Un héros très discret (In memoriam Olivier P.)
- 1er à dr. -
Dans le dictionnaire, à la définition du mot « scout », il y a un exemple : Olivier, alias « Colibri ». Ce frêle bonhomme, dont un ancien professeur disait avec humour qu’il avait « une cage thoracique d’agrégé de philo, » incarnait sans doute tout ce que le scoutisme peut produire de valeurs humaines en une seule personne : le sens inné du service, la fidélité en amitié, une loyauté sans faille, la gentillesse incarnée. Le tout enveloppé dans un drap de modestie et de discrétion, qui n’avait d’égal que la foule – au moins 500 personnes – venue lui rendre un dernier hommage, dans l’église Saint-Jacques de l’Houmeau à Angoulême, le 9 novembre. Ce garçon, dont il arrivait, tant il était justement discret, que les professeurs du collège Saint-Paul ne s’aperçoivent de son absence qu’en fin de cours (« tiens mais au fait, Olivier n’était pas là ? »), aura rassemblé autour de lui tous ceux qui, au moins un jour, l’ont rencontré et ont été touché par ses qualités intrinsèques, sans jamais en faire étalage.
Pour nous tout à commencé un samedi de mai 1984, dans le local des louveteaux de la 1ère Magnac/Touvre. Une sorte de grande cabane en planches, maisonnée en bois peinte en blanc, style Louisiane. Là, quelques jeunes pré-adolescents, pré-pubères et mal dégrossis pour la plupart, faisaient les 400 coups de pitreries en pitreries, sous l’œil ferme mais bienveillant d’Etienne, le chef de meute, qui nous foutait ensuite une trouille pas possible le soir à la veillée avec son histoire de « lumière verte, » un truc à faire des cauchemars et qui nous scotchait dans le sac de couchage. Les louveteaux s’appelaient alors Vincent T., Frédéric C., Arnaud de la T., Amaury P-L., Renaud V., Frédéric S., et Olivier lui même. Il y en avait sans doute deux ou trois autres que ma mémoire oublie. Un soir de décembre de la même année, nous avons prononcé pour la première fois les mots ancestraux de la promesse, en chemises jaunes impeccables, foulard rouge et blanc, dans la petite église de Magnac. Nos parents étaient secrètement fiers, je crois. Nous ne l’étions pas moins. Olivier, d’humeur constante, était du lot. Et la vie a suivi son cours.
Au collège Saint-Paul. Et la discrétion d’Olivier. Les week-end scouts et les grands camps, dans les Hautes-Pyrénées près d’Aucun notamment, où il arborait un sac à dos armatures alu bien trop grand pour lui : sa tête ne dépassait pas par en haut et seules le bas de ses guibolles chaussées de Pataugas était visible, donnant l’impression au sac à dos de marcher tout seul. « Le sac à pattes » était né. Quelques temps plus tard, une nuit de pleine lune, il reçut le totem « Colibri », je ne sais plus trop pourquoi on lui a donné ce nom-là, mais je souviens bien avoir participé à cette totémisation, comme on disait à l’époque, un truc que les anti-bizutages ont ensuite sévèrement interdit, sous couvert de principes éducatifs post-soixantuitards, dont on sait désormais où ils conduisent. Bref. Olivier s’est appelé, cette nuit-là, Colibri, comme d’autres Loir, ou Lièvre, ou Piaf. Plus que du nom d’oiseau qui lui était attribué, il était fier, je crois, de faire désormais partie du clan.
Et ainsi de suite. Il y eut les soirées de l’adolescence pleine fleur, où nous guinchions en regardant les filles (« qui marchent sur la plage leurs poitrines gonflées par le désir de vivre… »), dans quelques maisons bourgeoises de l’Angoumois. Nous étions engoncés dans nos blazers-cravates-pantalons beiges, qu’il était bien le seul à porter à peu près correctement, déjà armé de ce sens du chic british de gentleman dandy qui ne le quittera plus. Une veste de chasse huilée d’une grande marque anglaise est venue parfaire l’uniforme, dont aucun accessoire ne manquait, surtout pas les fameuses cigarettes Dunhill rouges internationales, que nous lui taxions lorsque nous avions fini nos dernières Philipp Morris, Chesterfield, Rothmans bleues ou pire : Chevignon… Je ne l’ai jamais vu refuser une sèche à quiconque lui en demandait une.
