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Le jour. D'après fred sabourin

Articles avec #edito tag

Le Président Macron : un gothique flamboyant pas très catholique…

17 Avril 2019 , Rédigé par F.S Publié dans #édito

Cinq ans. Faire vite, reconstruire à l'identique, vite, vite, vite on vous dit, allez hop et qu'ça saute ! Effacer rapidement les traces du drame qui a stupéfait Paris et une partie des Français au soir du 15 avril, les yeux levés vers l'hallucinant spectacle. À l'heure de la toute puissance des nouvelles technologies, ça n'est quand même pas l'incendie de poutres en chêne quasiment millénaires qui va perturber le fonctionnement d'un quinquennat ? Il pourrait même faire renaître de ses cendres un quinquennat moyenâgeux sur l'air de la "Renaissance"... 

(c) 5/11/2006

(c) 5/11/2006

Paris brûle-t-il ?
 

Notre-Dame de Paris a brûlé ; la charpente séculaire en partie du XIIIe siècle et du XIXe est réduite en cendres et l'image de la flèche de Viollet-le-Duc s'écroulant en flammes sur elle-même hantera longtemps l'imaginaire français, comme le furent les tours jumelles de New York en septembre 2001 ou le Bataclan en novembre 2015.
 

L'émotion considérable, à peine les cendres refroidies, a fait affluer un "pognon de dingue" comme arrosé par un canadair, pour aider à sa reconstruction, que tout le monde souhaite, mais certains visiblement plus rapidement que d'autres. Des centaines de millions sont déjà promis, mais gageons que les grandes fortunes qui les proposent se feront fort d'honorer ces promesses de dons. La défiscalisation qui en découle attise les appétits, la manne touristique liée à la présence de grands monuments à Paris est probablement une autre raison de sortir le carnet de chèques (plus de 13 millions de visiteurs par an à Notre-Dame, malheur à ceux qui différaient depuis longtemps leur visite !).
 

Coup de chaud sur l’île de la Cité
 

Nous n'en sommes pourtant qu'au début ! Si les premiers constats montrent que globalement la structure de Notre-Dame a résisté, il faudra attendre et probablement plusieurs mois pour que soient terminées les opérations de nettoyage et que soient enlevés les gravats, débris, restes calcinés de cette charpente et que les milliers de litres d'eau déversés sur les voûtes sèchent pour savoir comment cette structure a réellement résisté, dans le temps. On apprend déjà - au deuxième jour - que le pignon côté nord est très fragilisé du fait de la disparition de la charpente, et menacerait de s'effondrer entraînant avec lui la rosace se trouvant juste en dessous. On ne sait pas non plus dans quel état se trouve l'orgue, qui a dû prendre un coup de chaud, la poussière, la fumée et probablement aussi de l'eau...

- 26 janvier 2007, obsèques de l'Abbé Pierre -

- 26 janvier 2007, obsèques de l'Abbé Pierre -

Plus vite, plus haut, plus fort
 

Viendra ensuite le temps de la réflexion : reconstruit-on à l'identique - c'est-à-dire avec une charpente en chêne dont on sait déjà qu'il sera difficile, malgré les grandes déclarations d'intentions et propositions de dons d'arbres qui arrivent ici ou là, d'en trouver un nombre suffisant - ou fait-on appel non seulement au savoir-faire du XXIe siècle mais plus encore aux idées nouvelles en matière d'architecture. On se prend à imaginer une toiture en verre et aluminium, à l'image de la grande pyramide du Louvre. Ou un projet à la Hidalgo : une toiture végétalisée avec accès au public parisien, qui aurait au moins le mérite de s'accorder aux exigences écologiques actuelles... Soyons dingo !
 

Le Président de la République Emmanuel Macron s'est enflammé, tout brûlant d'impatience mardi 16 avril vers 20h en annonçant une reconstruction "rapide, dans 5 ans". Je le veux, je l'exige. Qu'il en soit ainsi, fiat ! Naturellement il n'aura échappé à personne que ce laps de temps correspond à l'année d'ouverture des JO de Paris 2024. Plus vite, plus haut, plus fort semble dire le Président, paraphrasant le baron de Coubertin. On sent que secrètement, il espère en être... Dommage que le septennat n'existe plus, il aurait gagné deux ans. 

Gothique flamboyant
 

Il n'est peut-être pas inutile de relire G. Duby, qui dans Le Temps des Cathédrales nous instruisait sur le fait qu'à l'époque de la construction des grandes cathédrales, aux XIIe-XIIIe siècles, le modèle dominant de spiritualité est plutôt l'abbaye – même déjà déclinante - où se concentrent non seulement les prouesses architecturales et savoir-faire de l'époque mais davantage encore le pouvoir et la richesse qui l'accompagnent. Les villes s'étendait de plus en plus et avec elle le pouvoir des épiscopes ; les cathédrales deviendront peu à peu par leur grandeur et magnificence le symbole d'une puissance urbaine voulant rivaliser de plus en plus avec la puissance du monachisme.
 

Au Moyen-Age, ça n'est pas une découverte, on prenait le temps. Dans les abbayes, les scriptorium, dans les palais jusque dans les chaumières : le temps avait son importance, on le respectait. Certains me diront qu’on n’avait guère le choix. Mais quand même, quel luxe ! Du temps pour penser, du temps pour imaginer les plans, du temps pour tailler les pierres, du temps pour préparer les poutres taillés d’une seule pièce dans les chênes centenaires, du temps pour les maîtres verriers, du temps pour les sculpteurs... Un compagnon qui assistait au début de la construction savait qu'il n'en verrait pas l'achèvement… Imagine-t-on le jeune Emmanuel Macron mourir avant l’achèvement des travaux de la cathédrale de Paris ? Politiquement pourtant, le risque existe…
 

Cette course contre la montre déclenchée par ce Président jupitérien pourtant pas dénué de culture classique, historique et philosophique, est un désir fou. Vouloir reconstruite à l'identique une cathédrale dont il a fallu 60 ans aux bâtisseurs pour en voir l’achèvement, et davantage encore si on se souvient que la première pierre fut posée par Charlemagne, et la dernière par Philippe Auguste, dans les cinq ans qui viennent est une gageure autant qu’une inconscience. Un piétinement de l’histoire.
 

