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Le jour. D'après fred sabourin

montagne

La fille qui marchait, la pluie entre les dents

10 Septembre 2026 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature, #montagne

Nouvelle

La fille qui marchait, la pluie entre les dents
La fille qui marchait, la pluie entre les dents
La fille qui marchait, la pluie entre les dents
La fille qui marchait, la pluie entre les dents

« Tempus fugit, memento mori ». En voyant arriver, en milieu d’après-midi et par l’ouest, les lourds nuages bien chargés qui ne demandaient qu’à crever et déverser leurs tonnes d’eau sur le Cirque de Troumouse, Antoine s’était dit qu’il fallait gagner un abri sans trop tarder et s’y tenir tranquille jusqu’à ce que ça tombe. Et ce cadavre de bélier, desséché dans ce qui fut autrefois le lac des Aires, désormais une grande vasque de cailloux et de poussière, quel présage annonçait-il ?

Il avait quitté le refuge du Maillet vers 11h, lesté d’une boisson au cola et d’une part de clafoutis aux myrtilles. Des cyclistes espagnols, galbés et gainés dans leurs tenues jaunes et noires, montés sur des vélos aérodynamiques tout carbone, faisaient cliqueter leurs roulements céramiques, et commandaient de quoi se remettre de leurs efforts. Ce couple de randonneurs plus trop jeunes, mais pas encore très vieux non plus, croisés la veille près de l’église et du cimetière des pyrénéistes de Gavarnie, confirmait ce qu’il avait vu quelques minutes auparavant, profitant d’une brève – mais efficace – fenêtre de 4G entre Estaubé et Troumouse, à l’endroit qu’il nommait « la cabine téléphonique » : ça allait bastonner sévère, et pas plus tard que 15 heures, jusqu’au soir. Hop ! Sac à dos au dos, trois-quarts d’heure plus tard, il était dans le cirque, et pas pour y faire le clown. Dépassant les troupeaux de touristes montés, pour certains, avec le petit train tiré par un tracteur agricole, d’autres à pieds courageusement, il s’est enfoncé en direction de la précieuse et bien connue de lui, cabane des Aires. Perchée au bord du cirque, elle domine la vallée où l’on aperçoit, en contrebas, la petite chapelle d’Héas. Plein sud : la grande muraille du cirque, et la Munia (3133 m), escaladée à six reprises, une des plus belles courses qu’il connaisse. À l’est, les « sept rochers capitaux » de la crête de Troumouse, qu’il s’est promis de faire un jour et si possible pas trop tard : Gerbats, Heid, Punta Aires, Troumouse, Serre Mourène, Petite Munia, Munia. À l’ouest, rien de nouveau ? Si, si : les orages se mettaient en ordre de bataille, préparant l’artillerie lourde, qui n’allait pas rater son entrée.

Il eut à peine le temps d’avaler un sandwich, se laver sommairement dans le petit torrent en contrebas de la cabane, quand la première grêle s’est abattue sur l’abri de fortune, à la toiture fort heureusement bien étanche, en ardoise. Les grêlons frappaient contre la porte d’entrée métallique, s’infiltrant par en dessous. Le vent ajoutait une touche d’apocalypse, la porte tenu bon et il ne bougea point. Deux bougies, très probablement montées de la Chapelle d’Héas, l’une floquée de la Vierge, l’autre d’un Christ, éclairaient faiblement la cabane, le reste l’étant par sa lampe frontale lui permettant d’écrire le récit de la marche du jour entre Estaubé et Troumouse dans son petit carnet de campagne, le quatrième tome. Ces deux lueurs demeuraient la seule touche de chaleur humaine au milieu de la tempête. Puis, comme si quelqu’un avait trouvé le robinet, tout se fit de nouveau calme, ou presque. Il en profita pour tenter une sortie afin d’aller puiser de l’eau « sûre » au captage près de l’ancienne cabane des Aires, à quelques hectomètres de là. Il enfonçait par moment ses godillots dans dix centimètres de grêlons, recouvrant le sol jauni et sec, quasiment lyophilisé, grillé par le soleil, impitoyable, de cet été en enfer. Trois tentes étaient plantées à proximité de l’ancienne cabane, les gens probablement réfugiés dedans, faute de mieux. Il souffla, se disant qu’ils auraient pu venir chercher asile dans la cabane, où il n’avait guère envie de partager sa solitude pourtant, mais l’aurait fait de bonne grâce, par solidarité entre gens de montagne. En revenant d’un bon pas sa gourde d’un litre et demi pleine d’une eau qu’il considérait comme potable, il aperçut cependant une silhouette près de l’entrée de la cabane. « Merde ! », pensa-t-il en lui-même, « des gens sont arrivés… Combien sont-ils ? Sont-ce des Espagnols ? Y a-t-il des gosses ? ». Il en était là de ses considérations, quand les premières gouttes de pluie refirent leur apparition et commencèrent à frapper fort le sol, signalant que l’averse ne ferait pas semblant.

C’est au moment où il remontait le petit sentier venant du ruisseau – transformé en torrent de boue et qu’il avait eu peine à enjamber – qu’il la vit, sur le pas de la porte, mordant dans un morceau de turron. Elle arrivait du nord-est, cette fille qui marchait, « toute poudreuse, toute crottée, la pluie entre les dents », comme disait Péguy. Mais qui était-elle et que faisait-elle ici, seule, la tête enveloppée dans sa capuche, laissant juste dépasser des pendants d’oreilles ressemblant à des plumes d’oiseau ?

Elle lui dit : « Ah, c’est à vous les affaires qui sont dans la cabane ? » (il s’était en effet brièvement installé, pour marquer le territoire, particulièrement sur le bas-flanc où il avait déplié tapis de sol et sac de couchage, pour bien montrer qu’il entendait dormir là, et pas ailleurs). « Oui, c’est moi », dit Antoine brièvement, pour tester l’inconnue et ne pas montrer, d’emblée, trop de chaleur humaine, « mais d’où arrivez-vous donc, par ce temps ? ».

Elle surgissait de la fontaine de l’oratoire, près de la cabane de l’Aguila, entre la Hourquette d’Héas et la Chapelle, à une heure de marche d’ici, en marchant bien. Un sentier à flanc – ou presque – qu’il comptait d’ailleurs emprunter pour la première fois le lendemain matin afin de traverser cette fameuse Hourquette, puis basculer sur le Port de Campbieil. « J’ai pris la grêle à 300 mètres de la fontaine, je me suis abrité sous un rocher en attendant que ça passe, mon sac à dos devant moi pour me protéger », dit-elle pas plus effarouchée que ça. « J’ai hésité à revenir en arrière, mais j’ai continué voyant l’éclaircie, j’ai presque couru pour arriver là ! ».

« Et… vous allez dormir où ? » risqua-t-il, en se demandant si elle comptait bivouaquer sous la tente. « Ben… je ne sais pas, j’ai envie de poursuivre jusqu’à la cabane de la Vierge, là-bas, mais vu le temps... ». Il drachait des hallebardes. Ils rentrèrent. Elle termina son turron. « Ça vous dérange si je dors ici ? », dit-elle, visiblement peu rassurée de se trouver seule avec un type de cinquante balais qu’elle ne connaissait pas. Elle en faisait à peine quarante. « Non », lui dit-il, « pas du tout, il y a de la place et à priori nous ne serons pas davantage, sauf si une horde d’Espagnols bruyants débarquent mouillés comme des chiens laissés dehors par temps de pluie »… Elle esquissa un sourire, se tâta encore un peu, puis, devant le redoublement de la grêle, elle prit la décision de rester.

« Et… vous allez où, comme ça ? » demanda-t-il. « Je fais la HRP (Haute Randonnée Pyrénéenne, Ndlr), je suis partie de Collioure le 14 juillet, demain je vais à Gavarnie par le cirque d’Estaubé », dit-elle. « Vous faites la HRP toute seule ! », s’exclama-t-il. « C’est rare, de voir une nana toute seule faire ça ! ». Elle ne sembla pas davantage surprise par sa remarque, et lui dit être déjà venue en randonnée dans les Pyrénées, mais « petite, avec mes frères et mes parents ». Elle expliqua avoir déjà traversé les Alpes par le GR5, et passé cinq mois à marcher sans arrêt. Cette dernière remarque interrogea Antoine : « Et… dans quel pays du monde peut-on faire ça sans interruption ? ». « Aux États-Unis, mais c’était avec mon ex-conjoint », ajouta-t-elle.

