Aux marges d'une visite présidentielle
- Quand c'est flou, il y a un loup -
- Véhicule diesel (mortel) -
- Coeficient de marée -
- "Si j'avais un marteau, je réduirais la courbe du chômage" -
- Touchons du bois -
(c) Fred Sabourin. Blois, 4 mars 2013. Visite F. Hollande au CFA du bâtiment.
L’odeur du père (fiction)
Elle ne s’y attendait pas du tout. D’abord parce que cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas sentie son odeur, ensuite parce que le lieu ne s’y prêtait pas, à priori. La file d’attente d’une caisse de supermarché. Devant elle, un homme, quinquagénaire quelconque aux vêtements sobres et passepartouts, révélant l’achat bon marché du rayon confection dans le grand magasin. Mécaniquement, il déposait sur le tapis roulant les produits qu’il venait de choisir. Deux steaks hachés. Du papier toilette. Un lot de quatre sachets de pâtes aux œufs. Un kilo d’oranges. Du café. Un savon. Deux bouteilles de vin rouge du Pays d’Oc. Deux briques de soupes aux neuf légumes. Du beurre. Un litre de lait. 180 grammes de pâté de campagne pris au rayon traiteur. Il ne la remarqua pas. Elle se tenait juste derrière, attendant son tour, son chariot comme bagage. Une fois déposé ses affaires sur le tapis, révélant une vie aussi sobre que ses vêtements gris et sombres, il attendit que la caissière s’en empare pour les faire passer devant son détecteur de code barre. Mais ce n’est pas cela qui éveilla chez elle l’attention. Ce fut son odeur.
L’homme qui s’était penché et relevé successivement plusieurs fois, avait créé un mouvement dont les effluves lui montèrent au nez. Une odeur connue, se disait-elle, mais lointaine. Une odeur âcre et douce de tabac froid et d’eau de Cologne. Une fragrance d’homme, d’un âge mûr, mais pas encore trop, une odeur de célibataire ou de divorcé. Une odeur d’homme qui ne se néglige pas encore, mais ne fait plus trop d’efforts non plus. Quelque chose de l’entre deux, comme son âge. Elle se demandait où elle avait déjà bien pu la sentir... Et surtout sur qui. Ce n’était pas son homme à elle, dans la force de la jeunesse encore, trentenaire vigoureux qui se parfume avec les grands noms de haute couture : Christian, Jean-Paul, Hugo, Georgio… Son homme à elle ne s’aspergeait pas encore d’eau de Cologne de supermarché. Non, celui qu’elle avait connu avec cette odeur, c’était son père.
C’est pour ça qu’elle ne l’a pas reconnue tout de suite. Il y avait si longtemps… Quand elle l’embrassait, en arrivant chez lui, après de longues semaines sans le voir, c’est ce parfum mélangé qui lui sautait au nez. Mêlé à une légère sueur, aussi. D’un seul coup, tout son univers lui revenait. Son petit appartement d’une tour HLM, la ligne de chemin de fer en bas, la table de la cuisine recouverte d’une toile cirée usée sur les bords, encombrée près du mur de papiers, de coupures de journaux, du programme télé, d’un cendrier et de boîtes de médicaments. Les chaises de la cuisine, qui faisait pschitt quand on s’asseyait dessus. Un calendrier des postes avec des scènes de chasse ou de pêche. La cafetière encrassée sur un petit meuble. L’évier blanc et la gazinière marron. La tapisserie jaunie par les volutes de cigarettes. L’ampoule au plafond tachetée de chiures de mouches. Les doubles rideaux bleus aux fenêtres. Et l’odeur d’eau de Cologne.
C’est la caissière qui la sortit de sa torpeur. L’homme qui sentait comme son père venait de payer ses courses et déjà les rangeait dans un cabas. Il croisa juste un instant son regard. Et celui de la petite fille assise sagement dans le panier du chariot. Elle la regarda aussi, en précipitant ses courses sur le tapis roulant. Quand elle eut fini, elle se demanda si sa fille, se souviendrait un jour de l’odeur de son père.
L’inconnu disparu au bout de la galerie marchande, emportant dans son sillage le souvenir de cet homme qu’elle venait de recroiser, douze ans après sa mort.
F. Sabourin. 27/02/2013
Vent du nord, au sud...
- Blizzard -
- Seul(s) au monde -
- Partir... -
(à suivre...)
(c) Fred Sabourin. 24 février 2013. Nikon D300. 10-24 mm. Priorité ouverture.
ci-dessous : série de clichés par Marc Lucas.
