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Le jour. D'après fred sabourin

Articles récents

Vercors, encore...

5 Juin 2009 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #montagne




Sans doute existe-t-il sur terre des lieux plus magnétiques que d’autres, des lieux magiques où la sérénité et l’énergie des paysages se mêlent jusqu’à plus soif. Tout est ici harmonie, et pourtant le Vercors ne fait pas oublier que des hommes, jeunes pour la plupart, ont combattu jusqu’à la mort pour que le mot « liberté » signifie encore quelque chose aujourd’hui. Dans la grotte où les marcheurs prirent place, afin de goûter quelques courts instants de repos avant le petit déjeuner, ils furent vingt-cinq, en juillet 1944 à résister, comme on dit pudiquement. Du paysage admiré aujourd’hui, rien n’a bougé, et le Mont Aiguille n’a pas perdu un centimètre en soixante-cinq ans. Il pointe toujours sa verticalité vertigineuse vers le ciel, comme un poing rageur levé, un signe pour rappeler qu’il y a deux types d’hommes, comme disait Péguy : « ceux qui se couchent, et ceux qui résistent ». La quiétude du lieu tranche avec l’historicité des combats, et il faut un effort d’imagination pour entendre les balles ennemies siffler et ricocher sur la roche. Les cris et l’agonie.

La nuit, l’orage a grondé, et il a plu fort. Signe que, de là haut, la résistance continue…












(Maquis de Trièves)
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Qui est-elle ?

2 Juin 2009 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #l'évènement




La nouvelle est tombée comme un avion s’écrase en mer. Un Airbus A330, vol AF 447 Rio – Paris ne répondait plus. Deux cent vingt-huit passagers à bord. Les radios et télévisions, premières à pouvoir réagir, ont apporté leur lot d’incertitudes : on ne savait rien, mais ils en faisaient des « éditions spéciales », alternant images d’archives d’A330 en vol, témoignages d’anciens pilotes, experts météo, ministres et même le Président. Hier soir à 20h, personne ne pouvait encore expliquer ce qui avait pu se passer. La seul certitude, c’est qu’il s’agissait d’une catastrophe.

Puis vint la nuit.

La longue nuit des rotatives, la presse papier (qu’on disait « morte ») prenant le relais des images et sons qui avaient saturé le paysage médiatique le jour précédent. Ce matin, au réveil, les « unes » des journaux nationaux et régionaux étaient sans partage : la catastrophe s’étalait, en grand. Bon nombre d’entre eux choisirent la photo d’une femme, sous des angles différents, dans la même posture : la main sur la bouche, ravalant un cri, des larmes, une peine et un chagrin que l’on devine énorme.
En préparant la « revue des titres » ce matin à la radio, je me suis d’abord penché sur eux. C’est de la radio, je dois dire des mots, et à la une des journaux, ils sont gros et gras. Et puis peu à peu, la frêle silhouette de cette femme est apparue sur les feuilles qui sortaient de l’imprimante. Toujours la même, dans la même posture de peine indéfinissable, comme une piéta. Si le mystère de la disparition du vol AF 447 est grande, le mystère de cette femme m’est apparu aussi grand. Le choix de cette photo par les rédactions n’est d’ailleurs pas anodin : il s’agit pour le lecteur de s’identifier au drame, cela pourrait être lui, il se sent alors concerné. La simple photo archive d’un Airbus en vol ne suffit pas à l’impliquer, à lui tirer une émotion. Il faut des pleurs, des regards inquiets, des gestes désordonnés.

C’est cette femme.

