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Le jour. D'après fred sabourin

Articles récents

Un « Avenir radieux, » chargé de nuages…

18 Octobre 2012 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #quelle époque !

 

 

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Du théâtre documentaire était proposé par la Halle aux Grains de Blois, au théâtre Peskine fraîchement rénové, les 16 et 17 octobre dernier. Décapant.

 

Connaissez-vous Nicolas Lambert ? Peut-être pas encore. Auteur de Elf, la pompe Afrique, spectacle sorti en 2004 après de longues heures passées sur les bancs de la salle d’audience du procès Elf, il est actuellement en scène avec le deuxième volet de sa trilogie Bleu-Blanc-Rouge : Avenir radieux, une fission française. Pendant deux heures, le comédien-auteur-interprète balaie devant les spectateurs un brin médusés un pan entier de leur histoire. Et pour cause : cinquante ans de choix nucléaires en France, confidences empruntes de cynisme et de non-dits, le tout enrobé dans un humour caustique qui fait souvent rire (jaune) les spectateurs. Nicolas Lambert est seul en scène, enfin, presque. Il est accompagné d’un contrebassiste de grand talent, Éric Chalan (auteur des créations musicales du spectacle), et de 23 personnages qu’il interprète tous en leur donnant une épaisseur singulière à chaque fois. Et au petit jeu de la galerie de portrait, on peut y croiser Pierre Mesmer, Pierre Mauroy, Nicolas Sarkozy, Pierre Mendes-France, Guy Mollet. Mais il y a plus encore : le très secret Pierre Guillaumat, grand serviteur de l’Etat, membre des services secrets, administrateur du CEA au début des années 50, ex-ministre des Armées du Général de Gaulle, fondateur d’Elf, premier président d’Elf-Aquitaine. Cet ancien polytechnicien, diplômé de l’Ecole des Mines eut surtout une énorme influence sur la politique nucléaire en France, en matière civile et militaire (la première bombe atomique, le 13 février 1960 en Algérie, l’opération « Gerboise bleue, » c’est lui).


Le théâtre pour piger le monde

 

D’autres personnages viennent peupler ce spectacle qui est tout sauf roboratif (sur un thème qui pourrait l’être) : la foule des inconnus, citoyens inquiets, maires de petites communes impuissants, militants de collectifs anti-EPR, rencontrés dans les débats publics en Normandie, simulacres de démocratie organisés pour faire croire à des choix démocratiques en matière de construction de réacteurs. N’allez pas croire que tout ceci est une fiction : le grand mérite de Nicolas Lambert est de nous servir les propres paroles et textes des décideurs, politiques assujettis au pouvoir nucléaire de quelques entreprises (EDF et Areva ont les oreilles qui chauffent !). Morceau de bravoure : l’annonce, par Pierre Mesmer, en direct à l’ORTF le 6 mars 1974 du choix de construire les premiers réacteurs sur le sol français (à trois semaines de la mort prévisible de G. Pompidou…). Ou le discours du président Sarkozy à Gravelines – la plus grosse centrale française, six réacteurs de 900 MW - le 3 mai 2011, quelques semaines après la catastrophe de Fukushima. Tiens d’ailleurs, cette centrale… qui devait être livrée, avec une autre, à l’Iran, qui avait largement aidé au financement de la construction de l’usine d’enrichissement d’uranium de Pierrelate, dans le Tricastin (1 milliard de dollars remboursable à partir de 1981), détenant 10% de la société Eurodif (rien à voir avec l’enseigne de vêtements et linge de maison…) et un droit d’enlèvement de 10% de cet uranium enrichi. Là, le public est concentré, conscient d’apprendre des choses bien utiles et peu médiatisées.

Militantisme non déguisé pour cet auteur né dans une famille modeste « sans bibliothèque, » rappelle-t-il, qui a découvert le théâtre grâce à un professeur de Français (loué soit-il !) et tourné souvent en banlieue notamment grâce au Théâtre universitaire de Nanterre qu’il dirigera de 1990 à 1992.

Instructif, enrichissant et drôle, Avenir radieux, une fission française est un documentaire théâtral, ce que revendique son auteur sans rougir : « Si le théâtre ne sert pas à piger le monde, il ne sert à rien. »

On a compris.