- Paradis blanc -
- Molaire -
- Bain douche -
- Viens -
- Poudre -
(à suivre...)
Le tour du monde, en charentaises
réactualisé le 29/01/2013
(c) Vincent Curutchet
François Gabart, bizut du Vendée Globe, a donc franchi la ligne d’arrivée en premier, dimanche à 15h18, aux Sables d’Olonne. Ce Charentais, natif de Saint-Michel d’Entraygues, c’est-à-dire, pour les autochtones dont je suis, de l’hôpital de Girac, juste de l’autre côté de la limite avec Angoulême, a réussi un exploit. Le tour du monde en moins de 80 jours, à seulement 29 ans, pour sa première participation à la grande course en solitaire. Jules Verne doit se retourner dans sa tombe, et avec lui un paquet de matelots et capitaines qui reposent au fond des océans.
Ce marin à la gueule de gendre et de mari idéal (mais capable de supporter 78 jours de solitude en mer sans femme ni enfant ni chien, c’est dire s’il ne faut sans doute pas trop l’emmerder dans la vie normale), porte un patronyme pourtant bien mal orienté vers la course au large et la vitesse. François Gabart a un nom homonyme de la célèbre barque à fond plat, servant au transport de marchandises sur la Charente (et dans tout le sud-ouest de la France, notamment la Dordogne). François Gabart porte un nom de bateau qui avance lentement, sur un fleuve qui ne l’est pas moins, au bord duquel il a vu le jour. Ce n’est pas un de ces Bretons têtus et taiseux qui donnent généralement des skippers d’exception. Pas de prénom en « ïc » ni de nom en « ec ou ach ». Ce n’est pas non plus un de ces Britanniques obligés de savoir naviguer pour s’extraire de l’île où ils ont hélas vu le jour. Non. Il s’agit de François Gabart, comme la gabare, barque à fond plat servant au transport des marchandises. A-t-il déjà posé son pied sur celle amarrée à Saint-Simon, village gabarier, près de la maison de ses parents (Angeac-Charente) ? Niché entre Angoulême et Jarnac, ce petit bourg est un charmant et typique exemple de ce que produit la Charente de plus pittoresque. Quelques maisons serrées autour de leur église romane. Une petite place entourée de marronniers. Une grand’rue traversante. Grâce à l’opiniâtreté de son maire, Jean-Jacques Delage, une gabare baptisée La Renaissance remonte et descend ce fleuve que le poète Claude Roy qualifiait de « fleuve heureux, ceux qui s’y baignent le savent bien. » Il a tellement raison, le bougre !
C’est ici, bien loin de Lorient, de la baie de Quiberon ou du Golfe du Morbihan, de la Rade de Brest et de Port-le-Forêt, que le jeune Gabart a rêvé de partir. Il aura fallu une traversée de l’Atlantique en suivant les Alizés en 1989 avec ses parents et ses deux sœurs pour que le virus ne le lâche plus. Arrivé aux îles du Cap Vert, il scrutait l’horizon à la recherche des premiers concurrents du Vendée Globe.
Il me plaît à penser que ses premiers ronds dans l’eau furent sur le fleuve Charente, oui, le fleuve car il se jette directement dans l’Océan voyez-vous, La Charente, et non les Charentes comme on l’entend bêtement trop fréquemment sur les ondes de grandes radios nationales…
François Gabart, tu vas pouvoir mettre tes pieds dans tes charentaises en arrivant – enfin un endroit de sec ! – tu pourras peut-être tremper tes lèvres dans un cognac, et, savourant la précieuse eau-de-vie, te dire comme on dit au pays : « Chuis beun’aise ! »*
* beun’aise : être bien, tranquille, paisible, « bien aise ».
- La Renaissance -
- A Saint-Simon -
- A Grave -
- A Coursac -
- A Guissalle -
(c) Fred Sabourin
Laverie automatique (fiction)
Elle est entrée alors que ses slips, chaussettes, chemises et polos tournaient dans le tambour de la machine. Vêtue d’un petit caban de laine bleu nuit, les jambes sortant d’un short en flanelle et couvertes de collants sombres, chaussée de godillots adaptés à la saison hivernale. Lentement, elle s’est dirigée vers la numéro quatre, qui venait juste de se terminer. Synchronisation parfaite, pensa-t-il. Elle a alors ouvert la porte d’un sèche-linge à sa gauche, et a enfourné le linge humide dans la machine. Puis elle a introduit des pièces dans l’appareil fixé au mur, et elle est allée s’asseoir, en face de lui, près de la porte vitrée.