Les études nous ont un peu éloignés. Il marchait « droit, » j’ai pris les chemins de traverse « histoire. » Nous nous sommes recroisés lorsque, jeune clerc dans cette église où il fut baptisé, et où il a été accompagné dans son dernier voyage, comme on dit un peu connement, j’étais en charge de cette paroisse du bord de fleuve. L’Houmeau. Pour un personnage qui semblait tout droit sorti d’un roman de Balzac, le lieu se posait là. Il fut donc, après avoir été un frère scout et camarade de classe puis pote de soirées bc-bg, un de mes paroissiens. Il n’avait pas changé ou si peu. Toujours ce chic british décontracté mais élégant, raffiné sans excès, dont le sens de l’humour n’était pas le moindre des accessoires. Il avait toujours des Dunhill dans la poche, et je me souviens en avoir grillé une avec lui, encore en costume de scène, sous le narthex de l’église, devant les yeux éberlués de bigotes effarouchées.
Je ne l’ai jamais entendu dire du mal de qui que ce soit, ni se rebeller contre quoi que ce soit. Il a traversé son siècle, d’abord en dégageant une impression de lenteur (il semblait prendre son temps dans beaucoup de domaines, surtout les études…), puis, au regard de ce qui vient de se passer, de façon fulgurante. A 38 ans, tout est fini. Il aura peu profité de sa famille qu’il venait de construire, et l’on n'est plus habitué à voir de si jeune veuve.
Serviteur, fidèle, loyal et aimable. C’est ainsi que Colibri peut être décrit, mais ce ne sont-là que quelques traits bien réducteurs. Ceux qui l’ont connus brancardier (car il fut un excellent brancardier, en dépit d’un physique peu sportif d’ailleurs lui-même s’en amusait souvent), auraient sans doute bien d’autres choses à ajouter.
S’il plait à qui vous savez qu’Il existe, Il dit dans son évangile que les serviteurs auront la meilleure place, une fois le grand rideau franchit. Olivier, ce héros très discret, qui n’a jamais fréquenté les places d’honneur ni les premières places tout court, doit alors être à cette heure-ci bien récompensé, et, sûrement, à la meilleure place. C’est tout le bien qu’on lui souhaite. C’est toute la tristesse qu’il nous laisse, bien malgré lui. Car désormais qu’il n’est plus là, nous sommes sans doute nombreux à constater que des gars de sa trempe, en disparaissant bien trop jeunes, laissent un creux d’une profondeur abyssale dont plus aucune personne – pas même un prof – ne pourra plus dire, à la fin de l’heure : « Tiens mais au fait, il n’était pas là, Olivier ? »
Si, si, il était bien là. Et maintenant qu’il n’y est plus, il te manque.
Adieu camarade. Un scout ne meurt jamais.
Loup.
- De bonnes têtes de vainqueurs - (2e à dr.)
Auto promo
de g. à d. Christiane Abbadie ; Marcel Pouyllau (conteur) ; Nanou Saint-Lèbe (écrivain) ; F.S
Après tout, pourquoi pas. Il s'agit aussi d'assurer la promotion de "Franchir les Pyrénées sur les chemins de la liberté", paru en avril 2011 et qui aurait dépassé les 2000 exemplaires (pas de chiffres récents).
Ce bouquin a obtenu le Prix transfrontalier à la fête du Livre d'Aure, à Saint-Lary (65) en mai dernier. Comme je ne pouvais venir chercher ce prix le jour J, un séance de rattrapage m'a permis de le faire, le 9 août dernier aux granges du Moudang, dans la vallée du même nom, près d'Aragnouet (après Saint-Lary, direction Néouvielle et tunnel de Bielsa). Un bien bel endroit ma foi, et de biens sympathiques Pyrénéens, auteurs, photographes, marcheurs, lecteurs, conteurs etc.
Que soient remerciés ici les organisateurs de cette "randonnée littéraire," en tout premier chef Christiane Abbadie-Clerc, organisatrice (entre autres) de la fête du Livre d'Aure et membre de son comité de lecture.
Photos : Pierre Duffour (merci Pierre !).
http://pierre-duffour.blogspot.com
Un « Avenir radieux, » chargé de nuages…
Du théâtre documentaire était proposé par la Halle aux Grains de Blois, au théâtre Peskine fraîchement rénové, les 16 et 17 octobre dernier. Décapant.
