Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
Le jour. D'après fred sabourin

Articles récents

François Mitterrand, l’homme qui aima une femme

7 Mars 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

Les Lettres à Anne, correspondance fleuve entre François Mitterrand et Anne Pingeot de 1962 à 1995, laisse entrevoir, au-delà de l’intimité d’un couple à l’amour passionné et d’une double vie savamment clandestine, la marque d’un très grand écrivain. Sauf à ne pouvoir faire abstraction du personnage qui occupa l’Élysée durant quatorze ans, il est difficile de ne pas succomber au charme romantique autant que transgressif de ces 1218 lettres d’amour.

- Inauguration du Musée d'Orsay, 1er décembre 1986 -

- Inauguration du Musée d'Orsay, 1er décembre 1986 -

Pour lire les Lettres à Anne de François Mitterrand, peut-être le mieux serait-il finalement de commencer par la fin. Les 50 dernières pages des 1246 au total résument en quelques lignes les dix dernières années de la vie de l’ancien Président de la République, et en donnent toute l’intensité dramatique. C’est finalement très peu au regard des nombreuses lettres des premières années de la relation cachée entre François Mitterrand et Anne Pingeot, où celui qui n’est encore que sénateur puis député de la Nièvre, président du Conseil général, écrit à « Mademoiselle Pingeot » tous les jours, parfois plusieurs fois par jour.
 

Commencer par la fin, c’est commencer là où la vieillesse, la maladie et la mort achèvent l’œuvre. Obsédante, la mort ne parvient cependant pas à altérer l’amour passionné de François Mitterrand pour celle qui, entre temps, a donné naissance à Mazarine (le 18 décembre 1974). Obsédante mort dont le lecteur, en quelques pages, quelques lettres, sent envelopper de sa pesanteur le corps et l’esprit de l’ex Président, désormais retiré avenue Frédéric-Le-Play près du Champs-de-Mars dans le 7e arrondissement de Paris. Mais les toutes dernières lettres viennent de Belle-Ile, où il se repose, écrasé de fatigue après des séances de rayons qui le font souffrir et diminuent ses forces. C’est de là qu’il envoie quelques unes de ses plus belles lettres, touchées par la grâce du dénuement de l’amour – la seule chose qu’il lui reste à offrir, et à recevoir – tout en étant manifestement contrarié par une mise à l’écart cruelle d’Anne Pingeot (ce n’est pas la première fois que sa « sévérité » est éprouvée par F.M), et un oubli de sa fille qui « s’escrime à la machine », jeune étudiante en philosophie occupée par des activités de son temps. Il a 79 ans, et mourra dans les premiers jours de janvier 1996.
 

« Mon amour chéri, je ne sais comment tu reçois ces lettres. Je te les écris avec un vrai, un grand amour, un immense besoin de toi. Quel est mon avenir ? Rien, ou presque rien. Il reste le champ de l’âme et du rêve. Tu en occupes l’essentiel. Je t’aime. François », écrit-il le 21 septembre 1995, la veille de la dernière lettre. « Comprends-tu, Anne ce que veut dire ce cantique qui monte en moi ? Cette nuit mon cœur veille. Je te murmure ma tendresse. Je goûte à tes lèvres pour boire un peu ma source aimée. Mais tout en moi apprend cette splendeur : t’aimer VRAIMENT », écrivait-il 30 ans plus tôt le 30 juin 1964 dans la 92e lettre, presque deux ans après le début de la correspondance. Entre les deux, plus de trois décennies d’une relation où se disputent le romantisme littéraire, la passion amoureuse, le vigoureux tumulte des corps, des esprits et des âmes, la férocité des doutes qui semblent déchirer la vie d’Anne Pingeot, contrainte d’accepter cette vie dans l’ombre captive, sans possibilité avant mai 1981 de vivre pleinement aux côtés de l’être aimé. On y lit aussi l’ambition dévorante qu’on devine derrière quelques éléments de la vie de l’autre Mitterrand – celle qu’on connaît, un peu – et ce hors-champ permanent de lui-même, comme absent dans la présence réelle, capacité hors-norme de s’extraire au monde qui l’entoure, en toutes circonstances… y compris au conseil des ministres. « Un père seul au monde qui sait se faire connaître mais qu’on ne connaît pas (…) Personne en le voyant ne pourrait savoir ce qu’il pense à l’intérieur de lui », écrira Mazarine, en juin 1987 dans un portrait de lui rédigé lors d’un séjour en Allemagne, d'une fulgurante justesse…
 

