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Le jour. D'après fred sabourin

Articles avec #chronique cinema tag

Jackie, le jour d’après…

15 Février 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #chronique cinéma

Le film de Pablo Larrain, Jackie, montre les heures et jours qui ont suivi l’assassinat de John Kennedy, le 22 novembre 1963 à Dallas. Natalie Portman incarne la First Lady sanglée dans son tailleur Chanel ensanglanté, tout en conservant sa beauté et sa prestance toute aristocratique, virant au spectre par moment. L’histoire d’une femme qui voulait donner à l’homme qu’elle aimait les obsèques à la hauteur de cet amour, tout en le faisant entrer dans la mythologie américaine. Émouvante et inflexible, elle portera seule le deuil d’une vie coupée en deux.

(c) Bac Films

(c) Bac Films

« A brief shining moment ». Un bref moment étincelant. Voilà comment on pourrait résumer la vie du 35e Président des États-Unis, John Fitzgerald Kennedy, durant « deux ans, dix mois et deux jours ». Un bref moment étincelant aussi celui que Jackie, mariée dix ans à John, avant de tenir entre ses mains sa tête ensanglantée à Dallas le 22 novembre 1963 à bord d’une Lincoln Continental. Des images à jamais gravées dans nos yeux. Le film de Pablo Larrain, qui vient également de s’illustrer avec Neruda, raconte les heures, et les jours qui suivent l’assassinat de Dallas, comment Jackie, contre l’avis de tout le monde, va organiser elle-même les funérailles de son mari, en révélant du même coup une part de sa personnalité au monde entier.

- Ceci est son sang -

- Ceci est son sang -

Quelques jours après ces funérailles auxquelles ont participé plus de 100 chefs d’Etat du monde entier, et au moins un million de personnes, Theodore White, journaliste au magazine Life, sonne à la porte d’une vaste maison de Hyannis Port, Massachusetts. Une femme seule, les joues creuses, mais au port de tête altier et impeccablement coiffée, lui ouvre. C’est l’ex First Lady, Jackie Kennedy. Rien de ce qui sera écrit dans cette interview pas comme les autres ne filtrera sans être passé par son filtre personnel. Le film de Pablo Larrain montre ces aller-retour entre les séquences d’interview, la préparation des funérailles avec les tensions entre Boby Kennedy et le nouveau Président Lyndon Johnson, l’annonce du décès aux enfants Caroline et John John, et les fantomatiques déambulations d’une jeune veuve dans une Maison Blanche devenue un immense dédale de pièces trop grandes, à la blancheur sépulcrale d’un tombeau-musée. Jackie, contre l’avis de tous, brave les inquiétudes des services de sécurité qui craignent un nouvel assassinat, mais elle veut des obsèques aussi grandioses que celles d’un autre président mort assassiné : Abraham Lincoln. C’est elle seule qui mènera le cortège funèbre dans les vastes avenues de Washington jusqu’au cimetière d’Arlington, où elle choisit elle-même le lieu de sépulture de John. On quitte le temps pour entrer dans le mythe.

- "A brief shining moment" -

- "A brief shining moment" -

Accompagné d’une crépusculaire et mélancolique bande-son de Mica Levi, Jackie n’est pas imitée mais incarnée – le mot n’est pas trop fort – par Natalie Portman, magnétique beauté froide dont on se demande, dans le contexte actuel, comment l’Oscar de la meilleure actrice pourrait bien lui échapper… Dans un style précis et tendu, elle incarne toute la séduction, l’inflexibilité, le raffinement, l’élégance et la prestance d’une femme que la mort de son mari va littéralement couper en deux, révélant à la fois sa grandeur d’âme et sa solitude. A l’instant T du deuil et trauma de l’histoire, voir à ce sujet la scène surréaliste où elle doit subir, le corps encore chaud de John mort, la prestation de serment de Lyndon Johnson, dans l’avion encore sur le tarmac de Dallas… Étouffant.

Passé et présent télescopés par la maîtrise cinématographique de Pablo Larrain, Jackie - Natalie Portman à laquelle il ne manque pas un bouton de tailleur Chanel, embrasse l’énigme, en révélant une part d’intimité tout autant que d’opacité. « On ne saura jamais vraiment qui était Jackie Kennedy » avoue lui-même le réalisateur. « A brief shining moment », peut-être…

F.S.

- le parfum de la dame en noir... -

- le parfum de la dame en noir... -

- Natalie Portman & Caspar Phillipson -

- Natalie Portman & Caspar Phillipson -

- John et Jackie à l'arrivée à Dallas, le 22 novembre 1963 -

- John et Jackie à l'arrivée à Dallas, le 22 novembre 1963 -

Jackie, le jour d’après…
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La Vallée des loups : "loup, y es-tu ?"

12 Janvier 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #chronique cinéma

Jean-Michel Bertrand, réalisateur de documentaires et natif des Hautes-Alpes, livre avec La Vallée des loups le fruit de trois ans d’affût dans une vallée qu’il garde secrète où les loups ont établi leur territoire.  A force de patience et de chance, il a fini par les voir. La splendeur du paysage est un écrin époustouflant pour ce film qui nous en apprend autant sur le loup que sur l’homme.