L’ex-conjoint… Il comprit un peu plus tard les raisons probables de sa « fuite » sur la HRP. Edwige – c’était son nom – « de Clermont-Ferrand, pas encore quarante ans, mais bientôt », avait-elle précisé un peu plus tard dans la conversation, marchait probablement pour oublier. Ou pour tourner la page, ce qui revient presque au même. Elle marchait, droit devant elle, d’est en ouest, au plus près de la frontière, avec ses doutes et son cœur brisé, qui semblaient plus lourds que son sac, « de sept kilos cinq, sans la bouffe » précisa-t-elle.

La fille qui marchait, la pluie entre les dents
La fille qui marchait, la pluie entre les dents
La fille qui marchait, la pluie entre les dents

Gardiens du phare

 

« Balzac buvait son café comme ça », dit-elle en préparant, la veille pour le lendemain matin, un café avec une sorte de petit filtre qu’elle transportait dans son sac, et du café qu’elle sortit d’un sachet transparent. « Il faisait infuser son café longtemps, pour le consommer la nuit, en écrivant, car il en consommait beaucoup ». Il la regarda préparer sa mixture, interpellé. « Tu le boiras froid ? » demanda-t-il, passant au tutoiement comme le font les randonneurs qui se croisent ainsi et passent un peu de temps imprévu ensemble. « Non, tu verras, demain matin, je le ferai réchauffer, il sera bon. Je t’en ferais goûter si tu veux ». Il acquiesça, curieux par avance du résultat. Un café qui infuse comme ça, toute la nuit, « étrange », se dit-il en lui-même. « Il doit être drôlement fort ». Elle sourit. « Non, tu verras, c’est très bon ... ». Il se dit en lui-même que ça changerait de son café lyophilisé en sachet, dans lequel il ajoutait une goutte de lait concentré sucré en tube, seule concession au plaisir gustatif de ses randonnées de spartiate, où l’inconfort était une valeur recherchée, et assumée. Se dépouiller, s’alléger, pour mieux se remplir de l’essentiel, et de la simplicité.

Dehors la grêle cessa, la pluie aussi, l’humidité et la fraîcheur se firent sentir jusque dans la cabane. Autour d’elle, l’eau dégringolait de toutes les parois du cirque, gonflait le ruisseau transformé en torrent boueux et infranchissable, mais petit à petit il reprenait lui aussi un courant quasiment normal. Pourtant très habitué du lieu, il n’avait jamais connu une atmosphère aussi surréaliste. Sa joie de vivre un tel moment dans les montagnes chéries qu’il aimait, en bonne compagnie malgré sa solitude interrompue par l’arrivée impromptue de « la fille qui marchait, la pluie entre les dents » sur la HRP, était assurée par le fait d’être à l’abri. Le sentiment aurait sûrement été tout autre s’il avait dû planter sa tente, qui aurait été battue par le vent et les averses, peut-être même aurait-elle pris l’eau tant elle était tombée avec force. Le cirque de Troumouse s’était vidé de ses touristes, seuls demeuraient, éparpillés sur les estives d’herbes séchées, jaunies, cramées par la sécheresse et les canicules de cet été sans fin, quelques tentes posées comme des noyaux de fruits consommés. Il en voyait quatre depuis son poste d’observation, aux jumelles, à l’entrée de la cabane. Y en avait-il d’autres, plus près de la cabane de la Vierge, sous la statue du même nom ? Il ne pensait pas, trop proche du parking, et trop proche du refuge en contrebas. L’orage avait dû faire fuir les moins équipés, les familles avec enfants, les coureurs à pied… Ne restaient donc que ce qu’il nommait en lui-même « les gardiens de phare », perdus, seuls dans la tempête, se préparant à passer la nuit loin du monde, loin des réseaux, loin de la civilisation, comme on dit. Penché sur son carnet, il grattait doucement les pages de son stylo, racontant la journée de marche, les choses vues ou entendues, les gens rencontrés, et, désormais, cette « Edwige de Clermont-Ferrand » qui allait partager le bas flanc de la cabane, où l’on aurait pu loger encore quatre ou cinq randonneurs, mais c’était mieux ainsi. L’idée de voir débarquer, trempés et essoufflés, une troupe d’Espagnols bruyants avec lesquels il aurait dû partager cet espace malgré tout restreint, ne l’emballait pas vraiment. La « fille qui marchait » ne prenait pas trop de place, elle était discrète, plutôt de conversation sympathique, elle semblait cultivée : ça lui allait. On était entre gens amoureux de la marche et de la montagne, les Pyrénées tant qu’à faire, donc tout allait bien. Et le café infusait, façon Balzac... Que demander de plus ?

Les deux bougies d’église trouvées dans un coin de la cabane projetaient sur les murs, la table en bois sommaire où étaient répartis les objets essentiels de la soirée – camping-gaz, popotes en aluminium, sachet de pâtes, biscuits, cacahuètes, tablettes de chocolat – une atmosphère partagée entre ombres froides et lumières chaudes. Sur les visages des deux marcheurs qui ne se connaissaient pas une heure auparavant : un clair-obscur caravagesque. La discussion tourna autour des livres emportés : Sylvain Tesson, Pierre Michon, Marguerite Duras pour lui. D’innombrables auteurs américains de romans et récits de voyage pour elle, sur sa liseuse. « Ça prend moins de place et de poids », précisa-t-elle. « Je marche moins longtemps que toi et j’aime le contact papier des livres », dit-il.

Retirant légèrement son petit filtre du gobelet dans lequel il infusait le café pour voir où il en était, elle s’exclama avec une légère pointe de déception : « oh, non ! Ça a un peu débordé, il y a des grains de café qui sont tombés dans le café... ». « Pas grave », dit-il avec un bel optimisme qu’il ne se connaissait guère, « il n’en sera sûrement pas moins bon pour autant ». Elle semblait néanmoins déçue. L’histoire lui prouvera qu’elle avait tort de l’être.

Après le dîner, la nuit approchant, allongés chacun dans leurs sacs de couchage sur des matelas auto-gonflables – dont le sien était étonnamment épais – ils lisaient, avant que le sommeil ne les emporte dans un profond voyage, « quelques courts instants de repos avant le petit déjeuner », comme il avait l’habitude de plaisanter. Les mots de Marguerite Duras dansaient devant ses yeux, il éteignit. Elle ne tarda pas à l’imiter, et chacun se souhaita « bonne nuit » en coupant sa lampe frontale. Le silence de la cabane était presque total, on entendait rien si ce n’est un léger bruit de fond, en contrebas : le petit torrent leur rappelait qu’il y avait presque l’eau courante. Elle avait déposé près d’elle des bouchons d’oreilles en mousse, craignant probablement qu’Antoine ne ronfle. Elle n’en eut pas besoin, mais lui ne tarda pas à entendre sa respiration prendre des notes profondes et légèrement bûcheronnées. C’était toutefois supportable, et il trouva même cela charmant. Puis le sommeil étendit son drap épais de fatigue sur eux, jusqu’à l’aube.