 

Avenir radieux, une fission française, de et avec Nicolas Lambert. Musique d’Éric Chalan. Vidéo Erwan Temple. Compagnie Un pas de côté. Livre disponible aux éditions L’Échappée. Dates etc. : www.unpasdecote.org 

 

 


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Bourlinguer

4 Octobre 2012 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #voyage - voyage...

 

 

 

SAB 4834 R

 

 

 

Une semaine ailleurs, pour voir si on y est toujours.

 

 

27052011218

 

 

 

 

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Quelques heures de printemps

3 Octobre 2012 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #chronique cinéma

 

 

  Lindon - H. Vincent

 

 



Film de Stéphane Brizé. Avec Vincent Lindon, Hélène Vincent, Emmanuelle Seigner.

Dans le film il y a un puzzle, qu’Yvette – magnifique Hélène Vincent – s’emploie à vouloir terminer alors qu’elle se sait condamnée par un cancer. Régulièrement, sous l’abat-jour de son séjour très propre dans un pavillon de ville moyenne de province qui l’est tout autant (ici, la Saône-et-Loire), on la voit qui cherche la bonne pièce. Dans la chambre, à côté, son fils, la quarantaine fatiguée (Vincent Lindon, éblousissant), fume des clopes la fenêtre ouverte. Il sort de 18 mois de prison, et peine à retrouver du boulot. Il était routier. Il est à quai, chez sa mère.  Il est revenu dans sa chambre, mais pas chez elle. Ils s’évitent.
Yvette a un cancer, mais en parle peu à son fils. Et pour cause : elle a pris contact avec une association suisse censée l’aider à mourir dans la dignité, avant qu’elle ne devienne un légume et souffre trop pour décider de son sort. Son fils découvre tout ça par hasard en cherchant des somnifères dans un tiroir. Les choses vont changer, leurs relations aussi. Elles vont surtout empirer : Alain quitte la maison de sa mère après une forte engueulade, et se réfugie chez un voisin, ancien routier, comme lui. La décision d'Yvette semble de plus en plus irrévocable, comme l’évolution de sa maladie : elle est foutue, elle va mourir et se faire aider pour cela. Par le truchement de son chien qu’elle tente d’empoisonner (mais qui survivra, lui !), elle renoue avec son fils, qui revient vivre chez elle. Il va alors l’accompagner jusqu’au bout, c'est-à-dire jusqu’à sa mort à laquelle il va assister, en direct.
 

 

Stéphane Brizé, le cinéaste qui nous brise. Depuis trois films, il sait trouver, sans nul autre pareil, le ton juste pour évoquer des sujets graves sans en rajouter avec le pathos. Brizé ne filme pas, il nous emmène dans la vie simple des gens simples, aux relations parfois terriblement compliquées. Dans Je ne suis pas là pour être aimé, avec Patrick Chesnaie et Anne Consigny, il avait fait douter une future jeune mariée avec un bougre de notaire fatigué et usé jusqu’à la corde, empêtré dans la relation avec un père acariâtre. Dans Mademoiselle Chambon, il avait peine à faire dire à ce couple adultère les sentiments qu’ils éprouvaient sans mot dire (avec Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain). Avec Quelques heures de printemps, il aborde le sujet casse-gueule de la fin de vie, du droit à mourir dans la dignité, tout ce dont on va entendre parler en polémiquant à outrance dans les mois qui viennent.
Mais résumer Quelques heures de printemps, à cette seule thématique serait passer à côté du film de Stéphane Brizé. Le seul vrai sujet du film est celui de relations manquées. Celle d’Yvette avec la vie et son fils. Celle d’Alain avec lui-même et avec sa mère. Celle d’un amour qui n’a jamais pu se dire, plus par manque d’envie que par courage. Le vieux chien sert à peine de trait d’union entre ces deux êtres que rien ne semble plus illuminer, Yvette et Alain se disputant le peu d’affection par son intermédiaire.


Stéphane Brizé produit à nouveau un film ciselé, âpre, beau et terrible à la fois. Sans issue autre que celle qu’il nous offre à contempler, si l’on peut dire, avec une économie de mots et de gestes. Chacun de ceux qui seront portés ou proférés sont là où ils ne pourraient être ailleurs, et chaque plan apporte son lot d’abandon à cette vie corsetée de tics pour Yvette, d’échouage pour Alain, enfermé dans une armure.


