La Vie d’Adèle
Film français d’Abdellatif Kechiche. 2h55. Avec : Léa Seydoux ; Adèle Exarchopoulos…Palme d'or Festival de Cannes 2013.
Adèle, dans sa vie, marche sans cesse au bord de ses propres failles, de ses fêlures, elle semble perpétuellement sur une ligne de crête et au fond du gouffre. A la fin de La Vie d’Adèle, ce qui demeure ressemble à l’absence, alors que la présence d’Adèle Exarchopoulos crève les yeux et l’écran pendant près de trois heures. Pas un plan où elle ne soit pas, Adèle. On ne fait pas seulement que la suivre : on est avec elle. Et pourtant… elle semble si souvent ailleurs, hors d’elle, sans aile oserait-on dire parfois.
La Vie d’Adèle, d’Abdellatif Kechiche, méritait-elle la Palme d’or à Cannes en mai dernier ? Peut-être, nous n’en sommes pas intimement persuadés. Evacuons d’emblée les sujets qui fâchent ceux qui ne verront ce film qu’au premier niveau de lecture, et ils seront probablement nombreux ! Le sujet – la naissance, vie, et mort d’un amour entre deux femmes – filmé dans tous les recoins des possibilités, avait tout pour coller à une actualité brûlante d’un hiver aussi froid qu’il fut agité et chiant, opposant les questions de sauvegarde de la civilisation pour des uns, de revendications de droits et d’égalité des autres. Le film est long – trop à notre goût – et il serait temps d’offrir une paire de ciseaux à Abdellatif Kechiche, qui n’en est pas à son premier essai. Comme il serait bien aussi que ce talentueux réalisateur filme de temps en temps autrement qu’en gros plans (très) serrés, tout en le remerciant d’avoir dans un court moment filmé les feuilles d’un platane baignées d’un automnal soleil, nous laissant respirer, un peu. Tu nous étouffes, Abdel, mais c’est sans doute pour mieux nous montrer le grain des peaux jusqu’à nous faire sentir leurs odeurs. Ainsi, le spectateur, qu’il soit consentant ou non, devient un des protagonistes du film.
Deux femmes, l'amour
La Vie d’Adèle est en deux chapitres. Le premier montre la naissance et la consommation d’un amour lesbien, à travers le regard d’une jeune adolescente en 1ère littéraire d’un lycée du nord de la France. Adèle – c’est donc son prénom – semble déjà hésiter, alors qu’elle ne devrait pas. Vie banale d’une lycéenne normale – presque trop – dans des cours de lettres où on lit La Vie de Marianne, de Marivaux (une lubie chez Kéchiche, rappelez-vous L’Esquive où les jeunes jouaient Le Jeux de l’amour et du hasard) avec une attention et un silence que beaucoup de profs – ils iront voir le film car ils lisent Télérama et écoutent France Inter – jalouseront certainement. Elle se sent différente, Adèle, sans vraiment savoir pourquoi, et pousse le bouchon jusqu’à essayer garçon et fille, pour voir si ce qu’elle ressent est bien ce qu’elle craint. Oui, Adèle, tu aimes les filles, ou plutôt la fille, cette Emma aux cheveux bleus, étudiante aux Beaux-Arts, au visage et au sourire déjà adulte, tout le contraire de toi. Au bord de la caricature, on verra par la suite l’environnement de l’une et de l’autre, une famille recomposée « moderne » pour Emma ; une famille à la pensée étroite du côté d’Adèle. Ses parents n’envisagent visiblement pas une seconde que leur fille puisse embrasser celle-là même qu’elle a invitée à dîner chez ses eux ce soir-là. Embrasser, et le reste… On l’a dit et répété : les scènes sexuelles, non simulées ni doublées, sont très très sensuelles et pour tout dire magnifiques, bien qu’elles posent au spectateur la première question à l’issue de cette première partie : Kéchiche aurait-il fait le même film avec des hommes qui se sodomisent ou se fellationnent une dizaine de minutes durant avec des han ! et des ha ! de jouissance ? Aurait-il eu la Palme d’or ? Se presserait-on aux portes des cinémas pour le voir ? Il est à craindre que non.
L'amour mate, à mort
C’est bien le second chapitre qui est le plus intéressant, le plus fort, le plus vif tout en étant le plus atroce. Emma, découvre qu’Adèle la trompe occasionnellement avec un homme (comble de l’ignominie) et lui ment. A ce moment crucial, une scène très belle en même temps que désespérée, on sent que le couple pourrait être n’importe qui d’autre : hétéro, homo, peut importe. Le résultat est le même : la blessure est profonde, irrémédiable, consommée, impardonnable. La confiance est brisée. La suite n’est qu’une lente descente vers l’abîme de la solitude subie, des regrets, du deuil, du cri du corps en manque de l’autre, et de l’absence, toujours l’absence, encore l’absence. En plus de celle d’Emma, Adèle doit supporter la sienne. Et nous avec.
Dans un ultime sursaut, une dernière tentative de sauver le navire du naufrage des sentiments, vient le moment couperet – qu’on ne dévoilera pas – que Kéchiche situe lors d’un vernissage des œuvres d’Emma. Adèle quitte la galerie, bientôt poursuivie par un garçon mais qui se trompe de côté de rue en voulant la rattraper (la symbolique est grossière mais ça marche quand même), et elle quitte la scène en disparaissant dans la rue, dans sa jolie robe bleue.
Elle nous laisse seuls aussi, Adèle, avec cette cruelle question : que devient-on, quand l’amour est mort ?