La fille qui marchait, la pluie entre les dents
La fille qui marchait, la pluie entre les dents

Un café noir au point du jour

 

Il était six heures un quart quand sa montre sonna. Allongé dans son duvet, il contracta machinalement ses cuisses et ses mollets pour faire un premier état des lieux : il avait moins de courbatures que la veille, où il s’était mis une grosse journée de marche dans le sac, en partant de Gèdre. C’était l’heure où, encore prisonnier de son « lit », une inconnue demeurait : quel temps faisait-il donc dehors, après les orages de la veille ? Le ciel était-il purgé, ou bouché par le brouillard épais et humide, l’haleine de la montagne ? Comme il traînait un peu pour se lever, c’est Edwige qui, la première, le renseigna : « ah, mais il fait beau ! » s’exclama-t-elle dans l’entrebâillement de la porte, laissant entrer un peu de l’aurore qui s’étirait du dehors. La fraîcheur entra aussi, un peu, mais pas autant qu’il l’avait imaginé. Plus tard, il sortit son thermomètre qui ne le quittait plus depuis le début de cet été fournaise : onze degrés, il avait connu pire au même endroit, quelques années plus tôt, et il était heureux d’avoir un peu froid. Les sommets des géants alentours prenaient cette teinte qu’il aimait par-dessus tout : leurs pointes, pas encore léchées par le soleil rouge du matin, donnant cette impression de montagne en feu, la lumière hésitait entre la nuit et le jour. Comme à chaque fois qu’il était témoin de ces aubes nouvelles qu’il affectionnait par-dessus tout, lui virent les paroles d’une chanson de Bashung, « et rien ne s’oppose à la nuit… », qu’il fredonnait souvent en contemplant la montagne. Rien ne s’oppose à la nuit, sauf le jour, qui semblait malgré tout prendre le pas sur cette nuit épaisse et profonde qui l’avait bien reposée. « As-tu bien dormi ? », demanda-t-il à Edwige. « Oui, très bien, et toi ? ». Ils avaient bien dormi, tout allait bien. Antoine fut néanmoins surpris quand elle lui raconta le drôle de rêve qu’elle avait fait, où elle avait rencontré Jacques Chirac, qui la suivait, « un ordinateur portable ouvert devant lui, et le poussait dans mon dos » souria-t-elle. L’idée l’amusa aussi, il voyait bien le saugrenue de la scène, et lui rappela qu’il s’était rendu célèbre en confondant le mot « souris » d’ordinateur avec « mulot » dans les Guignols de l’Info sur Canal +. Trop jeune, elle ne connaissait pas l’anecdote, mais cela l’amusa aussi. Chacun s’habilla de ses vêtements plus ou moins propres du jour – Antoine remit son tee-shirt de la veille - se tournant le dos par respect et discrétion. Vint le moment du petit-déjeuner. Elle alluma la flamme bleue de son petit réchaud, et le café fut vite à bonne température. Elle s’excusa encore pour les petits grains de café qui nageaient dedans. « Mais il est très très bon ! », la rassura-t-il, en ajoutant : « je n’ai jamais bu un tel café en rando dans ces conditions-là ». Et c’était vrai, ce café était excellent… On n’entendait plus que le craquement des biscuits du petit-déjeuner. La scène avait quelque chose de monastique.

Le jour était désormais complètement levé, chacun s’affairait pour replier ses affaires de la nuit, ranger son sac avec précision, boucler le tout, jeter un dernier regard dans chaque coin de la cabane, afin de ne rien oublier. La hantise du randonneur en itinérance : oublier quelque chose, dont il ne se rendrait compte que bien plus tard, naturellement, l’empêchant de faire demi-tour. Il passa tout au peigne fin : rien n’était oublié. Il vit le sac à dos d’Edwige, noir, posé au pied du mur. Sur celui-ci, un chapeau type chapeau de paille, mais dans une sorte de matière en résine, moins fragile, et pouvant se plier et déplier à sa guise. Elle le mit devant lui, et avec ses pendants d’oreilles, il trouva la scène jolie. Il lui en fit part, ce qui la fit sourire, encore…

Il ajusta sa casquette et serra la ceinture ventrale de son sac à dos. La porte de la cabane se referma dans un bruit métallique. Ils allaient se dire au-revoir. Ou plutôt adieu… Ils ne savaient quoi se dire, ayant le sentiment d’avoir vécu un moment hors du temps. Il restait à Edwige au moins une bonne dizaine de jours de marche pour atteindre Hendaye et l’Océan Atlantique, lui n’en avait plus que pour deux ou trois jours avant de redescendre à Gèdre. Ils se regardèrent une dernière fois. « Bon, ben… voilà... », dit-elle sans savoir quoi dire d’autre. Lui avait réfléchi à quelques mots, pour l’encourager et tenter de lui remonter un peu le moral, qu’elle semblait avoir en dents de scie à cause de cette histoire, dont il ne connaissait rien si ce n’est qu’elle était finie et que c’était douloureux. « J’ai pensé cette nuit à ce que je pourrais bien te dire en guise d’adieu, quelques mots qui n’alourdiraient pas ton sac, mais seraient peut-être en mesure de t’accompagner le reste de ta marche jusqu’à l’Atlantique », dit-il. « J’ai repensé à ces vers de Louis Aragon, dans Ce que dit Elsa, je ne sais pas si tu connais ces poèmes qu’il avait écrit pour l’amour de sa vie, Elsa Triolet :

Que ton poème soit dans les lieux sans amour, où l’on trime, où l’on saigne, où l’on crève de froid,

Comme un air murmuré qui rend les pieds moins lourds,

Un café noir au point du jour,

Un ami rencontré sur le chemin de croix. »

D’un regard profond, elle le remercia pour ces vers, qu’il lui tendit, griffonnés sur un morceau de papier prélevé dans son carnet. « Je te souhaite de belles écritures », dit-elle en guise d’adieu, faisant référence aux discussions de la veille, lorsqu’elle l’avait vu grattant sur ses carnets. « Et... bon vent ! ». Il lui promit qu’il écrirait sur cette brève rencontre, mais qu’il s’arrangerait pour qu’on ne la reconnaisse pas. Il lui donna l’adresse de son blog, « un truc un peu vintage », dit-il, ce qui eut le don de la faire sourire à nouveau…

Se regardant une dernière fois, ils s’éloignèrent chacun de leur côté, elle dans le fond du cirque de Troumouse, Antoine en direction du chemin par lequel elle était arrivée la veille, « toute poudreuse, toute crottée, la pluie entre les dents », et qu’il avait pris grand soin de lui faire décrire. Quelques hectomètres plus loin, il se retourna enfin, apercevant une petite tache turquoise et la capuche de son sweat, qui tranchait avec le jaune de l’herbe grillée.

Il vit qu’elle ne se retournait pas, et sut que l’histoire prenait fin. Ne lui restaient que quelques grains de café dans la bouche, et la vision étonnante d’une paire de pendants d’oreilles en forme de plumes d’oiseau, sous un chapeau, en pleine montagne.

L’histoire était finie, mais il ne cessa d’y songer toute la journée, jusqu’au soir… 

 

F.S. 3 août - 9 septembre 2026

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La solitude en montagne, ça n'existe (presque) plus

30 Août 2024 , Rédigé par F.S Publié dans #montagne, #quelle époque !

 Il n’y a pas si longtemps, les Pyrénées étaient une montagne où, sans chercher bien loin, on pouvait trouver silence, solitude, et tranquillité du corps et de l’esprit, et ce à peu près à tous moments de l’année, y compris en été. Un havre de paix, quatre saisons durant. Il faut croire que ces espaces que certains qualifient de « sauvages » (ils n’ont en fait de sauvages que le nom, l’homme ayant posé ses godillots dans chaque recoin des montagnes), ne sont plus une garantie d’y trouver le repos. C’est en tout cas ce que nous avons constaté, cette deuxième partie du mois d’août, dans une vallée qui nous est chère : la vallée d’Ossau.

 La solitude en montagne, ça n'existe (presque) plus

D’ordinaire, la montagne commençait à se vider, un peu dès le 15 août passé. Demeuraient bien encore quelques touristes et randonneurs plus ou moins sérieux, plus ou moins bien équipés (sur l’équipement, nous y reviendront…), mais dans l’ensemble après la mi-août, on commençait à y voir moins de chats… Août était réputé par des séquences orageuses qui rendaient les deuxièmes moitiés d’après-midi hasardeuses, pour quiconque n’était pas encore parvenu à son point d’étape, si possible en dur étant donné les draches qui pouvaient s’abattre soudainement. Est-ce l’effet conjugué cette année d’un mois de juillet qui fut maussade ? Les J.O. de Paris ? Les nombreuses photos filtrées « qui font rêver » de tel ou tel lac, de tel ou tel sommet se miroitant dans une pièce d’eau ? De bivouacs sur les sommets ? De levers et couchers de soleils à faire se pâmer le moindre randonneur ? La météo de ce mois d’août, enfin estivale ? Je ne sais pas précisément, mais les faits sont là : il y avait du monde, beaucoup de monde, beaucoup (trop) de monde en montagne ces jours-ci.

