais je ne le dis pas parce que c’est sûrement faux et c’est tellement faux-cul ! C’est réservé à ceux qui sont censés nous gouverner et prendre des décisions mais qui en réalité sont souvent plus préoccupés par leur évasion fiscale (un exemple parmi beaucoup d’autres) que de la vraie misère dans laquelle certains s’enfoncent jours après jours. 

 

Ma fille je ne vais pas m’appesantir d’avantage. J’ai vu cette photo, comme beaucoup d’autres ce jour-là ; je ne te la montrerai pas ce soir en rentrant. Non pour te protéger de quoi que ce soit – après tout, le monde dans lequel tu es entré n’est pas le pays des merveilles il faudra que tu le saches ! J’ai juste peur de ne pas savoir répondre à deux questions que tu aurais le droit de me poser, tes grands yeux bleus plongés dans les miens : pourquoi ? Et : qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

 

Je n’ai pas la réponse, sans doute parce que je suis un peu, moi aussi, noyé de chagrin. Et je t’en demande pardon.  

 

F.S 3 septembre 2015

(c) AFP et agence Dogan (Nilüfer Demir)

(c) AFP et agence Dogan (Nilüfer Demir)

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