Qui est-elle ? Pourquoi elle ? Sans doute est-elle désormais veuve, a-t-elle  perdu un ami cher, un frère, une sœur, un enfant qu’elle était venu attendre à Roissy, au Terminal 2 E, en ce lundi de Pentecôte. On devine la dernière conversation, par téléphone ou peut-être par mail : «je viendrai te chercher à l’aéroport, ne t’inquiète pas ». On imagine qu’elle est parti bien avant l’heure, pour être certaine d’être là quand la porte s’ouvrirait. Peut-être attendait-elle quelqu’un qu’elle n’avait pas vu depuis une éternité ? Elle a pris l’autoroute A1 avec sa voiture, il faisait beau, un lundi chômé plein de promesses et de retrouvailles.
Il y a malgré tout quelque chose d’indécent dans la vision de cette femme. En la regardant, en faisant défiler devant moi ces « unes » de presse, j’ai le sentiment de violer sa peine, un chagrin immense, un cri déchirant de douleur et d’inquiétude, qui reste prisonnier de cette main qu’elle aurait sûrement agitée dans la foule tout à l’heure pour faire signe à celui qui…
En déshabillant sa peine, à travers ce visage crispé de larmes ravalées offert à la vue de la France entière, nous revêtons le costume sombre du voyeur malgré lui. Et nous n’y pouvons rien.

Le vol AF 447 a d’abord été annoncé « retardé », puis n’arrivera jamais.
Et cette femme-là emporte avec elle le mystère de cette main qui couvre le cri et les sanglots.


Le monde du silence…






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Citation furtive (où il est question de hasard et de coïncidence)

25 Mai 2009 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #poésie


« La poésie ne propose pas de consoler l’homme de la mort, mais de lui faire entrevoir que la vie et la mort sont inséparables : qu’elles sont la totalité »

Octavio Paz (1914 – 1998)





Au détour d’un livre ouvert, ou d’une carte entrevue sur son présentoir, sans le vouloir ces petites citations isolées nous submergent quotidiennement. Souvent nous n’y faisons pas attention, mais rarement nous ne cherchons pas à les lire, à en découvrir la substantifique moelle et en rapporter quelque chose pour son extérieur jour, ou intérieur nuit. Elles nous tombent dans l’œil, comme une poussière de platane, et s’y fichant, elles restent quelques fois avec insistance. Les coïncidences veulent qu’elles sont de temps en temps pertinentes avec les sentiments, les états d’âme passagers, même clandestins.
On voudrait les chasser mais rien n’y fait : elles s’incrustent, malgré le hors contexte qui les balade à tous les vents, malgré l’ignorance furtive de l’origine de l’auteur. « Mais si, tu sais, c’est le type qui a écrit… ah zut… comment c’est déjà ce bouquin ? A moins que ce ne soit… ». Au final, peut importe, nous irons vérifier dans un dictionnaire qui est l’auteur de cette orpheline phrase poétique, de cet aphorisme ou maxime qui nous servira de béquille, le jour venu. D’ailleurs les plus consciencieux – et les collectionneurs qui sont souvent les mêmes – les notent dans des cahiers à spirales, ou des répertoires, se jurant de s’en resservir, « au cas où ».
Hasard malicieux celle-ci, 25 mai de l’an Neuf, tombait à pic. Et le plaisir du gourmet consiste, comme le poète, à ne pas s’en justifier. Comme la rose, elle est sans pourquoi. Elle fleurit parce qu’elle fleurit.
Et c’est tout.









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Bouquetins

19 Mai 2009 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #montagne




Quelques bouquetins barraient le chemin. C’est à peine s’ils étaient dérangés par les marcheurs, à pas feutrés, qui tentaient une approche. Au delà du chemin, le ciel ; derrière le ciel, un autre chemin. Au bout du chemin, l’horizon, peuplé de terriens, sous le ciel fuyant du soir tombant. Après la pluie… Ca sent le fer d’une terre abreuvée.
Par delà les nuages, les monts, les pics et les roches. La glace en fuite laisse place aux pentes herbeuses, qui renaissent de leur mort annuelle. Au font, là bas, solide et menaçant, le géant blanc veille, drapé de soie.
Sors de ta cabane, promeneur, et marche ! La vie est là, elle t’attend et te guette. A l’instar de ces bouquetins elle te surveille. Pour y parvenir, sors de ton sommeil et plonge. Dans l’aube verte et bleue comme l’orange de la terre ouverte sous tes yeux.