(c) Bertrand Bodin

(c) Bertrand Bodin

« On nous parle toujours du méchant loup mais je ne vois qu’un besogneux, qui met tout en œuvre pour protéger et nourrir ses louveteaux ». Jean-Michel Bertrand, quinquagénaire qui aime bivouaquer dans des lieux improbables mais d’une grande beauté dans ce coin des Hautes-Alpes sauvage et préservé qu’il connaît comme sa poche, donne au milieu de La Vallée des loups une clé de lecture qui taille en pièce la mauvaise réputation d’un animal autant détesté qu’admiré. Un mythe vivant que beaucoup préfèrent mort. Pendant trois ans, à force d’opiniâtreté, de longues heures et surtout de longs jours à l’affût par tous les temps, à l’aide de caméras à vision nocturne, d’une longue vue puis d’une caméra sur pied, cet amoureux de la montagne et de sa faune a attendu. Attendu. Attendu. Comme les loups, il a « marqué » son territoire en urinant partout où il pouvait. Dans une vallée secrète du Champsaur et de Valgaudemar (Massif des Écrins) difficile d’accès et préservée de la présence des hommes, à deux pas (ou presque) du Queyras et du Mercantour où les loups sont revenus d’Italie depuis 25 ans, Jean-Michel Bertrand avait l’intuition qu’ils pouvaient avoir choisi ce territoire pour en faire leur terrain de chasse, de vie et de reproduction. Il ne s’est pas trompé. Après avoir tourné sur place un long-métrage sur les aigles, il est revenu, sans trop savoir si le résultat serait là. Avec lui, le spectateur patiente, se planque sans bouger des jours entiers, voit passer une multitude de cerfs, biches, sangliers, renards, blaireaux, bouquetins, chamois, chouettes, corbeaux, jusqu’au jour où il le voit. C’est son histoire, celle de l’homme qui a vu le loup, une rencontre qui ne peut laisser personne indifférent, « une émotion à son paroxysme, un rêve », dit-il.

(c) Bertrand Bodin

(c) Bertrand Bodin

Inutile de dire qu’un tel projet a été difficile à produire, malgré le modeste coût (700.000 €). C’est finalement Jean-Pierre Bailly, producteur d’un certain Nicolas Vanier, qui a été convaincre Pathé de faire le film. D’abord seul, Jean-Michel Bertrand a ensuite été rejoint par une assistante à la réalisation, Marie Amigué. Le résultat est saisissant : que ce soient les images de plans larges tournées avec un drone, ou celle, plus intime, des caméras a vision nocturne où l’on voit toutes sortes d’animaux – et de loups ! – La Vallée des loups est un monument érigé à la nature sauvage et à l’un de ses mythes maudit.

Car c’est bien lui le personnage principal. Comme le Dieu de Flaubert, il est d’abord présent partout, visible nulle part ». On le suit à la trace, une trace de loup, naturellement. Petit à petit, Jean-Michel Bertrand se fait accepter des loups, qui le sentent et le voient bien mieux que lui ! L’instinct et le comportement singulier de cet animal au mode de vie sociétal mais aussi solitaire pour certains, a fait le reste. quilibre fragile : tout en étant accepté d’eux, le réalisateur savait que les loups pouvaient décider de changer de territoire d’un instant à l’autre s’ils se sentaient menacés.

On retiendra cette scène où un loup marche légèrement au ralenti, comme en apesanteur tant il ne semble pas toucher le sol mais simplement l’effleurer, les sens à l’affût de la moindre menace. Jean-Michel Bertrand n’a pas seulement vu les loups, vieux rêve d’enfance. Il nous guide et nous invite à danser avec eux, dans un spectacle onirique où le loup est juste un grand. Mais pas méchant.

F.S.

Sur les écrans depuis le 4 janvier 2017 : La Vallée des loups, de Jean-Michel Bertrand. 1h32.

(c) Bertrand Bodin

(c) Bertrand Bodin

(c) Bertrand Bodin

(c) Bertrand Bodin

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« L’Odyssée » du Commandant Cousteau : un homme à l'amer

7 Novembre 2016 , Rédigé par F.S Publié dans #chronique cinéma

Le film de Jérôme Salle, L'Odyssée, retrace 40 ans de la vie de Jacques-Yves Cousteau, icône océanographique pratiquement intouchable 20 ans après sa mort. Une vie aux zones d'ombres et de lumières qui ressemble à tout sauf à un monde de silence.
 

« L’Odyssée » du Commandant Cousteau : un homme à l'amer

C’est l’histoire de l’homme qui a pris la mer. Elle le lui a bien rendu, au départ, avant de lui faire payer ce qui pourrait s’apparenter à un viol. « C’est la mer qui prend l’homme » dit le chanteur populaire. Comment mettre en scène l’histoire singulière et hors normes de l’homme au bonnet rouge, aux chemises en jean et aux vestons croisés griffés Pierre Cardin, qui passa une grande partie de sa vie dans les profondeurs bleu nuit des fonds sous-marins, dans l’obscurité des salles de cinéma, et dans celles non moins obscures des compagnies pétrolières et maisons de productions américaines ? Jérôme Salle, avec L’Odyssée, tente coûte que coûte, en deux heures, de résumer 40 ans de la vie de Jacques-Yves Cousteau, le Commandant Cousteau. En effleurant ses zones d’ombre, en prenant le parti pris des relations tendues avec ses proches, en vernissant l’icône désormais intouchable de cet « immortel » (a-t-on oublié qu’il fut académicien ?), bref : en surfant sur l’écume des mers.  
 

« L’Odyssée » du Commandant Cousteau : un homme à l'amer

Le film commence à la sortie de la Seconde Guerre Mondiale et s’achève en 1979 à la mort dans un accident d’hydravion de son fils Philippe, avec lequel il avait entretenu des relations conflictuelles, passionnées, aux flux et aux reflux profonds comme les abysses. Le Commandant Cousteau, c’est l’homme qui, découvrant un monde jusqu’alors inconnu – le monde du silence – s’est évertué à grands renforts de communication millimétrée et de caméras sous-marine, à le faire découvrir à la planète entière. Quitte à prendre souvent des libertés non seulement avec la mer elle-même (sa vision romantique des relations entre les hommes et les animaux marins le fut parfois au prix de sévices infligés à ces derniers ; avant de plonger dans la défense écologique des milieux aquatiques dans le dernier quart de sa vie), mais aussi avec un opportunisme qui le poussa fréquemment à accepter ce que d’aucuns auraient qualifié d’inacceptable pour pouvoir financer ses projets à la limite de la mégalomanie. C’est bien là tout le problème des génies narcissiques : aveuglés par leurs projets toujours plus faramineux, emportant tout sur leur passage, négligeant égoïstement jusqu’à leurs proches et particulièrement, dans le cas de Cousteau, sa propre femme et ses fils, rien ne semble pouvoir les arrêter.