Lors de la parution des Lettres en octobre 2016 – à l’occasion du centenaire de sa naissance – Anne Pingeot n’a livré qu’une seule interview, celle de l’émission À voix nue sur France Culture avec Jean-Noël Jeanneney, dans un exercice de maïeutique qui aujourd’hui encore laisse admiratif. « Je ne sais pas si j’ai bien fait », semblait-elle regretter, dans un élan de sincérité mais dont on se demande si ce n’est pas une ruse « mitterrandienne » dans la bouche de son égérie. À l’exception, peut-être, d’un article d’Ariane Chemin dans Le Monde, on a le sentiment que beaucoup sont passés un peu à côté de ce qui fait toute la profondeur des Lettres. Peut-être les auteurs des articles de circonstances n’ont guère eu le temps de se plonger et d’achever la totalité de ce pavé de trois livres (1,512 kg), qui, s’il se lit souvent comme un roman – celui qu’on osera jamais écrire tant il semble parfait de bout en bout – ne se lit pas non plus comme un livre de poche entre deux métros. Plus on avance dans les Lettres à Anne, plus on est ému, bousculé, attiré, fasciné par cette histoire, celle d’un homme que les plus audacieux croyaient connaître, et qu’on découvre en réalité tout autre. Un homme secret, sensible, d’un romantisme absolu et parfois-même d’une sensualité forte, instinctive, animale. Complicité artistique, littéraire, religieuse, philosophique entre les deux amants ; mais aussi moments de doutes et d’angoisse – où les lettres de F. Mitterrand sont probablement les plus déchirantes – moments de joie profonde comme à la naissance de Mazarine.
 

En mars 1964 (lettre n°46), il écrivait à Anne Pingeot : « Vous m’avez dit que mes lettres vous donnaient souvent l’impression de s’adresser à moi-même. Non. Ce n’est peut-être pas toujours à vous que je parle (si, pourtant, je le crois) mais c’est à cause de vous que j’ai envie de parler, que j’en ai le goût et la force. Je n’ai rien dit à personne pendant des années ». Parler de lui pour vaincre la solitude et l’angoisse de la fuite du temps – il a 47 ans, elle 20 ans lors du premier « rendez-vous » sur une plage d’Hossegor le 15 août 1963 – parler de lui pour ne pas penser à la mort angoissante dont on sent planer l’ombre insidieuse tout le long de cette autobiographie de couple ; parler de lui, d’elle, de ce nous pour dépasser cette solitude recherchée, désirée autant que redoutée. Jusqu’aux derniers mots de la dernière lettre, après 32 ans de vie « commune » : « Tu m’as toujours apporté plus. Tu as été ma chance de vie. Comment ne pas t’aimer davantage ? ».

F.S.

François Mitterrand : Lettres à Anne. 1962-1995. Gallimard.

Des extraits ici, , ou encore .

François Mitterrand, l’homme qui aima une femme
Lire la suite

Bac 2017, épreuve de philosophie. Sujet : l’honneur

1 Mars 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #cadrage débordement

C’était le 26 janvier dernier, vers 20h10, au journal télévisé de 20 heures de TF1. François Fillon était l’invité, après les révélations du Canard enchaîné sur l’emploi présumé fictif de sa femme Pénélope du temps où il était député. L’affaire commençait à prendre une sale tournure, les uns poussant des cris d’orfraie, son propre camp médusé. Le candidat vainqueur de la primaire de la droite et du centre François Fillon (L.R.) a alors eu cette sentence : « Il n'y a qu'une seule chose qui m'empêcherait d'être candidat c'est si c'est mon honneur était atteint, si j'étais mis en examen ». Le 15 mars, il y sera, a-t-il été annoncé mercredi 1er mars dans la matinée.