Ce Président est décidément un flamboyant gothique, pas très catholique.

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Démission de Nicolas Hulot : et pendant ce temps-là...

29 Août 2018 , Rédigé par F.S Publié dans #montagne, #édito

Le ministre de la Transition écologique et solidaire Nicolas Hulot a démissionné mardi 28 août, au cours d'une émission matinale sur France Inter, sans préméditation semble-t-il (sauf pour lui et encore !). Dénonçant la forte présence des lobbys au plus haut niveau de l'État, Nicolas Hulot estime même de ce fait la démocratie en danger. Illustration des inepties écologiques avec l'agrandissement du refuge des Sarradets, sous la Brèche de Roland, à Gavarnie dans les Hautes-Pyrénées.

- le refuge des Sarradets, en août 2018 -

- le refuge des Sarradets, en août 2018 -

Les randonneurs et férus des Pyrénées ne peuvent pas le manquer : au nord ouest sous la brèche de Roland, à 2587 mètres d'altitude, le refuge des Sarradets, en travaux depuis 2016, fait peau neuve. Inauguré en 1956 par Maurice Herzog, d'une capacité de 57 places, ce refuge emblématique se voit doté d'une extension qui portera sa capacité à 70 couchages. L'ancien refuge, en pierres et en béton, ne sera pas détruit. Il est actuellement rénové. Les travaux ont pris du retard : il était prévu de le rouvrir pour l'été 2018, il le sera plus probablement pour celui de 2019. De grandes terrasses y sont aménagées, le point de vue sera aussi exceptionnel que le panorama qu'on peut y admirer. Cependant, on s'interroge sur l'opportunité, il y a 70 ans, d'avoir choisi d'implanter à cet endroit-là ce refuge, défigurant à jamais l'un des sites pyrénéens les plus exceptionnels. Un randonneur qui se rendait au Taillon (3144 m) le 1er août, que je crois avoir reconnu comme étant très probablement de Patrice de Bellefon, auteur pyrénéiste fameux, disait à ses deux compagnons de cordée du jour : "c'est quand même étonnant d'avoir choisi, à l'époque, d'implanter là ce refuge... Il aurait été plus logique de le placer en amont du col de Sarradets, près de la cascade". Et il s'étonnait aussi des travaux pharaoniques d'agrandissement de ce refuge, par "le très écologique CAF" (Club alpin français, Ndlr). Le coût global des travaux avoisine les 3,1 millions d’euros financés par le FEDER (fonds européens), le FNADT (aménagement et développement du territoire), la Région Occitanie, le Département des Hautes-Pyrénées, l’ADEME (Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie), l’Agence de l’Eau, le Parc National des Pyrénées et la FFCAM (Fédération française des clubs alpins et de montagne).

- Le cirque de Gavarnie et le refuge des Sarradets en août 2016 - (photo M. Lucas)

- Le cirque de Gavarnie et le refuge des Sarradets en août 2016 - (photo M. Lucas)

Bien entendu, la construction de l'extension du refuge de Sarradets respecte scrupuleusement un cahier des charges draconiens en matière de "protection de l'environnement", dans l’utilisation des matériaux, de recyclage, de basse consommation etc., tout l'arsenal habituel désormais connu. Y travaillent des entreprises locales, ce sont des "emplois non délocalisables" comme le dit la formule consacrée, réjouissons-nous.

Cependant on s'interroge sur l'opportunité, dans le contexte que nous connaissons actuellement (réchauffement climatique, surfréquentation touristique des grands sites protégés, fonte du permafrost entrainant des éboulements dans les Alpes, fonte des glaciers dans les Pyrénées et pas plus loin que celui d'Ossoue, au Vignemale voisin, etc.), d'une telle construction. Il en a été de même il y a quelques années chez nos voisins espagnols, au refuge de Goritz sous le Mont Perdu, dans le canyon d'Ordesa (72 couchages). À quelle logique et quels lobbys obéissent cette construction ? Peut-on se plaindre d'un côté de la destruction progressive et accélérée de la biodiversité, du réchauffement climatique qui transforme petit à petit la terre en étuve, des conséquences des gaz à effet de serre, bref, de tout ce qui vient de pousser Nicolas Hulot, dans un sanglot réprimé de justesse à l'antenne, à la démission, et continuer comme si de rien n'était de coloniser les sites dits protégés en y favorisant le tourisme de masse ?
Même si ici il y a un « trou dans le mur », on ne va plus « droit au mur ». On est dedans.

 

F.S.

- la brèche de Roland, août 2013 -

- la brèche de Roland, août 2013 -

- refuge des Sarradets, août 2016 - (photo M. Lucas)

- refuge des Sarradets, août 2016 - (photo M. Lucas)

- Cirque de Gavarnie et refuge des Sarradets, août 2016 - (photo M. Lucas)

- Cirque de Gavarnie et refuge des Sarradets, août 2016 - (photo M. Lucas)