F.S
La vie sans toi
Ma fille, mon enfant, j’ai longtemps vécu sans toi et je me demande aujourd’hui ce que serait ma vie si on t’enlevait à moi. Je serais perdu si tu n’étais plus là, avec tes grands yeux bleus qui me scrutent, tour à tour m’interrogent, m’interpellent, m’implorent, me demandent ce que je ne sais pas toujours t’apporter. Parfois, le mystère insondable des silences qui se partagent entre ton regard et le mien me transperce : mais que peux-tu donc bien penser, du haut de tes deux ans ? Je m’émerveille chaque jour de tes progrès, de cette autonomie que tu gagnes quotidiennement, à travers laquelle j’aperçois l’indépendance qui sera la tienne le jour où tu nous quitteras pour tailler ta route. Je la redoute autant que je la souhaite.
J’ai si longtemps vécu sans toi, que je n’aurais même pas pu t’inventer, et pourtant secrètement je t’ai toujours attendue, espérée. J’avais pris d’autres chemins, tu semblais impossible, et puis il y a deux ans par une belle journée d’automne semblable à celle d’aujourd’hui tu es arrivée. Au début tu as été dure. Tes cris brisaient mon sommeil à m’en rendre fou. D’ailleurs ça m’a rendu fou. Descendu au plus bas, imaginant parfois l’impensable, nous avons fini par nouer le contact. Et d’âge en âge celui-ci se consolide, s’affirme, se construit petit à petit comme on chemine pas à pas dans la montagne, ces montagnes pyrénéennes auxquelles je suis si fière de te présenter, et que tu reconnais déjà à travers les photos. Je guette le jour où, devenu vieux et les genoux grinçant de douleurs, tu seras devant et tu me diras : « alors, t’arrives ? »
J’ai vécu si longtemps sans toi. Et tu es là, je regarde ton sommeil à la fois si lourd et si léger. Où es-tu à cette heure-ci ? Dans quel pays de solitude ou peuplé de monstres imaginaires ? Refais-tu le film de ta journée à la crèche, avec ces autres enfants dont tu ne dis pour l’instant rien, ton langage se mettant doucement en place. D’histoires sans parole tu passes peu à peu au cinéma parlant, mais le mime demeure encore le meilleur moyen de communication entre nous. Il n’est pas besoin de mots pour dire ce qui nous relie. J’entends ta respiration, paisible ou saccadée. Tu es si loin et je suis si proche à ce moment-là. Sens-tu ma présence dans le silence de cette petite chambre où tu te reposes ? J’en deviendrais chamane pour protéger ton sommeil des cauchemars qui parfois te réveillent en sursaut, ton cri déchirant alors la nuit, et ma main posée sur ton front pour te dire que je suis là, que tu n’as rien à craindre, que le loup n’est pas forcément celui auquel on pense et qu’ils peuvent même parfois être gentils…
Hier tu as eu deux ans. Deux ans déjà, et deux ans enfin, devrai-je dire. Deux ans seulement diront d’autres. Il y a quelques semaines, entrant dans un magasin de jouets d’une rue commerçante de la ville où nous vivons, et devant lequel nous passons si souvent, je suis tombé sur une boîte à musique. Un truc kitch comme on dit à mon âge, un truc avec une danseuse à tutu qui jaillit sur ressort en même temps que la musique quand on ouvre la boîte. C’est rose et il y a un cœur sur le petit tiroir qui s’ouvre en dessous. Ça dégouline de guimauve, tout ce que je déteste. En voyant cette boîte dans le magasin, en l’essayant avec l’autorisation de la commerçante, j’ai pensé à ton regard le jour où tu découvrirais cet objet inconnu. Je t’imaginais, curieuse, en entendant le « clic, clic, clic, » de la clé remontant le ressort qui permettrait à la musique métallique de s’extraire de la boîte magique. J’ai acheté la boîte à musique, et, assis sur le lit, je l’ai ouverte devant toi. Je n’ai pas été déçu. Ton émerveillement devant cet objet nouveau, la prunelle de tes yeux et ton sourire d’enfant surpris et heureux me transpercera longtemps. Aussi longtemps que ma mémoire voudra bien me laisser ce tableau, cette image, ce sourire de toi.
Toi que j’ai attendue si longtemps, ma fille, mon enfant.
F.S
« On n’est pas chez les Rothschild »
C’était le cri du cœur de ma chère grand-mère, une sorte d’équivalent du « on n’est pas les cousins du roi. » Pour autant, parfois, on s’y croirait. La transgression étant, de notre point de vue, source de jouissance terrestre immense et aux recoins cachés, ne nous privons pas.
En 2008-2009, j’ai suivi, avec un confrère et néanmoins ami (il se reconnaîtra) un atelier œnologique à Lyon. Un truc très bien, pas élitiste façon « presqu’île, » ni un rendez-vous d’étudiants poivrots d’école de commerce pour fils-à-papa. Un truc où on a appris beaucoup de choses, à commencer par se faire simplement plaisir avec du vin, selon le vieux précepte qui consiste à acheter un tire-bouchon, et s’en servir… A l’issue de ces rendez-vous mensuels de découvertes, mon pote et moi, on rêvait sur des vieux flacons dont certains ont pris le chemin de nos caves respectives, achetés aux enchères sur un site Internet bien connu. Pour 25 ou 30 boules, on a pu ouvrir des bouteilles qui avaient à peu près notre âge. Evidemment, le résultat n’a pas toujours été à la hauteur de nos espérances, mais on ne se ruinait pas pour autant.
Quand j’ai quitté, à regrets, la colline de Fourvière et la radio où je causais le matin très tôt, ce copain, je devrais dire ami, m’a offert la bouteille que vous voyez en photo là, ici, sur ce blog.
J’étais très heureux de ce présent, sincèrement je n’en avais jamais eu dans les mains et la perspective d’ouvrir ça un jour me réjouissait. Il fallait juste être patient, et trouver une occasion. Comme la fameuse quarantaine approchait à grand pas, je me suis dit que c’était ça, l’occasion. Et ce jour est arrivé. C’était hier.
