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Le jour. D'après fred sabourin

Articles récents

"Longtemps, j'ai été jeune. J'ai eu de la chance"

20 Août 2016 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

(c) F.S

(c) F.S

"Longtemps, j'ai été jeune. J'ai eu de la chance. J'avais un père et une mère, un frère, une gouvernante allemande qui s'appelait Fräulein Heller et que j'appelais Lala. Et, comme dans les romans de la comtesse de Ségur, Les Petites Filles modèles ou Les Vacances, nous nous aimions tous beaucoup. Les bons sentiments coulaient à flots autour de nous. J'adorais Lala qui était très sévère, que je trouvais très belle et qui me donnait des fessées avec une brosse à cheveux. Le monde s'arrêtait là et il était très doux. Il me paraissait immobile, ou à peu près immobile. Les choses changeaient très peu. Très lentement, et très peu. Dans un passé lointain et très flou, il y avait des guerres et des révolutions. L'hiver, avec sa neige et ses étangs couverts de glace où il m'arrivait de patiner, succédait à l'automne, et le printemps à l'hiver. Dès que revenait l'été, j'allais rejoindre mon grand-père à Plessis-lez-Vaudreuil. Et plus rien ne bougeait. (...) Plessis-lez-Vaudreuil !... Seigneur !... Vous rappelez-vous ?... C'était un autre nom du paradis avant le déluge de fer et de feu qui a tout emporté. Nous ne doutions de rien, et surtout pas de nous-mêmes. Nous ne voyions pas plus loin que notre vieux jardin qui était un parc immense dont les tours, les bosquets, les bancs à l'ombre des tilleuls, les allées entretenues avec soin, les plates-bandes de pensées et de bégonias, les murailles formidables ne prêtaient pas à rire. Dieu se chargeait de tout - et il nous avait à la bonne. Les choses étaient ce qu'elles étaient et ce qu'elles devaient être. Il y avait une vérité et il y avait une justice. Et, depuis des temps à peu près immémoriaux, elles nous avaient fait ce que nous étions."

Jean d'Ormesson, Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit.  

(c) F.S

(c) F.S

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Le feu sous la glace

16 Août 2016 , Rédigé par F.S Publié dans #montagne

Le feu sous la glace

Le Cirque de Troumouse (Hautes-Pyrénées, départ de Gèdre), bien moins connu que celui de Gavarnie, offre des vues splendides sur le bouleversement tectonique subit par les Pyrénées lors de la poussée de la plaque eurasienne par la plaque africaine. La couche de roches sédimentaires la plus récente est passée, par le jeu du plissement, « cul par-dessus tête » pour se retrouver, par endroit, au dessous de la couche hercynienne le plus ancienne. Longtemps, cette incongruité de la nature interrogea les premiers découvreurs de ces chemins d’altitude qu’ils frayaient sous leurs pieds.

Le feu sous la glace

Face à l’imposante muraille qui s’ouvre devant nous, au levé du jour, domine le Pic de la Munia, un 3133 mètres qui ne peut se vaincre qu’au prix d’une course « mixte », comme on dit. D’abord on marche normalement, puis on se saisit de la neige qui persiste dans l’étroit couloir entre deux murs de roches (offrant ce que l’écrivain italien féru de montagnes nomme « une indulgence de la nature »), puis on escalade deux dalles un brin glissantes mais sans grande difficulté (la « dalle Passet » et le « pas du chat »). Enfin, on termine par trois quart d’heure de crête tantôt aérienne, tantôt facile, pour enfin s’asseoir au sommet et ouvrir un bocal de pâté.

