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Le jour. D'après fred sabourin

Articles avec #litterature tag

Kerman

4 Juillet 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

"Nous n’avons guère vu Kerman de jour, juste assez pour lui trouver cet air démoli, saccagé – comme si Tamerlan venait d’y passer – que l’implacable lumière de midi donne à toutes les villes de l’Est iranien. Mais la nuit, oui. Une fois lavés et rafraîchis, nous nous promenions, accompagnés par quelques jeunes cyclistes qui nous dépassaient, revenaient, faisaient du sur place pour nous lancer interminablement la même phrase en anglais. Et la nuit, Kerman devenait belle ; son côté brûlant, déchu, brisé, faisait place à la douceur du plus grand ciel du monde, à celle de quelques feuillages, de bruits d’eau, de coupoles qui s’enflent contre le gris lumineux de l’espace.  la sortie de la ville, notre escorte nous lâchait. Trois arbres immenses, un mur de boue séchée, puis un plateau sableux plus vaste que la mer. Étendus dans le désert encore tiède, nous fumions sans mot dire, en nous demandant si nous en verrions jamais la fin. Ongles cassés, furtifs éclairs d’allumettes, trajectoires gracieuses et fatiguées des mégots qui fusaient dans le sable, des étoiles, des étoiles, des étoiles assez claires pour dessiner les montagnes qui barraient l’horizon vers l’est… et peu à peu, la paix".
 

Nicolas Bouvier. L’Usage du monde.

 

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Ispahan

29 Juin 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

"Avec un ressort arrière brisé, traversé lentement le canton agricole qui entoure la ville. Le soleil se couchait derrière de hauts platanes solitaires dont l’ombre oblique s’étendait sur des villages de terre aux douces arêtes rongées. Dans les champs de blé coupé, les gerbes retenaient la lumière et brillaient comme du bronze. Des buffles, des ânes, des chevaux noirs, et des paysans aux chemises éclatantes travaillaient à finir les moissons. On voyait le bulbe léger des mosquées flotter sur la ville étendue. Assis sur le capot pour soulager la voiture malade, assommé de fatigue, je cherchais un mot pour m’approprier ces images, et je me répétais machinalement : Carabas".
 

Nicolas Bouvier. L’Usage du monde.

(c) F.S.

(c) F.S.

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Voir loin, c'est la rêverie du paysan

4 Juin 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

Bouges (36). (c) F.S.

Bouges (36). (c) F.S.

"La beauté du pays existerait, mais, à moins de monter sur la cime des branches, personne n'en jouirait. L'artiste, qui rêve en contemplant l'horizon, y perdrait le spectacle de sites enchanteurs, et le paysan, qui n'est jamais absurde et faux dans son instinct, n'y aurait plus cette jouissance de respirer et de voir, qu'il exprime en disant : C'est bien joli par ici, c'est bien clair, on voit loin. Voir loin, c'est la rêverie du paysan ; c'est aussi celle du poëte. Le paysagiste aime mieux un coin bien composé que des lointains infinis. Il a raison pour son usage ; mais le rêveur, qui n'est pas forcé de traduire le charme de sa contemplation, adorera toujours ces vagues profondeurs des vallées tranquilles, où tout est uniforme, où aucun accident pittoresque ne dérange la placidité de son âme, où l'églogue éternelle semble planer comme un refrain monotone qui ne finit jamais.

L'idée de bonheur, est là, sinon la réalité".

George Sand, La Vallée-Noire.

Eglise Sainte-Anne, Nohant-Vic (36). (c) F.S.

Eglise Sainte-Anne, Nohant-Vic (36). (c) F.S.

(c) F.S.

(c) F.S.

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François Mitterrand, l’homme qui aima une femme

7 Mars 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

Les Lettres à Anne, correspondance fleuve entre François Mitterrand et Anne Pingeot de 1962 à 1995, laisse entrevoir, au-delà de l’intimité d’un couple à l’amour passionné et d’une double vie savamment clandestine, la marque d’un très grand écrivain. Sauf à ne pouvoir faire abstraction du personnage qui occupa l’Élysée durant quatorze ans, il est difficile de ne pas succomber au charme romantique autant que transgressif de ces 1218 lettres d’amour.