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À la mémoire des libraires

24 Mai 2018 , Rédigé par F.S Publié dans #édito, #littérature

À la mémoire des libraires

Alors voilà. Ce livre est épuisé, en tout cas très difficile à trouver dans cette édition à seulement 13 €. Bien sûr il y a un marché de l'occaze, mais à quel prix ! Il y a aussi « ma zone », dont un exemplaire à 13 € et... 33 € de frais de port (gasp ! Ils n'attachent pas leur chien avec des saucisses en Amazonie !). Hier je suis entré dans une librairie orléanaise - Chantelivre, pour ne pas la nommer - en demandant si par hasard... Non, la libraire ne l'avait pas, elle m’expliqua qu’il était ré-imprimable « à la demande » auprès de la BNF. C'est long (plusieurs semaines/mois) et plus coûteux. Mais, constatant mon léger désarroi facial, elle me dit : « si vous allez à Paris de temps en temps, j'ai un réseau de libraires là bas, peut-être l'ont-ils… Tenez par exemple, la librairie Polonaise boulevard Saint-Germain… ». Ça tombe bien, dis-je, j’y vais demain pour du boulot, je peux y passer. « Téléphonez quand même avant pour savoir s’ils l’ont », me conseilla-t-elle. Ce que je fis. Et tenez-vous bien : la librairie Polonaise du 123 boulevard Saint-Germain l’avait. « On vous le met de côté » me dit la libraire à l’accent de Cracovie au téléphone. 24 heures après, les 375 pages des Mémoires du Sergent Bourgogne aux éditions Arléa sont entre mes mains. Croyez vous que l’Amazonie m’aurait offert la même qualité de service avec le sourire ? Assurément non. Ce devrait être un non évènement. On s’en pourlèche d'une joie simple, pourtant.
Ceci est un plaidoyer pour les libraires, les vrais, les seuls, les uniques, les indépendants. Ceux qui aiment les livres et leurs lecteurs, et nous feraient presque pleurer de joie quand ils en dégottent un réputé « introuvable »
 

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Encore une minute, s’il-vous-plaît

29 Mars 2018 , Rédigé par F.S Publié dans #édito

Les premières fois que j’ai assisté aux minutes de silence, c’était enfant, à la fin des années 70 début 80, en préambule à des matchs de football retransmis sur la télévision noir et blanc du salon familial. L’arbitre – à l’époque exclusivement habillé en noir – regardait sa montre et maintenait son bras plié durant toute la minute. À la fin, il donnait un coup de sifflet, et la minute était terminée. J’interrogeais mes parents en leur demandant ce que cela signifiait. Ils me disaiet : « c’est en hommage à telle personne décédée » ou encore « pour les victimes de l’accident x ou y ». Il régnait un silence de mort – c’est le cas de dire – dans les stades où se déroulaient ces minutes de silence.

Encore une minute, s’il-vous-plaît

Puis un jour glacial de début janvier 1997, dans la cour de la caserne Bosquet du 6e RPIMa de Mont-de-Marsan, passé en revu par le ministre de la Défense de l’époque Charles Million et le Chef d’état-major, un millier d’appelés du contingent – dont j’étais - accompagnés des officiers et sous-officiers du régiment, ont respecté une minute de silence, pleine et entière, à la mémoire d’un adjudant et d’un capitaine morts à Bangui en République Centrafricaine, abattus froidement dans une embuscade alors qu’ils étaient en opération. Leurs cercueils, drapés de tricolore, étaient devant nous, dans la cour d’une caserne battue par le vent d’hiver. Nous étions en place depuis des heures, le froid nous congelait sur pied, mais étonnamment cette minute-là nous parut d’une chaleur humaine inégalée. Nous faisions corps, et chacun se sentait concerné.  
 

Vous allez dire que ces anecdotes sont écrasantes de banalité. Elles ne le sont pas, pour une bonne raison : ces minutes de silence duraient vraiment une minute. Aujourd’hui, dans les préfectures ou les collectivités territoriales (mairies, conseils d’agglomération ou métropoles, conseils départementaux, régionaux etc.) pardon de le dire, mais les minutes de silence ne durent au mieux que 35 secondes, 40 à tout casser. Vous allez peut-être trouver que je chipote pour pas grand-chose. Certes. Alors dites-moi à combien vous évaluez les vies de ceux et celles dont on honore la mémoire dans ces moments-là ? Combien de minutes valent-elles ? Le prix de ces vies brisées pour de multiples raisons ne vaut-il pas au moins une minute de silence, dans laquelle chacun peut y mettre ce qu’il souhaite en fonction de ses convictions ? Sommes-nous si pressés de passer à autre chose et de reprendre le cours normal de nos activités, en consultant au passage les notifications de nos téléphones portables ?
 

Les beaux discours, les grandes théories, le verbe haut et les formules ciselées n’auront de sens que si ces minutes durent vraiment une minute. Un temps suffisamment long et en même temps pas trop court pour que chacun la mette en veilleuse. Respectueux. Silencieux. En hommage aux morts, et aux morts pour la France parfois, qui le valent bien, et qui nous regardent.
 

Fermez le ban. Aux morts !

F.S.

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En avant, marche !

8 Mai 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #édito

- Sous ses pieds, le Sacre, de David - (photo L. Leuleu).

- Sous ses pieds, le Sacre, de David - (photo L. Leuleu).

« Ne sous-estimez jamais le courage des Français : n’oubliez pas que ce sont eux qui ont découvert que les escargots étaient comestibles ». Le meilleur compliment qu’on ait pu nous faire vient des Anglais, paradoxalement. Hier soir, dimanche 7 mai, les Français ont une fois de plus fait montre d’un courage à toute épreuve : ils ont élu à la Présidence de la République une tête bien faite et bien pleine de 39 ans. Une tête jeune, surtout. Ce qui paraissait impossible, le nouveau Président Macron l’a fait : exit les partis traditionnels et leurs têtes chenues, et cette fichue bipolarisation de la vie politique française, maladie chronique dont on semble ne jamais pouvoir guérir – qui remonte bien avant la fondation de la Ve République.
 