 



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Reconduite

6 Mai 2009 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #regarde-la ma ville




Quand je suis rentré à la maison, ma mère étendait une lessive, comme tous les soirs. Il y avait beaucoup de monde chez nous, la famille de mon père était là aussi, mes cousins, et une autre aussi qui logeait chez nous parce qu’elle ne pouvait pas payer de loyer. Nous, on était pas très riche, mais on les accueillaient volontiers, dans notre famille ça ne se fait pas de laisser les gens dehors. Mes frères jouaient avec les cousins dans la cour, avec un vieux ballon crevé qu’ils regonflaient souvent. Marco se débrouillait bien, il avait un bon jeu de jambes et driblait correct. S’il avait pu aller dans un club, sûr qu’il se serait fait remarquer. Les filles tchatchaient comme d’habitude, devant la glace de préférence, évoquant les garçons de la journée. Elles le faisaient avant que papa n’arrive, parce qu’après elles savaient qu’il ne supporterait pas de les entendre « faire les putes » comme il disait. « Faut se méfier de tout le monde, on n’est pas aimés ici ! » disait-il souvent quand il les surprenait en train de narrer leurs exploits. Ou exploits supposés, parce que je savais bien qu’elles en racontaient plus qu’elles en avait fait.
Stella aidait maman à étendre le linge dans la cour. Je me demandais comme il allait sécher ce linge, il faisait froid et encore humide. Et ce n’est pas les passages du tram qui allaient aider à sécher. Mais on ne pouvait tout étendre dans la maison, d’abord il ne faisait pas beaucoup plus chaud, ensuite c’était humide aussi, et surtout il n’y avait pas de place. Ma mère m’a appelée, elle m’a demandée si je pouvais aller surveiller la cuisine, parce qu’il y avait quelque chose sur le gaz et elle ne voulait pas que ça déborde. J’y suis allé. C’était des patates, comment voulait-elle que ça déborde ? Tous les jours ou presque c’était des patates, sauf le dimanche parce qu’il y avait le marché à Villeurbanne et on allait gratter des légumes et quelques fruits à la fin du marché. Il fallait faire vite, parce qu’on était pas les seuls. Il y avait aussi les autres, dont je reconnaissais les garçons qui allaient parfois au collège. Je dis parfois parce qu’en fait, ils n’y allaient pas très souvent. Moi, c’est pas pour me vanter, mais j’y vais le plus souvent possible, je me dis que ça peut me sauver, et que si j’apprends un peu de connaissances, je pourrais m’en sortir. Quitter cette baraque humide et grise, rapporter du fric à la maison pour que maman ne sorte plus le linge dehors quand il fait froid. Lui acheter un sèche-linge pour aller plus vite et un écran plat pour qu’elle regarde la télé pendant ce temps-là. Parce que sinon, je la connais, elle va s’emmerder.
J’ai posé mon blouson en faux cuir sur le dos d’une chaise, et j’ai surveillé les patates. Ne me demandez pas où j’avais dégotté ce blouson, ce serait une histoire compliquée. Mon père est arrivé à ce moment-là, il tirait une gueule de type qui a trimé toute la journée pour pas grand chose. Il est monté à l’étage, sans doute pour planquer le fric dans une cachette qu’il connaissait. Il faisait du « black » comme on dit ici, il remplaçait des intérimaires sur des chantiers, loin, si loin qu’il partait très tôt et ne rentrait que maintenant. La nuit tombait, les gosses jouaient sur les vélos et trottinettes de récupération, réparées à la va que je te pousse. Ca tombait bien parce que mon père, quand il rentrait, il était du genre à ne pas faire chier. Quand il criait il valait mieux écouter, ou filer en douce. Il a allumé une cigarette, et s’est écroulé dans un fauteuil défoncé mais qu’il aimait bien. Mes sœurs mettaient le couvert, on allait dîner.