- Inauguration du Musée d'Orsay, 1er décembre 1986 -

- Inauguration du Musée d'Orsay, 1er décembre 1986 -

Pour lire les Lettres à Anne de François Mitterrand, peut-être le mieux serait-il finalement de commencer par la fin. Les 50 dernières pages des 1246 au total résument en quelques lignes les dix dernières années de la vie de l’ancien Président de la République, et en donnent toute l’intensité dramatique. C’est finalement très peu au regard des nombreuses lettres des premières années de la relation cachée entre François Mitterrand et Anne Pingeot, où celui qui n’est encore que sénateur puis député de la Nièvre, président du Conseil général, écrit à « Mademoiselle Pingeot » tous les jours, parfois plusieurs fois par jour.
 

Commencer par la fin, c’est commencer là où la vieillesse, la maladie et la mort achèvent l’œuvre. Obsédante, la mort ne parvient cependant pas à altérer l’amour passionné de François Mitterrand pour celle qui, entre temps, a donné naissance à Mazarine (le 18 décembre 1974). Obsédante mort dont le lecteur, en quelques pages, quelques lettres, sent envelopper de sa pesanteur le corps et l’esprit de l’ex Président, désormais retiré avenue Frédéric-Le-Play près du Champs-de-Mars dans le 7e arrondissement de Paris. Mais les toutes dernières lettres viennent de Belle-Ile, où il se repose, écrasé de fatigue après des séances de rayons qui le font souffrir et diminuent ses forces. C’est de là qu’il envoie quelques unes de ses plus belles lettres, touchées par la grâce du dénuement de l’amour – la seule chose qu’il lui reste à offrir, et à recevoir – tout en étant manifestement contrarié par une mise à l’écart cruelle d’Anne Pingeot (ce n’est pas la première fois que sa « sévérité » est éprouvée par F.M), et un oubli de sa fille qui « s’escrime à la machine », jeune étudiante en philosophie occupée par des activités de son temps. Il a 79 ans, et mourra dans les premiers jours de janvier 1996.
 

« Mon amour chéri, je ne sais comment tu reçois ces lettres. Je te les écris avec un vrai, un grand amour, un immense besoin de toi. Quel est mon avenir ? Rien, ou presque rien. Il reste le champ de l’âme et du rêve. Tu en occupes l’essentiel. Je t’aime. François », écrit-il le 21 septembre 1995, la veille de la dernière lettre. « Comprends-tu, Anne ce que veut dire ce cantique qui monte en moi ? Cette nuit mon cœur veille. Je te murmure ma tendresse. Je goûte à tes lèvres pour boire un peu ma source aimée. Mais tout en moi apprend cette splendeur : t’aimer VRAIMENT », écrivait-il 30 ans plus tôt le 30 juin 1964 dans la 92e lettre, presque deux ans après le début de la correspondance. Entre les deux, plus de trois décennies d’une relation où se disputent le romantisme littéraire, la passion amoureuse, le vigoureux tumulte des corps, des esprits et des âmes, la férocité des doutes qui semblent déchirer la vie d’Anne Pingeot, contrainte d’accepter cette vie dans l’ombre captive, sans possibilité avant mai 1981 de vivre pleinement aux côtés de l’être aimé. On y lit aussi l’ambition dévorante qu’on devine derrière quelques éléments de la vie de l’autre Mitterrand – celle qu’on connaît, un peu – et ce hors-champ permanent de lui-même, comme absent dans la présence réelle, capacité hors-norme de s’extraire au monde qui l’entoure, en toutes circonstances… y compris au conseil des ministres. « Un père seul au monde qui sait se faire connaître mais qu’on ne connaît pas (…) Personne en le voyant ne pourrait savoir ce qu’il pense à l’intérieur de lui », écrira Mazarine, en juin 1987 dans un portrait de lui rédigé lors d’un séjour en Allemagne, d'une fulgurante justesse…
 