À la fin Vincent Lindon quitte le cadre et nous laisse là, avec un paysage d’arbres soufflés par un léger vent, au soleil d’une fin d’après midi qui s’annonce belle. Cette lumière nous transperce, littéralement, alors qu’on vient de passer 1h48 dans le noir.

 

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Chant d'automne

28 Septembre 2012 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #émerveillement

 

 

SAB 5233 R

 

 

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;

Adieu vive clarté de nos étés trop courts !

J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres

Le bois retentissant sur le pavé des cours.

 

Tout l'hiver va rentrer dans mon être : colère,

Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,

Et, comme le soleil dans son enfer polaire,

Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.

 

J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;

L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd.

Mon esprit est pareil à la tour qui succombe

Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

 

Il me semble, bercé par ce choc monotone,

Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.

Pour qui ? - C'était hier l'été ; voici l'automne !

Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

 

Charles Baudelaire.

 

 

 

SAB 5241 R

 

 

 

 

SAB 5243 R

 

 

 

(c) Fred Sabourin. Bords de Loire, Blois, 28/09/2012.

 

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Aste - Béon, un voyage à pied

19 Septembre 2012 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #voyage - voyage...

 

 

 

SAB 4879 R

                                                      - Perspective -

 



La maison bleue adossée à la colline se voit dès le petit cimetière d’Aste, mon point de départ ou presque, depuis le petit camping style « à la ferme » où je niche deux nuits. Comme je l’espérais, la grille du cimetière grince en entrant. Un carré d’herbe coupé court accueille le passant, qu’il passe ou trépasse. Du gazon frais fraîchement tondu. Les morts ont de la chance ici, me dis-je. Non seulement ils jouissent d’une vue splendide pour l’éternité, mais encore ils peuvent s’ébattre sur l'herbe aux beaux jours. Ce jour l’est justement. Chaud même. Très chaud. La sueur me perle déjà au milieu du dos, alors que je viens de démarrer ce voyage insolite. Du village d’Aste, à celui de Béon. Un voyage à pied. Deux kilomètres et trois cents mètres. Ce n’est pas l’Odyssée, mais une aventure, peut-être.

 

 

 

SAB 4881 R

                                                         - Sur gazon -

 

 

Une des tombes attire l’œil : elle est sculptée en forme du Pic du Midi d’Ossau. Nous sommes bien dans la vallée du même nom, à quelques kilomètres de Laruns où demain résonneront les chants du pays béarnais, les chants ossalois, pour les fêtes du 15 août. Dans l’axe exact de la tombe et de la maison bleue, le Pène de Béon, la falaise aux vautours comme on la nomme ici. Son front bombé et quelque peu arrogant, fier, il avance vers le vide, songeant aux temps immémoriaux où la glace, ici, a sculpté la vallée. Désormais roule en bas le gave d’Ossau, unique vestige chantant de cette période où la mémoire de l’homme ne peut remonter. La grille grince à nouveau signalant mon départ, poursuivant le chemin dans le village désert, en apparence seulement.

Une vieille femme me domine désormais, du haut de son mur dont on devine un jardin en hauteur par rapport à la ruelle. Quelques banalités météorologiques échangées plus tard, c’est l’église que je double, fermée, naturellement. Devant la mairie ornée d’une vulgaire  réplique de la légende d’un ours mis en fuite par une vache (« Viva la vaca ! » telle est la devise de la vallée), une fontaine à l’eau « non potable » me rafraîchit cependant le visage et la nuque. Le lavoir trône à côté, où l’eau disparait dans un bruissement aquatique et chantant. Elle n'est pas potable, indique un petit panneau, et pourtant je m'en abreuve comme les troupeaux. Nulle maladie ne viendra troubler mon sommeil, quelques heures plus tard.