Un autre copain (pas vu depuis longtemps mais retrouvé par la magie du réseau FB !) m’a rappelé que cette bouteille de Mouton-Rothschild 1973 était historique, et paradoxale. Historique, car 1973 est l’année où cette propriété a accédé au très sélect et précieux classement des 1ers grands crus de Médoc, classement datant d’avril 1855, deuxième fois seulement où il fut modifié (avec Château Cantemerle en septembre 1855). Il passait de 2e cru à 1er cru. Un must, et quand on connaît le poids de la tradition et de la réputation dans cette région viticole, sorte de Vatican du vin dans le monde, on imagine aisément ce que cela représente. Un peu comme de déplacer les menhirs de Carnac avec une pince à sucre.
Historique ai-je dit, mais aussi… paradoxal. 1973 est en effet une année très, très moyenne en bordelais. Mouton-Rothschild accédait cette année-là à l’Olympe, mais avec les pieds mouillés. C’est dire si j’avançais à petits pas. Une bouteille de secours était même prévu, « au cas où, » comme on dit. Côté solide, j’avais prévu quelque chose de simple, qui ne bouleverse pas trop le palais. En la matière, je considère (mais c’est très personnel) que seul le canard accompagné de pommes de terre poêlées et quelques haricots verts permet d’apprécier à peu près tous les bordeaux, et particulièrement les Médoc. L’intérêt de ces vins-là – et là-dessus je pense faire la quasi-unanimité – est de sentir les tanins. Donc il ne faut pas quelque chose de trop typé. Un magret ferait parfaitement l’affaire.
J’ai ouvert religieusement cette bouteille. Comme souvent avec les très vieux vins, le bouchon n’a pas tenu la route : trop vieux, trop imbibé, il cassa en son milieu. L’opération devenait délicate mais par chance, peu de morceaux tombèrent dans la bouteille. Voici le résultat de ce que je pense de cette dégustation.
La robe était légèrement fanée, mais la lumière n’était déjà plus celle du jour, donc… Je pense néanmoins qu’il commençait à décliner. Le rubis dominait quand même, mais il était peu profond. Au nez, j’ai été agréablement surpris : il dégageait encore un beau fruit confit, pruneaux, avec des remontées de sous bois moisis agréables. Feuilles mortes, humus, petits matins d’automne : c’était bien un Médoc (ouf !). En bouche, une longueur encore acceptable, même si on sentait qu’il avait bien perdu de sa superbe, qu’il n’a d’ailleurs peut-être jamais eu vraiment à cause de cette médiocre récolte de 1973 (cette année-là, on ne pouvait visiblement pas tout faire !). Comme souvent – et c’est tout l’intérêt de la dégustation – il s’est « ouvert » au fur et à mesure de la soirée. La longueur en bouche n’a cependant jamais excédé les 8-10 secondes (hélas) mais le nez est resté constant.
La nature ayant horreur du vide, pas une mais deux bouteilles de vins de garde iront désormais rejoindre ma cave, dans un lieu tenu secret et fermé à clé, dont je ne dévoilerai même pas l’emplacement sous la torture… Un Saint-Emilion grand cru 2009 et un Saint-Estèphe 2010. Deux belles années ma foi, « qui pourront attendre 10 ans sans problème, » au dire du caviste qui les a vendu à la personne qui me les a offerte. Je le crois sur parole. Surtout pour 2009, année remarquable quoi que surévaluée et aux spéculations outrancières.
Rendez-vous donc dans 10 ans, pour la cinquantaine. D’ici là, rassurez-vous, pas mal d’autre plaisir de dégustation sont au programme… (pas plus tard que dimanche avec un Pomerol 73, et oui, c’est l’année ou jamais !).
F.S
Grâce soit rendue à Michel P., qui n’est pas cousin du roi, mais c’est tout comme…
- "On s'était dit rendez-vous, dans 10 ans..."
Un homme d’honneur
C’est à l’heure où nous écrivons ces lignes qu’on porte en terre, après un passage à la primatiale Saint-Jean de Lyon, Hélie Denoix de Saint Marc.
Cet officier de la Légion étrangère, né en 1922 à Bordeaux, aura, selon ses propres mots, « vécu pas mal d’épreuves. » Stupéfié par la débâcle de 1940, il entre naturellement en Résistance comme agent de liaison du réseau Jade-Amicol. Arrêté en juillet 1943, il est déporté à Buchenwald, puis à Langenstein. Il survit par miracle, et les Américains le ramassent dans un mouroir inconscient lorsqu’ils libèrent le camp en avril 1945.
Il entre à Saint-Cyr, et choisi en décembre 1947, la Légion étrangère. Il est envoyé en Indochine avec le 3e Régiment étranger d’infanterie. Un lien fort se tisse avec le pays et les Indochinois. Comme beaucoup d’autres, il reçoit l’ordre d’abandonner son poste, créant chez lui une fracture qui ne guérira jamais. Il l’appellera « sa blessure jaune. » Il n’oubliera jamais que la France avait « promis de ne jamais abandonner ce peuple. »
Il embarque ensuite pour l’Algérie, recruté par la général Challe. Fin 1954, il débarque à Oran, puis dans les Aurès, et il sera au service du général Massu, au plus fort du conflit. Il participe à la bataille d’Alger entre janvier et septembre 1957. « La plus amère des épreuves, » dira-t-il ensuite. En avril 1961, à la tête du 1er Régiment étranger de parachutistes, il prend partie pour le général Challe et participe au putsch des généraux. L’affaire échoue et plutôt que d’entrer dans la clandestinité, il se constitue prisonnier. Au procès qu’il subit en juin 1961 devant le haut tribunal militaire, il assume et prend la défense des harkis, menacés du même sort que les Indochinois abandonnés 8 ans plus tôt.