Lors de la parution des Lettres en octobre 2016 – à l’occasion du centenaire de sa naissance – Anne Pingeot n’a livré qu’une seule interview, celle de l’émission À voix nue sur France Culture avec Jean-Noël Jeanneney, dans un exercice de maïeutique qui aujourd’hui encore laisse admiratif. « Je ne sais pas si j’ai bien fait », semblait-elle regretter, dans un élan de sincérité mais dont on se demande si ce n’est pas une ruse « mitterrandienne » dans la bouche de son égérie. À l’exception, peut-être, d’un article d’Ariane Chemin dans Le Monde, on a le sentiment que beaucoup sont passés un peu à côté de ce qui fait toute la profondeur des Lettres. Peut-être les auteurs des articles de circonstances n’ont guère eu le temps de se plonger et d’achever la totalité de ce pavé de trois livres (1,512 kg), qui, s’il se lit souvent comme un roman – celui qu’on osera jamais écrire tant il semble parfait de bout en bout – ne se lit pas non plus comme un livre de poche entre deux métros. Plus on avance dans les Lettres à Anne, plus on est ému, bousculé, attiré, fasciné par cette histoire, celle d’un homme que les plus audacieux croyaient connaître, et qu’on découvre en réalité tout autre. Un homme secret, sensible, d’un romantisme absolu et parfois-même d’une sensualité forte, instinctive, animale. Complicité artistique, littéraire, religieuse, philosophique entre les deux amants ; mais aussi moments de doutes et d’angoisse – où les lettres de F. Mitterrand sont probablement les plus déchirantes – moments de joie profonde comme à la naissance de Mazarine.
 

En mars 1964 (lettre n°46), il écrivait à Anne Pingeot : « Vous m’avez dit que mes lettres vous donnaient souvent l’impression de s’adresser à moi-même. Non. Ce n’est peut-être pas toujours à vous que je parle (si, pourtant, je le crois) mais c’est à cause de vous que j’ai envie de parler, que j’en ai le goût et la force. Je n’ai rien dit à personne pendant des années ». Parler de lui pour vaincre la solitude et l’angoisse de la fuite du temps – il a 47 ans, elle 20 ans lors du premier « rendez-vous » sur une plage d’Hossegor le 15 août 1963 – parler de lui pour ne pas penser à la mort angoissante dont on sent planer l’ombre insidieuse tout le long de cette autobiographie de couple ; parler de lui, d’elle, de ce nous pour dépasser cette solitude recherchée, désirée autant que redoutée. Jusqu’aux derniers mots de la dernière lettre, après 32 ans de vie « commune » : « Tu m’as toujours apporté plus. Tu as été ma chance de vie. Comment ne pas t’aimer davantage ? ».

F.S.

François Mitterrand : Lettres à Anne. 1962-1995. Gallimard.

Des extraits ici, , ou encore .

François Mitterrand, l’homme qui aima une femme
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Sylvain Tesson, Les Chemins noirs

25 Janvier 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

Le dernier livre de Sylvain Tesson entraine le lecteur sur des chemins jusqu’ici inconnus – ou presque – de l’écrivain voyageur baroudeur, plus adepte des grandes steppes asiatiques ou des bords du lac Baïkal en Sibérie. De la frontière italienne au Cotentin, en passant par le Massif-Central, les Marches et la Touraine, cette singulière randonnée thérapeutique n’emprunte jamais, ou presque, le goudron des routes. Une « épopée » qu’il décrit avec le style qu’on lui connait, et une part de sincérité jusqu’alors bien cachée.

Sylvain Tesson, Les Chemins noirs

Et dire qu’il aura fallu cette chute malheureuse d’un toit chez son ami Jean-Christophe Rufin en août 2014 pour que Sylvain Tesson devienne enfin lui-même ! Huit mètres de vide depuis la gouttière de cette maison savoyarde, pari idiot après un déjeuner bien arrosé – comme il se doit avec le plus russophile écrivain baroudeur – qui l’a conduit directement sur un  lit d’hôpital pendant un an. D’abord complètement paralysé, il retrouve ensuite une partie de l’usage de son corps (la moitié à peu près, tout en perdant un œil et une oreille dans la bataille) qu’il a si souvent mise à rude épreuve : « Je regretterais longtemps cette chute parce que je disposais jusqu’alors d’une machine physique qui m’autorisait à vivre en surchauffe », dit-il avec lucidité au début de Sur les Chemins noirs, sorti chez Gallimard en septembre dernier.

« Corseté dans un lit, je m’étais dit à voix presque haute : si je m’en sors, je traverse la France à pied. Je m’étais vu sur les chemins de pierre ! J’avais rêvé aux bivouacs, je m’étais imaginé fendre les herbes d’un pas de chemineau. Le rêve s’évanouissait toujours quand la porte s’ouvrait : c’était l’heure de la compote». Un médecin lui avait dit : « L’été prochain, vous pourrez séjourner dans un centre de rééducation ». C’en était trop pour celui qui a toujours préféré le confort relatif et sommaire des bivouacs improvisés sous un arbre ou au bord d’une falaise que dans les draps secs et propres d’un palace moscovite.