Le plaisir de la randonnée, du « trekking » comme on dit aujourd’hui - randonnée, ça fait « pépé-mémé » sans doute - tient en quelques éléments simplissimes, que je vais tenter de lister (non exhaustivement) :

  • Faire des choix avant de boucler son sac (on ne peut pas tout emporter au risque de le payer fort cher) ; éprouver le manque de ce qu’on n’a pas emporté ; s’en défaire au bout de 24 heures, à peine.
  • Découvrir qu’on peut vivre avec une vingtaine d’objets réellement « indispensables » si on a fait une bonne sélection.
  • Marcher à son rythme, pas à pas, en sentant son sang battre les tempes et les gouttes de sueur perler le long de son dos.
  • Sentir une petite brise fraîche fouetter le visage à l’arrivée d’un col. Atteindre ses objectifs – ici un sommet ; là un col ; là-bas un lac ; ailleurs encore une estive.
  • Enfin, trouver son lieu de bivouac – le fameux « spot » des instagrammeurs/ses - près d’un refuge, un lac, dans un endroit isolé, ou, pourquoi pas, sur un sommet (nuit blanche à prévoir malgré les images carte-postale d’Instagram…) ; y planter sa tente, déplier son duvet après avoir testé le sol (est-il plat ? À niveau ? Caillouteux ? À l’abri du vent ? etc.).
  • Faire cuire sa pitance, sommaire, sur son réchaud. Trouver ses pâtes cuissons 3 minutes ou sa purée Mousseline (placement de produit) excellente, puisque dégustées face à un paysage à couper le souffle. Faire sa vaisselle dans le torrent, ou le lac, en frottant la gamelle avec des herbes ou quelques graviers, car bien sûr on n’emporte ni éponge ni liquide vaisselle ; l’eau chaude est un lointain souvenir…
  • Regarder le soleil rosir puis rougir les cimes, pour peu que les nuages ne soient pas « montés » pour tout cacher.
  • Enfin, s’étendre, un brin fourbu, sur sa paillasse, dans son sac de couchage, trouver une position la moins inconfortable possible, et se laisser bercer des derniers bruits d’un environnement loin d’être hostile : torrent, cloches de troupeaux s’éloignant puis se rapprochant, vent, et parfois même rien, le silence absolu. Alors, comme nourrit d’un somnifère naturel, le sommeil vient nous envelopper et nous sombrons dans un songe profond, qui ne sera perturbé que par quelques fourmillements liés à la literie sommaire, et peut-être, sur le coup de 3 heures du matin, une belle envie d’uriner contre laquelle on essaiera de lutter, en vain (bonjour les contorsions pour sortir du duvet et aller se soulager à 2 mètres de la tente !).

Le lendemain matin, frais comme des gardons, on ouvrira les yeux naturellement vers 6h-6h30, avec le jour, et l’on sera profondément heureux de se sentir aussi vivant. Une expérience de sobriété heureuse, comme disait l’autre.

Il faut désormais lutter pour retrouver ces conditions, tant nos semblables, nos frères et sœurs humains gravitent en montagne autour de nous aussi sûrement que sur une ramblas catalane un samedi soir de juillet. On ne prendra que deux exemples de ces envahissements humains dans des espaces pourtant grands, créant un sentiment de surpeuplement, ce que les professionnels nomment « le surtourisme ».

 

 La solitude en montagne, ça n'existe (presque) plus
 La solitude en montagne, ça n'existe (presque) plus
 La solitude en montagne, ça n'existe (presque) plus
 La solitude en montagne, ça n'existe (presque) plus

On pourra se réjouir dans un premier temps de revoir des jeunes en montagnes. Bien qu’ils n’aient jamais vraiment totalement disparus, il faut reconnaître qu’ils se faisaient plutôt rares dans les Pyrénées ces dernières années, le goût de l’effort, les réveils matinaux et l’absence de wi-fi n’étant pas toujours de leur goût. Les voilà de retour, par grappes de 3, 4 ou 5, garçons et filles mélangés, pas trop mal équipés parfois, même si les baskets font florès et c’est une mode issue du contestable trail, nous allons y revenir. Ils parviennent visiblement à partir pour deux ou trois nuits en autonomie. Malheureusement, ces jeunes milleniums (nés depuis l’an 2000) apportent avec eux leurs mauvaises habitudes de bruits incessants, de mouvement perpétuel, d’indélicatesses caractérisées, comme celle de venir se coller à vous alors qu’il y a 3 hectares de lacs à disposition… Voire pire : d’avoir emporté avec eux la désormais incontournable enceinte bluetooth pour y faire cracher de la musique téléchargée d’avance ! Ces jeunes-là ne comprennent donc rien à l’environnement dans lequel ils se trouvent, et consomment des lacs pyrénéens comme ils consommeraient des séries Netflix ou des playlists sur Deezer ou Spotify.

« Hispania jacta est »

Mais il y a encore pire, et nous ferait regretter les frontières : ce sont les hordes d’Espagnols, hombres y mujeres (surtout elles, d’ailleurs) qui ne conçoivent visiblement pas la vie sans jacter en permanence, de leurs grosses voix rauques (pour les hommes), au débit mitraillette (pour les femmes). C’est bien simple : les Espagnols parlent tout le temps, tout le temps, tout le temps, même quand la pente est rude où l’on croyait qu’enfin, ils (elles) arrêteraient de tchatcher ! Engeance insupportable qui nous donne envie de leur jeter des cailloux jusqu’à ce qu’ils retournent bouffer du chorizo en sirotant des bières San Miguel tièdes dans les ventas de la frontière… Dans le Val d’Arrious, le 20 août, on a cru qu’on ne se débarrasserait pas de la douzaine de mujeres espagnoles, et l’on eut des envies de lancer des cailloux, dont ils (elles) ne sont pas avares dans l’ascension de certains sommets, le pic du midi d’Ossau et le Balaïtous en particulier.

 La solitude en montagne, ça n'existe (presque) plus
 La solitude en montagne, ça n'existe (presque) plus
 La solitude en montagne, ça n'existe (presque) plus
 La solitude en montagne, ça n'existe (presque) plus

Courir en montagne : nécessaire, vraiment ?

Est-ce parce qu’historiquement, une randonnée en montagne couronnée par un sommet se nomme « course » que certains l’ont pris au pied de la lettre ? Les trailers composent la dernière plaie d’Egypte des Pyrénées. On les voit partout, et même s’ils ne courent pas toujours, ils marchent jusque haut, vêtus de shorts flottants comme à la grande époque des cours d’EPS au collège, chaussés de baskets, certes à semelles crantées, mais de baskets quand même (une godasse faite pour se tordre la cheville au premier faux-pas). On en a croisé un qui faisait, en deux jours, Gavarnie-Caillou de Soques en vallée d’Ossau, sans manger et quasiment sans dormir ! Ce coach en trail (c’est ainsi qu’il s’est présenté) s’entraînait pour le prochain défi que certains de ses coachés se lanceraient prochainement : 100 km en 3 jours dans les Cévennes, je ne sais plus combien de dénivelés positifs, le tout sans manger et sans dormir… Rien que de nous raconter son futur chemin de croix, on en a été pris d’une irrépressible envie de bailler. Comment peut-on goûter la montagne dans ses conditions ? Le mystère reste entier pour moi ; il faut dire que Lourdes n’est pas très loin de l’endroit où nous nous trouvions… Le trail en soi n’est pas un problème, les trailers non plus : ils sont plutôt respectueux de l’environnement qu’ils traversent (même vite) et jactent beaucoup moins que les hispaniques. Leur plus gros défaut, c’est d’avoir infusé cette mode de la basket comme chaussure de rando, et tout l’équipement minimaliste peu adapté aux changements brutaux de météo. Cette incongruité se paie cher chez certains marcheurs néophytes : si la chaussure en question est légère – avantage non négligeable quand on porte tout ce qu’on emporte, même aux pieds – elle n’est guère adaptée aux passages scabreux, aux pierriers, aux charges lourdes. Pour maintenir sa cheville dans une chaussure basse, il faut de l’expérience, de l’habitude, beaucoup d’entraînement. Ce qui semble assez peu le cas des touristes de masse, et… de leur masse corporelle.