Le feu sous la glace

Il y a deux ans, le couloir de neige nous avait, mon camarade et moi, causé du souci à cause d’un oubli volontaire de crampons. Cette fois-ci, pour la troisième ascension de la Munia – première en solitaire – j’ai pris grand soin de ne point les laisser au chaud dans la voiture. Aussi étrange que ça puisse paraître, je n’en ai pas eu besoin. Au lieu de passer sur la neige, je suis passé dessous. Le névé, dans un état avancé de fonte, mais sur une très forte pente, offrait quelques ponts de neige peu engageant à bien y regarder. La rimaille (espace entre la neige ou la glace et les parois rocheuses), a permis cette fois-ci de passer dans ce bref espace humide et froid, marqué par cette odeur inoubliable de roche humide, de terre gelée, et de vieille neige au nez à la fois rance et métallique. La sueur froide de la roche. Par moment, nous étions carrément dessous, au milieu d’un concert de goûtes d’eau froides tombées des voûtes de cette petite cathédrale de glace et de roches. Au sol, c’était tout sauf confortable. Chaque arrêt entraînait des trésors d’efforts pour maintenir les chaussures sur la pente aux cailloux roulant vers le bas. Un pas de 20 cm provoquait immédiatement une descente de 10. A ce rythme-là, on n’avançait pas vite, c’était certain. Mais avions-nous autre chose à faire ce matin-là ?

Le feu sous la glace

A l’arrivée en haut, entouré des géants au loin que sont les « Trois sœurs » (Soum de Ramond, Mont Perdu, Cylindre), du Casque, Tour, Taillon, Vignemal à l’horizon, Pic Long, Néouvielle et Campbieil plus au nord), deux compères en grand bavardage et visiblement satisfait d’être ici. Le plus âgé (70 ans au compteur) se remettait d’un cancer avec récidive. Le plus « jeune » (65 ans à la toise) sortait d’une paralysie partielle d’une jambe. Ils débouchèrent une demi-bouteille de Madiran et nous avons bu ce vin nouveau de la renaissance. Le cul assis sur la roche chauffée à blanc par un soleil de gloire. Une heure à deviser sur les beautés de la montagne environnante. Sur les sommets faits, à faire ou à refaire. Puis deux heures de descente où je peinais parfois à les suivre tant ces vieux cabris galopaient, grisé par l’amitié autant que par le vin. Mis en bouteille au château. Débouché dans les cieux.

Pas une seule fois nous n’avons évoqué le contexte anxiogène de notre monde en guerre. Pendant une journée, nous l’avons oublié.

FS 14/08/2016.

Le feu sous la glace
Le feu sous la glace
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Portfolio "derrière le cirque" (de Gavarnie)

15 Août 2016 , Rédigé par F.S Publié dans #montagne

- Epaule en vue -

- Epaule en vue -

- Ecce homo -

- Ecce homo -

- Un petit coup de barres ? -

- Un petit coup de barres ? -

- Fais le clown, pour voir -

- Fais le clown, pour voir -

- Géants -

- Géants -

- Sédiments à 3200 m -

- Sédiments à 3200 m -

- Théâtre des opérations - (depuis Marboré)

- Théâtre des opérations - (depuis Marboré)

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Le Mont Perdu des causes retrouvées

14 Août 2016 , Rédigé par F.S Publié dans #montagne

- Au début était le jour -

- Au début était le jour -

Mardi 2 août 2016, sept heures du matin. A 3348 mètres au dessus du niveau de l’écume de mer, pas un souffle d’air n’agite l’atmosphère surréaliste de l’aube qui étend ses premiers rayons sur les trois vigies au sommet du Mont Perdu. Seule la respiration échappée des trois poitrines qui se trouvent  à ce moment- trouble à peine l’instant unique, quasi mystique. L’esprit plane au dessus des roches et l’on se surprend à se demander si, par hasard, les Dieux de l’Olympe n’auraient pas installé un de leurs trônes sur cette thèse de géologie à ciel ouvert.

- Cylindre au levant -

- Cylindre au levant -

Le ciel, nous sommes dedans, mon vieux camarade de marche, le gars courageux qui a dormi au sommet, et moi. Pour « prendre quelques courts instants de repos avant le petit déjeuner » (sic), nous avons préféré les abords du Lac Glacé, trois cents mètres de dénivelé plus bas, mais nous n’avons pas beaucoup mieux dormi que lui. Le vent a fait claquer la toile de tente toute la nuit, et à cette altitude le sommeil n’est pas des plus reposant. Qu’importe, l’essentiel est d’être , et d’avoir à l’esprit la mémoire d’un homme qui a tourné en boucle dans la mienne depuis le départ de Gavarnie, la veille, deux mille mètres plus bas. La semaine précédente, pendant qu’on égorgeait comme un vulgaire cochon le père Jacques Hamel au pied de l’autel de l’ultime sacrifice dans une petite église de la banlieue rouennaise, je peaufinais les derniers préparatifs de cette boucle pas comme les autres : Gavarnie, brèche de Roland, col du Cylindre, Mont Perdu, nuit à la brèche de Tuquerouye, Lac glacé du Marboré, col d’Astazou, et descente par les « Rochers blancs » jusqu’en bas du Cirque. Pour ces derniers, je ne cessais de lire et relire le topo de cette chute à pic dans ce qui ressemble à la gueule de l’enfer, à m’en user les yeux pour bien repérer le slalom qui nous serait imposé afin d’éviter les fameuses barres rocheuses et trouver le chemin qui nous ramènerait - en entier - à Gavarnie.