Bien sûr, il faut nuancer un peu l’élan de la victoire : avec certes 20,7 millions de voix sur 47,4 millions d’électeurs inscrits (66,06 % des exprimés), il devra composer avec le fait, tenace, têtu, que beaucoup de Français ne lui ont pas confié un vote d’adhésion (comme Jacques Chirac en 2002), et il ne pourra pas se satisfaire d’un Front national à 10,6 millions de voix. Tout comme il ne pourra se satisfaire des 4,06 millions de bulletins blancs ou nuls, ni des 12 millions d’abstentionnistes. L’avantage, s’il déçoit, c’est qu’il décevra moins de monde…
 

En avant, marche !

En attendant, place aux jeunes ! Place au neuf ! Des nouvelles têtes, vite ! De l’air ! De l’air ! De l’air ! Pour celui qui a gravi quatre à quatre les marches qui l’ont conduit au pouvoir, quasiment inconnu il y a encore trois ans : seulement deux minutes d’état de grâce, pas une de plus. La somme des espoirs et des attentes, la somme des souffrances et des inquiétudes des Français, la somme des divisions d’un pays clivé, fracturé, en miettes sociales ne lui laissera pas un instant de répits. Pour réussir, il lui faudra faire comme son ascension : vite. Cinq ans, c’est court, et ça commence aujourd’hui.
 

L’homme qui se mit au service de Paul Ricœur durant deux ans – dont on peut espérer qu’il n’en reste que du bon – devra réussir à décloisonner la société française, à la rassembler, mais pas seulement. Il devra : se coltiner et résister aux centrales syndicales, qui, malgré leurs maigres rangs, lui promettent déjà naturellement des lendemains qui déchantent. Il devra se coltiner et résister aux multiples blocages des professions réglementées, qu’il avait mises dans la rue en 2015, avec le résultat que l’on sait. Il devra résister et passer outre les innombrables « mammouths » historiques de la France : fonctionnaires, régimes spéciaux de la SNCF (entre autres !), enseignants, retraités des Trente glorieuses gavés jusqu’aux amygdales, actionnaires des grandes entreprises, agriculteurs subventionnés et en apnée sociale, cartel des taxis et des routiers capables de paralyser tout un pays juste en mettant le frein à main, etc. ; la liste et longue des entraves à la remise en marche du pays. N’oublions pas tous ceux qui vont rapidement lui tapoter sur l’épaule en lui rappelant : « qui t’a fait roi ? », dont une grande partie des frères du maire de Lyon et autres loges découvertes à marée basse.

 

En avant, marche !

L’impossible, il vient de le réaliser : parti de rien, sans notoriété, il a profité d’un trou de souris pour s’y engouffrer et faire main basse sur le grisbi. Inédit sous la Ve République. Mais ça n’est qu’une marche, pour le candidat En Marche depuis un an. Le vrai impossible, le vrai « Everest », c’est réussir, et c’est maintenant. Une course de fond qu’il devra paradoxalement gravir à grandes enjambées, et « en même temps » en « laissant du temps au temps ». C'est là la seule richesse qu’il ne possède pas : les Français, très impatients, veulent du résultat tout de suite. Pour réussir, on sait aussi qu’il aura besoin d’une majorité à l’Assemblée. On voit déjà ceux qui ont appelé au « front républicain » lui savonner la planche et renaître de leurs cendres encore tièdes : le PS et Les Républicains n’ont pas dit leur dernier mot ; les Insoumis ne se soumettront pas au jeune Macron, roi du Louvre ; le FN n’est pas mort… Cohabitation ? Peu probable, mais qui peut en jurer ? Majorité absolue ? Les législatives sont des scrutins locaux où le rural frontiste risque fort de se rappeler à son bon souvenir. Coalitions de circonstances en fonction des projets de loi ? Ce serait, de notre point de vue, une solution raisonnable, qui prouverait enfin que les Français peuvent le devenir, et veulent vraiment s’en sortir.
 

Il reste une dernière possibilité au jeune Macron : commencer à 39 ans une carrière de dictateur, et gouverner par ordonnances. En trois mois, faire passer son programme plus l’impensable, l’inacceptable, la potion amère. "La beauté du chemin est-elle amoindrie par les épines du buisson qui la bordent ?", disait Stendhal. Pour Emmanuel Macron, réussir l'impossible. Maintenant. Sans quoi le tweet de Bernard Pivot se révèlera une cruelle prophétie : "La jeunesse du nouveau Président est une qualité. Demain, elle sera une excuse, après-demain un blâme, plus tard un souvenir".

 

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En guise de voeux

1 Janvier 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #édito

Mont Perdu. Août 2016. (c) Marc L.

Mont Perdu. Août 2016. (c) Marc L.

"Je vais sortir. Il faut oublier aujourd'hui les vieux chagrins, car l'air est frais et les montagnes sont élevées. Les forêts sont tranquilles comme le cimetière. Cela va m'ôter ma fièvre et je ne serai plus malheureux dorénavant".

Thomas de Quincey. Confessions d'un mangeur d'opium.

 

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C’est quoi, le problème avec les « migrants » ?

16 Septembre 2016 , Rédigé par F.S Publié dans #édito

- Réfugiés républicains espagnols au col du Perthus, en janvier-février 1939 -

- Réfugiés républicains espagnols au col du Perthus, en janvier-février 1939 -

Entre le 28 janvier, et le 13 février 1939, près de 500.000 réfugiés Républicains espagnols vinrent chercher asile en France, fuyant les troupes de Franco, suite à la chute de Barcelone le 26 janvier. Ce vaste mouvement d’exil forcé porte le nom de Retirada. Il faut aujourd’hui produire un effort d’imagination conséquent pour comprendre la situation, inédite, et dantesque pour l’époque : la population des Pyrénées-Orientales avoisine 230.000 habitants à la fin des années 30. En quinze jours, un afflux d’hommes en arme, mais aussi de femmes, d’enfants, de vieillards et de blessés arrivent aux principales voies frontalières, dont la plus célèbre – car la moins élevée – est le col du Perthus. Deux fois la population du département, en deux semaines ! C’est considérable.