Bon, il faut conclure. S’extraire de la montagne, en redescendre, puisque c’est notre « destin ». Dans les années à venir, il va donc falloir ruser davantage pour trouver des lieux à l’écart, silencieux, non souillés par le surtourisme délétère à la santé environnementale, et à la santé mentale tout court. « La vie est une chose grave. Il faut gravir », disait le poète Pierre Reverdy.

C’est ce qu’il faudra faire à l’avenir, plus haut, plus loin, plus isolé, pour trouver cette solitude alpine tant désirée.

Photos : Val d'Arrious, Arrémoulit, Arriel.

F.S. 30 août 2024

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Dans le silence des cathédrales

24 Août 2023 , Rédigé par F.S Publié dans #montagne

Dans le silence des cathédrales
Dans le silence des cathédrales

Ceux qui me connaissent le savent bien, et le disent, parfois : si les Pyrénées étaient une religion, je serais dévot. Ou bigot, c’est selon. Je n’en éprouve, depuis le temps (plus d’un quart de siècle) aucune honte, cette lubie, monomanie pour certains, est totalement assumée. Inutile de me faire changer d’avis, jusqu’à ma mort, ça sera comme ça. Parmi les « églises » pyrénéennes où j’aime particulièrement me « recueillir », il y a le massif de Gavarnie - Mont-Perdu. Trois cirques se succèdent (quatre, si l’on veut ajouter le plus oriental bien qu’ouvert au sud, formé par la muraille de Barroude) : Gavarnie, Estaubé, Troumouse. Depuis longtemps je songeais à faire découvrir ce sanctuaire béni entre tous à ma fille, jeune padawan de bientôt 12 ans au pied de plus en plus sûr, et aux mollets endurcis par les années de marche. Ce qui fut dit fut fait, cet été 2023.

Dans le silence des cathédrales
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Dans le silence des cathédrales
Dans le silence des cathédrales

Il y eut deux moments particulièrement émouvant pour elle, je crois : la découverte du cirque de Gavarnie et sa grande cascade, le premier jour (balade facile, 300 mètres de dénivelés) : au fond du cirque, sous la fraîche cascade ou presque, au pied du mur, dans les cailloux : rien de tel pour poser le décor. Puis la soirée et nuit dans la petite cabane des Aires, à 2100 mètres, à l’entrée du cirque de Troumouse. Je l’ai déjà écrit ici maintes fois et photographié autant de fois aussi : j’aime Gavarnie, c’est certain, mais plutôt d’en haut. J’adore Troumouse encore davantage, et j’aime y être « dedans » (même si la grande carcasse de la Munia, à 3185 mètres, demeure ma course mixte de montagne préférée). Au soir de ce 9 août, à l’issue d’une chaude journée d’été que nous avions passé à l’ombre, et dans la fraîcheur du torrent près de la chapelle d’Héas avant de se coltiner un peu plus d’une heure du demi de suée pour arriver en soirée à la cabane, nous avons bénéficié d’un silence de cathédrale. Il faut l’entendre pour le croire : au cœur même du ventre de ces onze kilomètres de circonférence (plus étendu que Gavarnie…), c’est à peine si l’air était troublé par le murmure d’un petit torrent quelques mètres plus bas. À ce moment-là, cette soirée-là, trois sens demeuraient essentiel à la contemplation : la vue, l’ouïe, l’odorat. Tout le reste semblait devenu accessoire. La petite cabane qui allait nous servir d’abri – mais contre quoi, la nature semblait si paisible ce soir-là ? - était comme la cabine d’un petit bateau qui nous aurait accueillis au milieu de l’océan. Même l’Espagnole, seule, qui s’y trouvait avant nous, ne faisait pas de bruit (chose rare, c’est qu’elle n’avait personne avec qui parler !). Nous étions posés là, dans le creux de la main chaleureuse de Troumouse, à contempler les « sept rochers capitaux » d’une crête si tentante : Pas de Gerbats, Pic Heid, Pointe des Aires, Pic de Troumouse, Pic de Serre de Mourènes, Petite Munia, Grande Munia. Une fois la jeune padawan saucissonnée dans son sac de couchage, je restais encore un petit moment dehors, à observer gravement, comme les marins, le soir tombant doucement. Rien ne manquait au décor, et surtout pas le silence de cette cathédrale de roches calcaires façonnée par le temps, l’érosion, la glace désormais totalement disparue. Je fis mon signe de croix à la fin de ces vêpres pyrénéennes et j’allais me coucher, les yeux imprimés de ce panorama sans cesse renouvelé.

Dans le silence des cathédrales
Dans le silence des cathédrales
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Dans le silence des cathédrales
Dans le silence des cathédrales

Il y eut un troisième moment de « dévotion », si j’ose dire, lors de la montée à la Hourquette d’Alans (2430 m), la veille du départ. Profitant de la fraîcheur du petit matin, au sortir du bois des Espuguettes, ce col – Hourquette dans les Pyrénées indique une forme de fourche – permet de relier Gavarnie au cirque d’Estaubé, le moins connu des trois et pour autant pas le moins beau. Il débouche sur la célèbre brèche de Tuquerouye, à 2666m, où est posté, depuis 1896, le plus vieux refuge non-gardé des Pyrénées. Il y a bientôt trente ans, c’est ici que mon aventure pyrénéenne a commencé, et à l’époque, ça s’était plutôt mal passé : météo pourrie, compagnons de cordée pas du tout à la hauteur, inexpérience totale, matériel et vêtements totalement inadaptés aux conditions météo que nous avions rencontré. Les Pieds nickelés en randonnée… De l’eau a coulé depuis sous les passerelles de la grande cascade, je suis repassé souvent par ou près de cette Hourquette, j’avais à cœur de montrer à ma fille l’amphithéâtre du cirque sous un autre angle, qui se dévoile progressivement au fur et à mesure de l’ascension, et ne nous lâche plus jusqu’en haut, sous les contreforts du Pic Rouge de Pailla, et le regard bienveillant des Pics Astazou barrés en diagonal par le fameux couloir Swann. C’est ici que, dans les Choses vues, Victor Hugo a écrit un passage célèbre, à l’occasion de sa visite à Gavarnie, en 1843, quelques semaines avant la mort de sa chère fille Léopoldine : « C’est une montagne et une muraille tout à la fois. C’est l’édifice le plus mystérieux des architectes. C’est le Colosseum de la nature ; c’est Gavarnie ». Le Colisée de la nature… Certains trouveront ça emphatique et par trop exagéré,  moi je trouve ça très juste. Il faut le voir pour le croire. Et pour le voir, il faut le ressentir avec les pieds. Pour cela, on a mille mètres depuis le début du Gave de Pau (sa source est la grande cascade) pour en profiter pleinement. Arrivés en haut, les orgues se turent : pas un souffle de vent, pas le moindre bruit, si ce n’est quelques bribes de voix humaines – lesquels humains eurent le bon goût de quasiment chuchoter – et le grincement de la mastication de nos sandwichs au jambon sec. Face à nous : 35 millions d’années de construction et déconstruction. Sur le candélabre face à ce tabernacle géologique, nous déposâmes notre cierge, avant d’entamer la dernière descente, à grands regrets, pour ma part, enivrés des cimes. La vue est à couper le souffle, je ne connais pas meilleur panorama que la vision de cette muraille, ce fond de cirque, cette brèche dont on jurerait la bouche souriante d’un géant qui aurait perdu une dent.

Il fallut la grande fraîcheur d’une petite piscine d’eau dégringolant du rocher, à quelques mètres de la fin de cette promenade de santé, pour me remettre les idées en place. Lesquelles n’ont qu’une obsession : revenir ici, au plus vite, et si possible plus longtemps.

F.S. août 2023

Photos (c) fredsabourin.com / Dommage qu'il n'y ait pas eu de temps en temps quelques nuages pour les contrastes...