 

SAB 4895 R

                                                                        - Hic et nunc -

 

 

Je sors d'Aste, sous le soleil exactement. Alors que j'entreprends de filer vers Béon, un petit chemin descend sur ma gauche, comme un appel à une digression hasardeuse. Bien m'en prend, et je longe rapidement un petit ruisseau chantant qui course vers le gave, plus bas. Une première prairie où je planterais bien ma tente, puis, encore plus bas, une seconde, bordée d'arbres et au pied de laquelle coule ce gave frais à cet endroit peu profond. Pas suffisamment en tout cas pour s'y baigner autre chose que les pieds. Les miens foulent désormais l'herbe coupée, abandonnant mes chaussures au bord du chemin. Il règne ici une ambiance de paradis, vraiment, et la chaleur du jour ajoute finalement à la félicité dans laquelle je me trouve à l'instant. Je m'arrache littéralement à ce bonheur simple pour continuer la route. Béon n'est plus très loin, j'en aperçois vite le clocher de l'église Saint-Félix.

 

 

SAB 4900 R

                                                  - Baylocq (Beau lieu en Oc) -

 

 

Avant elle une grille coulisse (en grinçant...) et j'entre dans le cimetière où la famille Ossau-Baylocq m'accueille. Jeanne-Marie, Pierre et leur fille Odette reposent là, dans la quiétude de ce charmant jardin de pierres, près de la route et adossée à l'église. Le gravier crisse sous mes pas, et le bitume chaud me guide à travers la rue de Béon, jusqu'au château. Des portes entrouvertes jaillissent de multiples odeurs de foin moisi, d'herbes séchées, de fromage de brebis, de salpêtre des caves, de bois sec, de rouille et de cambouis rance par les années d'immobilité. « Ça sent le vieux, » diraient les jeunes ou ceux qui n'y connaissent rien. « Ça sent la vie, » me dis-je, en retirant mon béret comme pour saluer l'esprit du village qui semble planer au dessus de ce lieu, ce jour, cette scène. Un bruit de fond anime pourtant le silencieux hameau : le gave est là, et il m'appelle. Je dois m'y baigner, pour rafraîchir ce corps suant sous la chaleur moite d'août qui colle sous la chemise. Dans la tenue d'Adam je descends sur les pierres glissantes dans l'onde fraîche. Elle me saisit, la bougresse. Elle me baptise une nouvelle fois, surtout. « Ici tu régénères, tu renais à chaque fois que tu t'y trempes, » semble murmurer le flot continue de ces eaux bienfaisantes. Là haut près du Pène tournent les vautours fauves à la recherche d'un coin de rocher pour y poser leurs grandes carcasses. Ils sont ici chez eux, comme nous en bas.

Je reprends la route direction Aste où je crèche pour cette-fois. La tête pleine de souvenirs de ce court chemin qui pourtant me paraît un monde...

 

 

 

SAB 4887 R

                                                           - Odeurs -

 

 

(c) Fred Sabourin. 14/08/2012. Ossau, Béarn.

 


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Retour aux sources

4 Septembre 2012 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #montagne

 

 

 

SAB 4850 R

                                                            - Ainsi soit-il -

 

 

 

(suite de "Si je mourrais là-bas" )
Vers cinq heures de l'après-midi, j'arrivais près du refuge du Larribet, un brin fatigué par cet aller-retour mais surtout l'inquiétude de ne point y retrouver, comme je l'escomptais, le béret de mon camarade. J'avisais une pierre sur laquelle poser mes fesses, fumant une cigarette au goût amère. La seconde fut plus douce, et je contemplais songeur la petite boîte en métal argenté ornée d'une décoration turque, me disant qu'involontairement, cette boîte à clopes nous liait aussi, un peu. Son père, ancien Amiral sous-marinier, en avait une petite du même genre, dans laquelle il rangeait ses cigarettes cinq par cinq, et dont le claquement sec de la fermeture rappelait les heures fixes auxquelles il « clopait » (comme il disait). J'ai acheté au printemps 2010 cette boîte dans le grand bazar d'Istanbul, ville connue de mon camarade mais dans laquelle nous ne sommes jamais allés ensemble. Cette boîte me rappelle la douceur du soir qui tombe au bord du Bosphore, assis près du pont Galata, m'emplissant les oreilles et le reste du corps du chant des muezzins, humant le parfum des poissons et des oignons grillés. D'un claquement aussi sec que celui de l'Amiral, après les avoir comptées, je refermais ma boîte à cigarettes, me disant que je pourrais tenir, ayant une ration pour plusieurs jours.


