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Le jour. D'après fred sabourin

Dix ans

23 Septembre 2021 , Rédigé par F.S Publié dans #Lettres à ...

« J’ai dix ans, des billes plein les poches, j’ai dix ans, les filles c’est des cloches, j’ai dix ans, laissez-moi rêver que j’ai dix ans, ça parait bizarre mais… si tu m’crois pas, hé ! tar’ta gueule à la récré ! ». Dix ans. Il y a dix ans tu respirais pour la première fois l’air de cette planète, en pointant le bout de ton nez dans une clinique des bords de Loire, pour le plus grand bonheur de tes parents. Ces dix années ont filées à la vitesse de la lumière. Je sais que nous venons de vivre, toi et moi, probablement les meilleures années, celles de l’enfance, une certaine forme d’insouciance, de rires et de jeux, de découvertes en tous genres, de milliers de questions. J’ai encore dans l’oreille ton « c’est quoi, ce bruit ? » que tu répétais ad libitum quand tu découvrais le monde, à chaque carrefour… Je sais que ce temps-là s’éloigne petit à petit et ne reviendra plus, ou du moins différemment, sous la forme de souvenirs que nous partagerons quelques fois, en souriant à l’évocation d’anecdotes qu’il nous plaira de nous remémorer.

Je me doute aussi que les dix ans à venir seront certainement un peu plus difficiles : avant d’entrer dans la grande tectonique des plaques de « l’adolescence » et de ses joyeux tourments, tu vas entrer dans ce que les « spécialistes » qui ont pignon sur rue nomment la « pré-adolescence », avec son lot d’oppositions, de petits arrangements, de négociations, de frictions en tous genres. Le temps qui s’ouvre désormais sera un temps où tu chercheras à tester tes parents – ta mère, malgré ses efforts, n’y échappera pas non plus et peut-être même en pire puisqu’elle te voit tous les jours – et où nous aurons des rapports parfois tendus. Mais je sais aussi que ce sera un temps riche où le débat prendra souvent de la place, où de nouveaux modes de relations verront le jour ; un temps de maturation surtout, où, quoiqu’il arrive, je serai là pour toi comme je l’ai toujours été, quoiqu’on en pense ou dise…

Dix ans
Dix ans

Quand je repense aux dix ans qui viennent de s’écouler, pendant lesquelles j’ai noircit des centaines de pages sur mon émerveillement de te voir grandir et prendre de l’assurance, des souvenirs heureux se bousculent dans ma tête. Je songe aux rituels que nous avions, dans la petite ville au bord de la Loire où nous avons vécu ces vertes années, sur le chemin de l’école notamment : la petite souris en peluche dans la vitrine d’une coiffeuse ; la baguette de pain croustillante de chez Mélanie ; les détours aux jeux ; le passage devant l’église et les achats de bougies que nous allumions ensuite les soirs d’automne et d’hiver avant de nous mettre à table... Je songe aussi aux histoires racontées chaque soir où tu étais chez moi, la mise en scène pour changer ma voix en fonction des personnages, et combien cela te plaisait. La boîte à musique avec la danseuse. Tes yeux émerveillés devant le globe terrestre lumineux offert pour tes cinq ans. Les rituels culinaires aussi, grâce à tes goûts très tôt très prononcés pour certains plats. Ta passion pour les animaux, les découvertes au zoo ou tout autre lieu où il était possible d’en voir. Les nuits en bivouac dans les Pyrénées. Je me souviens aussi – et ça n’est d’ailleurs pas terminé – des œuvres d’art que j’ai cherché, et cherche encore, à te faire découvrir à travers toutes formes culturelles - musées, châteaux, églises, films, livres… - tout cette richesse patrimoniale qui est là sous nos yeux et dont il faut s’enivrer. Cet esprit d’ouverture, par la culture, te protégera je crois et je l’espère, des affres de l’ignorance crasse, des bassesses humaines, des petits esprits pinailleurs, paranoïaques, revanchards qui sont nombreux et que tu croiseras malheureusement souvent sur ta route. Un jour, un commissaire-priseur que je connais bien et qui m’a montré de si belles choses en marge de ses ventes aux enchères me disait : « Il faut toujours montrer du beau aux enfants, il en restera toujours quelque chose » (je sais qu’il me lit et qu’il se reconnaîtra ; je lui témoigne de ma gratitude). Il a raison et c’est pour cela que je poursuis inlassablement cette quête du beau et de la culture avec toi, libre à toi d’en faire ce que tu voudras par la suite.