Connaissez-vous Nicolas Lambert ? Peut-être pas encore. Auteur de Elf, la pompe Afrique, spectacle sorti en 2004 après de longues heures passées sur les bancs de la salle d’audience du procès Elf, il est actuellement en scène avec le deuxième volet de sa trilogie Bleu-Blanc-Rouge : Avenir radieux, une fission française. Pendant deux heures, le comédien-auteur-interprète balaie devant les spectateurs un brin médusés un pan entier de leur histoire. Et pour cause : cinquante ans de choix nucléaires en France, confidences empruntes de cynisme et de non-dits, le tout enrobé dans un humour caustique qui fait souvent rire (jaune) les spectateurs. Nicolas Lambert est seul en scène, enfin, presque. Il est accompagné d’un contrebassiste de grand talent, Éric Chalan (auteur des créations musicales du spectacle), et de 23 personnages qu’il interprète tous en leur donnant une épaisseur singulière à chaque fois. Et au petit jeu de la galerie de portrait, on peut y croiser Pierre Mesmer, Pierre Mauroy, Nicolas Sarkozy, Pierre Mendes-France, Guy Mollet. Mais il y a plus encore : le très secret Pierre Guillaumat, grand serviteur de l’Etat, membre des services secrets, administrateur du CEA au début des années 50, ex-ministre des Armées du Général de Gaulle, fondateur d’Elf, premier président d’Elf-Aquitaine. Cet ancien polytechnicien, diplômé de l’Ecole des Mines eut surtout une énorme influence sur la politique nucléaire en France, en matière civile et militaire (la première bombe atomique, le 13 février 1960 en Algérie, l’opération « Gerboise bleue, » c’est lui).
Le théâtre pour piger le monde
D’autres personnages viennent peupler ce spectacle qui est tout sauf roboratif (sur un thème qui pourrait l’être) : la foule des inconnus, citoyens inquiets, maires de petites communes impuissants, militants de collectifs anti-EPR, rencontrés dans les débats publics en Normandie, simulacres de démocratie organisés pour faire croire à des choix démocratiques en matière de construction de réacteurs. N’allez pas croire que tout ceci est une fiction : le grand mérite de Nicolas Lambert est de nous servir les propres paroles et textes des décideurs, politiques assujettis au pouvoir nucléaire de quelques entreprises (EDF et Areva ont les oreilles qui chauffent !). Morceau de bravoure : l’annonce, par Pierre Mesmer, en direct à l’ORTF le 6 mars 1974 du choix de construire les premiers réacteurs sur le sol français (à trois semaines de la mort prévisible de G. Pompidou…). Ou le discours du président Sarkozy à Gravelines – la plus grosse centrale française, six réacteurs de 900 MW - le 3 mai 2011, quelques semaines après la catastrophe de Fukushima. Tiens d’ailleurs, cette centrale… qui devait être livrée, avec une autre, à l’Iran, qui avait largement aidé au financement de la construction de l’usine d’enrichissement d’uranium de Pierrelate, dans le Tricastin (1 milliard de dollars remboursable à partir de 1981), détenant 10% de la société Eurodif (rien à voir avec l’enseigne de vêtements et linge de maison…) et un droit d’enlèvement de 10% de cet uranium enrichi. Là, le public est concentré, conscient d’apprendre des choses bien utiles et peu médiatisées.
Militantisme non déguisé pour cet auteur né dans une famille modeste « sans bibliothèque, » rappelle-t-il, qui a découvert le théâtre grâce à un professeur de Français (loué soit-il !) et tourné souvent en banlieue notamment grâce au Théâtre universitaire de Nanterre qu’il dirigera de 1990 à 1992.
Instructif, enrichissant et drôle, Avenir radieux, une fission française est un documentaire théâtral, ce que revendique son auteur sans rougir : « Si le théâtre ne sert pas à piger le monde, il ne sert à rien. »
On a compris.
Avenir radieux, une fission française, de et avec Nicolas Lambert. Musique d’Éric Chalan. Vidéo Erwan Temple. Compagnie Un pas de côté. Livre disponible aux éditions L’Échappée. Dates etc. : www.unpasdecote.org
Bourlinguer
Une semaine ailleurs, pour voir si on y est toujours.
Quelques heures de printemps
Film de Stéphane Brizé. Avec Vincent Lindon, Hélène Vincent, Emmanuelle Seigner.