- Col d'Astazou -

- Col d'Astazou -

Tout en préparant cela, j’ai songé que peut-être, là-haut, à 3348 mètres, je pourrais déposer la mémoire de ce prêtre mort au moment même où il allait célébrer celle de celui qui avait pourtant dit que son sacrifice servirait une bonne fois pour toutes. Geste inutile peut-être, mais j’ai eu envie de le faire. Ça n’a pas l’air de peser grand-chose, une âme dans un sac à dos, mais celle de ce prêtre pesait une tonne, allez savoir pourquoi… Lorsque je touchais enfin au but, je me retins de montrer l’émotion qui m’étreignît à l’instant précis où je fourrais une pierre du sommet dans ma poche, en échange, et selon mon habitude sur les hauts sommets que je fréquente parfois lorsque la mansuétude météorologique des Pyrénées me le permet. La mansuétude météorologique et une « indulgence de la nature », selon la belle formule de l’écrivain montagnard Erri de Luca.

Je l’ai déjà dit et je ne cesserai de le répéter : l’aube en montagne est infiniment plus puissante et savoureuse que le couchant, c’est l’heure où le jour dispute à la nuit ses premiers rayons rassurants et où, si l’on prête bien attention, personne n’est capable de dire en face de cette lumière-là si la nuit est réellement fini et si le jour va commencer, ou l’inverse. Entre loup et chien se disputent le chien et le loup. L’homme a-t-il encore sa place dans cette faille du temps ? J’ai la faiblesse de le croire.

- Bivouac avec vue -

- Bivouac avec vue -

Ce 2 août-là donc, un an après la précédente ascension dans des conditions météo similaires, pas un souffle d’air, une économie de gestes, pas un bruit hormis celui de nos pas feutrés comme sur une moquette épaisse, sur le calcaire 40 millions de fois plus âgé que nous. L’ombre portée du Mont Perdu s’étendait vers l’ouest à des dizaines de kilomètres, au-delà de ce que nous pouvions imaginer. Nous étions bien, conscients du privilège que le troisième sommet des Pyrénées nous donnait à vivre. Nous étions trois mais en réalité quatre, puisqu’en plus de l’ombre du « Perdu » planait aussi celle d’un « retrouvé » : le père Jacques Hamel. Puis il fallu se résoudre à descendre.

En sortant, « veuillez rendre l’âme à qui elle appartient ». Merci.

FS 12/08/2016.

- Face nord du Mont Perdu -

- Face nord du Mont Perdu -

- Brèche de Tuquerouye -

- Brèche de Tuquerouye -

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Ligne de fuite (suite)

1 Août 2016 , Rédigé par F.S Publié dans #voyage - voyage...

- Pensif -

- Pensif -

"Et là-bas, sous le pont, adossé contre une arche,
Hannibal écoutait, pensif et triomphant,
Le piétinement sourd des légions en marche"

(José-Maria de Heredia, La Trebbia)

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Ligne de fuite

14 Juillet 2016 , Rédigé par F.S Publié dans #voyage - voyage...

- Histoire de la France rurale -

- Histoire de la France rurale -

Bourlinguer...