Pari tenu, et le jour de la saint Barthélémy 2015 (le 24 août) le voici qui s’élance, à pas lents, de la frontière italienne au bord du Mercantour, avec pour obsession le nord et le Cotentin, « ce bras que tendait la France sous le ciel pour s’apercevoir qu’il pleuvait », jusqu’au cap de la Hague. Entre les deux : deux mois et demi de marche à travers la France « hyper-rurale » comme le décrit un rapport dédié à cette France enclavée, ignorée, oubliée. « Loin des routes, il existe une France ombreuse protégée du vacarme, épargnée de l’aménagement qui est la pollution du mystère. Une campagne du silence, du sorbier et de la chouette effraie ».
 

Commence alors pour lui cette lente remontée, tantôt en solitaire, tantôt accompagné d’amis taillés dans le même bois que lui, plus habitués aussi à planter leur sac et bivouac entre Oulan-Bator et Valparaiso, à prendre des bitures à la vodka au fin fond de cabanes sibériennes par moins trente degré dehors (mais quarante degrés dans la bouteille…). « Les médecins, dans leur vocabulaire d’agents du  Politburo, recommandait de se rééduquer. Se rééduquer ? Cela commençait par ficher le camp ».
 

Il en ressort un livre singulier – c’est quand même à chaque fois sa marque de fabrique – où l’on retrouve tout de même le « style Tesson », fait d’observations et de descriptions imagées de ce qu’il voit, entend, ressent, rencontre. Mais aussi un livre profond et teinté de la sincérité qui lui a peut-être manquée jusqu’ici, excepté Dans les forêts de Sibérie où il racontait ses six mois d’hiver passés dans une cabane au bord du Lac Baïkal gelé en 2010, jusqu’à la fonte des glaces et neiges. On l’avait senti proche de la corde sensible, ce qui manquait jusqu’alors à cette « machine » baroudeuse aux limites permanentes de l’exploit et de la satisfaction de l’ego.
 

Est-ce parce quelques mois avant sa funeste chute sa mère était morte, « comme elle avait vécu, faisant faux bond, et moi, pris de boisson, je m’étais cassé la gueule d’un toit où je faisais le pitre » ? Peut-être. Sans doute. Très probablement. « J’étais tombé du rebord de la nuit, m’étais écrasé sur la terre ». Nous y voilà. A force de l’avoir arpentée en tous sens – y compris les plus improbables et extraordinaires – Sylvain Tesson avait peut-être oublié, ou feint de l’ignorer, que le corps d’un homme contient aussi un cœur. Avant et après Sur les Chemins noirs, il n’est plus tout à fait le même. On s’en doutait, mais il y a mieux : désormais, il le dit, et l’écrit.
 

F.S.
 

Sur les Chemins noirs, Sylvain Tesson. Gallimard septembre 2016.

à lire aussi ici.

Des extraits là.

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J’avais dormi dans un hôtel à Châteauroux. Un hôtel à Châteauroux ! (sic)

22 Janvier 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

(c) F.S. Avril 2016.

(c) F.S. Avril 2016.

Le 11 octobre, l’Indre

Les heures passèrent dans les forêts de la zone centrale. Suivre les chemins noirs consistait ici à relier les ilots de la vieille selve gauloise dont il subsistait des récifs heureux. Sous les nefs neigeaient les larmes jaunes. L’air sentait la mousse et le mystère humide. Je croisais des cavaliers, des cervidés, et des chasseurs qu’une science acquise en vue de l’obtention du permis de chasse avait doté de la capacité à ne pas confondre les premiers et les seconds. Entre deux bois, je lançais mes cris d’amour aux vaches et j’obtenais parfois un long meuh en réponse.
A Sainte-Sévère, je lus la presse dans un soleil huileux. Les nouvelles du monde n’étaient pas pires que d’habitude. Après tout, quand Attila avait débarqué avec les Huns sur les rives de la Loire, la situation n’avait pas dû être plus enviable qu’aujourd’hui.
A Ardennes, l’Indre coulait lentement, puissante, tachetée de feuilles d’or. L’automne commençait à couvrir les rivières de motifs léopards. La contemplation du courant me traversait de souvenirs paisibles. Les rivières ont-elles la nostalgie de leur source ?
Je trouvai un bar en sortant du village où je demandais mon bouillon.
-    Vous allez où ? dit la patronne.
-    A Châteauroux, à pied.
-    C’est loin, ne prenez pas de viandox, cela endort.
-    Quoi alors ?
-    Une bière.
-    Pas le droit, dis-je. La médecine.
Et je pensais que j’aurais bien aimé me jeter quelques verres de vin blanc pour sentir grandir en moi un vide amical. Je me serais appuyé au zinc et j’aurais regardé mes pensées prendre corps et devenir des petits personnages de carnaval. J’aurais conversé avec mes voisins de comptoir, ils seraient devenus mes frères de sang puisque notre sang aurait été irrigué des mêmes composants. L’eau minérale et le viandox me privaient de cette fraternité. L’un des buveurs voulut bien me donner un conseil malgré tout :
-    Buvez quand même ! Et prenez l’autobus !