Lui était assis les jambes tendues, pieds croisés. Les mains fouillant les poches de sa parka, il sortit des écouteurs afin de les brancher sur un téléphone et choisir une musique, pour passer le temps. Elle a fouillé dans un sac à main souple et a sorti sans hésiter un cahier noir, épais, relié, et une boîte métallique avec des crayons. Elle s’est mise à dessiner.
Les yeux dans le vague, il n’a pas tout de suite remarqué que c’était lui qu’elle dessinait. C’est en apercevant le mouvement régulier de sa tête, aux cheveux châtains rassemblés sur le dessus en légère choucroute, allant et venant du cahier de dessins à sa direction, qu’il comprit qu’elle le dessinait. Il portait un chapeau, vissé sur le crâne et enfoncé près des yeux, lui donnant un air sombre.
Elle l’a dessiné, comme ça, frottant de temps en temps la feuille de papier avec son crayon ou son doigt, corrigeant et tournant le cahier pour ajuster le trait. Il sourit intérieurement, secrètement flatté qu’elle l’ait choisi lui, pour occuper son temps pendant que son linge séchait. Il n’y avait personne d’autre dans la laverie. Il flottait dans l’air une odeur humide et chaude de lessive aux parfums artificiels de lavande. Les néons du plafond donnaient à l’ensemble une lumière crue, brillante et métallique. De temps en temps, un bruit sec de coups contre les murs se faisait entendre. L’essorage secouait les machines à laver, qui semblaient tout à coup prendre une forme de locomotive à vapeur.
Sa machine venait de se terminer, le sèche-linge aussi. Il la laissa se lever en premier pour aller ranger son linge dans le grand sac en plastique de supermarché qu’elle avait apporté. Il se leva à son tour, pliant avec soin le linge humide dans un sac à dos. Il le ferait sécher chez lui.
Puis il alla pour sortir, mais la porte ouverte de son sèche-linge et son corps emmitouflé gênait le passage. Il attendit qu’elle s’en aperçoive et elle le laissa passer.
Il lui demanda si son chapeau l’avait inspiré. Elle répondit oui, rougissant légèrement. Il demanda si elle était satisfaite du résultat. Elle dit encore oui, et comme pour se justifier elle ajouta : « Il faut dessiner tous les jours… » Il lui dit que pour la photo c’était pareil, et regretta secrètement de ne pas avoir apporté son boîtier. En sortant, elle lui fit un signe de la main, comme pour lui dire au revoir.
Il ne la revit jamais.
Django Unchained
Film de Quentin Tarantino. Etats-Unis 2012. 2h44. Distributeur : Sony Pictures. Avec Jamie Foxx (Django) ; Christoph Waltz (le docteur King Schultz) ; Leonardo DiCaprio (Calvin Candie) ; Kerry Washington (Broomilda) ; Samuel L. Jackson (Stephen)…
Deux ans avant la guerre de Sécession, dans le sud des Etats-Unis. Le docteur Schultz arrête un convoi d’esclaves : l’un d’eux connaît peut-être les frères Brittle. Django saurait, en effet, les identifier. Schultz le libère et l’emmène avec lui. Il est ex-dentiste allemand, et surtout chasseur de primes. Il retrouve les Brittel et Django les tue, pour se venger des sévices qu’ils avaient fait subir à lui & sa femme, Broomilda, quand ils avaient tenté de s’enfuir. Le couple avait été vendu séparément. Face à la dextérité de Django et sensible au sort de cette belle esclave germanophone au nom de légende, Schultz lui propose un marché : il devient chasseur de primes à ses côtés durant tout l’hiver, en échange de quoi il l’aidera à retrouver Broomilda. Marché conclu.
Maîtrise du verbe et maîtrise des armes : les deux versants du nouveau film de Quentin Tarantino, Django Unchained, sont au service des vaincus de l’histoire, ces nègres sur lesquels les blancs des Etats-Unis de cette époque-là avaient droit de vie et de mort, dans la solitude des champs de coton. Tarantino tire de cette histoire la meilleure substance du cinéma : la narration au service de l’action, en inversement. Dans une première partie, la plus palpitante car le spectateur va de surprise en surprise en dégustant des dialogues éblouissants, il campe le décor et les personnalités. Celle du docteur Schultz, rapidement passionné par l’histoire de ce noir, esclave, amoureux d’une femme au nom de légende (celle de Brünnhilde et Sigfried, qui traverse les flammes de l’enfer pour la rejoindre). Et celle de Django, qui va conquérir sa liberté d’homme en même temps qu’il va mener une quête romantique pour retrouver Broomilda, sa femme, esclave chez un certain Calvin Candie. C’est la deuxième partie du film, qui s’étire en longueur, heureusement sauvée par la férocité du personnage interprété par Léonardo DiCaprio et Samuel L. Jackson, acteur fétiche de Tarantino, esclave cynique collaborant dans l’énorme propriété cotonnière où Candie règne en maître sadique, organisant des combats d’esclaves pour s’amuser.