Dans le film il y a un puzzle, qu’Yvette – magnifique Hélène Vincent – s’emploie à vouloir terminer alors qu’elle se sait condamnée par un cancer. Régulièrement, sous l’abat-jour de son séjour très propre dans un pavillon de ville moyenne de province qui l’est tout autant (ici, la Saône-et-Loire), on la voit qui cherche la bonne pièce. Dans la chambre, à côté, son fils, la quarantaine fatiguée (Vincent Lindon, éblousissant), fume des clopes la fenêtre ouverte. Il sort de 18 mois de prison, et peine à retrouver du boulot. Il était routier. Il est à quai, chez sa mère. Il est revenu dans sa chambre, mais pas chez elle. Ils s’évitent.
Yvette a un cancer, mais en parle peu à son fils. Et pour cause : elle a pris contact avec une association suisse censée l’aider à mourir dans la dignité, avant qu’elle ne devienne un légume et souffre trop pour décider de son sort. Son fils découvre tout ça par hasard en cherchant des somnifères dans un tiroir. Les choses vont changer, leurs relations aussi. Elles vont surtout empirer : Alain quitte la maison de sa mère après une forte engueulade, et se réfugie chez un voisin, ancien routier, comme lui. La décision d'Yvette semble de plus en plus irrévocable, comme l’évolution de sa maladie : elle est foutue, elle va mourir et se faire aider pour cela. Par le truchement de son chien qu’elle tente d’empoisonner (mais qui survivra, lui !), elle renoue avec son fils, qui revient vivre chez elle. Il va alors l’accompagner jusqu’au bout, c'est-à-dire jusqu’à sa mort à laquelle il va assister, en direct.
Stéphane Brizé, le cinéaste qui nous brise. Depuis trois films, il sait trouver, sans nul autre pareil, le ton juste pour évoquer des sujets graves sans en rajouter avec le pathos. Brizé ne filme pas, il nous emmène dans la vie simple des gens simples, aux relations parfois terriblement compliquées. Dans Je ne suis pas là pour être aimé, avec Patrick Chesnaie et Anne Consigny, il avait fait douter une future jeune mariée avec un bougre de notaire fatigué et usé jusqu’à la corde, empêtré dans la relation avec un père acariâtre. Dans Mademoiselle Chambon, il avait peine à faire dire à ce couple adultère les sentiments qu’ils éprouvaient sans mot dire (avec Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain). Avec Quelques heures de printemps, il aborde le sujet casse-gueule de la fin de vie, du droit à mourir dans la dignité, tout ce dont on va entendre parler en polémiquant à outrance dans les mois qui viennent.
Mais résumer Quelques heures de printemps, à cette seule thématique serait passer à côté du film de Stéphane Brizé. Le seul vrai sujet du film est celui de relations manquées. Celle d’Yvette avec la vie et son fils. Celle d’Alain avec lui-même et avec sa mère. Celle d’un amour qui n’a jamais pu se dire, plus par manque d’envie que par courage. Le vieux chien sert à peine de trait d’union entre ces deux êtres que rien ne semble plus illuminer, Yvette et Alain se disputant le peu d’affection par son intermédiaire.
Stéphane Brizé produit à nouveau un film ciselé, âpre, beau et terrible à la fois. Sans issue autre que celle qu’il nous offre à contempler, si l’on peut dire, avec une économie de mots et de gestes. Chacun de ceux qui seront portés ou proférés sont là où ils ne pourraient être ailleurs, et chaque plan apporte son lot d’abandon à cette vie corsetée de tics pour Yvette, d’échouage pour Alain, enfermé dans une armure.
À la fin Vincent Lindon quitte le cadre et nous laisse là, avec un paysage d’arbres soufflés par un léger vent, au soleil d’une fin d’après midi qui s’annonce belle. Cette lumière nous transperce, littéralement, alors qu’on vient de passer 1h48 dans le noir.
Chant d'automne
Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu vive clarté de nos étés trop courts !
J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.
Tout l'hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.
J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;
L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.
Il me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? - C'était hier l'été ; voici l'automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.
Charles Baudelaire.
(c) Fred Sabourin. Bords de Loire, Blois, 28/09/2012.
Aste - Béon, un voyage à pied
- Perspective -
La maison bleue adossée à la colline se voit dès le petit cimetière d’Aste, mon point de départ ou presque, depuis le petit camping style « à la ferme » où je niche deux nuits. Comme je l’espérais, la grille du cimetière grince en entrant. Un carré d’herbe coupé court accueille le passant, qu’il passe ou trépasse. Du gazon frais fraîchement tondu. Les morts ont de la chance ici, me dis-je. Non seulement ils jouissent d’une vue splendide pour l’éternité, mais encore ils peuvent s’ébattre sur l'herbe aux beaux jours. Ce jour l’est justement. Chaud même. Très chaud. La sueur me perle déjà au milieu du dos, alors que je viens de démarrer ce voyage insolite. Du village d’Aste, à celui de Béon. Un voyage à pied. Deux kilomètres et trois cents mètres. Ce n’est pas l’Odyssée, mais une aventure, peut-être.