- les ministres Rucart et Sarraut, visitant les réfugiés au col du Perthus en janvier 1939 -

- les ministres Rucart et Sarraut, visitant les réfugiés au col du Perthus en janvier 1939 -

Marc Rucart, ministre de la Santé publique, et Albert Sarraut, ministre de l’Intérieur du gouvernement de l’époque, sont venus sur les lieux le 31 janvier 1939. Voici ce que déclarait au reporter du journal L’Indépendant le ministre de l’Intérieur : « Les réfugiés, arrivant par milliers, mourant de faim, rentraient d’autorité dans les maisons pour s’y ravitailler de force. Certains, sous la menace même du revolver, tentèrent de dévaliser un poulailler ; d’autres eurent à l’égard de nos femmes et nos jeunes filles des attitudes inadmissibles. On a vu aussi des réfugiés refuser catégoriquement de se séparer de leurs hardes pouilleuses, ne pas consentir à leur désinfection ou bien, menaçants, ne pas vouloir laisser soigner leurs plaies purulentes (…). Il fallait maintenir l’ordre et assurer la sauvegarde sanitaire du pays ; c’est fait. Les femmes et les enfants, on les recevra ; les blessés et les malades, on les soignera ; les hommes valides, on les refoulera sans exception, sans considération de leur situation personnelle ou de leur état de fortune. Voilà qui est net. (…) » On voit que le phénomène migratoire et les tracas qu’il véhicule n’est pas neuf, et qu’il suscitait déjà – même de la part d’un gouvernement de gauche ! – de sacrées réticences. Celles-ci se confirmeront très vite par la suite, avec la lente marche des réfugiés vers les camps d’internement :  Saint-Cyprien, Argelès-sur-Mer, Barcarès, Collioure, le Vernet-d’Ariège, Bram… Certaines familles seront envoyées dans la Marne, en Normandie, dans les Pays de la Loire, en Charente, etc.

- Arrivée de réfugiés espagnols au col du Perthus en janvier 1939 -

- Arrivée de réfugiés espagnols au col du Perthus en janvier 1939 -

Mes vénérables professeurs de faculté d’histoire et géographie de l’Hôtel Fumé à Poitiers puis de la Sorbonne, nous expliquaient à chaque rentrée universitaire que non, vraiment non, « l’histoire ne se répète jamais ». Avant d’ajouter : « que parfois, il semble tout de même qu’elle bégaie ». C’est ce qui est en train de se passer actuellement avec le phénomène de Calais. Les propos tenus par Mme Véronique Péan, jeudi 14 septembre, en conférence de presse du groupe Front national du Conseil régional Centre-Val de Loire, évoquant les « étrangers indésirables (…) ou comment réduire une tumeur en disséminant les métastases », sont nauséabonds, choquants, immoraux. « Pour quel crime les habitants de la région Centre-Val de Loire sont-ils condamnés à assumer la charge des centaines de personnes qui leur sont parfaitement étrangères ? », poursuit-elle. Des propos inacceptables, mais finalement pas si éloignés que cela de la façon dont la France – j’ai bien écrit ce mot, la France – a accueilli il y a 77 ans les réfugiés espagnols, Républicains de l’armée populaire et leurs familles chassés par l’armée franquiste. « C’était ça ou la mort ! » me dit un jour Herminia Muñoz (qui passa le Perthus en janvier 39 avec sa mère et son petit frère de 5 ans) rencontrée en Ariège à la faveur de l’écriture de Franchir les Pyrénées sur les chemins de la liberté.

 

- Au col du Perthus, janvier 1939 -

- Au col du Perthus, janvier 1939 -

« C’était ça ou la mort ! », c’est ce que disent aussi les migrants de Calais, de Paris, de Dieppe ou d’ailleurs, qu’ils soient réfugiés de guerre ou migrants économiques, qui attendent dans un premier temps de l’aide élémentaire (logement, habillement, alimentation, éducation des enfants, prise en compte des mineurs isolés et des femmes seules avec enfants). Une aide élémentaire, c'est-à-dire un refuge, pas du diagnostic de bazar d’une cancérologue de bistrot encartée dans un parti d’extrême-droite. L’autre droite ne fait guère mieux. La gauche se tait. Le centre est dans le gouffre. Personne n’a d’autre idée que celle de se refiler la patate chaude.

- Campement de fortune au col du Perthus, janvier-février 1939 -

- Campement de fortune au col du Perthus, janvier-février 1939 -

« Ci-gît la France », comme l’écrivit Laurent Gaudé dans l’hebdomadaire Le 1 en février dernier. « Ci-gît » l’identité française, le fameux « roman national », la construction historique d’une France archi-composite et métissée qui débuta avec une tribu de chevelus barbus, casqués et vêtus de laine de mouton qu’on appelait les Francs. « Ci-gît » la France des cathédrales, des moines défricheurs, des compositeurs de sonnets et de motets, de tragédies en vers. « Ci-gît » la France des Valois et de la Renaissance, la France de Vauban et de Colbert, de Mazarin et Richelieu, de La Fontaine et La Rochefoucauld, la France des Lumières et de Voltaire, des Droits de l’Homme et du Citoyen, et même de l’Empire... « Ci-gît » la France coloniale, la France qui « accuse », la France d’Hugo, la France de la Marseillaise, la France qui se bat et se relève de la boue du Chemin des Dames et de Verdun, la France de Péguy et de Jeanne. « Ci-gît » la France qui résiste, avec les métèques, les rouges, les blancs, les enfants de la patrie et les femmes au courage infini. « Ci-gît » la France des Polonais, Portugais, Italiens, Algériens, Africains et de la Légion Étrangère, qui vinrent vider nos poubelles, construire nos maisons, descendre à la mine, fabriquer nos voitures et nos mobylettes, verser leur sang pour notre liberté. « Ci-gît » la France de De Gaulle, de Mauriac et de Malraux.  « Ci-gît » la France des partis et de la déraison, de l’inculture et de l’illettrisme, du confort individuel et de la bien-pensance. « Ci-gît » la France qui ferme sa porte et son cœur sec, couard, paresseux, vide, méconnaissable. « Ci-gît » la France qui ferme sa gueule...