Parfois, dans mes rêveries de promeneur solitaire, je te vois plus grande et moi plus vieux, je vois ton indépendance en devenir et la réalisation d’une vie que je souhaite la tienne en fonction de tes choix à toi, et non pas ceux que tu penses devoir faire pour faire plaisir à ton père ou ta mère. Dans mes rêveries, je te vois libre, heureuse, passionnée par ce que tu fais, riante, joyeuse, parce que tu te seras et tu te sentiras aimée pour ce que tu es, et non pas corsetée dans ce que tu devrais être. Tu aimes les animaux, je te vois vétérinaire ; mais je te vois aussi bien trapéziste dans un cirque ou professeur des écoles si ça te chante ; parcourant le monde pour aider ceux qui sont dans le besoin ; archéologue, dessinatrice ou pianiste si ça te tente aussi. Tout ce que tu feras fera ma joie, parce que l’amour que j’ai pour toi renverse tout, depuis dix ans et pour dix, vingt, trente quarante ans ou davantage même si la vie me prête la grâce de le voir…

Jusqu’à mon dernier souffle, je n’aurai de cesse, en homme libre, de te le dire, et de te l’écrire : tu es aimée.

Ton papa.

Dix ans
Dix ans
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Avec Bébel, nous étions tous Flic ou voyou, Guignolo, Pierrot le Fou ou À bout de souffle

6 Septembre 2021 , Rédigé par F.S Publié dans #chronique cinéma

Avec Bébel, nous étions tous Flic ou voyou, Guignolo, Pierrot le Fou ou À bout de souffle

D'aussi loin qu’il m’en souvienne, mon premier souvenir cinématographique remonte au début des années 80, en 1982 précisément, à la sortie de l’As des as, de Gérard Oury. Un mardi soir – je peux m’en souvenir car je n’avais pas école le lendemain et c’est pour cela que l’évènement a pu avoir lieu – mon père est rentré du boulot à tout berzingue en criant : « Vite, vite ! dépêchons-nous de dîner ! J’ai trois places pour l’As des as au Comédia ! ». Effervescence dans la cuisine familiale de la petite ville de Marmande, où nous habitions alors. Je ne me souviens plus du menu évidemment, mais ce dont je me souviens c’est qu’en effet on a dîné avec un lance-pierre. Moins d’une heure plus tard, nous faisions la queue devant le cinéma dont la façade était bouffée par l’affiche où l’on voit "Bébel" sur fond rouge, sourire aux lèvres, blouson de cuir et lunettes d’aviateur mimant un combat de boxe.

Avec Bébel, nous étions tous Flic ou voyou, Guignolo, Pierrot le Fou ou À bout de souffle

Le cinéma, à cette époque-là, c’était encore quelque chose : une salle aux fauteuils de velours rouges, du reste pas terriblement confortables, une scène avec un rideau tendu depuis le plafond sur lequel étaient collées des publicités pour les commerces locaux, salons de coiffure, boucheries-charcuteries, quincailleries, plombiers ou électriciens dépanneurs 7 jours sur 7, et brasseries de la gare aux menus « steak-frites ». Le cinéma, c’était une odeur mélangée de poussières en suspension, de parfums mêlés aux relents de transpiration et de pop-corn. La salle de cinéma, c’était avant tout une expérience sensorielle, olfactive, tout autant que visuelle. Bien avant que les chiennes de gardes féministes ne poussent leur premier cri, la salle de cinéma, c’était aussi l’ouvreuse, une femme donc et si elle était mignonne ça ne gâchait rien, laquelle, après avoir déchiré à moitié votre ticket jaune, bleu ou rouge à l’entrée, passait au bord des rangs, un panier en osier en bandoulière, proposant des cornets de glace, des pop-corn, des bubble-gums ou des caramels et sachets de bonbons Haribo.