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La petite souris est partie

6 Juillet 2016 , Rédigé par F.S Publié dans #Lettres à ma fille

« Mais alors, dit Alice, si le monde n’a absolument aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ? » (Lewis Caroll, Alice au pays des merveilles)

- Déchirure -

- Déchirure -

Elle a disparue cet hiver de la vitrine du salon de coiffure devant lequel nous passions chaque fois que je t’accompagnais à l’école, une ou deux fois par semaine. C’était sûrement un signe de quelque chose, et je n’ai pas voulu le voir. Je ne m’en suis pas alarmé, j’aurais peut-être dû. On ne se méfie jamais assez de ces insignifiants détails qui annoncent parfois les catastrophes. On fait comme si, un peu insouciant, un peu dans le déni. On se dit que non, ça ne sera pas possible, pas déjà, pas maintenant. La petite souris en peluche du salon de coiffure a disparue avant que le printemps n’arrive, et toi tu vas partir alors que l’été peine à arriver.

Partir. Vivre ailleurs. Avec ta maman souris. Partir. Vivre ailleurs. Je suis amère. 221 kilomètres. C’est pas la mer à boire. Mais la potion est amère à boire.

Ta mère me l’a annoncé le 29 février. Un jour pas comme les autres, il y en a qu’un tous les quatre ans : on s'en souviendra. Sur le moment je n’ai pas cillé. Je m’y attendais un peu – comme on dit – mais secrètement je repoussais l’idée que tu partes, toi aussi. Je faisais l’autruche, la tête dans le sable, les fesses en l’air. Elle m’a botté le cul avec sa nouvelle à la con. Qu’elle s’en aille, quoi de plus naturel, depuis le temps que... Mais qu’elle t’emmène aussi toi, ma fille, mon enfant, et je ne saurais m’y faire.

Partir. Vivre ailleurs. C’est pas la mer à boire. Mais la potion est amère à boire.

On a à peine eu le temps de s’apprivoiser dans ce semi quotidien partagé entre toi et moi, que déjà il faut se séparer. Ce chemin de l’école, où nous avons vécu tant de choses, découvert la vie et le monde, ton monde, celui à la mesure de ta taille et de tes pas qui arpentaient les pavés de la vieille ville. La murette sur laquelle tu es montée, près de l’église, d’abord en me tenant la main, puis sans la main, puis presque en courant. Les multiples sauts depuis à peu près tout ce sur quoi tu pouvais grimper. Les carrefours, les petits piétons rouges et verts. Les escaliers « Denis-Papin » et la vue sur la ville, la vue sur le monde. Et la toute petite ruelle pleine de crottes de pigeons que nous traversions vite vite pour éviter de s’en prendre une sur le crâne.

 

Tout cela et tout le reste - le manège, le toboggan du square Valin, Mélanie la boulangère, la bibliothèque et les poufs sur lesquels on se vautre les samedis d’hiver quand il ne fait ni beau ni chaud : ça déménage. Et moi je reste en rade. A quai. Echoué comme un vieux chalutier.

« La mer enseigne aux marins des rêves que les ports assassinent » (Bernard Giraudeau).

En rade. En radeau. Mené en bas-tôt. Balloté par les flots. La mer qui passe par-dessus bord me burine la gueule et se mélange aux larmes. Larmes de sel, larmes de sang. Sang-timents. Le sel me brûle.

C’est la vie, me dit celle qui t’emmène, qui t'arrache. C’était prévisible. La vie est une chienne, une chienne de vie. Certains construisent, d’autres reconstruisent. D’autres encore détruisent. Faire, défaire, refaire. Nous ne nous verrons plus qu’au prix de kilomètres et de planifications savantes, de négociations, de déceptions parfois.

 

« Depuis la nuit des temps l'histoire des pères et des mères prospère. Sans sommaire et sans faire d'impairs, j'énumère pêle-mêle, pères, mères. Il y a des pères détestables et des mères héroïques. Il a des pères exemplaires et des merdiques. Il y a les mères un peu pères et les pères mamans. Il y a les pères intérimaires et les permanents. Il y a les pères imaginaires et les pères-fiction. Et puis les pères qui coopèrent à la perfection. Il y les pères sévères et les mercenaires. Les mères qui interdisent et les permissions. Y a des pères nuls et des mères extra, or dix mères ne valent pas un père » (Fabien Marsaud, Grand Corps Malade).