Il est condamné à 10 ans de réclusion criminelle. Il sera libéré fin 1965, gracié en 1966, amnistié en 1968. Il sera réhabilité dans ses droits civils et militaires en 1978. Il demeurera silencieux et s’effacera de la vie publique, jusqu’à ce que son petit neveu Laurent Beccaria ne l’interroge pour son mémoire de Sciences-po. Une biographie paraîtra en 1989, puis ses mémoires en 1995. Il est fait grand-croix de la Légion d’honneur en novembre 2011. Il avait dit à ce sujet : « La Légion d’honneur, on me l’a donnée, on me l’a reprise, on me l’a rendue… »
Un homme blessé mais à la très grande dignité, pour lui « tout se tient, il n’y a pas d’actes isolés. »
Un homme d’honneur surtout, qui devait souffrir en silence de vivre à une époque où ses valeurs, ses engagements, ses combats étant la plupart du temps perçus comme décalés, réactionnaires, risibles, naïfs. Pas seulement par une sous-culture de gauche d’ailleurs, comme on le dit de manière un peu légère. Mais aussi par une sous-culture mercantile, financière, de la distraction et de l’amusement généralisés.
J’ai la chance – car c’en est une – d’avoir provisoirement en ma possession un carnet de notes d’un officier de marine. Un homme décédé il y a bientôt 5 ans, pour lequel je voue une admiration sans borne. Ce vice-amiral avait un parcours semblable à celui de Saint Marc. En particulier l’attachement sans limite à la parole donnée, à l’honneur, la fidélité à ses idéaux, à la France, à la mission reçue et exécutée avec loyauté. Dans ce carnet, cet officier qui participa aussi à la Guerre d’Algérie (avec la demi-brigade de fusiliers marins) avait recopié de sa main un extrait du procès d’Hélie de Saint Marc devant le haut tribunal militaire. Le voici.
Je n’ai personnellement aucun commentaire à y ajouter. Tout est dit. On n’est pas obligé d’apprécier le style, si on n’aime pas on ferme le blog et on s’en va. Mais je crois qu’il y a de grandes leçons contenues dans cette déclaration qui pourraient encore servir à beaucoup aujourd’hui…
La déclaration devant ses juges du Chef de Bataillon de Saint-Marc.
« Ce que j’ai à dire est simple et sera court. Depuis mon âge d’homme, Monsieur le Président, j’ai vécu pas mal d’épreuves : la Résistance, la Gestapo, Buchenwald, trois séjours en Indochine, la guerre d’Algérie, Suez, encore la guerre d’Algérie.
En Algérie, après bien des équivoques, après bien des tâtonnements, nous avons reçu une mission simple, une mission claire : vaincre l’adversaire, maintenir l’intégrité du patrimoine national, y promouvoir la justice sociale, l’égalité politique.
On nous a fait faire tous les métiers parce que personne ne pouvait ou ne voulait les faire. Nous avons mis dans l’accomplissement de notre mission, souvent ingrate, parfois amère, toute notre foi, toute notre jeunesse, tout notre enthousiasme. Nous y avons laissé le meilleur de nous-mêmes. Nous y avons gagné l’indifférence, l’incompréhension de beaucoup, les injures de certains.
Des milliers de nos camarades sont morts en accomplissant cette mission.
Des dizaines de milliers de musulmans se sont joints à nous comme camarades de combat, partageant nos peines, nos souffrances, nos espoirs, nos craintes.
Nombreux sont ceux qui sont tombés à nos côtés. Le lien sacré du sang versé nous lie à eux pour toujours.
Et puis un jour, on nous a expliqué que notre mission était changée. Je ne parlerai pas de cette évolution incompréhensible pour nous. Tout le monde la connait.
Et, un soir pas tellement lointain, on nous a dit qu’il fallait apprendre à envisager l’abandon possible de l’Algérie, de cette terre si passionnément aimée, et cela d’un cœur léger.
Alors nous avons pleuré.
L’angoisse a fait place dans nos cœurs au désespoir. Nous nous souvenions de quinze années de sacrifices inutiles, de quinze années d’abus de confiance et de reniement. Nous nous souvenions de l’évacuation de la haute région, des villageois accrochés à nos camions qui, à bout de force, tombaient en pleurant dans la poussière de la route.
Nous nous souvenions de Dien-Bien-Phu, de l’entrée du Viet-Minh à Hanoï. Nous nous souvenions de la stupeur et du mépris de nos camarades de combat vietnamiens, en apprenant notre départ du Tonkin. Nous nous souvenions des villages abandonnés par nous et dont les habitants ont été massacrés. Nous nous souvenions des milliers de Tonkinois se jetant à la mer pour rejoindre des bateaux français. Nous pensions à toutes ces promesses solennelles faites à cette terre d’Afrique.
Nous pensions à tous ces hommes, à toutes ces femmes, à tous ces jeunes qui avaient choisi la France à cause de nous, et qui, à cause de nous, risquaient chaque jour, à chaque instant, une mort affreuse.
Nous pensions à ces inscriptions qui recouvrent les murs de tous les villages et les mechtas d’Algérie : « l’Armée nous protège. L’Armée restera. »
Nous pensions à notre honneur perdu.
Alors le général Challe est arrivé. Le grand chef que nous aimons et admirons et qui, comme le maréchal de Lattre en Indochine, avait su nous donner l’espoir et la victoire. Le général Challe m’a vu. Il m’a rappelé la situation militaire. Il m’a dit qu’il fallait terminer une victoire presqu’entièrement acquise, qu’il était venu pour cela.
Il m’a dit que nous devions rester fidèles à nos promesses, que nous devions rester fidèles aux combattants, aux populations européennes et musulmanes qui s’étaient engagées à nos côtés. Que nous devions sauver notre honneur.
Alors j’ai suivi le général Challe.
Et aujourd’hui je suis devant vous pour répondre de mes actes et ceux des officiers du 1er REP, car ils ont agi sur mes ordres.