J'inspectais la carte, comme si j'avais pu le voir cheminant quelque part au 25.000e, mais la refermais bien vite, m'apercevant que je la connaissais par coeur, et que la seule évocation du Col Noir me glaçait le dos. C'est alors que je décidais d'avertir les gardiens du refuge.
Avant que l'ombre de son béret et le rouge de son sac à dos n'approchât, il se passa plus d'une heure et demie, et c'est vers six heures dix du soir qu'il arriva, enfin. Notre poignée de main ferme et virile, sans mot dire autre que celui manifestant la joie de se revoir, comme après un long temps, traduisait mal l'indicible bonheur simple de ces retrouvailles. Nous avons, debout et lui sans enlever son sac, narré l'étrange coup du sort qui nous avait empêché de dormir, comme prévu, à l'abri Michaud ce soir-là. Les cieux remplis d’astres, parfois recouverts de brume humide montante, nous servirent de toiture, après un bon dîner fait de soupe et de purée-saucisses... Nous avons sombré dans le sommeil des justes enveloppés d’un drap d’étoiles. Le lendemain matin, sans déconner, le Balaïtous nous tendait les bras qu'il nous avait refusés la veille.

 

 

SAB 4865 R

                                                     - A l'ombre du Balaïtous -

 

 

Je n'avais pas envie. Pour une fois, je n'avais pas envie d'y aller, et c'est à reculons quasiment physiquement que je suis parti, emboîtant le pas de mon camarade, lui faisant jurer de ne point prendre trop d'avance pour éviter de revivre la journée de la veille. Après une courte pause près des lacs de Batcrabère où nous rechargions en eau, je regardais vers le Col Noir, avec appréhension. Il dut le sentir, car après un bref instant silencieux il me dit : « Bon, on y va ? Faut y aller-là. » Il m'aurait dit « on fait demi-tour, » je l'aurais suivi sans renâcler.
C’est difficile de grimper là haut avec l’impression de trimbaler la moitié de la roche collée à ses semelles. Finalement, le Col Noir – le vrai – fut avalé sans peine, et le basculement côté Espagne fut accompagné d’un petit zéphire du sud bienvenu, dans cet immense chaos que nous connaissons par cœur, accroché au dessus des lacs d’Arriel, en vue du fameux abri Michaud (Chambre avec vue ), et nous sentions déjà l’odeur de la roche si caractéristique de la grande diagonale à flanc du Balaïtous qui permet aux plus audacieux arrivés jusqu’ici de caresser la cime de ce mythique sommet.

 

 

 

SAB 4863 R

                                                            - Dans la nuit se lève une lumière -

 


Deux carrés de chocolat plus tard, c’est dans celle-ci que nous grimpions, un peu comme « chez nous », sorte de montagne sacrée comme l’est celle que nous apercevons vers l’ouest, « Jean-Pierre », un prénom pour les deux pointes de l’Ossau. Nous y serons le lendemain, mais nous ne la savons pas encore. Cette diagonale, froide le matin (orientée ouest), nous réchauffe rapidement le corps et l’âme, quoiqu’on fasse, malgré le petit rythme imposé par la relative technicité du lieu – sur deux pieds et parfois à quatre pattes – et en une heure depuis l’abri nous parvenons au sommet, où nous ne sommes pas seuls, hélas. Des marcheurs espagnols posent pour la photo souvenir, l’un d’eux – crétin ibérique – monte même sur la structure métallique comme pour s’élever plus haut que les 3144 mètres permis par le Balaïtous. Sans être superstitieux, il est fort probable que cet ambitieux regrette un jour son geste de défiance. En attendant, c’est avec un bon morceau de pâté de canard aux poivrons que mon camarade et moi fêtons cette victoire, la quatrième pour ma part, un peu plus pour lui qui fréquente ces lieux depuis sa tendre enfance. Nous n’avons pas besoin de parler beaucoup pour exprimer notre joie simple à être ici, sous le soleil levé maintenant depuis plusieurs heures, contemplant le plus beau panorama qui puisse être, du Vignemale à l’Ossau, en passant par la Grande Fâche, le Palas, l’Arriel, le Lurien, et, au fond là bas vers l’ouest, le Pic d’Anie à la pyramide si caractéristique. Nous aimons être ici, et, j’ose le dire cette fois, je préfèrerai être foudroyé sur le crâne du Balaïtous que dans cette brèche merdique où je me suis embourbé la veille.