Le tout dans des décors de western spaghetti d’une redoutable modernité, Tarantino maîtrisant depuis toujours les codes du cinéma de genre. La narration linéaire de ce Django Unchained, tranche avec son habituel narration par éclatement des points de vue et de la temporalité, comme avec Pulp Fiction par exemple, d’où cette impression de longueur (30 mn de trop).
Django Unchained de Quentin Tarantino, film et réalisateur qui font plus que jamais croire aux pouvoirs du cinéma.
Après les chiens écrasés...
... les chiens brûlés !
Et dire qu'on les paie pour faire ça...
- La PQR en grande forme ! -
Le dernier, mais pas le moindre
Voici donc venu le dernier jour de l’année. Longtemps retardé, il a fini par nous tomber dessus, malgré nous. Loin de moi l’idée de faire une rétrospective des évènements de 2012, des médias en panne de choses à raconter nous en soulent ces temps-ci plus que de raison.
Je cherchais depuis plusieurs jours de quoi terminer l’année de ce blog avec quelque chose de consistant, de quoi se mettre sous l’œil et la dent. En effet, cette année ne fut pas des plus prolifique dans Le Jour, d’après… (et oui, souvenez-vous, c’est le nom de ce blog, pas seulement le titre d’un film écolo-catastrophe de science fiction plus très lointaine). Un temps j’ai cherché des raisons à cette cure d’amaigrissement pour un blog qui, s’il n’a jamais couru après le chiffre, voyait sa fréquentation et ses articles régulièrement alimentés. Cette année, peu de choses : des textes rares – mais néanmoins appréciés comme "Si je mourrais là-bas" , suivi de Retour aux sources Des photos rares également mais choisies parmi les plus représentatives d’une année où la bourlingue n’aura pas été très présente. C’est comme ça, je n’y peux rien, et je ne vois pas pourquoi j’en culpabiliserai. L’année prochaine sera meilleure, peut-être. C’est une question de hasard, de rencontres, d’images vues et captées, de situations variées qui ne se prêtent pas toujours au récit mais qui, par la grâce et magie de celui qui les regarde, se transforment en articles.
Au seuil de cette nouvelle année, les lecteurs de ce blog savent ce que je pense des vœux et de tout le tremblement de souhaits à la noix qui vont accompagner de gré ou de force le mois qui vient. A moins de s’isoler dans une grotte – pyrénéenne de préférence – sans eau ni électricité, il sera impossible d’y échapper. Soit, ne luttons pas, ne subissions pas non plus, vivons ce dernier jour comme il se doit, et voyons ce qui se passera demain… demain justement.
Ce sera le jour d’après (le précédent), un point c’est tout. D’ici là, portez-vous bien. Et merci de votre fidélité.
Premières neiges
- Shooting is not a crime -
- A cheval sur les principes -
- Here come the sun -
- La bonne direction -
- A l'ouest, du nouveau -
- Sandwich -
(c) Fred Sabourin. 1-2 décembre 2012. Ossau, Béarn, France.
Autour du monde, en solitaire, sans escale, sans assistance
Pendant que Fillé et Copon à tribord rejouent un remake de Pour une poignée de dollars et Règlements de compte à Ok Corral. Pendant que le président normal d’un France qui ne l’est pas moins effectue des virements de bord lof pour lof à babord. Pendant que des activistes anarcho-syndicalistes tentent de faire barrage de leurs corps pour empêcher les avions de décoller du futur aéroport du premier ministre.
Pendant ce temps-là, madame, on en oublierait presque l’essentiel, le merveilleux, le fabuleux, l’inhumain pourtant conduit par des humains. À l’heure où nous écrivons ces lignes, quinze marins sont seuls à bord d’un bateau, face à la mer, pour encore presque trois mois. « Un truc de barjot, » comme dit l’un d’entre eux, Jean Le Cam, que les grains et empannages depuis des années ont buriné comment un vieux loup de mer philosophe. Un truc de fou mais nom de Dieu un truc merveilleux ! Le Vendée Globe – c’est son nom – outre qu’il transforme des voiliers de dix huit mètres de long en prospectus publicitaires autour du monde, est quand même une formidable aventure humaine dont beaucoup, je dis bien beaucoup de têtes pensantes qui nous gouvernent, ou tentent de le faire, devraient s’inspirer. Et puisqu’il est facile de donner des leçons de morale sans se les appliquer à soi-même, je me mets dedans tant qu’on y est.