Monsieur le Président, on peut demander beaucoup à un soldat, en particulier de mourir, c’est son métier.
On ne peut lui demander de tricher, de se dédire, de se contredire, de mentir, de se renier, de se parjurer.
Oh ! Je sais, Monsieur le Président, il y a l’obéissance, il y a la discipline.
Ce drame de la discipline militaire a été douloureusement vrai pour la génération d’officiers qui nous a précédés, par nos aînés. Nous-mêmes l’avons connu, à notre petit échelon jadis comme élèves officiers, ou comme jeunes garçons préparant Saint-Cyr.
Croyez bien que ce drame de la discipline a pesé de nouveau lourdement et douloureusement sur nos épaules devant le destin de l’Algérie, terre ardente et courageuse à laquelle nous sommes attachés aussi passionnément qu’au sol de nos provinces natales.
Monsieur le Président, j’ai sacrifié vingt années de ma vie à la France. Depuis quinze ans, je suis officier de Légion. Depuis quinze ans je me bats. Depuis quinze ans j’ai vu mourir pour la France des Légionnaires étrangers peut-être par le sang reçu, mais français par le sang versé.
C’est en pensant à mes camarades, à mes sous-officiers, à mes Légionnaires tombés au champ d’honneur, que le 21 avril à 13h30 devant le général Challe, j’ai fait mon libre choix.
Terminé, Monsieur le Président. »
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La citation qui suit cette prise de notes est de Charles de Gaulle, « Ceux qui accomplissent quelque chose de grand doivent souvent passer outre aux apparences d’une fausse disciplines. »
Juste après dans le cahier, une citation d’Alfred de Vigny : « La parole qui, trop souvent, n’est qu’un mot pour l’homme de haute politique, devient un fait terrible pour l’homme d’armes ; ce que l’un dit légèrement ou avec perfidie, l’autre l’écrit sur la poussière avec son sang, et c’est pour cela que beaucoup doivent baisser les yeux devant lui. »
Photos : D.R
Emergence de la verticalité
- Naître -
Gavarnie. Gavarnie. Gavarnie. A l’évocation de ce nom notre cœur se serre, notre ventre se noue, nos guibolles se contractent imperceptiblement. Au fond de la prunelle de nos yeux et remontant de la mémoire reviennent des images, vives encore des souvenirs récents mais toujours trop éloignés dans le temps à notre goût. Et une légère douleur dans la nuque : Gavarnie s’admire le cou tordu pour apprécier les vastes murailles de son célèbre cirque.
Parlons-en de ce cirque : quel cirque ! Il est des Pyrénéistes pour dire – et peut-être ont-ils un peu raison – qu’il en existe d’autres, bien plus beaux, aussi majestueux et plus secrets. Le cirque de Lescun, en Aspe. Et Troumouse, voisin de Gavarnie. Ce dernier est si vaste qu’une rumeur dit qu’un million de personnes pourrait y tenir. Pourvu que jamais l’expérience ne soit tentée !
Mais… Gavarnie. Ici serait né le Pyrénéisme, comme d’autres situent à Chamonix la naissance de l’Alpinisme. Au XIXe siècle, l’aventure commence réellement. Les grands noms des premiers fous de ces montagnes, Ramond de Carbonière, puis les fameux guides Henri et Célestin Passet, François Bernat-Salles, Pierre Pujo, Pierre Brioul, Mathieu Haurine conduisaient vers les sommets des clients non moins fameux comme le comte Russel, Charles Pack, Swan. Plus tard, Louis Robach, qui semblait avoir voué sa vie au Mont Perdu (3365 m), qu’il ascensionna septante-dix fois. Franz Schrader se guidait seul. Il établira une carte (la première) du panorama des Pyrénées et notamment le Cirque de Gavarnie, depuis le formidable belvédère offert par le Piméné, sorte de balcon suffisamment en retrait pour avoir une vue d’ensemble sur le massif Mont-Perdu – Ordessa – Gavarnie. Par beau temps, la vue embrasse le panorama depuis la grande muraille de Baroude (ou Barossa) à l’est, jusqu’au Vignemale à l’ouest. Ici, les dieux ont leur siège numéroté et placé.
- depuis le Piméné -
Gavarnie a donné lieu à une littérature abondante, des essais romantiques les plus lyriques (dont Victor Hugo qui en écrivit les plus belles pages) aux sommes scientifiques les plus poussées. Mais je ne crois pas cependant qu’on ait tout dit ni tout écrit sur ce bout du monde au fin fond de la France et de l’Espagne. Si le regard bute sur le mur que représente cette formation géologique glaciaire, il n’en demeure pas moins obnubilé par une chaude question : comment franchir ? Gavarnie ne serait rien sans le coup du sort qui fait sa célébrité autant que son cirque : il existe un passage naturel, un trou dans le mur. La Brèche de Roland. Cette entaille, d’une centaine de mètres de large pour moins de 150 mètres de haut, attire à elle seule des milliers de gens. Pas tous très montagnards d’ailleurs (la proximité du col des Tentes le rendant finalement assez accessible en saison estivale). Mais qu’importe, finalement. Si, pour les amoureux des Pyrénées, et les montagnards au sens large, c’est toujours une émotion particulière de passer par cette brèche, il est sans doute un peu heureux que pour beaucoup de vulgum pecus, cette expérience soit la plus engagée qu’ils feront dans leur vie de marcheurs. Après tout, quand on se trouve entre ces deux pans de roche, sur la brèche (l’expression est alors à prendre au sens propre), on est quand même à plus de 2800 mètres, certes en étant la plupart du temps partis de 2208 mètres (col des Tentes), mais quand même... Certains préfèrent partir du village même de Gavarnie 1500 mètres plus bas. Ceux-là connaissent l’incomparable prix des fameuses « Echelles de Sarradets » ou du vallon de Pouey-Aspé…
- Etre sur la brèche -
Une de nos premières visites de ce lieu venté et souvent froid même en plein été fut le 11 août 1999. Le hasard a voulu ce jour-là qu’il y fasse presque nuit… C’était le fameux jour de l’éclipse totale du soleil. Nous perdîmes environ 7° en moins d’un quart d’heure, et comme la température n’était déjà pas très estivale, on vit les badauds – dont nous étions – enfiler rapidement des effets chauds. Un môme malchanceux se prit sur le crâne un caillou tombé du sommet de la brèche, occasionnant un stationnaire d’hélicoptère de la gendarmerie au dessus de la brèche pour l’évacuer. Gavarnie, sa brèche, ses touristes, son cinéma permanent.