Ils n’ont pas frappé à la porte. En fait, ils l’ont défoncée. Elle n’a pas opposé de résistance, et nous non plus. Ils étaient armés et ont gueulé de ne pas bouger, de rester calme. Ils nous ont demandé nos papiers, et brandissant une feuille qui stipulait qu’on devait être expulsés. Ce n’était pas une surprise, ça nous planait au dessus de la figure depuis le jour où nous étions arrivés. Les plus costauds étaient devant, ils nous braquaient avec leurs matraques comme si on était un bataillon entier. Ca gueulait à l’étage, c’était les filles qui braillaient en demandant ce qui se passait. Ma mère aussi braillait un peu, je crois qu’elle faisait cela pour attendrir les flics, mais ça n’avait pas l’air de fonctionner. Mon père ne disait rien, d’ailleurs, à partir de ce jour-là il n’a plus rien dit pendant longtemps.
Ils ont fait rapidement le tour de la maison, et puis l’un d’entre eux a dit : « il y en a un qui parle bien français ici ? ». Ils m’ont tous regardé : je parlais bien, c’est vrai, mais j’ai eu l’impression qu’ils allaient m’emmener tout seul, parce que j’étais celui qui « parlait le mieux français ». Le flic m’a regardé droit dans les yeux, et dans ses bottes aussi, il m’a dit : « démerde-toi pour leur faire comprendre que vous devez nous suivre tout de suite. Ne prenez qu’une petite valise avec vous, ça ne sera pas long ». Je l’ai regardé dans les yeux comme si je voulais le tuer : je savais qu’il mentait. Il a compris. Il a répété : « t’as entendu ce que je t’ai dit ? Traduis, bordel, on a pas que ça à foutre aussi ! ». Je n’ai pas eu à me forcer. Tout le monde avait compris. Dans des sacs en plastiques et quelques sacs de voyage – un par personne – nous avons mis l’essentiel de ce que nous croyions devoir emporter. Quelques fringues, des photos, pas de nourriture. Moi j’ai ajouté mon cahier de français, celui où il y avait des extraits de textes de Victor Hugo, un poème de Paul Eluard et Aragon. Et puis c’est tout.



Ils nous ont emmenés pour être reconduits à la frontière.
Et ils ont muré les portes et les fenêtres de la maison près du tramway, pour être bien sûr que personne ne viendrait s’installer à notre place.



 

 

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Paris telle qu'en elle-même

4 Mai 2009 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #étonnement






Ou lui même ? Sans commentaires...

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Quatre saisons, douze photos (n°7)

25 Avril 2009 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #concept

Plus de soixante jours sans venir à cet endroit photogénique, (février ) pour un peu on ne reconnaîtrait rien de ce qui fut cet hiver. Une explosion de soleil, de feuilles vert pomme, végétation juvénile définitivement ancrée dans le printemps. Qui a dit que cette saison ne vallait rien ? Il flotte un petit quelque chose dans l'air, comme une invitation soudaine à manger dehors, boire dehors, et puisqu'il y a visiblement affinités, plus dehors.
Il n'y aura donc pas douze photos mais un peu moins, mais qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse !


