Un joyau dans les Sables

(photo AFP)
Autour du monde, en solitaire, sans escale et sans assistance, Michel Desjoyaux a donc remporté le Vendée Globe 2008-2009, après quatre-vingt quatre jours de mer. Elle a rendu son verdict, et le marin a mis en panne, au port. Le personnage est attachant, beaucoup mieux qu’un bigorneau rivé à la coque d’un bateau. Lesquels n’ont d’ailleurs pas pu s’y accrocher, vu l’allure ! Le meilleur a gagné, le plus rusé, le plus apte à faire l’herméneutique des cartes météo, a déjouer les pièges, à dormir avec parcimonie, à livrer ses soucis trois semaines après, et, par dessus le marché, le plus chanceux.
Bien sûr il fait des jaloux : les médiocres et les skippers d’optimistes par beau temps diront que « le professeur » fait parfois preuve d’un peu d’arrogance ou de cynisme, de piquant vis à vis de ses adversaires et néanmoins collègues de fortune (de mer). Le skipper de « Port Laf’ » (Port La Forêt, en Finistère), a pu dire, paraît-il, que les concurrents « avaient l’air en croisière » lorsqu’ils les rattrapa après quarante heures de retard dès le départ. C’était pourtant drôle comme répartie… Une forte gueule est l’apanage des experts, des vrais gens de mer, ceux forgés aux tempêtes et à l’humidité des embruns qui rime si bien avec humilité face aux éléments. Tout en sachant que la victoire ne peut s’annoncer qu’une fois la ligne franchie, tout le monde n’est pas capable – comme lui - d’empanner par trente nœuds ou de border à 19 quand les autres marchent à 16-17 pour ne rien casser à l’orée des mers du sud.
Néanmoins, ses premiers mots de terrien furent pour d’autres que lui : son équipe (l’immobilier va remonter…), et les trente autres marins – et marines – présents au départ, dont il n’en restait bibliquement que douze dimanche dernier avant seize heures. Pas mal, pour un cynique, non ? Et preuve que nous avons bien un humain en face de nous : il a bu du bordeaux pendant la conférence de presse de débriefing. Un Saint-Estèphe, 2003.
Dans l’actualité agité, force huit fraîchissant neuf voire dix ou douze en fin de nuit : Gaza, grèves, manifs, levée d’excommunication, tempêtes, négationnisme, chômage, mutations sauvages de préfets etc., l’arrivée de ce joyau un dimanche après-midi dans le chenal des Sables d’Olonne après 28300 miles à quatorze nœuds de moyenne a quelque chose de rafraîchissant. On ne se pose d’ailleurs même pas la question du dopage, ni de son salaire : nous sommes loin aussi des interviews dans les vestiaires de foot après le match.
Une joie que nous partageons sans rougir, un peu comme l’enfant qui vient de voir son voiler traverser le bassin du parc où ses parents vont en promenade le dimanche. Une joie simple, teintée de reconnaissance, de respect, d’admiration secrète, d’émotions variées, et d’envies futures. Même Jourdain a attendu pour annoncer qu’il jetait l’ancre aux Açores.
Desjoyaux dans l’écrin des Sables, c’est un bijou offert à ceux qui ont encore des yeux pour admirer l’admirable. Desjoyaux fait notre fortune, et pour une fois, ce n’est pas une fortune de mer…
Première Séance
Espion(s)
de Nicolas Saada. France 2008. 1h40. Distributeur : Mars Distribution. Avec : Guillaume Canet ; Géraldine Pailhas ; la participation de Hippolyte Girardot…