- la petite souris est passée -

- la petite souris est passée -

En attendant tu vas t’éloigner, grandir dans d’autres rues, sous d’autres arbres, avec d’autres murettes et d’autres escaliers, dans une autre cour d’école sous d’autres tilleuls, auprès d’autres toboggans. Un autre s’émerveillera de tes progrès, sera le témoin privilégié de tes étonnements, de tes questionnements, de tes joies de tes chagrins de tes rires… Ton rire sardonique parfois, qui me fait tant rire justement. Nous ne partagerons plus que des moments fugaces à pas et minutes comptés, un chrono dans la main. Je te promets que nous en ferons des moments extraordinaires.

 

A l’automne déjà, y avait plus de boulot. Le printemps nous a dégouliné dessus en pluie. Voici l’été et tu es partie, petite souris. C’est déjà l’hiver qui revient. Trop tôt. Trop dur. C’est la vie.

 

« Mais alors, dit Alice, si le monde n’a absolument aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ? » (Lewis Caroll, Alice au pays des merveilles)

 

F.S 06/07/2016

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Ma Loute

25 Mai 2016 , Rédigé par F.S Publié dans #chronique cinéma

Le nouveau film de Bruno Dumont est un objet fantaisiste, expérimental et burlesque. Il mêle, sur fond d’enquête policière, des comédiens non professionnels avec des grands noms du cinéma : Fabrice Luchini, Valéria Bruni Tedeschi, Juliette Binoche, Jean-Luc Vincent. Le tout dans les « Hauts de France » aux accents Ch’tis, avec juste ce qu’il faut de cruauté pour que le film exerce une sorte de fascination pour cette ambiance décadente.

(c) Roger Arpajou

(c) Roger Arpajou

Il a quitté son costume étriqué et sa démarche d’Aldo Maccione, mais il conserve ce ton sans ambages, démonstratif qu’on lui connaît, aimé ou détesté : Fabrice Luchini, dans un entretien au « Monde » décrit avec exactitude Ma Loute, de Bruno Dumont. « Les pauvres sont fabuleux mais ils bouffent les gens. Les riches sont décadents et snobs mais ne savent plus rien ».

Sur la côte d’Opale, dans une improbable grande maison au style égyptien nichée sur une colline, les Van Peteghem viennent passer les vacances d’été. Famille bourgeoise décadente, snob, imbécile et consanguine (« ça fait des alliances industrielles » dira Fabrice Luchini alias André Van Peteghem), ils côtoient la famille Brufort, pêcheurs aux tendances cannibales qui les portent dans leurs bras pour leur faire traverser un gué. Parmi eux, Ma Loute, le fils, qui s’éprend de l’androgyne Billie, fils ou fille – c’est selon – d’Aude Van Peteghem, sœur d’André, cantatrice déglinguée et emphatique style Belle époque. Cet attelage totalement foutraque est complété par deux policiers, à mi-chemin entre les Dupond et Dupont ou Laurel et Hardy, qui enquêtent sur de mystérieuses disparitions de corps au bord de la mer, entre les dunes.

Bruno Dumont, cinéaste aimant se promener dans les marges, déjà auteur de La Vie de Jésus (1996, Prix Jean-Vigo en 97), L’Humanité (prix d’interprétation et grand prix du jury à Cannes en 1999), Flandres (grand prix du jury à Cannes en 2006) se frotte avec Ma Loute à un cinéma qu’on pourrait qualifier d’expérimental. Il demande aux comédiens – professionnels ou non – d’endosser non seulement des costumes étriqués (qui grincent à chacun de leurs mouvements) mais aussi de composer leurs rôles de façon à les faire disparaître dans ceux-ci tout en les reconnaissant au premier coup d’œil. Bruno Dumont, c’est un fait, aime réconcilier les contraires. Dès lors, les travers habituels d’un Fabrice Luchini ou d’une Juliette Binoche se fondent dans les personnages, enfin débarrassés qu’ils sont de leur propre image. Ils pulvérisent la norme du bon goût, faisant souffler un vent d’une délicieuse outrance, décadence et de cruauté abjecte en même temps que souffle le vent du « ch’nord » sur les dunes de Boulogne-sur-Mer. Dommage que le jury cannois soit passé – comme pour beaucoup d’autres – à côté du film de Bruno Dumont, réalisateur hors normes à en devenir anarchiste cinématographique (presque). Or à Cannes depuis quelques années, on aime toujours s’encanailler un peu, flirter avec le scandale, mais pas trop non plus…

D’un point de vue factuel les costumes – aussi cintrés soient-ils – et la photo sont délicieux, charme désuet de la province du Nord - Pas-de-Calais 1915. On retiendra aussi, au-delà de la performance du quatuor Luchini-Binoche-Bruni Tedeschi-Vincent, le duo père-fils de la famille Brufort, en vrai Brandon et son père Thierry Lavieville, véritables gueules de cinéma comme on aimerait en voir plus souvent. Hein, Ma Loute ?!

