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Le jour. D'après fred sabourin

La vie sans toi

27 Septembre 2013 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #Lettres à ...

 

 

 

Ma fille, mon enfant, j’ai longtemps vécu sans toi et je me demande aujourd’hui ce que serait ma vie si on t’enlevait à moi. Je serais perdu si tu n’étais plus là, avec tes grands yeux bleus qui me scrutent, tour à tour m’interrogent, m’interpellent, m’implorent, me demandent ce que je ne sais pas toujours t’apporter. Parfois, le mystère insondable des silences qui se partagent entre ton regard et le mien me transperce : mais que peux-tu donc bien penser, du haut de tes deux ans ? Je m’émerveille chaque jour de tes progrès, de cette autonomie que tu gagnes quotidiennement, à travers laquelle j’aperçois l’indépendance qui sera la tienne le jour où tu nous quitteras pour tailler ta route. Je la redoute autant que je la souhaite.


J’ai si longtemps vécu sans toi, que je n’aurais même pas pu t’inventer, et pourtant secrètement je t’ai toujours attendue, espérée. J’avais pris d’autres chemins, tu semblais impossible, et puis il y a deux ans par une belle journée d’automne semblable à celle d’aujourd’hui tu es arrivée. Au début tu as été dure. Tes cris brisaient mon sommeil à m’en rendre fou. D’ailleurs ça m’a rendu fou. Descendu au plus bas, imaginant parfois l’impensable, nous avons fini par nouer le contact. Et d’âge en âge celui-ci se consolide, s’affirme, se construit petit à petit comme on chemine pas à pas dans la montagne, ces montagnes pyrénéennes auxquelles je suis si fière de te présenter, et que tu reconnais déjà à travers les photos. Je guette le jour où, devenu vieux et les genoux grinçant de douleurs, tu seras devant et tu me diras : « alors, t’arrives ? »
 

 

J’ai vécu si longtemps sans toi. Et tu es là, je regarde ton sommeil à la fois si lourd et si léger. Où es-tu à cette heure-ci ? Dans quel pays de solitude ou peuplé de monstres imaginaires ? Refais-tu le film de ta journée à la crèche, avec ces autres enfants dont tu ne dis pour l’instant rien, ton langage se mettant doucement en place. D’histoires sans parole tu passes peu à peu au cinéma parlant, mais le mime demeure encore le meilleur moyen de communication entre nous. Il n’est pas besoin de mots pour dire ce qui nous relie. J’entends ta respiration, paisible ou saccadée. Tu es si loin et je suis si proche à ce moment-là. Sens-tu ma présence dans le silence de cette petite chambre où tu te reposes ? J’en deviendrais chamane pour protéger ton sommeil des cauchemars qui parfois te réveillent en sursaut, ton cri déchirant alors la nuit, et ma main posée sur ton front pour te dire que je suis là, que tu n’as rien à craindre, que le loup n’est pas forcément celui auquel on pense et qu’ils peuvent même parfois être gentils…
 

 

Hier tu as eu deux ans. Deux ans déjà, et deux ans enfin, devrai-je dire. Deux ans seulement diront d’autres. Il y a quelques semaines, entrant dans un magasin de jouets d’une rue commerçante de la ville où nous vivons, et devant lequel nous passons si souvent, je suis tombé sur une boîte à musique. Un truc kitch comme on dit à mon âge, un truc avec une danseuse à tutu qui jaillit sur ressort en même temps que la musique quand on ouvre la boîte. C’est rose et il y a un cœur sur le petit tiroir qui s’ouvre en dessous. Ça dégouline de guimauve, tout ce que je déteste. En voyant cette boîte dans le magasin, en l’essayant avec l’autorisation de la commerçante, j’ai pensé à ton regard le jour où tu découvrirais cet objet inconnu. Je t’imaginais, curieuse, en entendant le « clic, clic, clic, » de la clé remontant le ressort qui permettrait à la musique métallique de s’extraire de la boîte magique. J’ai acheté la boîte à musique, et, assis sur le lit, je l’ai ouverte devant toi. Je n’ai pas été déçu. Ton émerveillement devant cet objet nouveau, la prunelle de tes yeux et ton sourire d’enfant surpris et heureux me transpercera longtemps. Aussi longtemps que ma mémoire voudra bien me laisser ce tableau, cette image, ce sourire de toi.


Toi que j’ai attendue si longtemps, ma fille, mon enfant.

 

 

F.S

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« On n’est pas chez les Rothschild »

20 Septembre 2013 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #émerveillement

 

 


C’était le cri du cœur de ma chère grand-mère, une sorte d’équivalent du « on n’est pas les cousins du roi. » Pour autant, parfois, on s’y croirait. La transgression étant, de notre point de vue, source de jouissance terrestre immense et aux recoins cachés, ne nous privons pas.