 

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Printemps

20 Avril 2009 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #montagne




A peine cinq mois séparent ces deux photos (). L’hiver en somme. Aux premiers saupoudrages de neige, cette légère couverture argentée, succède l’insolent vert des prés qui renaissent. Entre les deux, la rigueur d’une morte saison, que pourtant l’autochtone semble avoir traversé avec le même élan placide. Bien vivante finalement. La douceur de l’air est sensible, comme l’était l’humide fraîcheur annonciatrice des frimas hivernaux. Cette fois-ci, les fenêtres sont ouvertes. Le soleil, pourtant timide, rentre à plein poumons. Par delà les nuages, les cimes sont encore prises dans les glaces, mais plus pour longtemps. De loin en loin, on entend craquer les avalanches et par plaques dégringolent la moraine. Mieux vaut ne pas s’éterniser.
Par delà les nuages aussi, apparaît le village, en bas, si bas qu’il semble lové dans un mouchoir de poche. Tout semble minuscule vu d’ici, et ce n’est pas cette vache qui ne ri plus qui va nous contredire.
L’abondance du gave est toujours présente, mais il appelle désormais à y plonger, dès que sa température le permettra. Encore un peu de temps…
Nous étions parti avec le souvenir de ce sein montagnard bombé de neige et nous le retrouvons intact, frais, arrogant de verdure et de soleil tout entier. Et c’est désormais l’été qui pointe son désir vers nous, attirant irrémédiablement à lui les intrépides aux marches ardentes.












L'équarissage pour tous... (Boris Vian)
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Il a plu

15 Avril 2009 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #littérature



(suite de Crise d'ado )

       C’était un dimanche, les parents étaient encore ensemble. Papa avait bondi de la table en disant : « il ne pleut plus ! On va se promener ! ». J’ai cru qu’il déraillait, ça faisait deux jours qu’on ne pouvait pas sortir tellement il pleuvait. Une pluie droite, sans vent, qui semblait ne jamais vouloir s’arrêter. On en avait assez de rester enfermés dans la maison, et j’avais passé en revue tous les jeux possibles en cas de pluie. L’accalmie était donc la bienvenue.
Les bottes étaient rangées sur une étagère à chaussures dans le garage, elles avaient encore des traces de boue de le dernière sortie. C’était après la neige, lorsqu’elle avait fondue et laissé derrière elle une gadoue dans le jardin. J’avais inspecté ma cabane, et maman m’avait dit de mettre mes bottes. Je les aime bien mes bottes : elles sont kakis, comme celle de papa quand il va à la pêche. D’ailleurs j’aime bien aller avec lui à la pêche, il faut s’approcher du bord de l’eau avec des ruses de sioux, sur la pointe des pieds sans faire de bruit, parce que sinon, il dit que « ça fait fuir le poisson ». Moi je crois que le poisson il ne peut pas tout entendre, en tout cas il y a en a certains qui doivent être sourds, parce que papa, il est drôlement fort à la pêche à la ligne ! Moi pendant ce temps-là, je pêche un peu avec lui, puis je vais plus loin dans les buissons tailler des bouts de bois, en faire des cannes, des mitraillettes ou des pistolets, ça dépend des morceaux que je trouve. Avec mon canif, je taille la pointe et j’imagine que je suis un chasseur de l’Amazonie et vlan ! j’attrape du poisson avec ma lance pointue. Papa me dit que la pêche exige beaucoup d’attention et de concentration, et que si je continue à faire l’indien dans la pampa, je vais rater les ablettes…
Nous avons donc mis les bottes dans le coffre de la voiture, et nous sommes partis. Il a fallu convaincre ma sœur de prendre aussi ses bottes : elle voulait y aller en Converses, évidemment, elle ne porte que ça. Papa a essayé de lui expliquer que les Converses, ça n’était pas pour la pluie et la boue, ce sont des chaussures en toiles et c’est juste bon pour traîner en ville le samedi après-midi quand il ne pleut pas. Là, elle a eu l’air étonnée, elle a dit : « quoi ? On va aller dans la boue ! Mais je vais me salir ! ». Oui parce que ma sœur en ce moment, elle met des trucs blancs et il ne faut quasiment pas bouger pour ne pas les salir. C’est nul. Moi je dis qu’un bon vieux jean les jambes remontées, comme pour aller à la pêche, c’est aussi bien. Elle a râlé un peu, puis a mis un jean en grommelant, n’a pas oublié les écouteurs de son i-pod, malgré les remontrances de maman, et on a fini par partir.
Nous avons roulé vers le fleuve, avant qu’il n’entre en ville, dans cette campagne verte que les parents aimaient bien. Souvent, ils disaient qu’ils aimeraient acheter telle ou telle maison, maman se demandait si la zone n’était pas inondable, si près de l’eau, papa disait qu’avec le barrage les crues étaient presque domptées. Moi je me souvenais qu’un hiver, il avait débordé, et on avait vu des reportages photos dans le journal, des gens qui habitaient les villages proches du fleuve et ils étaient secourus par des pompiers dans des barques. On en voyait d’autres sur le toit de leur maison, qui ne voulaient pas partir. Le barrage ne fonctionnait sans doute pas aussi bien que papa voulait bien le dire.
Nous nous sommes arrêtés au bord d’un chemin, et nous avons marchés, entre les vignes, les champs de blés qui étaient verts, les cerisiers en fleurs. On apercevait les cabanes de pêcheurs dont certaines étaient faites de vieilles caravanes auxquelles les gens avaient enlevé les roues et fixé le châssis dans du béton. Elles doivent prendre l’eau l’hiver, malgré le barrage dont j’ai déjà parlé. Au loin, on entend le coucou qui « coucoute », content sans doute d’avoir investi un nid qui n’est pas à lui. Quelques bruits de tondeuses, et des bêlements de moutons. Pas un souffle d’air ne vient perturber le silence de cette atmosphère printanières après la pluie. Il faisait doux, nous n’avions ni trop chaud ni trop froid.
Sur le bord du chemin, les herbes ployaient sous les gouttes d’eau, lourdes, faisant comme des loupes sur les nervures végétales. J’aurais aimé les boire. Si je n’avais pas eu de bottes, elles auraient mouillé mes chaussures, comme elles auraient trempé les Converses de Salomé. Elle aurait sûrement râlé. Au lieu de ça, elle n’entend ni le coucou ni les moutons : son i-pod murmure dans ses oreilles, le regard inquiet de savoir quand les parents vont lui dire de l’enlever pour profiter des bruits de la campagne. Je crois qu’elle aime ses après-midi de campagne, mais elle est trop fière pour l’avouer.
Moi, j’aime bien les gouttelettes d’eau sur les herbes, et sentir mes bottes crisser quand je passe dedans. J’ai l’impression de marcher sur la pluie. Le beau temps n’était plus très loin. Avant que n’éclate l’orage, bien plus tard, et les promenades au bord du fleuve ne seraient plus jamais comme avant.