Question de goût.

 

 

 

SAB 4854 R

                                                            - On a marché sur la lune -

 

 

 

SAB 4855 R

                                                             - Jean-Pierre sort de sa brume -

 

 

(c) Fred Sabourin. Août 2012. Larribet - Balaïtous.

 

 

Prochains articles : "Aste - Béon, un voyage à pied". 

"Lannemezan, deux minutes d'arrêt".

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"Si je mourrais là-bas"

20 Août 2012 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #montagne

 

 

 

  SAB 4847 R

                                                    - Aurore au Larribet (2095m) -

 

« Sur le front de l’armée, tu pleurerais un jour, ô Lou ma bien-aimée. Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt un bel obus sur le front de l’armée, un bel obus semblable aux mimosas en fleur. »
Avons-nous vraiment besoin de Guillaume Apollinaire pour entamer le récit de quelques aventures estivales pyrénéennes ? Non, sans doute pas, d’autant que ces quelques jours de marche et de vie semi-spartiate ne nous pas remis en mémoire sur le coup ces vers du poème à Lou. La peur étant souvent rétrospective, c’est pourtant bien celle de mourir dont il s’agit, pour la première fois avec autant d’intensité, probablement.
 

 

Mais que diable allait-il faire dans cette galère ?
 

 

Comme les prémices à ce qui allait suivre, il y eut d’abord cette fichue crête entre le col d’Estaragne et le Pic du même nom, à quelques encablures d’une route d’altitude reliant les lacs d’Orédon à Cap de Long, dans la fameuse et très courue réserve du Néouvielle. Mais bon Dieu qu’est-ce qui nous a pris de filer vers ce col alors qu’une « cordée » virait au sud à mi-chemin du pic, signe que c’était sans doute le meilleur chemin ? Quoiqu’il en soit, après une bavante dans une moraine plus que chiante, il ne restait plus que la crête à franchir pour accéder au sommet, ou faire demi-tour. Pas le genre de la maison, donc ce fut l’aérienne crête, certes pas des plus folles (rien à voir avec celle du Palas, ciselée et qui nous avait donné du fil à retorde en août 2006), mais suffisamment pour se faire quelques frayeurs en solo dans le petit matin frais puis chaud du 10 août. Vingt minutes à jouer au funambule inutilement avant de fouler le crâne de ce pic d’une simplicité enfantine (quatre heures aller – retour du parking, 900 mètres de dénivelé).