« L’Odyssée » du Commandant Cousteau : un homme à l'amer

Dans la peau de « JYC » (Jacques-Yves Cousteau) s’est glissé Lambert Wilson, dont le physique aussi sec que celui qu’il incarne n’est pas la moindre des ressemblances. A divers instants du film très scolaire de Jérôme Salle, c’est à s’y méprendre. Pierre Niney (qui incarna Yves Saint Laurent dans dans le biopic de Jalil Lespers en 2014) interprète Philippe Cousteau, le « fils préféré » et donne, dans une scène de règlement de compte œdipien avec son père, probablement le meilleur moment du film. « Toutes ces années quand je te regardais avancer comme ça, sûr de toi, ben je t’ai admiré. Parce que je t’ai tellement admiré papa ». A cet instant-là Cousteau bois la tasse, une arrête de poisson en travers de la gorge. Simone Cousteau, elle, carbure au whisky et clope comme un marin-pompier en jurant comme une poissonnière : Audrey Tautou l’incarne avec sérieux, et c’est probablement la prouesse de la faire vieillir de 40 ans en deux heures qu’il faudra seulement retenir. Le reste des seconds rôles possède la transparence d’une méduse.

« L’Odyssée » du Commandant Cousteau : un homme à l'amer

L’Odyssée est un « biopic » dans la veine de Molière ou de Renoir : avec un goût très contemporain pour le vintage, le film de Jérôme Salle contribue à la fixation dans le marbre lisse et sans grande saveur des personnages du patrimoine français. A ce titre, la fascination bleue marine autant que les sombres ambiguïtés du Commandant Cousteau, cet « homme à la mer » ivre des grandes profondeurs n’échappe pas à la règle. Lambert Wilson, dans un entretien au Monde, glisse à ce sujet « qu’il y a une grande part de nostalgie pour une époque révolue et fantasmée. Les jeunes voient en Cousteau l’incarnation de la France d’après-guerre, celle de l’élan reconstructeur, de la conquête. Il représente un paradis perdu, où l’homme vivait dans un état de jubilation permanent et inconscient. Tout l’inverse de notre époque terrorisante et cynique ». Un monde des fonds sous-marins obscurs autant que ceux des hommes qu’on ne peut passer sous silence, à l’heure où bon nombre d’espèces et de la flore sous-marines disparaissent, victimes de la conquête déraisonnable de l’homme-grenouille. Ce clown grotesque qui se prit pour un poisson...

F.S
 

L'Odyssée, film de Jérôme Salle. Avec Lambert Wilson, Audrey Tautou, Pierre Niney. (2h).

On peut aussi lire cet article ici.

« L’Odyssée » du Commandant Cousteau : un homme à l'amer
« L’Odyssée » du Commandant Cousteau : un homme à l'amer
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Ma Loute

25 Mai 2016 , Rédigé par F.S Publié dans #chronique cinéma

Le nouveau film de Bruno Dumont est un objet fantaisiste, expérimental et burlesque. Il mêle, sur fond d’enquête policière, des comédiens non professionnels avec des grands noms du cinéma : Fabrice Luchini, Valéria Bruni Tedeschi, Juliette Binoche, Jean-Luc Vincent. Le tout dans les « Hauts de France » aux accents Ch’tis, avec juste ce qu’il faut de cruauté pour que le film exerce une sorte de fascination pour cette ambiance décadente.

(c) Roger Arpajou

(c) Roger Arpajou

Il a quitté son costume étriqué et sa démarche d’Aldo Maccione, mais il conserve ce ton sans ambages, démonstratif qu’on lui connaît, aimé ou détesté : Fabrice Luchini, dans un entretien au « Monde » décrit avec exactitude Ma Loute, de Bruno Dumont. « Les pauvres sont fabuleux mais ils bouffent les gens. Les riches sont décadents et snobs mais ne savent plus rien ».

Sur la côte d’Opale, dans une improbable grande maison au style égyptien nichée sur une colline, les Van Peteghem viennent passer les vacances d’été. Famille bourgeoise décadente, snob, imbécile et consanguine (« ça fait des alliances industrielles » dira Fabrice Luchini alias André Van Peteghem), ils côtoient la famille Brufort, pêcheurs aux tendances cannibales qui les portent dans leurs bras pour leur faire traverser un gué. Parmi eux, Ma Loute, le fils, qui s’éprend de l’androgyne Billie, fils ou fille – c’est selon – d’Aude Van Peteghem, sœur d’André, cantatrice déglinguée et emphatique style Belle époque. Cet attelage totalement foutraque est complété par deux policiers, à mi-chemin entre les Dupond et Dupont ou Laurel et Hardy, qui enquêtent sur de mystérieuses disparitions de corps au bord de la mer, entre les dunes.