Loin de toute mise en scène recherchant à tout prix le spectaculaire, Espion(s) brille plutôt par la sobriété. Et ce n’est pas le moindre des mérites de Nicolas Saada qui, pour son premier long métrage, suit la veine de Secret Défense de Philippe Haïm.
Vincent et Gérard sont bagagistes à Roissy. Ils ont pris l’habitude de voler dans les valises. Après ouverture d’une valise diplomatique, Gérard se brûle avec ce qu’il croit être du parfum, échappe le flacon qui explose. Il mourra quelques heures plus tard. Vincent est viré. Il est contacté par la DST qui est prête à passer outre ses délits en échange de services : il va devenir « source », et est envoyé à Londres. Là, il est chargé de renseigner sur un homme d’affaires nageant en eaux troubles : Peter Burton. Il fait également la connaissance de Claire, son épouse.
Scènes d’actions sobres, film tourné en plein jour, importance des silence et quasi absence de musique censée appuyer le suspens (ou alors très discrète) : les codes actuels du film de genre sont bousculés dans cet Espion(s). Guillaume Canet convainc même si on a du mal à suivre son parcours : élève assez brillant de Sciences-Po, il enchaîne les petits boulots qui ne lui apportent que des ennuis. Le spectateur peut trouver cela étrange, voire se demander quelles sont ses motivations. Mais c’est sans doute sa rencontre avec Claire (Géraldine Pailhas) qui rend crédible l’affaire d’espionnage, et fait redescendre Canet d’un tabouret sur lequel il aurait été facile de grimper. Ce tabouret nous le connaissons bien : il y a des terroristes, je suis le héros, je vais sauver le monde à moi tout seul. En éprouvant des sentiments pour cette femme d’homme d’affaires quelque peu délaissée ou pour le moins sous-estimée, au passé difficile, Vincent ne verse pas vers le super espion froid et sans coeur, et reste humain avec ses pulsions et impulsions. Malgré son côté « frenchie cabochard », que le MI-5 a du mal à cerner et contenir, il va au gré de ses instincts, jusqu’à vouloir protéger Claire.
Dans Espion(s), on est loin d’une menace terroriste qui menace la planète entière et dont un seul homme peut sauver de l’explosion finale. Si explosions il y a, elles restent discrètes, évitant les effets de manches, et la crédibilité du film s’en ressent.
Quant au plaisir du spectateur, il est réel, comme quoi, sobriété peut rimer avec réalisme. Sans effets spéciaux rajoutés.


Les Noces rebelles
de Sam Mendes. Etats-Unis, Royaume-Uni 2008. 1h59. Distributeur : Paramount Pictures France. 312 copies. Avec : Leonardo Di Caprio ; Kate Winslet…

Cinéaste venu du théâtre, Sam Mendes est un tragédien. Dans une scène forte de déjeuner dominical chez un jeune couple déjà à bout de souffle, il plante tous les éléments de la tragédie grâce à un personnage aux allures insignifiantes : un jeune homme malade qui vit encore chez ses parents. C’est lui qui joue le rôle de révélateur dans la défaite de ce couple d’Américains qui en apparence possède toutes les clés de l’american way of life : un travail, deux enfants, une belle maison avec une pelouse, une grosse voiture. Sauf que la réalité est plus fade que la vitrine : Franck et April sont tombés amoureux l’un de l’autre sur un malentendu. Beau parleur, charmeur, Franck a séduit April non pour ce qu’il est, mais sur ce qu’il pouvait devenir. Dans une scène flash back de début de film, Mendes campe ces deux protagonistes dans un bal où la séduction joue le rôle principal.
La suite de leur vie n’est qu’une vaste méprise : le travail de Franck (cadre dans une firme d’appareils électroménagers où oeuvrait déjà son père) ne lui plaît pas du tout. April se rêvait comédienne mais c’est un flop. La possible arrivée imprévue d’un troisième enfant non désiré, alors que April avait réussi à convaincre Franck de quitter son boulot pour se réaliser pleinement – et quitter les Etats Unis pour l’Europe – ajoute encore du trouble et de la violence dans leurs échanges. Jusqu’au drame.
Sam Mendes, déjà observateur avisé de la société américaine dans American Beauty, prouve avec Les Noces rebelles qu’il a toujours l’œil aussi aiguisé sur ses contemporains, quitte à les faire évoluer dans une époque qui n’est pas la sienne. Adapté du roman de Richard Yates (Revolutionnary Road / La Fenêtre panoramique), l’histoire referme sur Franck et April le piège du conformisme et de la destiné sociale : la question est même ouvertement posée, « pourquoi nous n’avons plus la même vie depuis que nos enfants sont nés ? ».
Au registre comédiens, il n’aura échappé à personne que nous retrouvons le couple du plus grand succès cinéma de tous les temps : Titanic, Kate Winslet et Léonardo Di Caprio. Ce dernier est toujours dans une sorte de registre post adolescent, alors que Kate Winslet nage dans la maturité. C’est d’ailleurs elle qui pousse Leonardo à se réaliser pleinement, et qui est à l’origine du projet fuyons d’ici pour vivre mieux ailleurs… et au passage que tu sois tel que je t’avais rêvé mon chéri.
Les Noces rebelles ajoute, sans cynisme ni ironie (qui coloraient American Beauty), une tache de plus sur la belle peinture idéalisée du couple. Sans haine ni violence ajoutées, mais avec une douceur aigre, la touche théâtrale de Sam Mendes, à nul autre pareil.