Berry, terre des harmonies. (c) F.S. Janvier 2017.

Berry, terre des harmonies. (c) F.S. Janvier 2017.

Le 12 octobre, dans la Champagne de Châteauroux

J’avais dormi dans un hôtel à Châteauroux. Un hôtel à Châteauroux ! Cette phrase me rappelait vaguement la didascalie d’un vaudeville et la simple évocation de cet épisode me ferait désormais penser que j’étais devenu un bourgeois de Labiche.
A l’aube, mon ami Thomas Goisque arriva à la gare, chargé de son sac, et nous quittâmes la ville sur-le-champ, par les bords de l’Indre, et une enfilade de quartiers vides. (…)
-    Mon vieux ! Les temps ont changé, dis-je.
-    Pourquoi cela ?
-    Dix ans, tous les deux, entre Kaboul et Katmandou, pour finir à Châteauroux : quel désastre !

Sylvain Tesson, Les Chemins noirs. Gallimard 2016.

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Lettre 512. Latche, 26 août 1970, 12h15

15 Janvier 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

Encore une étonnante lettre de l'ancien Président de la République, laquelle débute par une très impressionniste description sensitive de l'atmosphère d'une fin août dans les Landes. Jusqu'à ce que survienne, dans ce décor où le lecteur est immédiatement transporté, l'arrivée de la lettre d'Anne Pingeot, qui sourdre telle une source dans ce décor écrasé de "soleil, de ciel bleu et de vent d'été".

Peut-être tel ou tel professeur de lettres aujourd'hui pourrait-il (ou elle ?) faire étudier ce bref passage à ses élèves dans un de ses cours, et les inviter à imaginer pour eux mêmes une telle description - surgissement ?

Notez également, quelques lignes plus bas, cette remarque de F.M sur le devenir de ses lettres. Dans le contexte de leur publication, aujourd'hui, cette réflexion est pour le moins délicieuse...

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"Il fait très beau, très chaud. Le soleil donne aux herbes l’odeur du feu. Tout de même il y a dans l’air un attendrissement de septembre. Une couleur plus vive, ou plutôt, plus riche de nuances, quelque chose qui annonce un déclin. Les mouches bourdonnent comme si elles l’ignoraient mais elles savent. Les asters attirent les papillons bruns, blancs, jaunes tout simples qui s’enivrent jusqu’à tomber soudain de côté. L’alcool des pistils ! A ce moment ta lettre m’arrive. Je la lis. Je suis heureux que tu m’aies écrit et je ne suis pas vexé du tout de ton humeur mont Lozère. Oui je suis un privilégié. Méprise-moi ! Un petit appel en moi me dit que j’ai encore une certaine liberté de m’évader de tout. Mais tu crois que ce petit appel lui aussi est un luxe. Tu ne me fais grâce de rien. Eh bien ! on verra. Cette lettre (la tienne !) est tendre, pas trop. Elle me raconte ton besoin de soleil, de ciel bleu, de vent d’été. Mon amour, seras-tu jalouse de moi ? Moi je le suis de toi, de ton ciel gris, de ton goudron et de tes cheminées. Je suis heureux dans l’univers où tu es.