- Sur gazon -
Une des tombes attire l’œil : elle est sculptée en forme du Pic du Midi d’Ossau. Nous sommes bien dans la vallée du même nom, à quelques kilomètres de Laruns où demain résonneront les chants du pays béarnais, les chants ossalois, pour les fêtes du 15 août. Dans l’axe exact de la tombe et de la maison bleue, le Pène de Béon, la falaise aux vautours comme on la nomme ici. Son front bombé et quelque peu arrogant, fier, il avance vers le vide, songeant aux temps immémoriaux où la glace, ici, a sculpté la vallée. Désormais roule en bas le gave d’Ossau, unique vestige chantant de cette période où la mémoire de l’homme ne peut remonter. La grille grince à nouveau signalant mon départ, poursuivant le chemin dans le village désert, en apparence seulement.
Une vieille femme me domine désormais, du haut de son mur dont on devine un jardin en hauteur par rapport à la ruelle. Quelques banalités météorologiques échangées plus tard, c’est l’église que je double, fermée, naturellement. Devant la mairie ornée d’une vulgaire réplique de la légende d’un ours mis en fuite par une vache (« Viva la vaca ! » telle est la devise de la vallée), une fontaine à l’eau « non potable » me rafraîchit cependant le visage et la nuque. Le lavoir trône à côté, où l’eau disparait dans un bruissement aquatique et chantant. Elle n'est pas potable, indique un petit panneau, et pourtant je m'en abreuve comme les troupeaux. Nulle maladie ne viendra troubler mon sommeil, quelques heures plus tard.
- Hic et nunc -
Je sors d'Aste, sous le soleil exactement. Alors que j'entreprends de filer vers Béon, un petit chemin descend sur ma gauche, comme un appel à une digression hasardeuse. Bien m'en prend, et je longe rapidement un petit ruisseau chantant qui course vers le gave, plus bas. Une première prairie où je planterais bien ma tente, puis, encore plus bas, une seconde, bordée d'arbres et au pied de laquelle coule ce gave frais à cet endroit peu profond. Pas suffisamment en tout cas pour s'y baigner autre chose que les pieds. Les miens foulent désormais l'herbe coupée, abandonnant mes chaussures au bord du chemin. Il règne ici une ambiance de paradis, vraiment, et la chaleur du jour ajoute finalement à la félicité dans laquelle je me trouve à l'instant. Je m'arrache littéralement à ce bonheur simple pour continuer la route. Béon n'est plus très loin, j'en aperçois vite le clocher de l'église Saint-Félix.
- Baylocq (Beau lieu en Oc) -
Avant elle une grille coulisse (en grinçant...) et j'entre dans le cimetière où la famille Ossau-Baylocq m'accueille. Jeanne-Marie, Pierre et leur fille Odette reposent là, dans la quiétude de ce charmant jardin de pierres, près de la route et adossée à l'église. Le gravier crisse sous mes pas, et le bitume chaud me guide à travers la rue de Béon, jusqu'au château. Des portes entrouvertes jaillissent de multiples odeurs de foin moisi, d'herbes séchées, de fromage de brebis, de salpêtre des caves, de bois sec, de rouille et de cambouis rance par les années d'immobilité. « Ça sent le vieux, » diraient les jeunes ou ceux qui n'y connaissent rien. « Ça sent la vie, » me dis-je, en retirant mon béret comme pour saluer l'esprit du village qui semble planer au dessus de ce lieu, ce jour, cette scène. Un bruit de fond anime pourtant le silencieux hameau : le gave est là, et il m'appelle. Je dois m'y baigner, pour rafraîchir ce corps suant sous la chaleur moite d'août qui colle sous la chemise. Dans la tenue d'Adam je descends sur les pierres glissantes dans l'onde fraîche. Elle me saisit, la bougresse. Elle me baptise une nouvelle fois, surtout. « Ici tu régénères, tu renais à chaque fois que tu t'y trempes, » semble murmurer le flot continue de ces eaux bienfaisantes. Là haut près du Pène tournent les vautours fauves à la recherche d'un coin de rocher pour y poser leurs grandes carcasses. Ils sont ici chez eux, comme nous en bas.