L'hiver des poètes
Le printemps des poètes est encore loin, mais nous sentons parfois frémir sous nos augustes pas les prémices de ce renouveau chaque année attendu. Loin de toutes spéculations financières, sans doute ce poète-là (ou celle-là !) n’avait plus de papier à disposition pour y coucher ses mots doux. Ou bien celui – ou celle, répétons-le à l’envie – qui se pencha sur le sol pour y écrire un mot de sa plume, laisse ce message sur le trajet quotidien de l’être aimé. Ou désiré comme tel. Car les esprits les plus aiguisés – et il y en a à la lecture de ces billets – feront remarquer que la prose commence par « moi ». Ce qui signifie quelqu’un bien de son époque, le moi-isme étant sans doute la valeur refuge la mieux partagée de cette période si folle que nous vivons. Un brin nombriliste, ce moi cherche pourtant à sortir de son égoïsme : associé au verbe aimer, ce moi voudrait bien trouver son toi pour finir, pourquoi pas, sous le même toit.
La vie est une question de priorité : charité bien ordonnée commence par soi même, dit la sagesse populaire. Une fois faite, le moi peut vouloir toi.
Et l’aimer.
Point.


bande de Gaza ?

Non, bande de tramway à Vaux-en-Velin. Ruines de vie, de travail, d'usine.
Où est l'enfant qui joua sur ces tricycles ? Est-il soldat ? Chômeur ? Etudiant dans une grande école ? Cadre dans une entreprise ? Technicien de surface ? Alcoolique ou drogué ? Cycliste professionnel ? Facteur ? Père de famille poussant un chariot les dimanches de décembre dans une galerie commerciale ?
Où sont ses rêves, qui entend son rire ? Qui perce le secret de ses yeux qui demandaient pourquoi ?




Dernier jour
photo de l'année 2008, catégorie maritime. Port du Havre à travers les carreaux du musée Malraux (à suivre)
Hommage soit rendu en ce dernier jour de l’année aux navigateurs du Vendée Globe, actuellement pour la plupart dans le Pacifique sud. Oui, la plupart, car si l’on parle beaucoup de Desjoyaux, Jourdain, Le Cam ou Le Cléac’h, il en existe pas mal sacrément derrière, qui, à cette allure, arriveraient un mois et demi après le premier. Ces « solitaires » sont beaucoup plus prolixes qu’à terre, où ils ne parlent qu’à l’économie, et souvent pas réponses courtes : « oui, non, hum ». Aujourd’hui, il est plus facile de les joindre par téléphone satellite (comme ce matin pendant le 6-9 de RCF pour Desjoyaux et Jourdain), en plein milieu du Pacifique, que d’avoir Mme Boutin, plusieurs fois cette année, depuis son ministère de la rue de Varenne. Une fois, son directeur de cabinet a même prétexté que « pour cause de départ en vacances et de monde sur les routes, Mme Christine B ne pouvait répondre à l’interview, devant partir très vite ». Un collégien hésiterait à sortir un truc aussi nul à son prof de sport…
Alors en ce dernier jour 2008, en bas du baromètre, il y a Mme Christine B. Nous tenions à lui rendre ce vibrant hommage. Elle peut brandir une bible dans l’hémicycle, elle ne vaut pas la corde d’une cloche de bateau.
Et en haut, tout en haut, les navigateurs du Vendée Globe qui ouvriront ce soir leurs menus réveillon surprises. Ils n’ont pas le même pouvoir (en ont-ils et en veulent-ils ?) mais ils sont là pour faire partager leur amour de la mer, et de la solitude.
Qui va souvent de paire.