 

 

En 2008-2009, j’ai suivi, avec un confrère et néanmoins ami (il se reconnaîtra) un atelier œnologique à Lyon. Un truc très bien, pas élitiste façon « presqu’île, » ni un rendez-vous d’étudiants poivrots d’école de commerce pour fils-à-papa. Un truc où on a appris beaucoup de choses, à commencer par se faire simplement plaisir avec du vin, selon le vieux précepte qui consiste à acheter un tire-bouchon, et s’en servir… A l’issue de ces rendez-vous mensuels de découvertes, mon pote et moi, on rêvait sur des vieux flacons dont certains ont pris le chemin de nos caves respectives, achetés aux enchères sur un site Internet bien connu. Pour 25 ou 30 boules, on a pu ouvrir des bouteilles qui avaient à peu près notre âge. Evidemment, le résultat n’a pas toujours été à la hauteur de nos espérances, mais on ne se ruinait pas pour autant.
Quand j’ai quitté, à regrets, la colline de Fourvière et la radio où je causais le matin très tôt, ce copain, je devrais dire ami, m’a offert la bouteille que vous voyez en photo là, ici, sur ce blog.
J’étais très heureux de ce présent, sincèrement je n’en avais jamais eu dans les mains et la perspective d’ouvrir ça un jour me réjouissait. Il fallait juste être patient, et trouver une occasion. Comme la fameuse quarantaine approchait à grand pas, je me suis dit que c’était ça, l’occasion. Et ce jour est arrivé. C’était hier.

 

 

Un autre copain (pas vu depuis longtemps mais retrouvé par la magie du réseau FB !) m’a rappelé que cette bouteille de Mouton-Rothschild 1973 était historique, et paradoxale. Historique, car 1973 est l’année où cette propriété a accédé au très sélect et précieux classement des 1ers grands crus de Médoc, classement datant d’avril 1855, deuxième fois seulement où il fut modifié (avec Château Cantemerle en septembre 1855).  Il passait de 2e cru à 1er cru. Un must, et quand on connaît le poids de la tradition et de la réputation dans cette région viticole, sorte de Vatican du vin dans le monde, on imagine aisément ce que cela représente. Un peu comme de déplacer les menhirs de Carnac avec une pince à sucre.
Historique ai-je dit, mais aussi… paradoxal. 1973 est en effet une année très, très moyenne en bordelais. Mouton-Rothschild accédait cette année-là à l’Olympe, mais avec les pieds mouillés. C’est dire si j’avançais à petits pas. Une bouteille de secours était même prévu, « au cas où, » comme on dit. Côté solide, j’avais prévu quelque chose de simple, qui ne bouleverse pas trop le palais. En la matière, je considère (mais c’est très personnel) que seul le canard accompagné de pommes de terre poêlées et quelques haricots verts permet d’apprécier à peu près tous les bordeaux, et particulièrement les Médoc. L’intérêt de ces vins-là – et là-dessus je pense faire la quasi-unanimité – est de sentir les tanins. Donc il ne faut pas quelque chose de trop typé. Un magret ferait parfaitement l’affaire.
J’ai ouvert religieusement cette bouteille. Comme souvent avec les très vieux vins, le bouchon n’a pas tenu la route : trop vieux, trop imbibé, il cassa en son milieu. L’opération devenait délicate mais par chance, peu de morceaux tombèrent dans la bouteille. Voici le résultat de ce que je pense de cette dégustation.

 

La robe était légèrement fanée, mais la lumière n’était déjà plus celle du jour, donc… Je pense néanmoins qu’il commençait à décliner. Le rubis dominait quand même, mais il était peu profond. Au nez, j’ai été agréablement surpris : il dégageait encore un beau fruit confit, pruneaux, avec des remontées de sous bois moisis agréables. Feuilles mortes, humus, petits matins d’automne : c’était bien un Médoc (ouf !). En bouche, une longueur encore acceptable, même si on sentait qu’il avait bien perdu de sa superbe, qu’il n’a d’ailleurs peut-être jamais eu vraiment à cause de cette médiocre récolte de 1973 (cette année-là, on ne pouvait visiblement pas tout faire !). Comme souvent – et c’est tout l’intérêt de la dégustation – il s’est « ouvert » au fur et à mesure de la soirée. La longueur en bouche n’a cependant jamais excédé les 8-10 secondes (hélas) mais le nez est resté constant.
La nature ayant horreur du vide, pas une mais deux bouteilles de vins de garde iront désormais rejoindre ma cave, dans un lieu tenu secret et fermé à clé, dont je ne dévoilerai même pas l’emplacement sous la torture… Un Saint-Emilion grand cru 2009 et un Saint-Estèphe 2010. Deux belles années ma foi, « qui pourront attendre 10 ans sans problème, » au dire du caviste qui les a vendu à la personne qui me les a offerte. Je le crois sur parole. Surtout pour 2009, année remarquable quoi que surévaluée et aux spéculations outrancières.
Rendez-vous donc dans 10 ans, pour la cinquantaine. D’ici là, rassurez-vous, pas mal d’autre plaisir de dégustation sont au programme… (pas plus tard que dimanche avec un Pomerol 73, et oui, c’est l’année ou jamais !).

 

 

F.S

 

Grâce soit rendue à Michel P., qui n’est pas cousin du roi, mais c’est tout comme…

 

 

  SAB 9104 R

 

 

 

 

SAB 9103 R

                                          - "On s'était dit rendez-vous, dans 10 ans..."

 

 

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