L’honneur… Les jeunes candidats à l’épreuve de philosophie au bac, ou aux concours de l’enseignement (Capes, Agrégation), seraient bien avisés de commencer à bûcher sérieusement ce sujet-là, car il risque bien de tomber. Si les mots ont encore un sens, que signifie désormais celui-ci ? A une époque pas si lointaine – mais qui apparaît comme la préhistoire – l’honneur bafoué d’un homme pouvait se « laver » dès potron-minet, dans un champ, dos à dos et la main sur un pistolet, ou encore dans un duel à l’épée. Malgré les apparences ça n’était pas forcément toujours très élégant, mais ça avait au moins le mérite de la clarté. En mars 2017, le mot serait-il à ce point galvaudé qu’il signifie si peu de chose dans la bouche même d’un ex-chevalier blanc qui se posait en pivot de la probité dans sa marche vers l’Élysée ? « Imagine-t-on le général de Gaulle mis en examen ? » lançait-il en septembre dernier, à l’adresse de l’ex chef de l’Etat Nicolas Sarkozy en campagne pour la primaire de la droite et du centre. Et maintenant, on fait quoi ?

« Qu’est-ce que c’est que cent écus, quand on a l’honneur perdu ? » chantent les scouts dans le pré. Il y a fort à parier que le candidat F. Fillon – ainsi que d’autres avant lui – ait poussé cette chansonnette au clair de lune autour d’un feu de camp. Que dire désormais aux enfants qui demanderont à leurs parents, leurs enseignants, leurs éducateurs : « dis, papa, c’est quoi, l’honneur ? ». Un paradis perdu, peut-être…

F.S.

Lire la suite

Encore François Fillon !

28 Février 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #Lettres à ...

Encore François Fillon !

Du haut de ses cinq ans et des poussières, on ne peut pas vraiment parler de « conscience politique ». C’est heureux, d’ailleurs, vu le niveau de la dite politique, ça m’ennuierait qu’elle pollue déjà sa p'tite tête blonde. Cela dit, il semblerait qu’un de ces candidats dont on parle à longueur de journée lui ait - bien malgré elle - frappé l’inconscient. On écoutait évidemment la radio – pas de télé chez moi – et le journal s’ouvrait sur les élections, naturellement. Vint un nom auquel je ne prête moi-même plus beaucoup d’attention.

Elle : « Encore François Fillon ! »

Moi : « Qu’est-ce que tu as dit ? »

Elle : « Encore François Fillon, le monsieur de la radio il vient de parler de François Fillon… »

Moi : « Ah bon… Euh… Et tu sais qui c’est, François Fillon ? »

Elle : « Oui, c’est un monsieur qui passe à la télé, on le voit tout l'temps ! ».

Moi : « … … … ah ok, d’accord… »

Mes souvenirs politiques – bien que né sous Pompidou tout en ayant appris à parler et à acquérir un peu d’autonomie sous Giscard – remontent à un certain François Mitterrand, une rose à la main, remontant la rue Soufflot pour aller au Panthéon. Un homme qu’on « voyait à la télé », lui aussi. C’était l’époque où j’entendis mon père craindre que si ça continuait « les chars russes allaient défiler dans Paris »… De quoi avoir peur, en effet. Et nous voici presque 40 ans plus tard avec « François Fillon ». Ils ont peut-être raison, certains candidats à la Présidentielle : il faudrait abaisser l’âge du droit de vote des Français. 16 ans, à mon avis, c’est encore trop tard. Voyez donc : « Encore François Fillon ! ».

Allez, zou, retourne dans la Sarthe, pot de rillettes ! La vérité sort de la bouche des enfants…

 

28/02/2017

Lire la suite

Jackie, le jour d’après…

15 Février 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #chronique cinéma

Le film de Pablo Larrain, Jackie, montre les heures et jours qui ont suivi l’assassinat de John Kennedy, le 22 novembre 1963 à Dallas. Natalie Portman incarne la First Lady sanglée dans son tailleur Chanel ensanglanté, tout en conservant sa beauté et sa prestance toute aristocratique, virant au spectre par moment. L’histoire d’une femme qui voulait donner à l’homme qu’elle aimait les obsèques à la hauteur de cet amour, tout en le faisant entrer dans la mythologie américaine. Émouvante et inflexible, elle portera seule le deuil d’une vie coupée en deux.