Je reprends la route direction Aste où je crèche pour cette-fois. La tête pleine de souvenirs de ce court chemin qui pourtant me paraît un monde...
- Odeurs -
(c) Fred Sabourin. 14/08/2012. Ossau, Béarn.
Retour aux sources
- Ainsi soit-il -
(suite de "Si je mourrais là-bas" )
Vers cinq heures de l'après-midi, j'arrivais près du refuge du Larribet, un brin fatigué par cet aller-retour mais surtout l'inquiétude de ne point y retrouver, comme je l'escomptais, le béret de mon camarade. J'avisais une pierre sur laquelle poser mes fesses, fumant une cigarette au goût amère. La seconde fut plus douce, et je contemplais songeur la petite boîte en métal argenté ornée d'une décoration turque, me disant qu'involontairement, cette boîte à clopes nous liait aussi, un peu. Son père, ancien Amiral sous-marinier, en avait une petite du même genre, dans laquelle il rangeait ses cigarettes cinq par cinq, et dont le claquement sec de la fermeture rappelait les heures fixes auxquelles il « clopait » (comme il disait). J'ai acheté au printemps 2010 cette boîte dans le grand bazar d'Istanbul, ville connue de mon camarade mais dans laquelle nous ne sommes jamais allés ensemble. Cette boîte me rappelle la douceur du soir qui tombe au bord du Bosphore, assis près du pont Galata, m'emplissant les oreilles et le reste du corps du chant des muezzins, humant le parfum des poissons et des oignons grillés. D'un claquement aussi sec que celui de l'Amiral, après les avoir comptées, je refermais ma boîte à cigarettes, me disant que je pourrais tenir, ayant une ration pour plusieurs jours.
J'inspectais la carte, comme si j'avais pu le voir cheminant quelque part au 25.000e, mais la refermais bien vite, m'apercevant que je la connaissais par coeur, et que la seule évocation du Col Noir me glaçait le dos. C'est alors que je décidais d'avertir les gardiens du refuge.
Avant que l'ombre de son béret et le rouge de son sac à dos n'approchât, il se passa plus d'une heure et demie, et c'est vers six heures dix du soir qu'il arriva, enfin. Notre poignée de main ferme et virile, sans mot dire autre que celui manifestant la joie de se revoir, comme après un long temps, traduisait mal l'indicible bonheur simple de ces retrouvailles. Nous avons, debout et lui sans enlever son sac, narré l'étrange coup du sort qui nous avait empêché de dormir, comme prévu, à l'abri Michaud ce soir-là. Les cieux remplis d’astres, parfois recouverts de brume humide montante, nous servirent de toiture, après un bon dîner fait de soupe et de purée-saucisses... Nous avons sombré dans le sommeil des justes enveloppés d’un drap d’étoiles. Le lendemain matin, sans déconner, le Balaïtous nous tendait les bras qu'il nous avait refusés la veille.
- A l'ombre du Balaïtous -
Je n'avais pas envie. Pour une fois, je n'avais pas envie d'y aller, et c'est à reculons quasiment physiquement que je suis parti, emboîtant le pas de mon camarade, lui faisant jurer de ne point prendre trop d'avance pour éviter de revivre la journée de la veille. Après une courte pause près des lacs de Batcrabère où nous rechargions en eau, je regardais vers le Col Noir, avec appréhension. Il dut le sentir, car après un bref instant silencieux il me dit : « Bon, on y va ? Faut y aller-là. » Il m'aurait dit « on fait demi-tour, » je l'aurais suivi sans renâcler.
C’est difficile de grimper là haut avec l’impression de trimbaler la moitié de la roche collée à ses semelles. Finalement, le Col Noir – le vrai – fut avalé sans peine, et le basculement côté Espagne fut accompagné d’un petit zéphire du sud bienvenu, dans cet immense chaos que nous connaissons par cœur, accroché au dessus des lacs d’Arriel, en vue du fameux abri Michaud (Chambre avec vue ), et nous sentions déjà l’odeur de la roche si caractéristique de la grande diagonale à flanc du Balaïtous qui permet aux plus audacieux arrivés jusqu’ici de caresser la cime de ce mythique sommet.