Dans le silence des cathédrales
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Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)

5 Juillet 2023 , Rédigé par F.S Publié dans #montagne

C’était un jour gris sans véritable personnalité. Le temps semblait hésiter, entre montée de brumes épaisses, annonciatrices d’humidité, et quelques trouées laissant passer de rares rayons de soleil. La lumière, par instants fugaces, était quand même assez belle et faisant ressortir le vert d’une nature visiblement très arrosée depuis plusieurs semaines. Une nature abondante, généreuse de verdure et de couleurs éclatantes. Les fleurs de montagne – quelques orchis encore, des chardons pointant leurs épines vers le ciel cotonneux, pas mal d’autres variétés dont malheureusement j’ignore le nom – brillaient de mille couleurs. Dominantes de jaune, rose cyclamen, bleu… La terre sentait cette odeur si caractéristique de pierres humides et de fougères entêtantes. Tous les sens étaient en éveil, même le goût, en étanchant ma soif à la fraîche fontaine de Bart : la saveur incomparable d’une source… La sueur me perlait en grosses gouttes dans le dos, sur le torse, et je sentais la ceinture de mon short bientôt saturée d’humidité. Parti de 400 et quelques mètres, l’objectif premier était à 1347 mètres, au col de la Courade. Rien de bien méchant, mais il fallait quand même s’envoyer 900 mètres, en peu de distance. Ce fut fait en deux heures, pile ; la cloche de Gère sonnait 10 heures quand je doublais la petite église ; je posais sac à terre, plus exactement sur la margelle d’un abreuvoir à vaches à midi pile. Mis à part une carcasse de vache croisée aux trois-quarts de l’ascension, je n’avais vu personne. Personne de vivant, devrais-je dire.

Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)

Au départ du chemin, la rumeur de la route départementale reliant Pau vers le nord, Laruns et l’Espagne vers le sud, me gênait : je ne parvenais pas à m’en débarrasser, je savais que le bruit disparaîtrait mais quand ? Il cessa net, je ne m’en aperçut finalement pas tout de suite. C’était pourtant comme si on avait brutalement coupé le son d’une télévision. Je me trouvais donc seul au col de la Courade, quelques vaches au Pla dou Soum faisaient tintinnabuler leurs grosses cloches. Je les distinguais à peine dans le brouillard désormais bien accroché. De temps à autre, quelques micro-gouttelettes semblaient en annoncer d’autres, plus fortes, mais nous restions dans le style crachin. Je pris la décision de monter un peu plus haut, vers les Rochers des Cinq Monts. Le sentier s’éleva franchement – 300 mètres de dénivelé en peu de temps – je suais abondamment et sentais bien la pente sous mes godasses. Au sortir d’un bois situé sous la crête de Bouhaben, le chemin se fit très boueux, labouré par les sabots des vaches qui avaient dû passer là peu de temps auparavant. Je commençais à entendre le son de leurs cloches. Une biche – ou un chevreuil – jappa de son rauque et guttural aboiement, mais vraiment assez loin, il ne pouvait m’avoir repéré bien que je puisse parler par moment à voix haute. La boue collait à mes grolles, c’était pénible et je devais louvoyer d’un bord à l’autre de ce cloaque pour ne pas m’enfoncer. J’avançais lentement, et n’y voyais pas à plus d'une trentaine de mètres. La faim commençait à me tenailler, et comme j’avais bêtement oublié mon couteau, je dus chercher une pierre très plate, style copeau d’ardoise, pour faire office de. J’y parvins et je passais le reste du chemin qui me séparait de la cabane de Gerbe d’en haut à la nettoyer consciencieusement avec mes doigts mouillés par les herbes humides, sur lesquelles je prélevais quelques gouttes d’eau au passage.

Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)

Je trouvais la cabane dans un léger contrebas, guidé par les vaches que j’imaginais bien groupées près d'elle. Elles y étaient, et paissaient, paisibles. Elles semblaient surprises devoir arriver l’humain, je restais cependant à distance, ayant repéré la présence au milieu d’elles d’un petit veau. Je les guettais du coin de l’œil en tartinant mon pâté avec mon couteau de fortune, mais bien vite je dus rentrer à l’abri dans la minuscule cabane. Celle-ci ne contenait qu’une table style bistrot, et une chaise. Ne voyant personne d’autre par ici, cela convenait parfaitement. Je pris, en mastiquant mes tartines, la décision de m’en tenir là, vu le temps et l’absence de visibilité. Sur la carte, je voyais une autre cabane – la Gerbe d’en bas – où je pensais me rendre directement sa avoir à refaire à l’envers le chemin qui m’avait mené jusqu’ici : la longue piste serpentant entre les granges. Je repartais donc, sans savoir si, comme je le lisais sur la carte, je pourrais descendre droit dans la pente herbeuse en direction de cette cabane. Mes pas faisaient un bruit de succion, la boue me collait aux semelles. J’étais en train de remonter une sente au sortir d’un bois que j’avais pris tout à l’heure, labouré par les vaches. Régulièrement, je jetais un œil à droite vers la pente herbeuse, ne parvenant pas à me décider de m'y engager. Les herbes, désormais bien mouillées, devaient glisser sévèrement. J’entendais d’autres vaches en bas, probablement elles aussi près de la cabane que je visais. Elles ne me semblaient pas si éloignées, mais comme je n’y voyais rien, la prise de décision s’en trouvait aussi réduite que ma visibilité. Je tergiversais : allais-je plonger dans l’herbe humide, coupant droit, en espérant que.... ?

Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)

C’est alors qu’il surgit, flanqué de deux chiens sur ses talons, un parapluie en bandoulière, une veste posée sur l’épaule, chaussé de bottes en caoutchouc, un bâton à la main. Il arrivait de son côté où la pente s’élevait aussi, le chemin formant à cet endroit une sorte de petit dôme, si bien que ni l’un ni l’autre ne pouvions voir arriver quiconque, sauf au dernier moment. Un surgissement, une apparition tout droit sorti du brouillard. Il ne parut pas plus surpris que cela ; moi oui ! J’étais d’ailleurs en train de marmonner mes pensées et tergiversations, comme un moine dans son cloître, lisant l’office. L’homme, coiffé d’une casquette, propriétaire des vaches plus bas – j’allais bientôt le savoir – répondit à mon « bonjour » par un : « alors, on se promène ? ». Je répondis oui, et j’en profitais pour lui demander où était précisément la cabane de Gerbe d’en bas. « Elle est par là », me dit-il, me montrant la pente que je lorgnais depuis tout à l’heure. Je lui fis part de mon hésitation à descendre direct, et il me dit : « j’y vais, vous voulez me suivre ? Ce sont mes vaches en bas ». Comment refuser une telle invitation, providentielle, qui me permettrait d’économiser environ une heure de marche ? J’embrayais derrière lui, tâchant de ne pas trop me laisser distancer, redescendant ce que je venais de monter dans la boue. Tout à coup, il prit à gauche direct dans la pente, et c’était parti. Les herbes glissaient, en effet, ses chiens se retournaient régulièrement en me guettant, intrigués par ma présence, se demandant sans doute quand j’allais me casser la gueule. Il fallait que je cavale bon train, l’homme, bien qu’en bottes, descendait à bonne allure et son pied était davantage montagnard que le mien, qui n’avait pas foulé les pentes pyrénéennes depuis fin mars. À l’entrée d’un passage boisé, une vache noire aux vastes cornes meuglait, solitaire. Le vacher s’arrêta auprès d’elle, on aurait dit qu’il lui parlait (sans doute lui parlait-il, mais je n’entendais pas à la distance où je me trouvais encore) me permettant de le rattraper, ayant perdu un peu de temps dans cette descente acrobatique. Était-elle à lui ? Il ne prit pas la peine de la ramener vers le bas en tout cas, et jetant un œil vers moi, voyant que j’arrivais (enfin !), il reparti aussitôt s’enfonçant dans le bois sombre, et très pentu. Un mince sentier descendait direct, ça frottait de part et d’autre tant il était étroit : je ne l’aurais probablement jamais trouvé tout seul. Je le perdis de vue, mais j’entendais de plus en plus les vaches en contrebas, signe que nous approchions. Au sortir du bois, il m’indiqua le croisement avec le sentier qui débouchait de la cabane de Gerbe d’en haut, que j’aurais pu prendre si j’avais su qu’il existait… Enfin, quelques courtes minutes plus tard, nous arrivions près de la cabane. Combien de temps avait duré cette descente infernale ? Dix minutes, tout au plus ? Peut-être quinze ? Le vacher me dit alors : « voilà, vous y êtes, c’est 200 euros ! » me lança-t-il en rigolant. « Je vous ai fait gagner une heure de marche en évitant le détour ». Et il me parla des gens qu’il croisait à Bious Artigues, pendant la pleine saison estivale, « des gens perdus qui ne savent plus trouver leur chemin ». Je m’étonnais de ce fait, Bious Artigues est un lieu facile, je ne vois pas bien comment on peut s’y égarer, même dans le brouillard ! « Ah si, pourtant, vous n’imaginez pas », ajouta-t-il. « Des Espagnols notamment… ». Je songeais en moi-même aux vers d’Hugo, « c’était un Espagnol de l’armée en déroute, qui se traînait sanglant sur le bord de la route… », et cela ne m’étonnait pas.

Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)

Je demeurais encore quelques minutes, à observer la cabane, à inspecter l’intérieur, et à regarder les vaches se rassembler auprès du vacher et de ses chiens, leur intimant l’ordre, en leur parlant par onomatopées, de remonter le chemin que nous venions de dévaler. Les chiens revinrent une dernière fois vers moi bille en tête, comme s’ils voulaient me dire quelque chose – mais quoi ?  - et repartirent au cul des vaches. Je les regardais s’éloigner, puis ne les voyais plus mais les entendais encore un bon moment, jusqu’à ce que je décide de repartir, seul, sur le sentier qui continuait de descendre vers Gère, et la vallée. « C’est par là, vous ne pouvez pas vous tromper », m’avait dit le vacher en guise d’adieu. Agitant mon béret, je l’avais chaleureusement remercié, et salué d’un « adichas ! » tel qu’on peut se le dire par ici, même si moi, je ne suis pas vraiment d’ici. Le vacher me salua de la main, tout en continuant à cavaler vers ses vaches, ses chiens à ses trousses. Ce concentré d’évènements éclaira ma journée plus sûrement que le soleil, que je n’avais point vu…

F.S. juillet 2023

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Chambre froide (chapitre 2)

29 Novembre 2022 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature, #montagne

Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)

"L'élégance est de mourir. Je prends appui sur l'autorité de la neige : une reine descendue du ciel avec de longs gants blancs et voici que ses doigts s'écartent, que le cadeau de la plus belle pensée nous est donné. Quelques jours, puis elle meurt. Son apparition était dès l'origine son effacement. Construire une abbatiale qui traverse les siècles peut sembler orgueilleux en regard de ce vœu éphémère de la neige. Mais c'est la même magie : les pierres de l'abbatiale ont commencé à fondre dès que je leur ai tourné le dos".

Christian Bobin (24 avril 1951 - 23novembre 2022). La Nuit du cœur, Gallimard, 2018).

Photos : F.S., novembre 2022. Ariège, Siguer. Cabanes de Brouquenat-d'en-Haut et Peyregrand.

Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)

"La noblesse de la neige : arriver silencieusement, partir très vite" (Sylvain Tesson, Une très légère oscillation, journal 2014-2017).

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Reflets

22 Octobre 2020 , Rédigé par F.S Publié dans #montagne

Reflets
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Reflets
Reflets

(À Hélène)

C'est l'histoire d'un reflet. Un simple reflet d'un géant de pierre, de "Jean-Pierre", une des explications à l'appellation familière du Pic du Midi d'Ossau, dans la vallée du même nom, sommet emblématique du Béarn pyrénéen.

Cet endroit me fascine depuis plus de 23 ans. Depuis la première ascension du "géant de pierre" en août 1997, au sortir d'un service militaire qui nous avait affûtés, mon camarade et moi, conséquence nous y étions montés quatre à quatre. Un bouteille de jurançon avait fait le reste pour stimuler la descente...

Chaque année pendant presque vingt ans, je suis retourné caresser ses flancs de ma sueur, de mes mains et de mes godillots, jusqu'à quinze ascensions. Ce sommet se prend par la face nord - nord-est, ce qui est rare. On arrivait par le côté est, du col et refuge de Pombie, dominant le cirque d'Anéou ("les neiges", en Béarnais). Je préfère le dire à ceux et celles qui trouvent ce comportement étrange : cette lubie ne cessera que lorsque mes genoux ne pourront plus me porter (et encore ! je me demande si je ne trouverais pas un moyen de...). Et puis, un jour, je suis allé voir de l'autre côté, "en face", côté ouest, près du col d'Ayous, qui marque la limite entre Ossau et Aspe, "ceux d’à côté". Négligé jusqu'alors car le considérant trop "touristique", je suis monté aux fameux trois lacs d'Ayous (Roumassot, Miey, Gentau) auquel s'ajoute un quatrième, au dessus du refuge plein sud en direction du Pic Castéreau : le lac Berseau. De ces quatre lacs, un seul attire le marcheur munit d'une paire d'yeux, jusqu'à la fascination : le lac Gentau, sous le refuge d'Ayous, à 1947m. On s'y presse nombreux dès que la saison le permet. Curiosité de la nature, lorsque le vent cesse et que la lumière du jour passe au sud, puis à l'ouest, le Pic s'y reflète comme votre visage dans le miroir d'une salle de bain. Encore mieux : certains soirs, quand le ciel flamboie, que le rouge et le noir s'apprêtent à "s'épouser" (merci Grand Jacques !) que l'atmosphère cesse de respirer, le miroitement est parfait. Plus rien ne bouge, pas un souffle d'air ne trouble la surface de ses eaux tranquilles ; la montagne prie : il n'y a plus qu'à communier. 

Reflets
Reflets
Reflets
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C'est l'heure des braves, des chanceux, des amoureux des Pyrénées et de la vallée d'Ossau, l'heure de grâce où Marie même saluerait la Vierge - ou l'inverse, c'est selon - l'heure où les yeux crèvent d'une beauté mirifique, absolue. L'heure où l'on retarde celle du coucher, si jamais le spectacle voulait bien recommencer là, sur le champ. 

Reflets
Reflets

C'est l'heure où la montagne se fait lascive, après avoir chauffé au soleil d'été, ou frissonné aux frimas de l'hiver ; l'heure où Pyrène se couche près de son Hercule, comme dans la légende, pour s'aimer toute la nuit et donner son nom à cette chaîne de montagnes calcaire, la plus haute d'Europe. C'est l'heure où l'on regrette de n'être point immortel, pour rester là, calme et fou, pour admirer, chaque jour qui passe et chaque fois que le vent se calme, le prodigieux spectacle de ce reflet d'éternité.

Photos (c) Fred Sabourin.

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Au delà des lignes

7 Juillet 2020 , Rédigé par F.S Publié dans #montagne

C'était un peu comme de retrouver un être cher après une (trop) longue absence : espérées, attendues, désirées, ces retrouvailles avec les Pyrénées étaient aussi un peu craintes. Sept mois depuis la dernière sortie, au même endroit – une coïncidence - après la nuit dans un frigo nommé cabane de Quioulès en novembre dernier (4° au réveil à 7h)… Cette Ariège méconnue - la montagne dite d'Aston, du nom d’un village légèrement situé aux marges de la RN20 qui file plein sud direction l’Andorre en traversant des contrées exotiques (1) - était le parfait théâtre d’une opération dégourdissement des jambes, le temps d'une escapade à quatre hardis et fières pyrénéistes. Aston, c’est aussi le nom du torrent qui dévale de cette montagne émergeant tel un mur et qui paraît, comme souvent dans les Pyrénées, infranchissable.

Au delà des lignes
Au delà des lignes
Au delà des lignes
Au delà des lignes
Au delà des lignes

Il faut aller au bout du bout de la route, qui serpente le long du torrent d’Aston donc, dévalant d’une retenue d’eau (barrage de Riète) près de laquelle se trouve la centrale de Laparan, qui récolte les eaux de l’étang du même nom, plus haut vers le sud-est. Il faut monter dru dans un sous-bois de hêtres, de chênes - plus rares - et de quelques résineux. Au sortir de cet étage montagnard, une passerelle enjambe le torrent, on passe sous une conduite forcée puis on remonte vers l’ouest près du torrent de la Sabine : on entre alors dans l’étage subalpin. La cabane de Quioulès est toujours là, elle semble moins frigorifique qu’en novembre dernier ; mais ça n’est pas encore là le terminus. Tout juste le temps d’une légère collation, c’est vers la cabane de la Sabine que nous pas nous dirigent, dans un paysage odorant de pins, genévriers, rhododendrons, et toute une magie de fleurs de saison (lys, orchidées etc.) qu’il fut plaisant de contempler.