(c) Bac Films

(c) Bac Films

« A brief shining moment ». Un bref moment étincelant. Voilà comment on pourrait résumer la vie du 35e Président des États-Unis, John Fitzgerald Kennedy, durant « deux ans, dix mois et deux jours ». Un bref moment étincelant aussi celui que Jackie, mariée dix ans à John, avant de tenir entre ses mains sa tête ensanglantée à Dallas le 22 novembre 1963 à bord d’une Lincoln Continental. Des images à jamais gravées dans nos yeux. Le film de Pablo Larrain, qui vient également de s’illustrer avec Neruda, raconte les heures, et les jours qui suivent l’assassinat de Dallas, comment Jackie, contre l’avis de tout le monde, va organiser elle-même les funérailles de son mari, en révélant du même coup une part de sa personnalité au monde entier.

- Ceci est son sang -

- Ceci est son sang -

Quelques jours après ces funérailles auxquelles ont participé plus de 100 chefs d’Etat du monde entier, et au moins un million de personnes, Theodore White, journaliste au magazine Life, sonne à la porte d’une vaste maison de Hyannis Port, Massachusetts. Une femme seule, les joues creuses, mais au port de tête altier et impeccablement coiffée, lui ouvre. C’est l’ex First Lady, Jackie Kennedy. Rien de ce qui sera écrit dans cette interview pas comme les autres ne filtrera sans être passé par son filtre personnel. Le film de Pablo Larrain montre ces aller-retour entre les séquences d’interview, la préparation des funérailles avec les tensions entre Boby Kennedy et le nouveau Président Lyndon Johnson, l’annonce du décès aux enfants Caroline et John John, et les fantomatiques déambulations d’une jeune veuve dans une Maison Blanche devenue un immense dédale de pièces trop grandes, à la blancheur sépulcrale d’un tombeau-musée. Jackie, contre l’avis de tous, brave les inquiétudes des services de sécurité qui craignent un nouvel assassinat, mais elle veut des obsèques aussi grandioses que celles d’un autre président mort assassiné : Abraham Lincoln. C’est elle seule qui mènera le cortège funèbre dans les vastes avenues de Washington jusqu’au cimetière d’Arlington, où elle choisit elle-même le lieu de sépulture de John. On quitte le temps pour entrer dans le mythe.

- "A brief shining moment" -

- "A brief shining moment" -

Accompagné d’une crépusculaire et mélancolique bande-son de Mica Levi, Jackie n’est pas imitée mais incarnée – le mot n’est pas trop fort – par Natalie Portman, magnétique beauté froide dont on se demande, dans le contexte actuel, comment l’Oscar de la meilleure actrice pourrait bien lui échapper… Dans un style précis et tendu, elle incarne toute la séduction, l’inflexibilité, le raffinement, l’élégance et la prestance d’une femme que la mort de son mari va littéralement couper en deux, révélant à la fois sa grandeur d’âme et sa solitude. A l’instant T du deuil et trauma de l’histoire, voir à ce sujet la scène surréaliste où elle doit subir, le corps encore chaud de John mort, la prestation de serment de Lyndon Johnson, dans l’avion encore sur le tarmac de Dallas… Étouffant.

Passé et présent télescopés par la maîtrise cinématographique de Pablo Larrain, Jackie - Natalie Portman à laquelle il ne manque pas un bouton de tailleur Chanel, embrasse l’énigme, en révélant une part d’intimité tout autant que d’opacité. « On ne saura jamais vraiment qui était Jackie Kennedy » avoue lui-même le réalisateur. « A brief shining moment », peut-être…

F.S.