Sauf à dormir dans l’abri sous roche creusé à main d’homme en 1883 (d’après H. Russel dans ses Souvenirs d’un montagnard)*, il est difficile d’y être seul. Le courant d’air permanent n’incite pas trop non plus à y faire bronzette. Pourtant c’est un endroit que nous affectionnons particulièrement, et qu’il nous fut heureux de revoir cette année, après seulement (si j’ose dire !) trois ans d’absence. Que c’est long, trois ans… Cette brèche est la promesse de courses fascinantes, une fois passé ce trou béant dans la muraille s’offre la possibilité de côtoyer les géants à 3000 et plus. Taillon, Casques, Tour, Pics de la Cascades, Marboré, Cylindre, Mont Perdu, Astazou… Le tout sur une quinzaine de kilomètres de long, environ 25.000 hectares de montagne pure.
- Dans les nuages, le Mont Perdu (qui porte si bien son nom) -
Laissons les mots. Place aux images. Elles restent pour toujours présentes à notre esprit, quand hélas nous sommes redescendus dans la plaine. Et, lorsque la main serre un de ces cailloux rapporté des cimes, c’est toute une histoire qui se diffuse en nous. Et une promesse : revenir.
* projet pour 2014, nous en reparlerons donc…
- Banane casquée -
- Stygmates -
- Au loin, la Tour -
- Stygmates (2) -
- Vivre -
(c) F. Sabourin. Gavarnie, août 2013. Nikon D300 et objectif 10-24 mm.
On n'es pas sérieux quand on a 17 ans
Jeune & jolie
Film français de François Ozon. 1h34. Avec : Marine Vacth ; Géraldine Pailhas ; Frédéric Pierrot…
Le film s’ouvre sur la côte méditerranéenne, l’été, sous un soleil radieux. Isabelle est à la plage, elle sort de l’eau, se pose sur sa serviette, regarde à gauche, à droite, puis se croyant seule, elle enlève le haut. Elle est jeune (17 ans). Elle est jolie (très jolie). Elle est en vacances avec sa mère, son beau-père et son jeune frère. Un jeune Allemand lui tourne autour. Il ne servira qu’à lui ôter une vertu devenue trop encombrante à son âge. Fin de l’été.
Le film se poursuit à l’automne, où Isabelle a repris sa vie de petite Parisienne. Lycée, copines, devoirs. Mais Isabelle a une double vie. Dans celle-ci, elle s’appelle Léa, et se prostitue avec des hommes jeunes ou vieux, dans des hôtels, contre de l’argent. Des doux, des sadiques, des riches. Pourquoi fait-elle ça ? On ne le saura jamais. Mais un jour, l’un d’entre eux – plus tout jeune – meurt sous elle en pleine action. Paniquée, elle s’enfuit de l’hôtel, et arrête tout. Quelques mois plus tard – c’est l’hiver – la police débarque au travail de sa mère et lui dévoile tout. Celle-ci, sûre de son éducation permissive et hédoniste, tombe de très haut. Son enfant qu’elle croyait connaître n’est plus ce qu’il était, elle ne la reconnaît plus.
Au printemps on voit Isabelle reprendre une vie « normale », essayer une relation avec un garçon de son âge d’ailleurs physiquement très banale. La tentation est néanmoins forte de reprendre son petit jeu de séduction. Le film s’achève sans qu’on en sache davantage sur les motivations réelles d’Isabelle / Léa à passer à l’acte.
François Ozon est un cinéaste de la transgression. Et ça tombe bien, car l’adolescence est la période de prédilection, pour essayer, tenter, transgresser. C’est ce que fait Ozon avec ce petit chef d’œuvre sec, tranchant, dérageant autant que séduisant. Si l’on s’en tient à ce qu’on voit à l’écran, rien ne permet d’expliquer les raisons qui poussent son héroïne à se prostituer. Elle-même n’arrive pas à dire vraiment pourquoi face à la police. Transparente et d’une beauté diaphane, Marine Vacth – une belle révélation – se révèle tout autant opaque. François Ozon pose les questions de manière froide : comment vivre une sexualité quand celle-ci est découverte à travers la mise en scène codée de la pornographie ? Comment un enfant devient-il un étranger aux yeux de ses parents ? Facilité par Internet, la prostitution est une tentation pour bon nombre de jeunes filles, de l’argent rapidement gagné, sans risque, croient-elles.
Pour Isabelle, c’est surtout un formidable moyen de connaître les hommes, mais là encore impossible de savoir réellement ce qu’elle en apprend, car elle n’en dit rien. François Ozon avait quant à lui déclaré à Cannes que la prostitution était un fantasme pour beaucoup de femmes, suscitant les réactions indignées qu’on imagine.
C’est probablement la puissance de cet âge scandaleux et transgressif qui est célébré dans Jeune & jolie. « On est pas sérieux quand on a 17 ans, » disait Arthur Rimbaud, poème récité au cœur du film par une série d’adolescents idoines. Jeune & jolie nous fait penser à un autre poème du sulfureux bohémien des Ardennes. Chanson de la plus haute tour, dans lequel il est écrit :
« Oisive jeunesse,
A tout asservie,
par délicatesse,
J’ai perdu ma vie.