Bruno Dumont, cinéaste aimant se promener dans les marges, déjà auteur de La Vie de Jésus (1996, Prix Jean-Vigo en 97), L’Humanité (prix d’interprétation et grand prix du jury à Cannes en 1999), Flandres (grand prix du jury à Cannes en 2006) se frotte avec Ma Loute à un cinéma qu’on pourrait qualifier d’expérimental. Il demande aux comédiens – professionnels ou non – d’endosser non seulement des costumes étriqués (qui grincent à chacun de leurs mouvements) mais aussi de composer leurs rôles de façon à les faire disparaître dans ceux-ci tout en les reconnaissant au premier coup d’œil. Bruno Dumont, c’est un fait, aime réconcilier les contraires. Dès lors, les travers habituels d’un Fabrice Luchini ou d’une Juliette Binoche se fondent dans les personnages, enfin débarrassés qu’ils sont de leur propre image. Ils pulvérisent la norme du bon goût, faisant souffler un vent d’une délicieuse outrance, décadence et de cruauté abjecte en même temps que souffle le vent du « ch’nord » sur les dunes de Boulogne-sur-Mer. Dommage que le jury cannois soit passé – comme pour beaucoup d’autres – à côté du film de Bruno Dumont, réalisateur hors normes à en devenir anarchiste cinématographique (presque). Or à Cannes depuis quelques années, on aime toujours s’encanailler un peu, flirter avec le scandale, mais pas trop non plus…

D’un point de vue factuel les costumes – aussi cintrés soient-ils – et la photo sont délicieux, charme désuet de la province du Nord - Pas-de-Calais 1915. On retiendra aussi, au-delà de la performance du quatuor Luchini-Binoche-Bruni Tedeschi-Vincent, le duo père-fils de la famille Brufort, en vrai Brandon et son père Thierry Lavieville, véritables gueules de cinéma comme on aimerait en voir plus souvent. Hein, Ma Loute ?!

F.S

(en salle depuis le 14 mai)

(c) Roger Arpajou

(c) Roger Arpajou

(c) Roger Arpajou

(c) Roger Arpajou

(c) Roger Arpajou

(c) Roger Arpajou

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Quand on a 17 ans

31 Mars 2016 , Rédigé par F.S Publié dans #chronique cinéma

Le nouveau film d’André Téchiné s’attache à monter - avec en toile de fond la montagne - la rivalité puis la séduction de deux adolescents, Tom et Damien. Ça n’est pas la première fois que Téchiné s’intéresse à cet âge de la vie où tout semble possible. Mais c’est sans doute la plus belle car la plus vive.

(c) Wild Bunch Distribution

(c) Wild Bunch Distribution

Quand on a 17 ans commence, il fallait s’en douter, par un poème de Rimbaud, déclamé en classe par Damien. « Par les soirs bleus d’été, j’irai par les sentiers, picoté par les blés, fouler l’herbe menue… » Le poème se nomme Sensation. Le reste du film sera à l’image de ce titre.

On ne devrait plus dire « On n’est pas sérieux quand on a 17 ans », comme disait le poète ardennais échevelé. On ne devrait plus le dire, car ce que vivent Tom et Damien, ainsi que les parents de ces derniers, est on ne peut plus sérieux, justement.

L’action se déroule dans les Pyrénées ariégeoises. Tom, bel adolescents métisse adopté par une famille d’éleveurs, parcourt quotidiennement la montagne les pieds dans la neige pendant une heure pour rejoindre un arrêt de bus perdu au milieu de nulle part. Damien, vit en ville, auprès de Marianne, sa mère, à la fois très maternelle et effroyablement sexy. Son père, pilote d’hélicoptère, fait la guerre, loin. Les deux adolescents se frôlent, se battent, leur rivalité est brutale comme elle peut l’être à l’âge où l’on se sent invincible en cherchant à dompter la vie. La mère de Tom tombant enceinte, Marianne, médecin de campagne, propose à Thomas de venir habiter quelques temps chez elle avec Damien. Il pourra ainsi mieux réviser son bac et éviter les longs trajets pour venir au lycée. D’abord contraint, Tom accepte. La rivalité avec Damien se mue en séduction, sous les assauts de ce dernier, amoureux de lui. Ce désir fou le fascine en même temps qu’il lui fait peur : osera-t-il franchir le pas ? Est-il vraiment attiré par les garçons ? Tom lui résiste, tout en découvrant des sentiments partagés pour Damien.

Dans une interview au "Monde", André Téchiné (73 ans) avoue qu’il avait « simplement des images dans la tête, insistantes : un rite de passage, deux adolescents qui se battent, un portrait de femme heureuse, les montagnes des Pyrénées, un personnage métissé dans la neige, quelqu’un qui hurle dans la nuit après la mort d’un être cher ». De ces images, il en tire, avec la scénarise Céline Sciamma (37 ans), un film brillant, tel qu’il put le faire avec Les Roseaux sauvages en 1994, J’embrasse pas en 1991, Le Lieu du crime en 1987, où il se frottait déjà à la douloureuse et si belle période de l’adolescence.

Pour bâtir l’œuvre, qui signe un retour positif après les étranges Impardonnables (avec André Dussollier et Carole Bouquet en 2011) et L’Homme qu’on aimait trop (avec Guillaume Canet et Catherine Deneuve en 2014), André Téchiné a déniché deux jeunes acteurs qui donnent toute l’épaisseur nécessaire à la rivalité et la séduction des deux lycéens. Kacey Mottet Klein (Damien), et Corentin Fila (Tom) s’approchent, se frôlent, se heurtent, s’aiment enfin osant succomber au désir trop longtemps contenu car effrayant pour l’un comme pour l’autre. A l’âge où l’on souhaite tant maîtriser sa vie, son destin, se pensant irrésistible face au réel, comment en effet se laisser aller à cet amour contre-nature, dans une petite ville des Pyrénées et dans deux familles où rien ne peut laisser imaginer une telle issue pour un jeune homme ?

Quand on a 17 ans est aussi l’histoire des corps. Ceux des adolescents – il faut voir cette scène où Tom plonge dans l’eau glacée d’un lac de montagne où se reflètent les arbres nus de l’hiver – mais celui de Marianne aussi (Sandrine Kiberlain) à la fois maternel, délicat, craquant du désir inassouvi et creusé par l’absence du mari parti au loin. La bienveillance qu’elle apporte à ces deux jeunes hommes tiraillés par leurs pulsions apporte une touche éclatante au film.