- le parfum de la dame en noir... -

- le parfum de la dame en noir... -

- Natalie Portman & Caspar Phillipson -

- Natalie Portman & Caspar Phillipson -

- John et Jackie à l'arrivée à Dallas, le 22 novembre 1963 -

- John et Jackie à l'arrivée à Dallas, le 22 novembre 1963 -

Jackie, le jour d’après…
Lire la suite

Dans le lit de la mer

7 Février 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #voyage - voyage...

- 21 mai 2010, Rouen. Tournée d'adieu de la Jeanne. Dernière escale avant Brest, et la fin -

- 21 mai 2010, Rouen. Tournée d'adieu de la Jeanne. Dernière escale avant Brest, et la fin -

« J'aime l'amour des marins qui embrassent et s'en vont

Ils laissent une promesse et jamais ne reviennent

Dans chaque port attend une femme, les marins embrassent et s'en vont

Un jour, ils s'allongent avec la mort dans le lit de la mer... »

Pablo Neruda, Farewell.

Lire la suite

Sylvain Tesson, Les Chemins noirs

25 Janvier 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

Le dernier livre de Sylvain Tesson entraine le lecteur sur des chemins jusqu’ici inconnus – ou presque – de l’écrivain voyageur baroudeur, plus adepte des grandes steppes asiatiques ou des bords du lac Baïkal en Sibérie. De la frontière italienne au Cotentin, en passant par le Massif-Central, les Marches et la Touraine, cette singulière randonnée thérapeutique n’emprunte jamais, ou presque, le goudron des routes. Une « épopée » qu’il décrit avec le style qu’on lui connait, et une part de sincérité jusqu’alors bien cachée.

Sylvain Tesson, Les Chemins noirs

Et dire qu’il aura fallu cette chute malheureuse d’un toit chez son ami Jean-Christophe Rufin en août 2014 pour que Sylvain Tesson devienne enfin lui-même ! Huit mètres de vide depuis la gouttière de cette maison savoyarde, pari idiot après un déjeuner bien arrosé – comme il se doit avec le plus russophile écrivain baroudeur – qui l’a conduit directement sur un  lit d’hôpital pendant un an. D’abord complètement paralysé, il retrouve ensuite une partie de l’usage de son corps (la moitié à peu près, tout en perdant un œil et une oreille dans la bataille) qu’il a si souvent mise à rude épreuve : « Je regretterais longtemps cette chute parce que je disposais jusqu’alors d’une machine physique qui m’autorisait à vivre en surchauffe », dit-il avec lucidité au début de Sur les Chemins noirs, sorti chez Gallimard en septembre dernier.

« Corseté dans un lit, je m’étais dit à voix presque haute : si je m’en sors, je traverse la France à pied. Je m’étais vu sur les chemins de pierre ! J’avais rêvé aux bivouacs, je m’étais imaginé fendre les herbes d’un pas de chemineau. Le rêve s’évanouissait toujours quand la porte s’ouvrait : c’était l’heure de la compote». Un médecin lui avait dit : « L’été prochain, vous pourrez séjourner dans un centre de rééducation ». C’en était trop pour celui qui a toujours préféré le confort relatif et sommaire des bivouacs improvisés sous un arbre ou au bord d’une falaise que dans les draps secs et propres d’un palace moscovite.


Pari tenu, et le jour de la saint Barthélémy 2015 (le 24 août) le voici qui s’élance, à pas lents, de la frontière italienne au bord du Mercantour, avec pour obsession le nord et le Cotentin, « ce bras que tendait la France sous le ciel pour s’apercevoir qu’il pleuvait », jusqu’au cap de la Hague. Entre les deux : deux mois et demi de marche à travers la France « hyper-rurale » comme le décrit un rapport dédié à cette France enclavée, ignorée, oubliée. « Loin des routes, il existe une France ombreuse protégée du vacarme, épargnée de l’aménagement qui est la pollution du mystère. Une campagne du silence, du sorbier et de la chouette effraie ».
 

Commence alors pour lui cette lente remontée, tantôt en solitaire, tantôt accompagné d’amis taillés dans le même bois que lui, plus habitués aussi à planter leur sac et bivouac entre Oulan-Bator et Valparaiso, à prendre des bitures à la vodka au fin fond de cabanes sibériennes par moins trente degré dehors (mais quarante degrés dans la bouteille…). « Les médecins, dans leur vocabulaire d’agents du  Politburo, recommandait de se rééduquer. Se rééduquer ? Cela commençait par ficher le camp ».
 