Ah ! Que le temps vienne
Où les cœurs s’éprennent. »
FS
Sur les écrans le 21 août.
La montagne tue
On ne vous le répètera jamais assez : la montagne tue. C'est dangereux, n'y allez pas, ou alors connaissez-en les risques et périls, nom de Zeus !(et ça fera moins de monde sur ses flancs...)
Si on achève bien les chevaux, ceux-ci ont dû prendre un sacré coup de foudre, l'un d'entre eux probablement plutôt l'année dernière. Les deux autres sont plus récents, les vautours ont laissé le crin, les sabots et pour le dernier, le cuir.
Tout cela dans un périmètre d'une petite centaine de mètres d'altitude, pas plus d'un km² de surface... Je déconseille fortement de boire l'eau du torrent qui s'y écoule, et pour plusieurs années, à moins de vouloir tester la liste des gastro-antérologues du Béarn et même au-delà.
Enfin, à ceux qui souhaiteraient éviter ce coin de mortelles randonnées, cela se situe au dessus du Lac d'Aule, près de Bious-Artigues, en Vallée d'Ossau, non loin de Gabas (halte jacquaire dans le col du Portalet).
Dommage cependant de ne pas y aller, c'est un endroit superbe où l'on peu même se faire le Pic Gaziès, 2457m, histoire d'admirer un peu le paysage. Mais pas le jour où nous avons fait ces images, parce que justement ce jour-là, on y voyait queue d'chi (ou presque).
- De cheval -
- Dites-le avec des fleurs -
(c) Fred Sabourin. 8 août 2013. Béarn. Vallée d'Ossau.
Bourlinguer...
Et c'est parti pour trois semaines de bourlingue...
Éloge d'une France rurale
Bien sûr il y a les affaires de dopage. Les affaires tout court : le vélo business, le grand cirque médiatique, les oreillettes qui tuent la course et le suspens, les soupçons sur tous les braquets. Les coups de gueule et les coups de guidon. Du vélo sans selle.
Mais il y a aussi la fameuse magie du Tour. Celle qui fait descendre plusieurs millions de Français et de touristes sur le bord des routes, trois semaines durant, pour voir passer la caravane et les coureurs. Il faut la voir cette France-là, amassée le long des routes départementales, habituellement négligées par les partisans de la vitesse autoroutière. Une France multicolore, créative, joyeuse, ingénieuse, en un mot festive, au soleil d’un mois de juillet comme on a l’impression de ne pas en avoir vu depuis l’été 44. Une France en short et chemisette ouverte, casquette à poids rouges sur la tête, juchée sur tout ce qui permet de prendre un peu de hauteur, en engoncée dans des pliants de camping en équilibre précaire au bord des fossés, accoudée à une table pliante aux verres remplis d’un petit jaune et deux glaçons, sortis de la glacière dans le coffre de la bagnole. On voit même quelques puristes souffler sur les braises d’un barbecue, d’autres déplier des nappes à carreaux rouges et blancs.
Une France au décor d’été, blés mûrs et bottes de paille, moissonneuse batteuses en pleine action, là bas, au loin, dans des nuages de poussières.
Les villages, où la foule est plus compacte, sortent leurs petits vieux des maisons de retraites – tout le monde coiffé d’un bob de la marque d’un constructeur automobile – pour l’évènement de l’année. Leurs vieilles articulations se réchauffant au soleil retrouvé. Les gamins des centres aérés s’aèrent pour de bon, sautant sur place comme pris par la danse de Saint Guy, se jetant sur tous les objets promotionnels lancés par les sponsors : casquettes, bobs, porte-clés, maillots, madeleines, saucissons, bonbons multicolores…
D’autres, beaucoup plus jeunes, dans les bras de leurs grands-parents qui cherchent l’ombre, écarquillent des yeux ronds comme des billes, se demandant quel est donc ce cirque ambulant. On aperçoit des élus ceints de leur écharpe tricolore, les municipales ne sont pas très loin. A l’entrée des villages, les paysans du coin ont fait des sculptures éphémères avec des bottes de pailles ou de foin. Ça crie, ça applaudit, ça chante, ça gueule. On aperçoit des enseignes de magasins désuètes, des « alimentations générales, » des « multiservices libre service » des bistrots aux parasols de bière et d’anis.
Cette France rurale fait plaisir à voir. Elle existe encore – oui monsieur - et elle ne semble pas si morte que ça. Elle tord le cou, l’espace d’une journée, aux tentatives de la faire disparaître et de la classer définitivement au rang de la ringardise humiliante des citadins écolos-bobos, individualistes, cyniques et résignés, qui ne la regarde que comme une « réserve paysagère» où subsistent encore quelques bons sauvages.
Cette France rurale, qui voit passer cette drôle de caravane au bout de son champ ou de son jardin, oublie pour quelques heures les soucis de la crise, la misère et la faim. Du pain et des jeux, diront les rabat-joie ! Peut-être, mais c’est surtout l’image de cette France rurale en fête que nous préfèrerons garder au fond de l’œil et dans le cœur, une belle France, vue par la fenêtre d’une voiture roulant à 40 km/h sur 173 km : ça laisse du temps pour l’admirer.
Pour beaucoup, ce fut le 14 juillet avant l’heure. Un feu d’artifice multicolore aux odeurs de saucisses grillées et d’anisette fraîche.
Cette France-là accorde enfin au présent le troisième mot de la devise républicaine : fraternité.
F.S
- le centre de la France -
(c) Fred Sabourin. 12 juillet 2013. 13e étape du 100e Tour de France. Tours - Saint-Amand-Montrond
Et le coffre de Mazarin fit sauter la banque hollandaise...