« Je ne parlerai pas, je ne penserai rien : mais l’amour infini me montera dans l’âme, et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien, par la Nature, heureux comme avec une femme » clôt la Sensation d’Arthur Rimbaud, joint à une lettre envoyée à Théodore de Banville en mai 1870. Il n’a pas encore 16 ans. Quand le film d’André Téchiné se referme, on repense à son adolescence et à ce qu’elle fut, avec une pointe de nostalgie et de mélancolie. Aucun doute possible : nous sommes bien entrés dans l’âge (ingrat) des adultes.

F.S

 

Quand on a 17 ans, d'André Téchiné. 1h54. Sortie le 30 mars.

Damien (Kacey Mottet Klein) et Thomas (Corentin Fila). (c) Wild Bunch Distribution

Damien (Kacey Mottet Klein) et Thomas (Corentin Fila). (c) Wild Bunch Distribution

Sandrine Kiberlain (à g.) (c) Wild Bunch Distribution

Sandrine Kiberlain (à g.) (c) Wild Bunch Distribution

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Les Premiers les derniers

3 Février 2016 , Rédigé par F.S Publié dans #chronique cinéma

- Bouli Lannrs & Albert Dupontel -

- Bouli Lannrs & Albert Dupontel -

Le nouveau film de Bouli Lanners emmène les cinéphiles dans un western en pleine Beauce, qui n’a jamais semblé aussi photogénique.

La fin du monde, c’est pour quand ? Hier ? Aujourd’hui ? Demain ? La fin du monde, c’est comme une lumière du matin dans le plat pays de Beauce : apparemment désespérément vide, et pourtant surpeuplé de zombies. Brumes et terres labourées. Gris des bâtiments abandonnés à leur triste sort. Routes ne menant nulle part. Cadavres momifiés dans des entrepôt sans vie. Jusqu’à ce trait d’union entre deux mondes – mais lesquels ? – cette saignée de béton au milieu de rien qui servit-il y a bien longtemps à un projet avorté d’une ligne d’aérotrain tuée dans l’œuf par le rail. Ainsi peut-on faire une photographie impressionniste, en lumière sous exposée et désaturée de couleurs, comme une nappe trop longtemps laissée sur la table où on aurait sommairement repoussé les assiettes entre deux volutes de gitanes. Le réalisateur belge Bouli Lanners, dans un premier temps de sa vie peintre, livre un western touristico-désanchanté sur fond de musique flok américaine, dans le Loiret, donc.

Comme le métier de Cochise (chasseur de prime), le scénario « est un p’tit peu difficile à expliquer », mais en gros il y est question de retrouver un téléphone satellite perdu par un propriétaire qui mise gros pour le retrouver, de deux marginaux perdus au bord du gouffre et d’un looser local qui se prend pour le shérif de la Beauce.

Dans Les Premiers les derniers, on croise donc Cochise (Albert Dupontel), Gilou (Bouli Lanners), Mickael Lonsdale en jardinier voltairien, et un Jésus aux stigmates (en vrai, un seul, à la main droite, celle du père…). Plus Esther et Willy, deux zombies paumés – ce qui ressemble fort à un pléonasme – sur la route vers un juge qui détient la clé de l'enfant placé d’Esther, handicapée (« mais c’est pas ma faute », dit-elle de façon extrêmement touchante), qu'elle voudrait revoir.

Peu importe la crédibilité de l’histoire, ni celle de ces personnages sans passé ni avenir, ce qui incombe au final c’est peut-être de voir un (plat) pays sans jamais avoir finalement remarqué ses beautés et ses laideurs, où « vivre, ce n’est pas simplement respirer » et où ce qui reste à la fin, c’est rien d’autre que de « n’être plus pareil ».

Et c’est déjà beaucoup.

FS

Photos : Kris Dewitte

- Albert Dupontel -

- Albert Dupontel -

Les Premiers les derniers
- Willy et Esther -

- Willy et Esther -

Les Premiers les derniers
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La Loi du marché

21 Mai 2015 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #chronique cinéma, #Presse book

Vincent Lindon : un acteur physique

Vincent Lindon : un acteur physique

Le nouveau film de Stéphane Brizé est une expérience radicale de réalité sociale : la vie d’un chômeur et la jungle dans laquelle il doit se débattre pour s’en sortir. Avec un acteur professionnel, et une pléiade de non professionnels.

 

Stéphane Brizé (1) l’a avoué au micro de Caroline Broué dans La Grande table : La Loi du marché aurait pu se traduire, pour l’international, Dogs eat dogs. Les chiens mangent les chiens. À elle seule, cette indication en dit long sur la réalité sociale de l’œuvre tournée avec très peu de moyens, en très peu de temps, et mettant sur un même pied d’égalité un acteur professionnel – Vincent Lindon – avec des non professionnels jouant leur propre rôle.

 

Thierry (Vincent Lindon), 51 ans, a été licencié économique de son entreprise. Il vit dans un pavillon de banlieue avec sa femme et son grand fils handicapé mental. Dans une scène d’ouverture sans préavis ni générique, on le voit confronté à l’abrutissant entretien avec son conseiller Pôle emploi, impuissant et dépassé par la situation. Le décor est campé, brutal, chirurgical oserait-on dire : Thierry est un chômeur de longue durée, et il va en chier pour retrouver du boulot. S’en suivent plusieurs séquences toutes aussi réalistes les unes que les autres, aux frontières de l’absurde. On y voit successivement Thierry confronté à la recherche d’un travail, à la litanie des discours pseudo-managériaux lénifiants qui le marginalisent de plus en plus, le dévalorisent, le déshumanisent. Un entretien d’embauche via Skype où on lui signifie qu’il n’a finalement que très peu de chance ; un rendez-vous avec sa banquière qui d’une main cherche à l’aider mais de l’autre lui enfonce la tête sous l’eau ; un stage de requalification où les autres chômeurs ne sont pas tendres avec lui, etc.