Il en ressort un livre singulier – c’est quand même à chaque fois sa marque de fabrique – où l’on retrouve tout de même le « style Tesson », fait d’observations et de descriptions imagées de ce qu’il voit, entend, ressent, rencontre. Mais aussi un livre profond et teinté de la sincérité qui lui a peut-être manquée jusqu’ici, excepté Dans les forêts de Sibérie où il racontait ses six mois d’hiver passés dans une cabane au bord du Lac Baïkal gelé en 2010, jusqu’à la fonte des glaces et neiges. On l’avait senti proche de la corde sensible, ce qui manquait jusqu’alors à cette « machine » baroudeuse aux limites permanentes de l’exploit et de la satisfaction de l’ego.
 

Est-ce parce quelques mois avant sa funeste chute sa mère était morte, « comme elle avait vécu, faisant faux bond, et moi, pris de boisson, je m’étais cassé la gueule d’un toit où je faisais le pitre » ? Peut-être. Sans doute. Très probablement. « J’étais tombé du rebord de la nuit, m’étais écrasé sur la terre ». Nous y voilà. A force de l’avoir arpentée en tous sens – y compris les plus improbables et extraordinaires – Sylvain Tesson avait peut-être oublié, ou feint de l’ignorer, que le corps d’un homme contient aussi un cœur. Avant et après Sur les Chemins noirs, il n’est plus tout à fait le même. On s’en doutait, mais il y a mieux : désormais, il le dit, et l’écrit.
 

F.S.
 

Sur les Chemins noirs, Sylvain Tesson. Gallimard septembre 2016.

à lire aussi ici.

Des extraits là.

Lire la suite

Épinay-sur-Seine, traveling arrière de 46 ans

24 Janvier 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #quelle époque !

Lettre 643. Carte postale, La Marseillaise, Rude, Arc de triomphe. Vendredi 11 juin 1971.

Le chant du départ !... pour Épinay-sur-Seine ; où commence ce matin le congrès socialiste dont je pense, tu le sais, qu’il peut changer toute la politique française. J’arrive au centre Léo-Lagrange vers 11 heures… et j’y reste toute la journée, sauf déjeuner chez Hovanian à Saint-Germain. Il fait un froid de loup. (…)


Lettre 644. Carte postale. L’Absinthe, Degas. Au dos : deux congressistes socialistes dans un café d’Épinay. Samedi 12 juin 1971.

Le congrès. J’y vis assidûment. Assis parmi les délégués de la Nièvre je ne quitte pas ma chaise. Il me faut éviter l’agitation et les épuisants conciliabules avec les journalistes. Le débat se fixe sur le mode de scrutin pour l’élection au comité directeur. La proportionnelle intégrale est votée, rebondissement stupéfiant qui nous sauve. Le soir dans mon hôtel de Montmorency, L’Orée du bois, je rencontre les minorités (Defferre, CERES, Mauroy, CIR) et nous convenons d’unir nos suffrages. Mais comment faire pour le texte d’orientation politique, avec nos contradictions ?
Il est tard, 3 heures, je reste à l’hôtel et me couche, épuisé.
Étrange chambre presque vide avec deux lits étroits et une fenêtre sans volets ni rideaux. Le soleil me frappe et plein visage et me réveille à 6 heures. Je change de lit. Il me rattrape. Je rechange de lit. 7h45. Lever. Il me faut parler et convaincre 1000 délégués en trente-cinq minutes trois heures plus tard !


Lettre 645. Carte postale, peinture de Moser. Dimanche 13 juin 1971.

Mon discours lie et emporte le congrès. Mouvement d’une rare intensité. J’étais pourtant très fatigué. À peine dans l’action tout est devenu facile. (…) 91.000 votants. Ma motion distance l’autre de 2.200 voix.
C’est gagné. Donc, les difficultés commencent. Je rentre à 2 heures. Envie de penser à autre chose. De l’eau qui descend en torrent sur la roche. Du ciel profond. Toi près de moi, marchant parmi les herbes-fleurs de juin. Ton beau regard vert. Et la passion, le plaisir, la paix d’un après-midi de bonheur. Cette carte postale exprime (oh !art abstrait !) ma journée.