F.S

(en salle depuis le 14 mai)

(c) Roger Arpajou

(c) Roger Arpajou

(c) Roger Arpajou

(c) Roger Arpajou

(c) Roger Arpajou

(c) Roger Arpajou

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Jardins du siècle à venir

4 Mai 2016 , Rédigé par F.S Publié dans #Presse book, #émerveillement

Portfolio du 25e Festival international des Jardins du Domaine de Chaumont-sur-Loire, jusqu'au 2 novembre. Sur le thème : "Jardins du siècle à venir".

- "120 châteaux lui font une suite courtoise" -

- "120 châteaux lui font une suite courtoise" -

Jardins du siècle à venir
- Nous irons tous au jardin -

- Nous irons tous au jardin -

Jardins du siècle à venir
Jardins du siècle à venir
Jardins du siècle à venir
Jardins du siècle à venir
Jardins du siècle à venir
Jardins du siècle à venir
Jardins du siècle à venir
- Néo Noé -

- Néo Noé -

Jardins du siècle à venir

Ça peut paraître paradoxal, mais il y avait presque "trop" de soleil... (les photographes me comprendront).

(c) F.S

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Teknival à Salbris : le jour d’après…

2 Mai 2016 , Rédigé par F.S Publié dans #Presse book

Teknival à Salbris : le jour d’après…

13.500 « teufeurs » au plus fort du week-end du 1er mai ont participé au Teknival à Salbris, de manière illégale et donnant des sueurs froides à la préfecture et aux gendarmes mobiles. Lundi après-midi, environ 3.000 d’entre eux étaient encore sur zone, et quittaient progressivement le site, qui doit être libéré au plus tard mardi matin.

Six hectares, perdus au milieu de nulle part, ou presque. Près de Salbris, au croisement des routes départementales 121 et 89, en pleine Sologne, au milieu des grands arbres, les oiseaux se sont tus trois jours durant. « En mai, fais ce qu’il te plaît », dit le dicton : alors 13.500 « teknivaliers » se sont donné rendez-vous dès vendredi 29 avril au soir, provoquant dans un premier temps un envahissement de la commune de 5.500 habitants d’ordinaire plutôt habitués à se coucher tôt. Rapidement elle a été dépassée par l’afflux de véhicules, environ 3.000, en 2h30, soit quasiment autant que dans une seule journée, mais en quelques minutes. Pour la première fois depuis 2009, aucune demande d’autorisation préalable pour l’organisation d’un Teknival n’avait été déposée en préfecture, une illégalité qui a semble-t-il séduit bon nombre d’adeptes de musique techno, dont le niveau sonore dépasse très largement celui d’une boîte de nuit. La pluie battante de samedi n’a pas douché les teufeurs, transformant les 6 hectares (plus une trentaine pour les parkings) de prairies et de friches en Woodstock solognot. Immédiatement, le préfet de Loir-et-Cher a pris les mesures pour qu’aucun débordement n’ait lieu, rétablir la situation à Salbris et aux abords directs, et que la situation sanitaire soit la plus opérationnelle possible. 3 escadrons de gendarmerie mobile, soit 360 gendarmes, sous le commandement du colonel Eric Chuberre, du groupement de gendarmerie de Loir-et-Cher ont été à pied d’œuvre tout le week-end. Pompiers et Croix-Rouge sur le pied de guerre aussi. Lundi après-midi, 73 personnes avaient été prises en charge par les postes médicaux, 13 évacuations vers l’hôpital de Blois dont un jeune Belge de 17 ans en état d’urgence absolue, par hélicoptère. Plusieurs fois dans le week-end, le préfet Yves Le Breton – qui n’a pas pris d’arrêté préfectoral interdisant tout rassemblement festif sur son département, alors que tous ses voisins de la région Centre l’ont fait – a tenu des points presse afin d’informer sur l’évolution de la situation, inédite dans le Loir-et-Cher. Lundi après midi, c’est Alain Brossais son directeur de cabinet qui tenait ce rendez-vous, en présence des colonels de gendarmerie et des pompiers, et du maire de Salbris Olivier Pavy.