Puis ce fut la lente et prometteuse montée vers le Balaïtous (3144m), par un itinéraire que nous n’avions que peu emprunté jusqu’ici, à savoir le « Lavedan » et son refuge du Larribet. Pas de quoi effrayer un chat ni même un porteur de béret digne de ce nom. Pourtant, il aura suffit d’une mésentente involontaire entre deux camarades pour transformer une banale étape de liaison avec le lieu de bivouac du soir en après-midi à se chercher pendant six heures et à perdre le sens du « col, » en l’occurrence ici le bien (mal) nommé Col Noir, sorte de brèche émargeant à environ 2600 mètres. Ce col est souvent blanc en réalité, enneigé tardivement, et donc plus stable, si l’on peut dire. La saison étant déjà bien avancée, les brèches sont sèches. Raison de plus pour se méfier des pavés qui dégringolent… Par le passé, dans le sens Espagne – France, j’avais déjà éprouvé des difficultés dans ce merdier, n’en gardant qu’un souvenir plus que timoré, essentiellement lié à mon inexpérience des débuts. La perte de vue de mon camarade, dans cette immensité pierreuse et silencieuse, sous le soleil brûlant de midi a fait le reste : croyant le poursuivre alors que je l’avais plus « à vue, » je m’engage dans la brèche la plus à gauche de la muraille, qui n’était pas la bonne. Un brin chargé et surtout inquiet de ne pas voir l’ami de toujours m’attendre fièrement au sommet, j’embouque le col qui rapidement s’effrite au fur et à mesure que je progresse. Arrivé péniblement dans ce que je pense être le milieu, je ne peux que constater l’irréparable : je suis trop engagé pour redescendre, et pas encore assez pour espérer en sortir « normalement. » Ce petit temps de réflexion, arc-bouté sur mes godasses suffit à faire débouler sous mes semelles une forte quantité de pavasses et cailloux poussiéreux vers le bas. J’inspecte rapidement le degré de la pente : je suis fait comme un rat, impossible de redescendre sans me casser la gueule. En un éclair je me dis que je peux peut-être le faire, mais il me faudrait abandonner le sac sur place, et cela me semble difficile pour deux raisons : le mouvement à opérer pour l’ôter risquerait de me déséquilibrer sur le faible rocher où j’ai trouvé refuge. Ensuite : où le poser ? Pas envie de le voir dégringoler et s’écraser 50 ou 100 mètres plus bas, risquant de perdre mon matériel. Je ne vois plus qu’une solution : quitter mon roc de fortune tel que je suis et finir cette brèche merdique avec les mains, pieds, genoux et dents, car de là où je suis j’aperçois l’ouverture et des rochers qui ont l’air plus solidement implantés. Reste une question : c’est comment, de l’autre côté ? Un effort de mémoire me rappelle que du côté espagnol, c’est plus stable, sorte de pentes herbeuses flanquées de petites terrasses où l’on peut poser un pied, puis l’autre, et descendre façon escalier comme les enfants qui apprennent à marcher. J’opte donc pour cette solution, en espérant parvenir à la brèche sans y rester. Je bouge d’un centimètre et ce fut trop pour le caillou où je me trouvais : il se barre vers le bas, j’ai juste le temps de choper la muraille à ma droite contre laquelle je m’étais rapproché. C’est là que la peur m’est venue, glaciale, en même temps que cette idée à la con : me casser la gueule en montagne, pourquoi pas, mais nom de Dieu pas ici, dans cette brèche merdique à cause d’une erreur de jugement. Je me mis à gueuler le nom de mon camarade, espérant qu’il serait de l’autre côté en m’entendrait. N’ayant pas de corde, je me demande bien ce qu’il aurait pu faire pour moi… Rien que l’écho de ce bon vieux Balaïtous me répondit, comme une sorte de « démerde-toi donc, maintenant que tu y es. » Et là, j’ai soudain vu comme en songe deux êtres chers, dont l’une n’a que quelques mois et l’autre, sa mère, une trentaine dynamique. Cravachant et pédalant dans le merdier sans relâche pendant cinq longues minutes, j’ai enfin vu basculer l’Espagne devant mes yeux : rudement content de la voir, celle-là ! La bouche me brûlait de soif, le souffle était court, je pris soudain de nouveau conscience du poids du sac sur mon dos, et j’embrayais sans demander mon reste la légère descente sans voir le camarade espéré, cherchant la stabilité du sentier pour me remettre en condition. Mais où diable était-il fourré ?
(à suivre…)

 

 

SAB 4813 R

                                          - Sur la ligne de crète (de l'Estaragne) -

 

 

SAB 4814 R

                                                                - Terre en vue ! -

 

 

 

SAB 4783 R

                                               - En descendant du Puerto Viejo -

 

 

(c) Fred Sabourin. Août 2012.

 

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La boucle est bouclée...

19 Août 2012 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #montagne

 

 

SAB 4744 R

 

 

 

Retour aux sources pour le livre "Franchir les Pyrénées sur les chemins de la liberté" (ed. Ouest-France), dans le Plat de Géla (Arragnouet, Vallée d'Aure). Si "Paris vaut bien une messe," ce bouquin vallait bien une petite promenade en altitude, non ?

Suite des aventures Pyrénéennes dans quelques heures (jours).

 

 

 

SAB 4751 R

                                                  - Port de Barroude (ou de Barrossa), 2534m -

 

 

 

SAB 4827 R

                                                  - Là-bas ! -

 

 

 

 

 

 

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Des taches de rousseur... # 2

24 Juillet 2012 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #émerveillement

 

 

 

SAB 4641 Rec

                                                          - Y a quoi à la télé ce soir ? -

 

 

 

SAB 4631 R

 

 

 

 

SAB 4631 Rec

                                                           - Râteau -

 

 

 

SAB 4632 Rec

 

 

(c) Fred Sabourin. Juillet 2012, Blois, Loir-et-Cher, Franc. 47°35'35" N / 1°19'38" E. 