François Mitterrand, Lettres à Anne. 1962-1995. Gallimard.

 

Épinay-sur-Seine, traveling arrière de 46 ans
Lire la suite

Pour qui a sonné le glas ?

23 Janvier 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #l'évènement

(c) F.S. Janvier 2007.

(c) F.S. Janvier 2007.

Le 22 janvier 2007 mourrait Henri Grouès, alias l'abbé Pierre, infatigable pourfendeur de misère et de pauvreté en ce bas monde. "La route, la parole, le pain" était sa manière d'être, et de faire. Elle était directement inspirée de l'épisode raconté au chapitre 24 de l'évangile selon Luc, la parabole des "pèlerins d'Emmaüs", qui guidé ses pas, toute sa vie. Il en a entrainé pas mal à sa suite, à ses côtés de son vivant, et même au delà. Et encore depuis.

Il s'est trouvé, par hasard, que j'étais à Paris au moment de ses obsèques. J'avais dans tous les sens du terme le derrière entre deux chaises, et la tête dans un désordre indescriptible à cette époque-là. Des paquets de mer submergeaient régulièrement mon bateau, dont le gréement ne ressemblait plus à grand chose. Affalé, j'étais allé sur le parvis de Notre-Dame, avec les autres, ces bonnes trognes de gens cassés par la vie, mais encore debout, malgré le froid et les vents contraires. J'en avait tiré ce "reportage-témoignage" que je vous propose de relire ici. Et là aussi. Ce moment ne m'avait pas seulement ému, il m'avait ragaillardi, aussi.

À ta mémoire, l'abbé ! Toi qui avait dit un jour dans une émission de télé face à Christine Ockrent : "je ne suis pas chargé de convaincre. Je suis chargé de dire".

(c) F.S. Janvier 2007.

(c) F.S. Janvier 2007.

(c) F.S. Janvier 2007.

(c) F.S. Janvier 2007.

(c) F.S. Janvier 2007.

(c) F.S. Janvier 2007.

(c) F.S. Janvier 2007.

(c) F.S. Janvier 2007.

(c) F.S. Janvier 2007.

(c) F.S. Janvier 2007.

Lire la suite

J’avais dormi dans un hôtel à Châteauroux. Un hôtel à Châteauroux ! (sic)

22 Janvier 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

(c) F.S. Avril 2016.

(c) F.S. Avril 2016.

Le 11 octobre, l’Indre

Les heures passèrent dans les forêts de la zone centrale. Suivre les chemins noirs consistait ici à relier les ilots de la vieille selve gauloise dont il subsistait des récifs heureux. Sous les nefs neigeaient les larmes jaunes. L’air sentait la mousse et le mystère humide. Je croisais des cavaliers, des cervidés, et des chasseurs qu’une science acquise en vue de l’obtention du permis de chasse avait doté de la capacité à ne pas confondre les premiers et les seconds. Entre deux bois, je lançais mes cris d’amour aux vaches et j’obtenais parfois un long meuh en réponse.
A Sainte-Sévère, je lus la presse dans un soleil huileux. Les nouvelles du monde n’étaient pas pires que d’habitude. Après tout, quand Attila avait débarqué avec les Huns sur les rives de la Loire, la situation n’avait pas dû être plus enviable qu’aujourd’hui.
A Ardennes, l’Indre coulait lentement, puissante, tachetée de feuilles d’or. L’automne commençait à couvrir les rivières de motifs léopards. La contemplation du courant me traversait de souvenirs paisibles. Les rivières ont-elles la nostalgie de leur source ?
Je trouvai un bar en sortant du village où je demandais mon bouillon.
-    Vous allez où ? dit la patronne.
-    A Châteauroux, à pied.
-    C’est loin, ne prenez pas de viandox, cela endort.
-    Quoi alors ?
-    Une bière.
-    Pas le droit, dis-je. La médecine.
Et je pensais que j’aurais bien aimé me jeter quelques verres de vin blanc pour sentir grandir en moi un vide amical. Je me serais appuyé au zinc et j’aurais regardé mes pensées prendre corps et devenir des petits personnages de carnaval. J’aurais conversé avec mes voisins de comptoir, ils seraient devenus mes frères de sang puisque notre sang aurait été irrigué des mêmes composants. L’eau minérale et le viandox me privaient de cette fraternité. L’un des buveurs voulut bien me donner un conseil malgré tout :
-    Buvez quand même ! Et prenez l’autobus !