Marins solitaires, sans escale, sans assistance (ou presque…), marins autour du monde : je vous admire, du plus profond de mes tripes. Chaque matin – ou c’est tout comme – je vais écouter sur le site Internet la vacation de la veille. Vos voix pas encore tout à fait du bout du monde mais déjà plus de chez nous*, sont merveilleuses à entendre. Pas pour la prouesse technique que représente désormais le simple fait de pouvoir dialoguer avec un mec tout seul sur son bateau au milieu de l’Océan (la qualité technique des dites vacations est d’ailleurs souvent assez aléatoire). Non, ce qui m’impressionne, c’est votre chaleur, votre enthousiasme, votre passion, même quand vous n’avez dormi que quelques dizaines de minutes ou quelques heures d’affilées. Vous semblez inattaquables dans la passion et l’aventure qui vous animent. Chaque difficulté est expliquée avec humour, souvent, et bon sens, à chaque fois. On vous croirait fatalistes, mais non, sans doute la dure, très dure réalité de la course qui s’apparente plutôt à du réalisme, à une folie de risques calculés mais sans cesse remis en jeu par la mer, qui « dans son grand duel est la plus forte. » J’ose le dire, même quand vous en chiez, on a l’impression que vous prenez quand même votre pied. Et bordel de moine que votre enthousiasme est communicatif ! Le temps d’une vacation, qui dure deux ou trois minutes – et il peut s’en passer des choses pendant ce temps-là en mer ! – vous expliquez ce qui se passe, ce qui va peut-être se passer, sans en dire trop de votre tactique car les autres concurrents écoutent. Pour tout cela et bien plus encore : merci. « Les marins font des rêves que les ports assassinent, » écrivait Bernard Giraudeau. Je rêve avec vous, moi qui ne suis pas marin, tout juste montagnard, mais la force des éléments et notre petitesse face à elle nous relient, j’ai la faiblesse de le croire.
Il y a quatre ans, j’étais à l’antenne tous les matins entre 6h30 et 9h dans une radio sise à Lyon qui ensuite m’a vidée. Je n’oublierai cependant jamais que c’est derrière ce micro que j’ai vécu mon plus beau souvenir radiophonique. Le 31 décembre 2008, à 7h du matin, j’avais rendez-vous – et les auditeurs aussi – avec Michel Desjoyaux, qui roulait à cette époque-là à l’approche du Cap Horn, entre les glaçons et dans des creux infernaux. Il était en tête de la course qu’il allait remporter quelques semaines plus tard. L’attachée de presse, la veille, m’avait prévenue : « Il vous appellera, à 7h, je vous le garanti. Seule la mer et le boulot peuvent en décider autrement. » Franchement je me demandais ce qui allait ce passer… et pour tout dire je restais prudent, refusant de m’emballer trop tôt. A 7h, on attaque le flash avec mon copain Michel le journaliste ce matin-là. A 7h02, je vois Benoît le technicien-réalisateur qui me fait des grands gestes derrière sa vitre : c’était Desjoyaux qui appelait. Nous avons interrompu le flash, et j’ai dit : « Nous sommes en direct avec Michel Desjoyaux sur Foncia, qui se trouve actuellement à l’approche du Cap Horn. Bonjour Michel, comment ça va ? » Deux secondes de blanc (le temps pour le satellite de faire son job), et, du bout du monde, en pleine mer, balloté par l’enfer, nous avons entendu la voix du marin solitaire, sans escale et sans assistance, nous dire : « Ben ça va bien, et vous ? »
J’en ai encore des frissons…
Et aujourd’hui, pourquoi, mais bon Dieu pourquoi ne parle-t-on pas (ou si peu) de ces hommes d’une valeur inestimable, ces « barjots » seuls sur leurs bateaux face à la mer, et dont le vainqueur empochera à peine un demi-mois de salaire d’un footballeur de Ligue 1 ?
Marins du bout du monde, il vous tarde sans doute un peu de retrouver le port, la famille, les amis, des draps, des slips et des chaussettes propres et secs… Pas moi : chaque jour, vous êtes ma part de rêve qui mourra assassinée en arrivant à quai, aux Sables, l’année prochaine…
* à l'heure où ce billet est posté, les premiers viennent de passer l'équateur...
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