le Père Noël est une ordure

La crise n’en finit pas d’égrener ses conséquences, qui, dit-on, seront encore plus dures l’année prochaine. En attendant, délectons-nous des restes de 2008.
Cette manie a déjà plusieurs années, mais elle prend une tournure encore plus coquasse en ces temps de vaches maigres. Comme toutes les modes, c’est une mode à la con. Comme les nains de jardins ont eu besoin de prendre l’air (libérez nos camarades !), le Père Noël s’introduit chez le vulgum pecus, peut-être moins pour apporter des cadeaux que pour faire main basse sur la dinde aux marrons (achetée chez Lidl), et laisser les propriétaires dindons d’une bien mauvaise farce. Peut-être d’ailleurs ce Père Noël-là, fils naturel des amours contrariés de Roméo et Spiderman, est également un simple utilisateur de « facebook ». Il lui suffit de lire les profils de ceux qui indiquent, chaque week-end, s’ils sont absents, en vacances, sortis acheter du lait etc. Il ne reste plus alors à cette ordure qu'à escalader les façades pour y accomplir ses méfaits. Sans gilet jaune, par dessus le marché ! Si ils tombe il ne sera pas couvert…
Heureusement, Edwige veille. Ou sa sœur jumelle, ce qui revient presque au même.
Allez, joyeux Noël Félix !

Flashé flasheur va !

Aujourd’hui, en voiture, le champ des libertés s’est considérablement réduit. Vous ne pouvez plus, par exemple :
rouler sans ceinture, téléphoner, manger un sandwich, dépasser la ligne jaune (elle est blanche), essayer de corrompre un gendarme (risque de garde à vue pour outrage), sortir sans gilet (jaune ou orange c’est selon les goûts), dépasser la vitesse autorisée, compter les Deux-chevaux vertes (il n’en existe quasiment plus), lire une carte en conduisant, lire tout court, rentrer chez soi après un dîner arrosé, insulter le con de … (remplacer par le numéro du département voisin) à cause de la « courtoisie au volant », etc.

Bientôt, pour des raisons de sécurité, vous ne pourrez plus :
mettre votre doigt dans le nez (on ne tient plus le volant que d’une main), farfouiller dans la boîte à gant pour trouver un CD, boire un coup de flotte, régler votre rétro (cf grattage de nez, on ne tient plus le volant que d’une main), fumer une clope (et chercher au milieu des CD dans le vide-poches le briquet), téléphoner avec un kit « main libre » (mains qui tiennent du coup le volant !) etc.

Vous pouvez en revanche : vous faire flasher et recevoir des photos.
A priori vous pouvez encore : prendre des photos vous même, sur une belle route d’hiver enneigée, au soleil couchant.

Je le concède, ce n’est sans doute pas la meilleur façon de conduire.
Mais c’est trop beau.
F…c the police !


Un ours à Paris !
La diminution de la banquise a des conséquences inattendues ! Comme un clin d’œil du destin à celui dont nous évoquions la mémoire le 1er décembre dernier (cf L'Amiral... ), le bateau étude « Tara » est accosté jusqu’en janvier près du pont Alexandre III, à deux pas des Invalides…
Cette goélette, autrefois propriété de Jean-Louis Etienne (Antartica), puis de Peter Black, et désormais de Etienne Bourgois, a effectué du 3 septembre 2006 au 21 janvier 2008 une dérive sur la banquise arctique. 5000 km, soit 2500 km à vol d’oiseau. 507 jours. Etudes scientifiques sur l’évolution de la banquise, relevés sous-marins en grande profondeur, étude de la faune, etc.
Une des (nombreuses) conséquences du réchauffement climatique et de la diminution de la banquise est la menace directe de certaines espèces, notamment l’ours polaire, que les « taranautes » ont eu l’occasion d’apercevoir dix-huit fois au cours de leur mission.
Inattendu ours polaire que l’on retrouve là, sur un container de l’expo attenante, toute gueule dehors, comme poussant un cri d’appel au secours.
Ami(e) promeneur, si tes sabots te mènent à la capitale, passe faire un tour près de cet étrange vaisseau des glaces, surnommé « baleine » par ceux qui l’ont côtoyé de près.
Tu entendras peut-être aussi le cri de cet ours, sous les ors du Grand Palais tout proche, sous les arches du plus beau pont de Paris.
+ d'infos : Tara



/image%2F1527809%2F20151022%2Fob_c73004_sab-9651-r.jpg)