(...) Pardonne-moi, mon Nannon-comptable, de t’avoir écrit une page, la précédente, sans articulation grammaticale sérieuse. Je parlais en rêvant. Peu importe le style, les que, les de, les infinitifs, les parenthèses en trop. Je sais ce que je veux dire mais je le dis mal. Mes lettres ne sont pas faites pour paraître chez Denoël ! Heureusement ! Je ne pourrais plus rien n’écrire. C’est un brouillon de ce que je sens, qui trouvera un jour son expression. Et cette expression n’a rien à voir avec la littérature".

F. Mitterrand, Lettres à Anne (1962-1995).

(c) F.S, été 2016.

(c) F.S, été 2016.

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Lettre 404. Hossegor, 15 septembre 1968

28 Décembre 2016 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

Comment peut-on se souvenir - ou oublier ? - que cet homme fut durant quatorze ans Président de la République ?

"Mon amour,

Un lac retiré dans son chenal de sable et couleur de perle du Japon, une ouverture de ciel parcourue de grands vents, bleue et noire et blanche et bleue surtout, la ceinture verte et noire des arbres entre deux, et toi venant, ton bouquet de fleurs à la main, toi marchant le long des murs de ton enfance, toi Anne intérieure avec tes yeux de matin mystique, voilà les images qui s’inscrivent pour marquer la fin des vacances. Fin des vacances ? Non, fin d’année, toujours fin de quelque chose qui a été bonheur, cri, tristesse, espoir, quotidienneté, chemins de forêt, balades au bord de l’océan, plongées dans l’inconnu, nuit de lune sur les pins de Seignosse, plaisanteries faciles du golf, silence de ta chambre, émotion renouvelée, tirée de la peine et de la joie, à crier, à pleurer, à aimer.
Après t’avoir quittée j’ai rêvé, sécateur à la main, forgeant la destinée des chênes-lèges, des arbousiers, des pins, stoppant celle des plantes grimpantes, coupantes, méchantes, rampantes, piquantes, qui s’en sont donné à cœur joie par cet été de pluies. C’est facile et bon de songer ainsi, les pieds dans l’humus sans âge et la tête partie avec les idées, les images d’au-delà l’horizon. J’ai devant moi maintenant tes fleurs (cosmos, asters, non, pas cosmos, que sont ces marguerites jaunes et rouges ?), tout est calme si le vent toutefois monte fort à l’assaut des cimes. Voici un dimanche matin. Tu es partie. Comme il est 11h30 je te suppose du côté de Sore, pas loin de illuminations de Pâques 66, tout près du petit pont, sur la route de Langoiran (qui est, jusque-là, celle aussi de Langon). J’ai le cœur plein d’amour, et tout autour, de la mélancolie. Tu es ma belle jeune fille Anne de la rue des Blancs-Manteaux, tu es ma jeune femme de Saint-Benoît-sur-Loire et de Torcello, porteuse d’âme éblouie, angoissée dans ton corps qui est mien.
Bon voyage, mon cher amour. Tu es Anne forte de tous tes prestiges, tu es l’amour qui fait vivre et croire, tu es celle que j’aime.

François."

 

Lettre 404. Hossegor, 15 septembre 1968
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Lettres à Anne

2 Décembre 2016 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

Du jeudi 9 septembre 1965 au jeudi 1er décembre 2016, 51 ans nous séparent, un monde, et quel monde ! Deux François, deux socialistes (ou presque), deux Présidents de la République. Le premier, pas encore en passe de l'être - il devra attendre 16 ans avant d'entrer à l'Élysée - tandis que l'autre s'apprête à piteusement en sortir, par la grille du Coq. L'un annonce à son amour clandestin (Anne Pingeot) sa candidature en face du général de Gaulle, qu'il mettra en ballotage quelques semaines plus tard lors de la première élection présidentielle au suffrage universel direct. L'autre annonce en moins de 10 minutes chrono à l'heure du souper qu'il n'ira pas une seconde fois briguer le mandat suprême. Il inaugure involontairement une promesse de feu candidat Juppé : le mandat unique !

En lisant les "Lettres à Anne" de François Mitterrand - une brique de 1,5 kg qui se lit presque comme un roman - comment ne pas être frappé, outre par les extraordinaires qualités littéraires de ces lettres enflammées, par le secret d'un homme d'État, les secrets devrait-on dire. Insondable Mitterrand, le "Florentin", le "Mazarin", qui vécu pratiquement toute sa vie publique en double vie. A-t-on d'ailleurs tout appris désormais ? Rien n'est moins sûr...