Dans une seconde partie du film, Thierry est dans son nouveau travail : agent de sécurité dans un hypermarché. Une autre réalité sociale s’ouvre alors. Grâce à la vidéosurveillance (80 caméras dans tout le magasin), non seulement les clients potentiellement voleurs sont filmés, suspectés au moindre comportement bizarre, mais aussi les caissières. Le directeur du magasin cherche en effet à licencier du personnel pour augmenter ses bénéfices. Thierry assiste, malgré lui, à des scènes où certaines d'entre elles sont prises la main dans le sac, en train de dérober des bons de réduction ou de passer leur propre carte de fidélité lorsqu’un client n’en possède pas. Cette partie-là du film n’en est pas moins violente que la longue et fastidieuse recherche d’emploi. « Vous n’allez pas faire remonter ça pour des points de fidélité », dit l’une d’elles en toute fin de film. Et bien si. On y voit l’absurdité d’un système non choisit par les protagonistes, dont certains volent car ils n’ont même plus de quoi se payer un steak.

 

La Loi du marché est un film social, ce qui généralement n’est pas un compliment pour un film français. On pense spontanément au cinéma des frères Dardenne, à ceci près qu’ici, Stéphane Brizé ne se sert pas tant de la fiction que de la réalité sociale : nous sommes dans l’action, jusque dans la façon de filmer Thierry. Souvent au plus près, de dos ou légèrement de trois-quarts, « nous » sommes Thierry, nous voyons ce qu’il voit, ressentons ce qu’il peut ressentir. A ce jeu-là, Vincent Lindon, qui a déjà tourné deux fois avec Brizé (Mademoiselle Chambon et Quelques heures de printemps) offre son jeu naturel, explosif, physique et au caractère affirmé. Cependant, l’expérience dans laquelle le réalisateur le plonge ne manque pas d’intérêt : confronté à des acteurs non professionnels assumant leur propre rôle – à leur sujet Vincent Lindon dit "des acteurs qui tournaient pour la première fois" – les dialogues et les situations prennent une densité, une âpreté et une véracité rarement vue auparavant. Il est possible que cela perturbe un peu certains spectateurs. Mais cela demeure une expérience de cinéma très forte, à la mesure de l’absurdité et la violence du déclassement ressenties par toute personne qui un jour a pu vivre ce type de situation.

 

A la fin, on voit Thierry quitter la scène brutalement, comme sur un coup de tête trop longtemps contenu. Sur le parking de l’hyper, alors que sa voiture disparaît, on aperçoit une enseigne lumineuse : "la Grande récré". Et La Loi du marché s’impose…

 

(1) Réalisateur en 2009 de Mademoiselle Chambon et Quelques heures de printemps.

F.S 

 

Vincent Lindon : Prix d'Interprétation masculine au 68e Festival de Cannes 2015.

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Une nouvelle amie

27 Novembre 2014 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #chronique cinéma, #Presse book

 

 

Duris

 


François Ozon joue avec les codes – qu’il transgresse – et les genres – qu’il bouscule – dans un film où même le spectateur peut goûter au plaisir du travestissement.

 

Pendant un long moment, on se demande où François Ozon veut emmener le spectateur avec Une nouvelle amie. Le début est pourtant limpide, et c’est même un beau moment de cinéma. Claire et Laura sont deux amies inséparables depuis leur 7e année. Dans le premier quart d’heure, le réalisateur balaie au cours d’un montage virtuose les vingt premières années de la vie de ces deux jeunes filles. Découverte, adolescence, rencontre du prince charmant, mariage de tradition familiale dans une paisible église de province bourgeoise et catholique. À peine mariée à David (Romain Duris), Laura (Isild Le Besco) – qui vient d’accoucher – meurt d’une maladie laissant seuls le père et Claire (Anaïs Demoustier). Cette dernière commence à sombrer dans la dépression qui amène son mari (Raphaël Personnaz) à lui conseiller d’aller rendre visite au jeune père veuf. Lorsqu’elle arrive chez lui, Claire tombe sur David costumé en femme blonde portant les vêtements de sa défunte épouse. Il justifie cet étonnant choix en disant que cela calme le bébé, perdu sans sa mère. Et cela satisfait pour lui une ancienne pulsion de travestissement, refoulée pendant son mariage.

 

Vertige des sentiments


Si cette transgression du genre est bien le véritable point de départ d’Une nouvelle amie, elle ne sera pourtant pas l’unique dans un scénario à la fois rigoureux, plaisant et déroutant. Le dégoût et l’incompréhension initiale de Claire vont peu à peu laisser place à d’autres ambigüités faites de désirs, de vertiges, de tentations, de séductions, de plaisirs troublants, d’érotisme libéré. Romain Duris prend un malin plaisir à jouer une femme dans un travestissement finement étudié, Anaïs Demoustier n’en demeure pas moins une jeune femme liée par tradition familiale au conformisme bourgeois d’une province aisée (qui n’a parfois rien à envier aux lotissements résidentiels américains), mais sérieusement ébranlée dans ses certitudes. Il n’est pourtant pas question ici du combat social que pourrait mener « David – Virginia » (le prénom choisi lorsqu’il s’incarne en femme), tel que François Ozon aurait pu le monter, avec toute la violence que cela supposerait. Pas non plus une sorte de comédie Cage aux folles. La question est moins « qu’est-ce que se découvrir travesti quand on vient d’un milieu hétéro bourgeois où cette transgression est tout bonnement inaudible ? » mais plutôt : « qu’étaient donc réellement les relations entre ces deux jeunes femmes, amies depuis si longtemps, et dont l’absence de l’une remet profondément en cause les sentiments de l’autre ? »


« Je suis une femme »