On restait (trop) longtemps à regarder les pubs qu’on finissait par apprendre par cœur. Puis la lumière s’éteignait à moitié (peut-être pour qu’on ne se tache pas avec les cornets vanille-chocolat ?) et on regardait les bandes-annonces des films « prochainement dans cette salle »… Enfin, la lumière s’éteignait pour de bon et le film commençait.

Avec Bébel, nous étions tous Flic ou voyou, Guignolo, Pierrot le Fou ou À bout de souffle
Avec Bébel, nous étions tous Flic ou voyou, Guignolo, Pierrot le Fou ou À bout de souffle

Ce soir-là, ce premier soir-là, ce fut l’As des as, avec Jean-Paul Belmondo, Marie-France Pisier, et le petit Simon Rosenblum, joué par Rachid Ferrache, auquel, dès le lendemain, on pouvait s’identifier et dont on jalousait d’avoir tenu la réplique au héros : Bébel. Pourquoi me souvins-je avec autant de précision de ce film à cet endroit-là ? Parce qu'il m'a fait aimer les films, et les salles où l'on pouvait les voir. Une  madeleine de Proust, en quelque sorte...

J’ai bien dû voir par la suite au moins la moitié des 80 films de Jean-Paul Belmondo. D’À bout de souffle à Itinéraire d’un enfant gâté, en passant par toute la glorieuse (à mes yeux) série des années 70 (Peur sur la ville ; Flic ou voyou ; le Magnifique ; Stavisky ; l’Alpagueur ; Le corps de mon ennemi ; L’incorrigible etc.) mais aussi Pierrot le fou ; Borsalino ; Gabriel Fouquet dans Un singe en hiver ; Léon Morin, prêtre ; Cent mille dollars au soleil ; Un week-end à Zuydcoote ; Les Tribulations d’un Chinois en Chine ; Le Doulos ; l’Aîné des Ferchaux…) jusqu’aux années 80 plus ou moins déclinantes, malgré Le Professionnel (le sommet de sa gloire) ; les Morfalous ; Joyeuses Pâques ; Hold-up ; le Solitaire

« Des embardées, Jean-Paul Belmondo n’en aura finalement guère fait, dans une carrière paradoxalement brillante et sage, bien que commencée sous le signe de la rébellion » écrit dans sa nécrologie Jean-Michel Frodon dans Le Monde. « Grande gueule et séducteur, héros à l’apparence de M. Tout-le-monde capable de réconcilier comédie et film d’action, seul véritable héritier de Jean Gabin (…) il aura durant près de soixante ans offert au cinéma français de genre un corps, une trogne et une voix ».

Avec Bébel, nous étions tous Flic ou voyou, Guignolo, Pierrot le Fou ou À bout de souffle
Avec Bébel, nous étions tous Flic ou voyou, Guignolo, Pierrot le Fou ou À bout de souffle

C’est exactement ça : un corps, une trogne, une voix. Le corps d’un acteur ; une trogne de cinéma ; une voix de comédien, même si celui-ci, qui rêvait de la comédie française, aura davantage cédé au vedettariat qu’à ses ambitions. Cela avait mal commencé pour lui : peu apprécié du jury à la sortie du Conservatoire en 1957 (« Vous feriez hurler de rire une salle si vous preniez une femme dans vos bras », lui a dit son professeur d'art dramatique Pierre Dux ), il a pour partenaires Jean-Pierre Marielle, Claude Rich, Jean Rochefort, Bruno Cremer, Pierre Vernier, Michel Beaune, qui le portent en triomphe malgré son accessit, lui qui rêvait d'un premier prix… On connaît la suite : Godard le convainc de tourner pour lui À bout de souffle en 1960, et la nouvelle vague entraîne avec elle le jeune premier qui disait, à son retour d’Algérie : « j’arrête le cinéma, c’est trop con ».

C’eût été trop con en effet d’arrêter. Sans lui, en famille, entre collègues, entre copains, nous ne serions pas allés voir les films de Bébel, ni ne les aurions vus et revus ad libitum quand ils repassent « à la télé ». Grâce à lui, un soir, le dîner envoyé en quatrième vitesse, on est entré dans une salle de cinéma, et depuis, jamais ressorti.

Adieu, as des as.

F.S.

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