Cette cabane est toute petite, divisée en deux parties, et dont le toit, végétalisé, la fait se fondre littéralement dans le paysage. La partie la plus « grande » est composée de deux bat-flancs sommaires où l’on peut coucher sur chacun à deux, peut-être trois en se serrant bien et si les gabarits le permettent. Une cheminée et quelques « placards » suspendus, deux bancs fixés dans les murs complètent son sobre confort. C’est bien assez pour le repos des pyrénéistes... Malheureusement – si l’on peut dire – trois gaillards équipés de cannes à pêche sont arrivés avant nous, et il nous faudra compter sur l’étroite annexe, plus basse et nettement plus sommaire. Nos hôtes – ils sont Ariégeois et du coin – nous montrerons que la solidarité montagnarde n’est pas encore tout à fait un vain mot : ils se serreront pour laisser l’un des membres de notre équipage dormir dans la grande partie avec eux, nous permettant de passer une nuit pas trop dégueulasse.

Au delà des lignes
Au delà des lignes
Au delà des lignes
Au delà des lignes
Au delà des lignes

Il faut s’élever encore davantage de la Sabine (1981 mètres) dans une forte pente herbeuse et caillouteuse par moment pour atteindre une sorte de col sans nom, et finir tranquillement jusqu’au sommet du Pic de la Sabine, seulement 2561 mètres mais dominant son entourage tout en défiant le Pic de Thoumasset (2700 mètres), seul « seigneur » du lieu. Du sommet, le panorama, sans être le plus époustouflant des Pyrénées, n’en demeure pas moins surprenant : comme souvent en Ariège, les charmes de cette montagne âpre, rude, très pentue et souvent couverte d’épines, ne se laissent admirer qu’aux prix de longs efforts, de passages dans des paysages où l’on ne serait pas surpris de voir surgir l’ours, entre autres…

Après une nuit réparatrice à la cabane de la Sabine, où il ne fait même pas froid, quasiment sans humidité du matin, nos pas nous dirigent entre rhododendrons et ruisseau frais, sur un replat spongieux où paresse le ruisseau de Soulanet (qui descend de l’étang du même nom), pour attraper une sorte de petit col rond comme la commissure de l’épaule et du cou. Là, c’est un autre ruisseau – la Coume de Seignac – qui indique le sens de la descente, parfois parmi une végétation luxuriante où nous croisons encore fleurs de lys, orchidées et les gentianes des Pyrénées, pas encore en fleur mais ce sera pour bientôt. Les rhodos nous griffent les jambes, comme si ils voulaient nous rappeler que la montagne, ça fouette le sang. À l’orée de la cabane de Bela (environ 1800 m) nous apercevons celle de Quioulès, en contrebas déjà. Dans deux heures et demie nous serons près de la centrale de Laparan et déjà s’achèvera cette virée virile au creux d’une montagne sensuelle, mais pas sans suite.

 

(1) Tarascon-sur-Ariège, Ussat-les-Bains, Les Cabannes, Albiès, Luzenac, Ax-les-Thermes, Mérens-les-Vals, l'Hospitalet-près-l'Andorre...

Photos (c) F.S. Nikon D300. Focale 10-24 mm.

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Chambre froide

25 Novembre 2019 , Rédigé par F.S Publié dans #montagne

Chambre froide

C'est un coin de l'Ariège - vers Aston, départ de la marche à la centrale électrique de Laparan, barrage de Riète - tel que dans nos souvenirs... Très humide, froid, au sol détrempé comme une éponge et au réveil-matin à l'image des journées : rustique et froid. 4° à l'intérieur de la cabane de Quioulès à 7h30 du matin : dormir dans une chambre froide ça raffermit les chairs... Mais pour qui aime l'aventure et la sobriété, c'est l'endroit idéal. Nous n'avions pas convoqué Sylvain Tesson et sa Panthère des neiges, mais la nature sauvage à l'état brut était tout de même omniprésente... Mis à part un skieur égaré, personne ; pas l'ombre d'un animal identifiable à part quelques choucas. Mais les animaux en question ne nous ont-ils pas vu, eux ? Les prévisions météorologiques avaient annoncé un temps épouvantable, raison de plus pour aller vérifier.

- Quioulès -

- Quioulès -

Chambre froide
Chambre froide
Chambre froide
- Bela -

- Bela -

Chambre froide
- l'angélus -

- l'angélus -

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Automne en Ossau

22 Octobre 2019 , Rédigé par F.S Publié dans #montagne

- Pic de la Ténèbre -

- Pic de la Ténèbre -

Automne, saison dorée en vallée d'Ossau autour de Laruns ("Laruntz", en Béarnais). Remontée de l'Arriutort (le "ruisseau tordu") jusqu'à la cabane du même nom (1000 mètres en 2 heures). Puis débouché au col de Taillandière sous le Montagnon d'Iseye et son lac en forme de heart. La pluie et le vent ne douche pas complètement nos ardeurs et nous descendons - sous le soleil retrouvé accompagné d'un bel arc-en-ciel - jusqu'à la cabane de Laiterine (1680m) qui nous accueillera pour la nuit, ventée et pluvieuse par intermittence.

Le lendemain matin c'est à la verticale de la cabane de la Cujalat (300 mètres en contrebas) que nous grimpons en sous-bois puis sur une pente herbeuse qui fait bien transpirer, poussés par un méchant petit vent de sud - sud-est agrémenté de quelques pluies. Le débouché sur le Cirque de Besse se nomme le Pène d'Hourque, et la vue est bien belle. Abrité du vent et de la pluie par ce flanc de montagne ossaloise, la descente s'effectue dans le cirque vers le col d'Abet puis celui de Lusque, serpentant en sous-bois jusqu'au Plateau de Lusque avant d'entamer la dernière descente vers Goust, ensoleillé quand nous y arrivâmes. L'ancienne route balisée rouge et jaune (grand tour de l'Ossau) conduit ensuite aux Eaux-Chaudes où nous mettons sac à terre, trempant nos lèvres dans un café chaud bienvenu.

Un crapahute à l'ancienne, à pieds quasiment de bout en bout, virée virile de franche camaraderie, de pâté à l'ail de chez Coudouy et de fromage de brebis Pujalet...

- (c) Marc L. -

- (c) Marc L. -

- Arriutort -

- Arriutort -

Automne en Ossau
Automne en Ossau
Automne en Ossau
Automne en Ossau
- Laiterine, chambre avec vue -

- Laiterine, chambre avec vue -

- Cirque de Besse -

- Cirque de Besse -

Automne en Ossau
- Les Eaux-Chaudes -

- Les Eaux-Chaudes -

- Les Eaux-Chaudes -

- Les Eaux-Chaudes -

- Lou Nouste Henric -

- Lou Nouste Henric -

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6 ans 8 jours et 45 minutes

20 Août 2019 , Rédigé par F.S Publié dans #montagne

6 ans 8 jours et 45 minutes

Très exactement 6 ans, 8 jours et 45 mn séparent ces deux photos prises au sommet du Pic d'Ariel (2824m) en vallée d'Ossau, avec le même appareil, le même objectif (un grand angle 10-24mm) et quasiment le même cadrage. On y reconnait le Palas (à g. 2990m) et le Balaïtous (à d. 3144 m). 2013, c'est la dernière année où les cumuls de neige ont atteint des records permettant la subsistance de celle-ci jusqu'en plein cœur de l'été (il "restait" encore 7 m au col du Tourmalet le 21 juin quelques semaines avant le passage du Tour de France…). Je le redis cette année, la sécheresse est visible et très intense dans les Pyrénées (malgré les fortes pluies de ce jour notamment dans les Hautes-Pyrénées et en Ariège), y compris dans cette partie-là d'ordinaire très arrosée l'hiver et au printemps.

6 ans 8 jours et 45 minutes
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