Partager l'article ! Mort dans l'après midi: Preuve que les personnes sans domicile fixe ont du cœur : celui ...
Le jour, d'après...
Fred Sabourin

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éditos, culture, soliloques en tous genres...
"Fais de l'obstacle la matière
même de ton action"
(Marc Aurèle)
Preuve que les personnes sans domicile fixe ont du cœur : celui-ci
peut s’arrêter d’un moment à l’autre, comme tout le monde. Si on ne partage pas toujours leur triste sort, nous sommes unis dans notre condition de mortels. Ici, (clique là dessus) fin janvier, nous vous parlions des légumes à volonté du
Flunch que venaient manger deux d’entre eux rencontré au hasard de pérégrinations alimentaires. Jean-Louis, l’ex parachutiste qui se souvenait avoir défilé sur les Champs Elysées en 1975
avec le 3è RPIMa (une photo écornée l’attestait), est mort d’un arrêt cardiaque dans un hôpital haut-normand il y a quelques jours. Nous l’avons appris de la bouche même de son acolyte, désormais
seul devant son plat du jour – carafe de rouge chez Flunch. Pas de quoi fluncher me direz-vous. Sauf
que… Il s’était passé quelque chose entre nous qui m’avait profondément touché, ce jour-là, dans cette conversation de fond de verre, en plein froid hivernal, dans cette salle à manger où se
presse la fameuse « France d’en bas », ignorée d’en haut. Parce qu’il y fait chaud. Parce qu’on ne les y emmerdait pas. Parce que c’est pas cher et qu’on peut se resservir. Parce
que d’autres raisons que nous n’avons pas su.
Aujourd’hui, en croisant Dominique, moustache toujours fournie et figure bonhomme, j’ai bêtement demandé des nouvelles de Jean-Louis. « Il est
parti », a-t-il lâché, laconique. Comme il avait évoqué son départ de la ville pour rejoindre un vague cousin agriculteur, j’ai d’abord pensé à ça. « Non, non, il est parti. Il est mort. Arrêt cardiaque. A l’hôpital ». Je ne sais pas pourquoi, mais les jambes ont tremblées sous moi comme si
c’était un vieux copain qui était parti. La rencontre avait été riche – c’est tout ce qu’ils possèdent – et je les croisais souvent près du clos St-Marc assis sur un banc, attendant que la
température se réchauffe et accélérant même son retour avec un litron de rouge. Pas de quoi pavoiser, juste « deux SDF » qui attendent l’ouverture du foyer Boulingrin où ils tenteront
de trouver le sommeil, entre deux cris de Roumains et ronflements d’autres errants.
Alors voilà. Pas de quoi pavoiser, ni fluncher. Juste se remémorer ses mots, son petit sac marin avec toute sa fortune, la photo des paras défilant
sur les Champs devant Giscard président de l’époque. Et l’oubli. Jusqu’à la terre où il repose désormais. La seule à lui ouvrir les bras, peut-être.
En face de moi, un homme – car c’en est un – au visage rougeau et aux yeux humides. Et les mots qui me manquent,
comment viendraient-ils ? Où iraient-ils ? Pour qui sont-ils ?
Je vois les Champs Elysées, les paras, les ors de la République, cette chienne qui oublie si vite ses féroces soldats. Et, en guise de combattant inconnu, la tombe de Jean-Louis, probablement
enterré au carré des indigents. Là où ceux qui n’ont rien retournent à la terre qui les a enfanté, gratis.
Cette page est pour lui, pour sa maigre vie. Pour éviter l’oubli, peut-être.
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