Solitude du maire

Ce dernier, même si il a apprécié la réactivité de la préfecture, des forces de l’ordre et de secours, s’est cependant senti bien seul, vendredi vers 21h30, lorsque le lieu de cette « petite fête improvisée » a été connu : Salbris, sa commune. « Ces personnes prônent la liberté mais ils font l’inverse de la liberté. Du coup, la collectivité qui est obligée de gérer, de coordonner. Je suis quand même surpris que depuis 23 ans que les Teknivals existent (1), on ne soit pas parvenu à trouver un terrain d’entente avec les organisateurs de ces free party. Tout sera facturé à l’Etat, à l’heure de la baisse des dotations, il appréciera », a-t-il indiqué en marge de la conférence de presse. Et d’ajouter : « pas un parlementaire du département n’est venu sur place se rendre compte ou m’épauler, pas un coup de fil : rien ». Aucune dégradation n’est cependant à déplorer à Salbris, et les habitants ont fait contre mauvaise fortune bon cœur. Sur le profil Facebook d’Olivier Pavy, une annonce avec photo pour le festival Olé Bandas, le 25 juin prochain. Nul doute qu’il y aura moins de monde, mais il sera, avec les 15 agents municipaux déployés tout le week-end dans sa commune, rompu à l’exercice…

(de g. à d.) E. Chuberre, O. Pavy (maire de Salbris), Col Aigueparse (SDIS) et A. Brossais (cabinet du préfet)

(de g. à d.) E. Chuberre, O. Pavy (maire de Salbris), Col Aigueparse (SDIS) et A. Brossais (cabinet du préfet)

Ecstasy, LSD, cannabis, diverses poudres, petite bière et gros whisky

Vers 14h lundi 2 mai, alors que le soleil séchait à plein rayon depuis la veille le champ de boue parsemé de toiles de tentes, de camionnettes, de containers remplis de poubelles, la musique s’est soudain arrêtée. Beaucoup de teufeurs étaient repartis depuis la veille au soir et dans la nuit, mais près de 3.000 étaient encore sur place, l’air hagard, les yeux fatigués, dans le vague. Certains dorment à même le sol. D’autres errent une bouteille de bière à la main. D’autres encore mettent la sono des voitures à fond comme pour faire durer le plaisir. « Il convient d’accompagner l’évènement jusqu’à la fin », explique le colonel Chuberre. « L’enjeu est de laisser repartir les gens en état de conduire, et sécuriser les déambulations le long de la route ». Fouille des zones boisées à la recherche d’éventuelles personnes en détresse, contrôle d’alcoolémie et de stupéfiants : les gendarmes, qui n’ont pas beaucoup plus dormi que les teufeurs, effectuaient des contrôles parmi les véhicules quittant la zone. 35 détentions de stupéfiants, 100 conduites sous l’emprise de stupéfiants, et 5 d’alcoolémie ont été recensées. « Ecstasy, cannabis, LSD, diverses poudres… Il y a de tout… » souffle le colonel de gendarmerie, qui se souviendra longtemps de son week-end du 1er mai, en plein état d’urgence, alors que ses hommes sont déjà mis à rude épreuve. Des renforts en équipes cynophiles ont également été déployés sur place.