Berry, terre des harmonies. (c) F.S. Janvier 2017.

Berry, terre des harmonies. (c) F.S. Janvier 2017.

Le 12 octobre, dans la Champagne de Châteauroux

J’avais dormi dans un hôtel à Châteauroux. Un hôtel à Châteauroux ! Cette phrase me rappelait vaguement la didascalie d’un vaudeville et la simple évocation de cet épisode me ferait désormais penser que j’étais devenu un bourgeois de Labiche.
A l’aube, mon ami Thomas Goisque arriva à la gare, chargé de son sac, et nous quittâmes la ville sur-le-champ, par les bords de l’Indre, et une enfilade de quartiers vides. (…)
-    Mon vieux ! Les temps ont changé, dis-je.
-    Pourquoi cela ?
-    Dix ans, tous les deux, entre Kaboul et Katmandou, pour finir à Châteauroux : quel désastre !

Sylvain Tesson, Les Chemins noirs. Gallimard 2016.

Lire la suite

Lettre 512. Latche, 26 août 1970, 12h15

15 Janvier 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

Encore une étonnante lettre de l'ancien Président de la République, laquelle débute par une très impressionniste description sensitive de l'atmosphère d'une fin août dans les Landes. Jusqu'à ce que survienne, dans ce décor où le lecteur est immédiatement transporté, l'arrivée de la lettre d'Anne Pingeot, qui sourdre telle une source dans ce décor écrasé de "soleil, de ciel bleu et de vent d'été".

Peut-être tel ou tel professeur de lettres aujourd'hui pourrait-il (ou elle ?) faire étudier ce bref passage à ses élèves dans un de ses cours, et les inviter à imaginer pour eux mêmes une telle description - surgissement ?

Notez également, quelques lignes plus bas, cette remarque de F.M sur le devenir de ses lettres. Dans le contexte de leur publication, aujourd'hui, cette réflexion est pour le moins délicieuse...

------------------------------

"Il fait très beau, très chaud. Le soleil donne aux herbes l’odeur du feu. Tout de même il y a dans l’air un attendrissement de septembre. Une couleur plus vive, ou plutôt, plus riche de nuances, quelque chose qui annonce un déclin. Les mouches bourdonnent comme si elles l’ignoraient mais elles savent. Les asters attirent les papillons bruns, blancs, jaunes tout simples qui s’enivrent jusqu’à tomber soudain de côté. L’alcool des pistils ! A ce moment ta lettre m’arrive. Je la lis. Je suis heureux que tu m’aies écrit et je ne suis pas vexé du tout de ton humeur mont Lozère. Oui je suis un privilégié. Méprise-moi ! Un petit appel en moi me dit que j’ai encore une certaine liberté de m’évader de tout. Mais tu crois que ce petit appel lui aussi est un luxe. Tu ne me fais grâce de rien. Eh bien ! on verra. Cette lettre (la tienne !) est tendre, pas trop. Elle me raconte ton besoin de soleil, de ciel bleu, de vent d’été. Mon amour, seras-tu jalouse de moi ? Moi je le suis de toi, de ton ciel gris, de ton goudron et de tes cheminées. Je suis heureux dans l’univers où tu es.

(...) Pardonne-moi, mon Nannon-comptable, de t’avoir écrit une page, la précédente, sans articulation grammaticale sérieuse. Je parlais en rêvant. Peu importe le style, les que, les de, les infinitifs, les parenthèses en trop. Je sais ce que je veux dire mais je le dis mal. Mes lettres ne sont pas faites pour paraître chez Denoël ! Heureusement ! Je ne pourrais plus rien n’écrire. C’est un brouillon de ce que je sens, qui trouvera un jour son expression. Et cette expression n’a rien à voir avec la littérature".

F. Mitterrand, Lettres à Anne (1962-1995).

(c) F.S, été 2016.

(c) F.S, été 2016.

Lire la suite
<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50 60 > >>