- Deux coups de marteaux à 5,9 millions -
La 25e vente de l’étude Rouillac à Cheverny a tenu ses promesses, elle. Dépassant toutes les espérances des commissaires-priseurs père et fils. Le coffre ayant appartenu au cardinal Mazarin a été adjugé à 5,9 millions d’euros pour le Rijksmuseum d’Amsterdam. Qui dit mieux ?
Comme les Cadets de Gascogne, de Carbon de Casteljaloux, les Rouillac père, mère et fils « font cocus tous les jaloux. » Si Cyrano de Bergerac était encore en vie, il aurait pu voir un beau spectacle, en couleur et haute définition, à en décrocher la lune, dont il rêvait. La 25e vente de Cheverny, qui s’est déroulée les 9 & 10 juin dans l’orangerie du château, en présence de la famille Hurault de Vibraye propriétaire des lieux, et de la marquise de Brantes*, qui fut à l’origine la toute première vente en 1989, a atteint des sommets. Pratiquement l’Everest. Plus que jamais, ce n’est pas la crise pour tout le monde ! Les objets d’art demeurent, sans surprise, une valeur sûre et un refuge en ces temps de disette. Il y en avait pour tous les goûts, et – osera-t-on l’écrire – pour toutes les bourses. Vous ne nous croyez pas ? Dommage, vous auriez pu par exemple emporter deux Rolls Royce pour moins de 30.000 €. Une Corniche de 1973 pour 17.000 €, et une Silver Shadow pour « seulement » 11.000 €. L’histoire ne dit pas si le réservoir était plein, ce qui pourrait doubler la valeur du véhicule.
Comment expertiser aussi ce reste de cigare havane que le dernier empereur d’Allemagne, Guillaume II, fuma lors d’un dîner à l’ambassade de France le 5 mars 1889 ? Bien malin qui peut le dire, et Aymeric Rouillac déguste avec un malin plaisir son effet. C’est au château de Cheverny, pour 350 euros que cet objet insolite, ce cigare de pharaon, rejoindra la collection du musée Tintin, Moulinsart oblige.
Pour 100.000, t’as plus rien
C’est bien sûr le coffre ayant appartenu au cardinal Mazarin qui suscita tous les désirs, qui attisa tous les regards, qui fit vibrer la salle, et suspendre le temps. Les secondes apparaissaient des minutes, et les minutes semblaient des heures. Cet exceptionnel coffre en laque du Japon, dont il n’existait que quatre exemplaires à l’origine au XVIIe siècle, a fait l’objet d’une âpre bataille par téléphone et dans la salle, les appels provenant du monde entier, des plus grands musées (Victoria & Albert Museum de Londres notamment, déjà propriétaire d’un coffre semblable). Un mystérieux personnage, expert dépêché par un grand musée américain, présent à Cheverny, a en effet résisté jusqu’à 5,8 millions d’euros, puis, comme au poker, se coucha pour rien, ou presque : 100.000 €... Le coffre a été adjugé à 5,9 millions d’euros et restera en Europe, puisqu’il rejoint le prestigieux Rijksmuseum d’Amsterdam. Un record pour l’étude Rouillac, qui dépasse ainsi les 5,2 millions d’euros du portrait de George Washington en 2002. Le coffre, acheté par Mazarin en 1658, retourne ainsi dans son lieu de quasi naissance, puisqu’il fut commandé aux meilleurs ateliers japonais de Kyoto** par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. Seul regret avoué par Aymeric Rouillac : « qu’aucun conservateur de musée français ne se soit déplacé pour venir voir le coffre. » Il est probable que le prix – dont on ignorait jusqu’où il irait mais dont on pouvait raisonnablement supposer qu’il crèverait le plafond – ait un peu freiné les ardeurs des maigres budgets culturels de la France. Les Hollandais, fidèles à leur réputation historique de grands marchands très réactifs, se sont mis à plusieurs pour faire le chèque de 7.311.280 millions d’euros (le prix de adjudication plus les 23,92 % de frais dont la TVA) : le Rijksmuseum bien sûr, mais aussi la loterie nationale des Pays-Bas, la Société Rembrandt et plusieurs mécènes permettent à ce meuble unique, cette « Mona Lisa du mobilier asiatique » comme aiment à le dire Philippe et Aymeric Rouillac, de devenir l’objet phare de cet équivalent du Louvre aux Pays-Bas.
La vente pouvait se poursuivre, elle dura presque cinq heures - plus qu’une finale de Roland Garros ce même jour ! - et si la tension a quelque peu baissé suite au braquage de tous les regards vers ce coffre aux trésors, ce qui vint derrière n’en était pas moins digne d’intérêt. Rouillac père et fils se sont employés à passionner le public, buvant avec lui le calice jusqu’à la lie. Rincés mais ravis, ils pouvaient donner un dernier coup de marteau sur les sculptures d’Alfred Janniot, dont les exceptionnelles Trois Grâces, adjugées pour 370.000 € (record mondial). Pas de doute, elles avaient veillé sur la 25e vente de Cheverny, qui devait se poursuivre lundi 10 juin, en attendant les nouvelles surprises qui ne manqueront pas de sortir du chapeau de l’étude Rouillac. Mais ça, mille millions de mille sabords, c’est pour le 15 juin 2014.
F.S
(article paru dans La Renaissance du Loir-et-Cher du 14 juin)
* Belle sœur d’Anne-Aymone Sauvage de Brantes, épouse Giscard d’Estaing.
** par un Français, François Caron, chef du bureau de commerce de la V.O.C, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, installé sur place 20 ans auparavant.
- Honneurs rendus aux Trois Grâces de Janniot (in Cheverny) -
- Chauffeur ! A la maison ! -
- Le cigare de l'empereur -
- Cueillez, cueillez votre jeunesse... -
- Vous aimez les bijoux ? Vous aimez le nu ? Vous aurez les deux avec ce Nu aux bijoux ! -
(c) Fred Sabourin. Cheverny, Loir-et-Cher, juin 2013.
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