Occupation illégale d’un terrain privé

Vient déjà le temps des questions sur l’effet surprise de l’évènement, « qui a dépassé nos capacités d’action », a indiqué Alain Brossais, « mais le niveau d’engagement de tous a été à la hauteur. La motivation c’était de mettre en place un festival en toute illégalité, une action réfléchie en amont, basée sur la rapidité et l’effet surprise. Nous avons dû nous adapter à une situation de fait ». Deux plaintes ont été déposées, le propriétaire du site et celui de champs limitrophes. Ces plaintes viennent d’être transférées au parquet du département, qui annonce des poursuites judiciaires, pour « organisation d’une manifestation festive sans déclaration préalable, infraction susceptible d’entraîner la saisie des systèmes de son ». Une occupation illégale et un rassemblement qui laisse songeur alors que l’état d’urgence, mis en place lors des attentats du 13 novembre dernier, a été prolongé de trois mois depuis le 26 février. « C’est un public très hétérogène » explique encore le colonel Eric Chuberre, « nous n’avons pas affaire à des adversaires. On a vu des mères de famille venir récupérer leurs grands enfants. Nous devons nous assurer que ces gamins-là rentrent chez eux, et pour l’instant, même si la musique s’est arrêtée, l’évènement n’est pas terminé ». Comme dit un animateur télé très connu : on n’est pas couché.  

 

  1. Importées d’Angleterre en 1993, les « rave parties » (rave = délirer) réunissent des « teufeurs » (fête en verlan). Depuis 2001 les autorités imposent des mesures répressives pour encadrer les fêtes, et saisissent fréquemment les sound systems.
Teknival à Salbris : le jour d’après…

Déambulation au milieu des « ravers » fatigués

Teknival à Salbris : le jour d’après…

Un champ piétiné par 27.000 pieds, bordé d’arbres et de buissons. De la boue séchée, par endroit non. Quelques touffes d’herbe résistant tant bien que mal au milieu des véhicules, tentes quechua, camions utilitaires bricolés en camping-car. Des jeunes, l’air fatigué, vraiment fatigué, très très fatigué. D’autres légèrement survoltés. Certains, le sac au dos brinqueballant se dirigeant vers la route, pouce levé pour rejoindre Salbris, et s’en aller ailleurs. On est alpagué par un groupe dans une camionnette blanche, portes grandes ouvertes, prenant le soleil. Il faut dire qu’avec un jean propre sans aucune trace de boue, un calepin et un appareil photo, on ne passe pas inaperçu. « Eh ! vous ne voulez pas nous prendre en photo ? » lance cette jeune femme volubile, en débardeur décolleté et feutres de couleurs en main. Séance de graff directement sur la peau, comme pour faire un souvenir… On s’exécute, et on fait la photo. « Vous êtes journaliste ? » On hésite un peu : comment cela est-il perçu dans le milieu ? On essaie de comprendre : « Mais comment saviez-vous que c’était ici, et ce week-end ? » Les rictus apparaissent au coin des visages. C’est LA bonne question à poser, qui ne trouvera de réponse chez aucun teufeur rencontré ce lundi de mai. Charly, Estelle, Lana, Sifrid, Baba et Georges Mickael viennent de Loire-Atlantique, et de Poitiers. Ils ne se connaissaient pas sauf les deux copines, qui enchaînent les teufs technos tous les week-ends. Pour elles, le Teknival, c’est le rêve absolu.

Un peu plus loin, il marche les mains dans les poches, torse nu, dreadlocks et foulard sur la tête, pieds nus dans la boue. C’est Fred, il vient de Strasbourg, et il regrette que ça soit déjà fini. « Ici, c’est la liberté, les gens se parlent, on partage tous la même passion pour ce mode de vie. Pas d’esclavagisme par d’autres esclaves c’est le pied total ». La suite de la conversation est parfois difficile à suivre, tout y passe : le capitalisme, les esclaves modernes, les théories complotistes…

En repartant, deux teufeurs aux pantalons maculés de boue séchée à cause des « nuits de boue », sont venus de Vitry en stop et comptent bien rentrer de la même façon. « Ça ne va pas être facile en effet, mais on devrait y arriver ». On échange sur les substances qui circulent pendant le Teknival, et les fêtes technos de façon générale. « On nous emmerde avec quoi ? Quelques pétards ? On nous contrôle et on nous dit vous n’avez pas le droit ? Et tous ces gens qui prennent chaque jour des anti-dépresseurs, psychotropes et autre Tranxene ? Ils sont complètement azimutés et on les laisse faire ? Tiens, toi le journaliste, là il y a un vrai sujet à faire ! »  

C’est une manière de voir les choses en effet…

 

F.S

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