- Dans la nuit se lève une lumière -
Deux carrés de chocolat plus tard, c’est dans celle-ci que nous grimpions, un peu comme « chez nous », sorte de montagne sacrée comme l’est celle que nous apercevons vers l’ouest, « Jean-Pierre », un prénom pour les deux pointes de l’Ossau. Nous y serons le lendemain, mais nous ne la savons pas encore. Cette diagonale, froide le matin (orientée ouest), nous réchauffe rapidement le corps et l’âme, quoiqu’on fasse, malgré le petit rythme imposé par la relative technicité du lieu – sur deux pieds et parfois à quatre pattes – et en une heure depuis l’abri nous parvenons au sommet, où nous ne sommes pas seuls, hélas. Des marcheurs espagnols posent pour la photo souvenir, l’un d’eux – crétin ibérique – monte même sur la structure métallique comme pour s’élever plus haut que les 3144 mètres permis par le Balaïtous. Sans être superstitieux, il est fort probable que cet ambitieux regrette un jour son geste de défiance. En attendant, c’est avec un bon morceau de pâté de canard aux poivrons que mon camarade et moi fêtons cette victoire, la quatrième pour ma part, un peu plus pour lui qui fréquente ces lieux depuis sa tendre enfance. Nous n’avons pas besoin de parler beaucoup pour exprimer notre joie simple à être ici, sous le soleil levé maintenant depuis plusieurs heures, contemplant le plus beau panorama qui puisse être, du Vignemale à l’Ossau, en passant par la Grande Fâche, le Palas, l’Arriel, le Lurien, et, au fond là bas vers l’ouest, le Pic d’Anie à la pyramide si caractéristique. Nous aimons être ici, et, j’ose le dire cette fois, je préfèrerai être foudroyé sur le crâne du Balaïtous que dans cette brèche merdique où je me suis embourbé la veille.
Question de goût.
- On a marché sur la lune -
- Jean-Pierre sort de sa brume -
(c) Fred Sabourin. Août 2012. Larribet - Balaïtous.
Prochains articles : "Aste - Béon, un voyage à pied".
"Lannemezan, deux minutes d'arrêt".
"Si je mourrais là-bas"
- Aurore au Larribet (2095m) -
« Sur le front de l’armée, tu pleurerais un jour, ô Lou ma bien-aimée. Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt un bel obus sur le front de l’armée, un bel obus semblable aux mimosas en fleur. »
Avons-nous vraiment besoin de Guillaume Apollinaire pour entamer le récit de quelques aventures estivales pyrénéennes ? Non, sans doute pas, d’autant que ces quelques jours de marche et de vie semi-spartiate ne nous pas remis en mémoire sur le coup ces vers du poème à Lou. La peur étant souvent rétrospective, c’est pourtant bien celle de mourir dont il s’agit, pour la première fois avec autant d’intensité, probablement.
Mais que diable allait-il faire dans cette galère ?
Comme les prémices à ce qui allait suivre, il y eut d’abord cette fichue crête entre le col d’Estaragne et le Pic du même nom, à quelques encablures d’une route d’altitude reliant les lacs d’Orédon à Cap de Long, dans la fameuse et très courue réserve du Néouvielle. Mais bon Dieu qu’est-ce qui nous a pris de filer vers ce col alors qu’une « cordée » virait au sud à mi-chemin du pic, signe que c’était sans doute le meilleur chemin ? Quoiqu’il en soit, après une bavante dans une moraine plus que chiante, il ne restait plus que la crête à franchir pour accéder au sommet, ou faire demi-tour. Pas le genre de la maison, donc ce fut l’aérienne crête, certes pas des plus folles (rien à voir avec celle du Palas, ciselée et qui nous avait donné du fil à retorde en août 2006), mais suffisamment pour se faire quelques frayeurs en solo dans le petit matin frais puis chaud du 10 août. Vingt minutes à jouer au funambule inutilement avant de fouler le crâne de ce pic d’une simplicité enfantine (quatre heures aller – retour du parking, 900 mètres de dénivelé).