 

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La party, sans le garden

13 Juillet 2012 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #quelle époque !

 

 

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Pour cause de risque d’éclaircie le vendredi 13 juillet, les invités de la traditionnelle Garden party du préfet ont échangé propos de circonstance, cartes de visites et petits fours gras dans les grands salons de la préfecture. Reportage.

 

 

Il y a ceux qui en sont, et les autres. Nous en étions. Certes, ce n’était pas l’Élysée, mais quand même. Au mieux, ça ressemblait fort à la Comédie Française. Du (beau) monde. Du champagne local (Vouvray). Des petits fours gras et trop chauds. Un préfet, deux sous-préfets. Et toute une ribambelle de happy few les poches pleines de cartes de visites. « Ah, tiens, bonjour, ça va ? Bientôt les vacances ? » Mis en musique, cette petite phrase serait le tub de l’été en Loir-et-Cher. Force est de constater, quand même, que ce grand rendez-vous de l’entregent du département permet, au moins journalistiquement, de gagner du temps en prise de contacts, et prise de nouvelles, et prise de courant tout court.


Mais où sont passées les chaises de Versailles ?


Ça pour des nouvelles, on en a eu pour notre argent. Comme c’était gratuit, finalement ça ne revient pas trop cher. Plus sérieusement, s’il est permis de s’exprimer ainsi, la garden party a pris l’eau, et c’est finalement à l’intérieur du palais préfectoral qu’à eu lieu le rendez-vous annuel autour du locataire des lieux. Dès l’entrée, comme pour un mariage, Gilles Lagarde serre des mains à n’en plus finir. Tentons un inventaire à la Prévert : des élus (députés, sénateurs, maires, conseillers généraux), des officiers (de gendarmerie, des pompiers, des Armées de Terre, de l’Air), de la police. Des représentants du Rectorat, l’Inspectrice d’Académie, des fonctionnaires en tous genres (des Finances publiques, des collectivités territoriales etc.). Des présidents de Chambres consulaires (du commerce et de l’industrie, des métiers et de l’artisanat). Des directeurs comme s’il en pleuvait (et d’ailleurs il pleuvait) : de zoo, de centrale nucléaire, de domaine national de Chambord, de golf, de banques. Des journalistes à calepins. Des présidents et présidentes d’associations en veux-tu en voilà. Des secrétaires généraux du Modem (rares). Un commissaire priseur prisé avec son fils frisé.
Ce dernier cherche désespérément à montrer à son successeur de fils des chaises « qui viennent du Château de Versailles, mais je ne les vois plus ! » dit-il, inquiet. Deux hypothèses : soit l’ancien préfet a fait comme celle qui, au moment de quitter la préfecture de Lozère est parti avec des meubles. Soit les dites chaises sont en vente sur le site du bon coin pour éponger les dettes de l’État. L’enquête est ouverte.


Je suis un soir d’été


Dehors, la pluie tombe à seau. « Pour un 11 novembre, il ne fait pas trop froid, » me glisse avec malice l’hôte des lieux quand j’arrive. Un directeur de banque me dit qu’il a « l’impression d’être aux vœux de début janvier. » Tout le monde y va de son commentaire météorologique, et je me dis que Joël Collado (de Météo France) doit avoir de sérieux acouphènes à l’heure qu’il est. Dommage, la pelouse est accueillante, les buissons auraient pu éponger maintes confidences et propos off, le Vouvray aurait tiédi dans les flûtes et tout le monde aurait mis ses lunettes de soleil sur son front, ou tenu les cheveux des dames chics. Une garden party sans garden, ce n’est pas tout à fait pareil, comme une impression de devoir obligatoirement parler boulot alors que dehors, on aurait devisé vacances, destinations mer, montagne ou campagne, barbecue sous la tonnelle et vins rosés au frais. Tout le monde – même les pas beaux – auraient été avantagés par un rayon de soleil, et les petits fours n’auraient pas été gras mais délicieux, les chemises blanches immaculées, les tailleurs taillés.
Qui sait, peut-être aurait-on vu l’ombre d’un vénérable cèdre du parc de cet hôtel préfectoral construit sous Napoléon III se pencher délicatement vers cette basse-cour, pour recueillir « les propos glacés des femelles maussades de fonctionnarisés. » (Jacques Brel).

 

 

 

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