François Ozon, auteur du récent Jeune et jolie, joue avec les ambigüités et la transgression des codes à une époque où la société est extrêmement clivée sur les questions de mariage pour tous, de supposée théorie genre, des désirs refoulés qui finissent souvent par éclater au grand jour. D’autant plus violemment qu’ils étaient bien cadenassés dans le conformisme. Si le casting est parfait, n’en demeure pas moins une petite frustration à la sortie d’Une nouvelle amie. Celle d’avoir certes assisté à un bon film qui tient le spectateur jusqu’au bout, mais en laissant ouvertes beaucoup de portes qu’il aurait été intéressant de traverser. Comme pour La prochaine fois, je viserai le cœur de Cédric Anger dont nous parlions ici récemment, on aurait aimé qu’Ozon ose tirer des ficelles chabroliennes pour aller au-delà du désir, justement. Car ce qui est suggéré à l’issue d’Une nouvelle amie donne envie de savoir ce qui a bien pu se passer dans l’ellipse finale résumée par un « 7 ans plus tard ». On devra pour l’heure se contenter d’une des dernières paroles du film : « Je suis une femme ! » envoyée de Virginia à Claire par texto.


Certes, mais…
 

 

F.S


Une nouvelle amie, de François Ozon. Avec Romain Duris, Anaïs Demoustier, Raphaël Personnaz, Isild Le Besco. 1h47.



Virginia

 

 

 

Une nouvelle amie

 

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La prochaine fois je viserai le cœur

13 Novembre 2014 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #chronique cinéma, #Presse book

 

Canet 2 

 

 

Le nouveau film de Cédric Anger met en scène l’histoire d’un fait divers de la fin des années 70 : un gendarme tueur de jeunes filles. Noir, sobre, et nerveux.

 

Dans l’appartement de Franck, gendarme de son état, une affiche de David Hamilton attire l’œil et pas seulement. On connaît le goût, parfois sulfureux, du célèbre photographe et réalisateur londonien pour les jeunes femmes encore en fleur, à peine sortie de l’adolescence. La clé de la personnalité complexe, double, maladroite, peuplée d’un imaginaire viril, fascinée par l’ordre et la morale, du gendarme Franck (Guillaume Canet) réside là. Mais n’attendez pas de La prochaine fois je viserai le cœur qu’il vous la donne tout cuit.

 

Le « tueur de l’Oise »

 

L’histoire est inspirée de faits réels : en 1978-79, dans l’Oise, une série de meurtres et de tentatives de meurtres défraie la chronique. Plusieurs jeunes femmes sont en effet retrouvées mortes ou sérieusement blessées, soit renversées par une voiture alors qu’elles circulaient à mobylette, soit parce qu’elles faisaient de l’auto-stop. L’enquête sera d’autant plus longue que le coupable – qui finira par être arrêté – est un gendarme de la brigade chargée, avec la police judiciaire, de l’enquête. La prochaine fois je viserai le cœur est une formule utilisée par le gendarme-tueur dans des lettres anonymes qu’il envoyait afin d’essayer d’expliquer ses actes autant que pour brouiller les pistes. On l’appellera même « le tueur de l’Oise ».

Cédric Anger, fasciné par les films noirs, signe avec La prochaine fois je viserai le cœur une œuvre forte, dans la lignée de celles d’un Jean-Pierre Melville (on pense au Cercle rouge), ou Alain Corneau (Série noire). Déjà l’auteur du Tueur (en 2007) et de L’avocat (2011), Cédric Anger maîtrise les codes du film de genre. Mais ne croyez pas qu’il s’agisse d’une série B : La prochaine fois je viserai le cœur possède la classe et l’ambiance des meilleurs polars, pour plusieurs raisons.

 

Traque, suspicion, désillusion

 

D’abord et avant tout pour le personnage lui-même. Repoussant autant que fascinant, la personnalité de ce gendarme-tueur, Franck (1) ne peut laisser indifférent le spectateur. L’audace de Cédric Anger et de donner le point de vue du criminel au point de le rendre attachant. C’était risqué, mais ça fonctionne, surtout par le choix de Guillaume Canet pour interpréter le rôle. Mâchoires serrées, adepte de l’automutilation, incapable de nouer une relation avec une jeune femme qui pourtant lui saute au cou, troublé même par l’ambivalence sexuelle lorsqu’il doit se rendre sur des lieux de dragues homosexuels pour les besoins de l’enquête. Un rôle parfaitement interprété, de solitaire discret apparemment rangé, rêvant d’une mutation dans une unité type GIGN par envie de voyages, apprécié par son supérieur, dont il a la confiance. Ambivalent jusqu’au bout de lui-même, son besoin d’exister passe aussi par ses crimes, qu’il commet dans un état de folie ne parvenant pas à faire oublier l’abject du geste, jusqu’à en vomir. Franck sort de chez lui, de nuit. Puis traque une proie comme un chasseur, et la tue, ou la blesse mortellement. Puis il rentre chez lui s’allonger sur un lit impeccablement fait, ou dans une des pièces de l’appartement aménagée en repère de guerrier, véritable forteresse militaro-criminelle, avec articles de presse le concernant collés au mur.

 

L’autre raison de la réussite indéniable de La prochaine fois je viserai le cœur, c’est son climat. Scènes nocturnes, froides, et journées dans le brouillard ou la pluie, omniprésence de la boue et des flaques, d’arbres sans feuilles : il ne fait pas bon vivre dans cette Oise déprimante, grise, au cœur d’un hiver triste et morne.

 

Enfin, à la manière d’un Claude Chabrol qui se serait régalé à disséquer une institution de l’intérieur, comme ces vers de terre que Cédric Anger nous montre parfois en gros plan, l’unité de gendarmerie où Franck semble un modèle, devient le théâtre peu à peu d’une traque qui glissera vers la suspicion, et la désillusion. A ce sujet, la scène finale demeure un morceau d’anthologie du film noir : confondu par ses empreintes, Franck est arrêté par ses collègues, qui, l’ayant attaché comme un vulgaire prévenu au radiateur, le fixent d’un regard dégoûté de s’être fait si longtemps berné par le meilleur d’entre eux.