Puis ce fut la lente et prometteuse montée vers le Balaïtous (3144m), par un itinéraire que nous n’avions que peu emprunté jusqu’ici, à savoir le « Lavedan » et son refuge du Larribet. Pas de quoi effrayer un chat ni même un porteur de béret digne de ce nom. Pourtant, il aura suffit d’une mésentente involontaire entre deux camarades pour transformer une banale étape de liaison avec le lieu de bivouac du soir en après-midi à se chercher pendant six heures et à perdre le sens du « col, » en l’occurrence ici le bien (mal) nommé Col Noir, sorte de brèche émargeant à environ 2600 mètres. Ce col est souvent blanc en réalité, enneigé tardivement, et donc plus stable, si l’on peut dire. La saison étant déjà bien avancée, les brèches sont sèches. Raison de plus pour se méfier des pavés qui dégringolent… Par le passé, dans le sens Espagne – France, j’avais déjà éprouvé des difficultés dans ce merdier, n’en gardant qu’un souvenir plus que timoré, essentiellement lié à mon inexpérience des débuts. La perte de vue de mon camarade, dans cette immensité pierreuse et silencieuse, sous le soleil brûlant de midi a fait le reste : croyant le poursuivre alors que je l’avais plus « à vue, » je m’engage dans la brèche la plus à gauche de la muraille, qui n’était pas la bonne. Un brin chargé et surtout inquiet de ne pas voir l’ami de toujours m’attendre fièrement au sommet, j’embouque le col qui rapidement s’effrite au fur et à mesure que je progresse. Arrivé péniblement dans ce que je pense être le milieu, je ne peux que constater l’irréparable : je suis trop engagé pour redescendre, et pas encore assez pour espérer en sortir « normalement. » Ce petit temps de réflexion, arc-bouté sur mes godasses suffit à faire débouler sous mes semelles une forte quantité de pavasses et cailloux poussiéreux vers le bas. J’inspecte rapidement le degré de la pente : je suis fait comme un rat, impossible de redescendre sans me casser la gueule. En un éclair je me dis que je peux peut-être le faire, mais il me faudrait abandonner le sac sur place, et cela me semble difficile pour deux raisons : le mouvement à opérer pour l’ôter risquerait de me déséquilibrer sur le faible rocher où j’ai trouvé refuge. Ensuite : où le poser ? Pas envie de le voir dégringoler et s’écraser 50 ou 100 mètres plus bas, risquant de perdre mon matériel. Je ne vois plus qu’une solution : quitter mon roc de fortune tel que je suis et finir cette brèche merdique avec les mains, pieds, genoux et dents, car de là où je suis j’aperçois l’ouverture et des rochers qui ont l’air plus solidement implantés. Reste une question : c’est comment, de l’autre côté ? Un effort de mémoire me rappelle que du côté espagnol, c’est plus stable, sorte de pentes herbeuses flanquées de petites terrasses où l’on peut poser un pied, puis l’autre, et descendre façon escalier comme les enfants qui apprennent à marcher. J’opte donc pour cette solution, en espérant parvenir à la brèche sans y rester. Je bouge d’un centimètre et ce fut trop pour le caillou où je me trouvais : il se barre vers le bas, j’ai juste le temps de choper la muraille à ma droite contre laquelle je m’étais rapproché. C’est là que la peur m’est venue, glaciale, en même temps que cette idée à la con : me casser la gueule en montagne, pourquoi pas, mais nom de Dieu pas ici, dans cette brèche merdique à cause d’une erreur de jugement. Je me mis à gueuler le nom de mon camarade, espérant qu’il serait de l’autre côté en m’entendrait. N’ayant pas de corde, je me demande bien ce qu’il aurait pu faire pour moi… Rien que l’écho de ce bon vieux Balaïtous me répondit, comme une sorte de « démerde-toi donc, maintenant que tu y es. » Et là, j’ai soudain vu comme en songe deux êtres chers, dont l’une n’a que quelques mois et l’autre, sa mère, une trentaine dynamique. Cravachant et pédalant dans le merdier sans relâche pendant cinq longues minutes, j’ai enfin vu basculer l’Espagne devant mes yeux : rudement content de la voir, celle-là ! La bouche me brûlait de soif, le souffle était court, je pris soudain de nouveau conscience du poids du sac sur mon dos, et j’embrayais sans demander mon reste la légère descente sans voir le camarade espéré, cherchant la stabilité du sentier pour me remettre en condition. Mais où diable était-il fourré ?
(à suivre…)
- Sur la ligne de crète (de l'Estaragne) -
- Terre en vue ! -
- En descendant du Puerto Viejo -
(c) Fred Sabourin. Août 2012.
La boucle est bouclée...
Retour aux sources pour le livre "Franchir les Pyrénées sur les chemins de la liberté" (ed. Ouest-France), dans le Plat de Géla (Arragnouet, Vallée d'Aure). Si "Paris vaut bien une messe," ce bouquin vallait bien une petite promenade en altitude, non ?
Suite des aventures Pyrénéennes dans quelques heures (jours).
- Port de Barroude (ou de Barrossa), 2534m -
- Là-bas ! -
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