François Hollande - sans atteindre les qualités d'homme de lettres de son prédécesseur, loin s'en faut ! - nous a montré que décidément, le goût du secret semble être une des qualités requises pour atteindre les sommets du pouvoir. Paradoxe encore de l'homme qui passa son quinquennat à s'épancher à des journalistes en leur disant à peu près tout ; sauf l'essentiel finalement : qui est-il, vraiment ?

Lettre 220. Jeudi 9 septembre 1965, 17h30

Anne, mon amour,

Voilà, c’est fait, après de longues méditations, de longues hésitations et maintenant la certitude d’une lourde charge : j’ai fait connaître ce soir, à 6 heures, à l’issue de la conférence de presse du général de Gaulle, que j’étais candidat à la Présidence de la République. Les moments d’hier soir et de ce matin ont été intenses, parfois dramatiques. Deferre, Maurice Faure, Mollet, beaucoup d’autres… le Parti socialiste fait bloc pour me demander de mener ce combat… Bref j’en suis là.

Vendredi, 18h30

Je n’ai pu continuer hier cette lettre. Et tu n’as rien reçu ce matin ! (moi non plus d’ailleurs et j’en ai de la peine.) Les journalistes, la radio, les visites, la bousculade, quoi ! La presse d’aujourd’hui apprécie selon son goût ma candidature. Je t’en montrerai l’essentiel demain.

Ma matinée a été consacrée aux réunions de la Fédération en gestation (et la gestation paraît bonne). Déjeuner avec Mollet. Hier soir dîner avec mon équipe d’amis aux Buttes-Chaumont. J’étais soudain épuisé. Ce qui m’ennuie un peu c’est que chaque nuit je connais une heure « claustrophobe ». Bah ! Il faudrait desserrer l’étau ! (…)

L’avion n’ira pas assez vite, les routes des Landes ne seront pas assez droites, et nulle patience ne m’habitera. Ta lettre reçue hier, tes photos sont devant moi, sur mon bureau. Je sens que ma vie est là où tu es. Je t’aime. François.

PS : Si tu dis à Diesel que je viens demande-lui aussi qu’on ne parle pas de ma présence à Hossegor pour que la presse m’y laisse la paix !! Je n’irai pas au golf à cause de cela.

François Mitterrand, Lettres à Anne. 1962-1995. Ed. Gallimard.

Lettres à Anne
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"Longtemps, j'ai été jeune. J'ai eu de la chance"

20 Août 2016 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

(c) F.S

(c) F.S

"Longtemps, j'ai été jeune. J'ai eu de la chance. J'avais un père et une mère, un frère, une gouvernante allemande qui s'appelait Fräulein Heller et que j'appelais Lala. Et, comme dans les romans de la comtesse de Ségur, Les Petites Filles modèles ou Les Vacances, nous nous aimions tous beaucoup. Les bons sentiments coulaient à flots autour de nous. J'adorais Lala qui était très sévère, que je trouvais très belle et qui me donnait des fessées avec une brosse à cheveux. Le monde s'arrêtait là et il était très doux. Il me paraissait immobile, ou à peu près immobile. Les choses changeaient très peu. Très lentement, et très peu. Dans un passé lointain et très flou, il y avait des guerres et des révolutions. L'hiver, avec sa neige et ses étangs couverts de glace où il m'arrivait de patiner, succédait à l'automne, et le printemps à l'hiver. Dès que revenait l'été, j'allais rejoindre mon grand-père à Plessis-lez-Vaudreuil. Et plus rien ne bougeait. (...) Plessis-lez-Vaudreuil !... Seigneur !... Vous rappelez-vous ?... C'était un autre nom du paradis avant le déluge de fer et de feu qui a tout emporté. Nous ne doutions de rien, et surtout pas de nous-mêmes. Nous ne voyions pas plus loin que notre vieux jardin qui était un parc immense dont les tours, les bosquets, les bancs à l'ombre des tilleuls, les allées entretenues avec soin, les plates-bandes de pensées et de bégonias, les murailles formidables ne prêtaient pas à rire. Dieu se chargeait de tout - et il nous avait à la bonne. Les choses étaient ce qu'elles étaient et ce qu'elles devaient être. Il y avait une vérité et il y avait une justice. Et, depuis des temps à peu près immémoriaux, elles nous avaient fait ce que nous étions."

Jean d'Ormesson, Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit.  

(c) F.S

(c) F.S

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