F.S

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Charlie Hebdo, liberté d'expression : vers un nouvel impérialisme ?

18 Janvier 2015 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #édito, #Presse book

 

 

La publication d’une nouvelle caricature de Mahomet en Une de Charlie Hebdo du 14 janvier suscite de vives et violentes réactions de part le monde. La liberté d’expression de l’hebdomadaire satirique a-t-elle dépassé une limite qui pourrait coûter très cher à la nation qui l’a engendrée ?


 

Charlie Hebdo et sa liberté d’expression imposeront-ils un nouvel impérialisme de la pensée à travers le monde ? C’est la question qu’on peut se poser en regardant les – très vives – réactions à la parution du numéro « des survivants » du 14 janvier dernier, dont la Une montre nouvelle caricature du prophète Mahomet.

 

A l’heure où nous écrivons ces lignes (les 17 et 18 janvier), le tour de la planète des réactions donne des frissons… Selon l’AFP, « Des milliers de personnes ont manifesté dans le monde musulman contre la une de mercredi. Le Centre culturel français de Zinder et trois églises ont été incendiés. Cinq personnes sont mortes, et quarante-cinq blessées, ce vendredi à Zinder au Niger, dans des manifestations contre la une du nouveau numéro de Charlie Hebdo. Parmi les victimes, trois civils. Le Centre culturel français de Zinder a par ailleurs été incendié, et trois églises saccagées par les manifestants (…) Des milliers de personnes ont manifesté vendredi, jour de prière, dans l'ensemble du monde arabe. »
 

Au Pakistan, en Mauritanie, à Alger, à Dakar, à Istanbul, à Amman, sur l’esplanade des mosquées à Jérusalem-Est, à Kartoum (Soudan), au Qatar, en Iran et en Syrie, des manifestations plus ou moins fortes ont eu lieu, avec pour fil conducteur l’indignation contre les nouvelles caricatures du prophète.
 

 

A la lumière des Lumières

 

 

Tout le monde est-il « Charlie » ? Visiblement pas, en dépit des 3,5 millions de personnes descendues dans les rues de France et de Navarre le 11 janvier dernier (et plusieurs milliers dans le monde entier), donnant l’impression – probablement exagérée et de circonstances – d’une unité nationale et internationale, au regard de la présence de nombreux chefs d’Etat et représentants de pays étrangers boulevard Voltaire autour du Président François Hollande. Dont certains d’entre eux provenant de pays où la liberté d’expression n’est pas toujours de mise, c’est le moins que l’on puisse dire…

 

La liberté d’expression, un nouveau culte laïque qu’auraient caricaturé et tourné en ridicule eux-mêmes les membres défunts de Charlie Hebdo ! Ce culte ne semble pas partagé par tous, loin s’en faut. Fallait-il faire une nouvelle Une en caricaturant le prophète, déjà la cause du massacre de ces jours derniers ? Peut-être – il ne faut rien céder au terrorisme, à la peur, à la barbarie des menaces - mais on peut désormais de se poser des questions sur les acteurs de cette liberté d’expression (de Charlie Hebdo jusqu’au sommet de l’Etat en passant par tous ceux – et j’en suis – qui ont dit spontanément « je suis Charlie ») ; et de ce que nous imposons au monde, qui lui ne semble pas tout à fait raccord avec cette belle idée. Pour apprécier la caricature, dit une professeur de lettre dans une admirable adresse à ses élèves (« Mes chers élèves… », par Fanny Capel, professeur de lettres. Télérama), il faut être instruit, lire, écrire, critiquer, penser, faire fonctionner sa raison autant que son savoir. Se mettre à l’abris des philosophes des Lumières implique qu’on les connaissent, qu’on les ait lus, que des gens nous les aient expliqués, à la lumière – justement – de la raison pour en apprécier la valeur fondamentale, la substantifique moelle, comme le sang irrigue tout un corps : la liberté d’expression.
 

 

Un fanzine de potache

 

 

S’il ne faut pas ployer sous les menaces de mort des terroristes diligentés par Al-Quaïda, Daesh et pas mal d’autres personnes de nations qui se revendiquent musulmanes, il convient de regarder de près qui est réellement « Charlie » et qui ne l’est pas. Or seule l’Europe, occidentale – et notamment la France – qui trouve là une occasion inespérée de se refaire une santé alors que le corps européen était à l’agonie économique, morale et culturelle ; et l’Amérique du Nord, sont « Charlie ». Sans l’avoir vraiment déjà ouvert avant le 14 janvier, faut-il le rappeler. Le reste du monde semble plus circonspect quant à cette manière d’user de la liberté d’expression, dont l’humour, l’ironie, la dérision, le cynisme, la satire sont des valeurs à géométrie variable selon le côté du stylo où on se trouve.

 

Charlie Hebdo jusqu’au 7 janvier, c’était 30.000 exemplaires en kiosque, et selon ses membres, « un fanzine de potaches. »  Il est annoncé à 7 millions d’exemplaires après s’être déjà vendu à 2 millions d’exemplaires en trois jours. Record total en matière de publication de presse papier, laquelle est par ailleurs en soins palliatifs. Faut-il s’étonner que le monde entier découvre désormais ce qui était jusqu’ici plutôt confidentiel et presque invisible ? Les très vives réactions dans les pays sus-cités prouvent à quel point nous venons de mettre le doigt dans un engrenage qui pourrait bien se retourner contre nous et cette libre expression ardemment défendue (à juste titre)…

Pourquoi toutes ces réactions de part le monde contre ce journal, ce « fanzine » de sympathiques potaches libertaires, derniers survivants d’une époque post-soixante-huitarde qui n’en finit pas de mourir ? Ce qui est considéré comme une nouvelle provocation sera-t-il le début d’une lutte contre un nouvel impérialisme de la pensée, après celui, plus ancien et Ô combien combattu, de l’économie ?