(à suivre...)











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Songe d'une nuit de printemps

13 Avril 2009 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #regarde-la ma ville



Voici le mur. Le mur du son. Le mur du silence. Car le rêve ne fait pas de bruit, du moins de l’extérieur. A l’intérieur, c’est souvent autre chose. Des cris, des dialogues, des appels au secours cauchemardesques, des borborygmes, des onomatopées. Des soupirs aussi, parfois… Des hurlements animaliers. Le souffle du vent. La vie qui s’étire en lâchant les armes entre deux draps. Et au réveil, comme pour prolonger le songe, les paupières encore lourdes du sommeil agité, trouver du papier, et écrire. Oui mais voilà : le rêveur (la rêveuse ?) n’a point trouvé la moindre feuille pour coucher son rêve, lui désormais debout. Peut-être était-ce d’ailleurs un « sans papiers ». Ou « sans domicile ». Ou « sans travail ». Sans amour, peut-être ? Qui sait ? Pauvre d’écritoire, il (elle ?) ne trouva qu’un mur pour étendre le fruit de son imagination fertile. Il était riche. Riche de rêves. « I have a dream »


A peine vingt mètres plus bas, sur le même mur, le cri de l’enfant qui sort du rêve pour entrer dans la réalité…


N’y touchez pas, elle est brisée !





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