 

« Attention, je vais vous faire mal », dit étrangement à ses victimes ce gendarme avant de commettre ses crimes. La prochaine fois je viserai le cœur ajoute-t-il dans ses lettres anonymes. Et l’on se dit, en sortant de la séance, que Cédric Anger et Guillaume Canet ont réussi les deux.

 

F.S

 

(1) Il s’appelait Alain Lamare, était apprécié de ses supérieurs. Il a été déclaré par les psychiatres non responsable de ses actes pour état de démence, et a été interné dans une unité psychiatrique. 

 

 

 

Canet

 

 

 

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Photos : Th. Hardmeier. Sunrise Films. Les Productions du Trésor. Mars Films. Caneo Films.

 

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Casse tête chinois

11 Décembre 2013 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #chronique cinéma, #Presse book

 

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Film français de Cédric Klapisch. 1h50. Avec : Romain Duris ; Audrey Tautou ; Cécile de France, Kelly Reilly...


C’est l’histoire de Xavier (Romain Duris), un homme qui court dans sa vie depuis 20 ans. Tout a commencé à Paris puis Barcelone, dans L’Auberge espagnole. Puis le temps s’est accéléré tout en ralentissant sa capacité de décision, dans la vie du trentenaire Xavier, dans Les Poupées russes, à Paris et Saint-Petersbourg. Enfin, on retrouve le même Xavier, jeune quadra aux prises avec ses amis, ses amours, ses emmerdes, enfin bref quoi la vie d’un homme en instance de séparation et soumis à l’ambigüe question de « qui va garder les enfants ? » Qui, et surtout où ? Car c’est à New-York que Cédric Klapisch emmène toute sa bande, Wendy (Kelly Reilly), l’ex mère de leurs deux enfants ayant la bonne idée de vouloir refaire sa vie avec un américain, chez lui, dans un somptueux appartement dominant Central Park. Là bas, comme rien n’est simple avec Xavier (le film s’appelle Casse tête chinois rappelons-le), il retrouvera Isabelle (Cécile de France) sa copine lesbienne cool qu’il connaît depuis son année Erasmus à Barcelone, fera un enfant avec elle par insémination artificielle, devra retrouver du travail, obtenir la nationalité américaine en épousant une chinoise, et, accessoirement, accueillir sa première ex, Martine (Audrey Tautou) venue passer les vacances de Pâques dans la grande pomme avec ses deux enfants (elle est aussi séparé de leur père). Enfin, last but not least, Xavier doit rendre le manuscrit d’un roman qui ressemble étrangement à sa vie de jeune quadra qui aurait, sur le papier, raté sa vie, à la recherche perpétuelle du bonheur, un sujet « chiant, » au dire de son éditeur avec qui il communique via Skype, un Dominique Besnehard au mieux de sa forme.  Si vous avez suivi jusqu’ici ce Casse tête chinois alors restez encore un peu, ça vaut le coup.


Etudiant à la recherche du joyeux bordel qui était bien rangé dans sa vie de jeune adulte ; trentenaire indécis quant à l’idée de s’engager avec une fille ; jeune quadragénaire affrontant les affres du sens donné à sa vie depuis 20 ans, Xavier ressemble à beaucoup de jeunes gens de sa génération, cette fameuse génération née au début des années 70 et qui a 40 ans, justement. Cela étant, en transposant son sujet et toute sa bande à New-York, gravitant dans des milieux socioprofessionnels visiblement favorisés (romancier pour Xavier, Wall Street pour Isabelle, le lobbying des filières bio pour Martine), Cédric Klapisch évite d’avoir traité le même sujet en France. Casse tête chinois aurait été en effet très différent, et on aurait assisté au pathétique naufrage d’un quadra bedonnant, probablement au chômage ou en contrats précaires, empêtré dans un divorce coûteux et obligé de monter dans une grue pour infléchir la décision d’un juge aux affaires familiales sur la garde alternée des enfants, lesquels seraient d’affreux et tyranniques geek accros au téléphone mobile et réseaux sociaux, et il serait endetté à cause d’emprunts à rembourser, bref, pas très glamour. En cela, il faut reconnaître que malgré la crise existentielle de Xavier, Casse tête chinois de Cédric Klapisch parvient quand même à nous faire sourire, un peu.
Malgré une sacré baisse de rythme passée l’heure de film – le départ puis l’arrivée à New York sont bien menés, mais Klapisch et ses personnages peinent à trouver le tempo dans une ville pourtant surexcitée – malgré cette baisse de rythme donc, Casse tête chinois demeure un (assez) bon moment de cinéma. Essentiellement parce que les comédiens semblent encore s’amuser à jouer la destinée d’une génération qui se reconnaîtra forcément à un moment ou un autre du film. New York y contribue d’ailleurs grandement, Klapisch ayant la capacité de donner un rôle à part entière à la ville, comme il l’avait très bien fait avec Barcelone dans L’Auberge espagnole.
Les meilleures choses ont-elles une fin ? Klapisch jure que oui, et qu’il n’y aura pas dans dix ans de Xavier à 50 ans aux prises non plus avec ses ex mais ses enfants devenus à leur tour de jeunes adultes. Cela étant, à voir Romain Duris (Xavier) jouer avec autant de plaisir le papa assumé et assumant (malgré tout le merdier dans lequel il se fourre avec une sorte de délectation pathologique), on aimerait le voir confronté avec le début de la vieillesse, ses problèmes de prostate, la mort de proches peut-être aussi, l’envol de ses enfants hors du nid. Bref, la vie quoi. Celle qui continue, vaille que vaille, comme un Casse tête chinois.


F.S

 

Casse tête chinois 1

                                         - "les ex, c'est sexe, c'est sexy" -

 

 

 

Casse-tête-chinois 2

 

 

photos (c) Ce qui me meut.


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