 

La valeur de la vie

 

Il serait temps que l’occident oxydé et si sûr de ses valeurs réfléchisse à ce qui est en train de se passer, en se posant non seulement les bonnes questions, mais en prenant garde d’imposer au monde par la force, par le rire et la caricature des valeurs considérées possiblement universelles mais portées par une minorité de la population mondiale. Il faut réfléchir vite mais bien, dans l’union nationale si on y parvient, avant que d’autres terroristes ne passent à l’action avec ce coup d’avance propre aux joueurs de dames qui ont les « blancs ».

 

Provoquer c’est bien. Caricaturer aussi. Penser librement également. Et ce n’est pas sur ce blog qu’on vous dira le contraire. La liberté d’expression, je couche avec, il m’en a déjà coûté, il m'en coûtera encore. Ouvrir les yeux et sortir du déni ça serait pas mal non plus… Des vies pourraient concrètement être épargnées, c’est une belle valeur aussi ça, non ?

 

 

Charb corps du christ

 

 

 

 

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La cage aux folles médiatique

29 Décembre 2014 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #édito

 

L’épisode hautement médiatisé – trop selon certains commentateurs et observateurs – des grilles anti-marginaux alcoolisés sur neuf bancs publics du Champs-de-Mars d’Angoulême aura au moins le mérite de faire réfléchir sur plusieurs maux que notre société dite moderne et débridée génère régulièrement. 


Le premier – et non des moindres – concerne une nouvelle fois l’extraordinaire réactivité de la courroie de transmission des réseaux sociaux. Si le phénomène a pris une telle ampleur, c’est qu’il a été très largement amplifié par Facebook et Twitter, en un temps minimum. Certes, l’information de base provenait d’un quotidien local (dont les fenêtres donnent sur les bancs incriminés), mais la caisse de résonnance est venue des réseaux, pour le meilleur comme pour le pire. Un creux dans l’actualité – un éditorialiste de la Charente-Libre parle très justement de « marée basse » - a fait le reste. A 48 heures près, en amont comme en aval, l’information serait tombée en plein dans un autre fait divers : les conducteurs fous fonçant sur les foules à Joué-les-Tours, Dijon et Nantes. En aval, l’information c'était sous les kilomètres de bouchons enneigés  des « naufragés de la route » (sic) sur la route des cols vers les stations de ski en Savoie. Les bancs grillagés auraient sûrement fait le buzz localement. Probablement pas nationalement. 


La force de frappe des réseaux sociaux a de quoi interpeller les journalistes que nous sommes. Récemment, Le Monde en a fait douloureusement l’expérience, suite à la publication le 9 décembre dernier d’un article sur Saint-Etienne, « centre-ville miné par la pauvreté ». Déluge de tweets et de messages Facebook acides, d’invectives, de mails au chef du service France, etc. Le médiateur du quotidien a même dû intervenir (édition du 20 décembre). De mémoire du Monde - qui fêtait en décembre ses 70 ans - « on n’avait jamais vu ça. » Jusqu’au déploiement d’une banderole dans les tribunes du stade Geoffroy-Guichard : « Descend dans le taudis, on va t’apprendre à refaire Le Monde. » Diantre ! Et le journaliste envoyé spécial sur place pour éteindre l’incendie de s’interroger à la fois sur la manœuvre politique autant que technologique du nouveau maire de Saint-Etienne Gaël Perdriau (UMP). Fin utilisateur très réactif des réseaux sociaux, il a appelé les Stéphanois à poster sur Twitter les plus belles photos de la ville. Et ça a marché ! 


Cependant, la fronde, la bronca, la levée de boucliers n’a pas atteint celle à l’encontre de la municipalité angoumoisine et de son jeune maire, UMP lui aussi, Xavier Bonnefont. Pour les raisons déjà évoqué d’actualité molle, mais aussi parce que l’objet même du délit avait de quoi heurter : quiconque a vu les grilles posées – en catimini – sur les bancs ne peut que déplorer le style chenil qu’il représente. Le savoureux mélange avait donc tout pour mettre le feu aux poudres : les réseaux sociaux, la proximité de Noël (les grilles ont été posées le 24 décembre, et démontées le lendemain…), l’absence du maire lui-même laissant à son adjoint à la sécurité le soin d’affronter, pas toujours très adroitement, les médias nationaux accourus par l’odeur du bon sujet de société au milieu du chocolat, à la barbe du père Noël. 


L’autre leçon est une leçon de communication. Ça n’est pas la première fois que le mobilier urbain choisi par une municipalité cherche à évincer un peu plus loin le problème des marginaux, punks à chiens et autres clochards des centres-villes. La RATP s’est même illustrée il y a quelques années en changeant les bancs pour des sièges individuels ou des barres pour éviter aux personnes de s’allonger. Que le maire d’Angoulême ait des problèmes de fréquentations et de relations entre un quartier commerçants et des marginaux, personne ne le conteste. Le sujet est ancien, il existe ailleurs, et personne ne semble pouvoir proposer  une solution aussi efficace que satisfaisante pour tout le monde. 


Mais que personne, dans son entourage, à commencer par lui-même, n’ait eu la présence d’esprit de le prendre par le bras et de lui glisser à l’oreille que « c’est peut-être une bonne idée ton truc coco, mais là, tu vois, la veille de Noël, c’est probablement pas le bon moment pour lancer cette opération », ça confine à l’étrangeté. On sait que les maires – même de villes moyennes – sont accaparés par de multiples tâches et qu’ils ne peuvent pas tout voir ni gérer. Du moins c’est ce qu’ils disent pour se défendre. Mais on sait aussi qu’ils savent très bien s’entourer de spécialistes de la communication dans des services idoines, et de chefs de cabinets dont on pourrait espérer qu’ils aient, eux, la tête suffisamment froide pour stopper un projet dont on pouvait aisément pressentir qu’il allait choquer et déclencher un buzz de tous les diables. Surtout sous les fenêtres du quotidien local ! (« si tu ne vas pas à l’information, c’est l’information qui viendra à toi »). Il y a là un dysfonctionnement dont l’équipe du maire d’Angoulême saura, c’est à espérer, tirer toutes les conséquences.  


Cette cage aux folles servira-t-elle enfin de réflexion aux dirigeants de presse et de groupes médiatiques, très occupés on le sait à pencher leurs têtes et leurs « stratégies » au dessus de tableurs excels pour sortir du marasme dans lequel leurs journaux son plongés ? Aujourd’hui, n’en déplaise, les réseaux sociaux vont plus vite que le plus rapide des quotidiens. Ne parlons pas des hebdos : sans équipe web, ils sont à la ramasse. Après qui faut-il donc courir ? Mais il y a pire : la sous-estimation du web, des applications tablettes et smartphones, la méfiance vis-à-vis des réseaux sociaux s’apparentent à une faute professionnelle. Ils devront en rendre compte à l’heure des fermetures. Cette cage aux folles pose aussi la question non seulement de la déontologie, de la hiérarchie de l’information, de sa qualité. Mais plus encore de ce que disait le regretté Jacques Chancel, décédé la veille de tout ce barnum médiatique : « Faut-il donner au  public ce qu’il a envie de voir, ou ce qu’il pourrait aimer ? » 


 C’est exigeant, c’est vrai. Peut-être pas très vendeur à court terme. Mais si nous, journalistes,  ne voulons pas perdre notre âme, c’est là qu’il faut aller. 

Sinon : dans la cage, les folles ! (et à poil, tant qu’à faire). 

 

 

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Camille Lepage, photojournaliste (1988-2014)

15 Mai 2014 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #édito, #Presse book

 

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                                          (c) LP

 

Alors qu’elle effectuait un reportage en République centrafricaine, au sud de Bouar, la jeune photographe Camille Lepage a été tuée dans l’exercice de sa profession le 13 mai dernier. Elle avait 26 ans.
 

Comme il a déjà été écrit ici sur ce blog,  Journaliste, c’est un métier       . Encore une qui tombe sous les balles de gens mal intentionnés qui cherchent à éliminer ceux qui témoignent, parce que c’est leur boulot, parce qu’ils aiment ce boulot, parce qu’on ne le fait pas par hasard. Camille Lepage, qui avait, entre autre, effectué un stage d’études chez nos confrères de Rue89, avait écrit dans sa lettre de motivation qu’elle « s’orientait vers le journalisme indépendant, avant tout parce que, selon elle, c’est le seul digne de ce nom. » Elle l’a payé de sa vie.

 

Comme il a déjà été écrit sur ce blog, on n’est naturellement pas obligé d’aller pointer les objectifs de ses boîtiers photos dans des endroits où vous ne mettriez même pas une phalange. Evidemment, être localier dans une rédaction microscopique d’un département qui ne l’est pas moins représente infiniment moins de risques (encore que, ça dépend à qui on s’attaque…). Certains diront qu’on ne fait pas le même métier, je crois que si, pourtant.
 

Comme une actualité chasse l’autre – médias girouettes, il faut bien becter – on a entendu sur l’antenne d’une radio nationale une certaine Ségolène Royale, ministre de l’Ecologie (ça n’est pas une blague) dire au sujet de propos qu’elle avait tenus dans l’hebdomadaire Paris-Match, et qui ont créé une polémique, « que c’est le propre des médias de déformer les propos en les sortant du contexte des interviews. » Naturellement, je ne nie pas qu’il peut arriver à certains d’entre nous, pour tout un tas de raisons qu’il serait long d’énumérer ici, de dire ou faire des conneries, par lassitude, manque de temps, étourderie, ou assez souvent aussi sur ordre d’une hiérarchie journalistique qui passe beaucoup de temps penchée au dessus de tableurs excel ou en stériles réunions, qu’ils en perdent le sens des réalités du terrain, qu’ils ont pourtant arpenté, autrefois. Naturellement, il peut aussi arriver de dire ou faire la même chose quand on est homme ou femme « politique, » ministre etc. Le mépris avec lequel certains disent souvent : « ah, vous, les journalistes… ! » n’a d’égal que celui que nous pouvons parfois, in petto leur renvoyer à ce moment-là.

Que tous ceux qui fustigent la profession se rassurent : il n’y a pas que les plans sociaux pour faire disparaître les journalistes, reporter, photojournalistes… Certains, sur le continent africain, en Syrie, et pas mal d’autres trous à rats du monde, s’évertuent à participer à cette action destructrice, lente, mais sûre, avec une culasse et une queue de détente.

Camille Lepage était visiblement une professionnelle passionnée, acharnée, au sourire enjôleur. Elle faisait des photos superbes, d’un grand talent, qui montrait quelque chose, racontait une histoire. Ce beau sourire de jeune femme pleine d’avenir a pris quelques balles dans un pick-up, et on parle déjà d’elle au passé.

   

Indépendante, assassinée, par des assassins.

 

 

 

 Prochainement, pour changer de sujet et retrouver un peu de légèreté, je vous parlerai ici d'Henri d'Aulnay-Pradelle, un des héros de l'épatant roman de Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut, prix Goncourt 2013.  

 

 

 

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