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Le jour. D'après fred sabourin

litterature

François Mitterrand, l’homme qui aima (au moins) une femme

8 Janvier 2026 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

Il y a 30 ans mourrait avenue Frédéric-Le-Play à Paris 7e, François Mitterrand, ancien Président de la République pendant 14 ans, figue incontournable bien que très contestée du XXe siècle. L'enfant de Jarnac, "qui croyait aux forces de l'esprit" et qui "ne nous quitterait pas" ne nous quitte pas, en effet... Ces jours-ci, bien que plus discrètement que certaines années, la commémoration de sa disparition donne quand même lieu à quelques articles, photos souvenirs, et une série télévisée sur France TV, avec Denis Podalydès dans le rôle, à moitié convainquant. 

Le 8 janvier 1996, encore jeune étudiant en faculté d'Histoire à la Sorbonne, ancien élève du collège et lycée Saint-Paul d'Angoulême - où François Mitterrand fut élève de 1928 à 1934 - je m'étais rendu dans la foule des anonymes, avenue Le Play, afin d'y déposer un mot dans le livre d'or, un petit mot non de courtisan comme bon nombre d'autres probablement, mais d'ancien "saint-paulien" à quelques décennies d'écart... Les obsèques eurent lieu le 11 janvier en l'église Saint-Pierre de Jarnac, présidée par l'évêque d'Angoulême Claude Dagens, à qui la présence des deux femmes de sa vie (Danielle Gouze et Anne Pingeot) donna bien des tourments... La cérémonie était concélébrée par le curé in solidum de Jarnac Jacques Faux, et le supérieur de l'abbaye de Bassac, le frère missionnaire de Sainte-Thérèse Jean-Pierre Larsonneur. François Mitterrand avait en effet un lien avec l'abbaye, qu'il avait connu enfant, en ruine, avant de s'arranger, une fois Président de la République, pour qu'elle reçoive quelques subventions via le Ministère de la Culture pour sa rénovation. 

J'avoue avoir une admiration contrastée avec le personnage, moins pour l'aspect politique (bien qu'ayant plutôt le cœur à gauche...) que pour ses qualités littéraires, que je lui reconnais très volontiers. Et je l'avoue même : j'admire sa plume, particulièrement dans la lecture passionnée et passionnante que je fis fin 2016, début 2017, des Lettres à Anne, qui demeurent de mon point de vue fascinantes et ô combien romanesques. Comme le fut aussi sa vie, sa double vie, sa triple vie même si l'on tient compte de la période durant la seconde guerre mondiale, ses rapports avec Vichy, la Résistance, la IVe République (onze fois ministre...), etc. 

Je ne l'ai - à la différence de mon père, qui le croisa un jour sur le marché de Jarnac et qui lui serra la main, bien que le détestant par ailleurs - jamais rencontré de visu. Le jour où il vint à Saint-Paul, au début des années 80, les élèves, dont j'étais, eurent congés une demi-journée. Quand il est venu au Salon de la Bande-Dessinée d'Angoulême en 1985, je ne l'ai pas non plus croisé, trop de cohue autour de lui. Le seul lien physique, si je puis dire ainsi, fut avec Gilbert, son second fils, croisé lors du mariage de la fille de la femme de ménage de la maison de Latche, à Soustons dans les Landes, en juillet 2010. Nous avions parlé, un peu, de la Charente, de Jarnac, d'Angoulême et de Saint-Paul, naturellement. Puis je m'étais rendu, journaliste à Magcentre.fr, à la vente aux enchères organisée par Piasa, à Paris fin octobre 2018, de près d'un millier de ses livres. 

Il aimait l'écrivain charentais Jacques Chardonne (pas le seul écrivain de "droite" que cet homme "de gauche" appréciait...), il est probable qu’il ait fait siennes ses lignes tirées des Matinales : « Pour moi, la Charente est un songe, pays plus rêvé que réel (…). Avec les années, j’ai composé une Charente que j’aime. Ma terre natale m’est toute personnelle ; c’est ma création »

Je republie ci-dessous un article déjà publié en mars 2017 évoquant les fameuses Lettres à Anne... 

Les Lettres à Anne, correspondance fleuve entre François Mitterrand et Anne Pingeot de 1962 à 1995, laisse entrevoir, au-delà de l’intimité d’un couple à l’amour passionné et d’une double vie savamment clandestine, la marque d’un très grand écrivain. Sauf à ne pouvoir faire abstraction du personnage qui occupa l’Élysée durant quatorze ans, il est difficile de ne pas succomber au charme romantique autant que transgressif de ces 1218 lettres d’amour.

- Inauguration du Musée d'Orsay, 1er décembre 1986 -

- Inauguration du Musée d'Orsay, 1er décembre 1986 -

Pour lire les Lettres à Anne de François Mitterrand, peut-être le mieux serait-il finalement de commencer par la fin. Les 50 dernières pages des 1246 au total résument en quelques lignes les dix dernières années de la vie de l’ancien Président de la République, et en donnent toute l’intensité dramatique. C’est finalement très peu au regard des nombreuses lettres des premières années de la relation cachée entre François Mitterrand et Anne Pingeot, où celui qui n’est encore que sénateur puis député de la Nièvre, président du Conseil général, écrit à « Mademoiselle Pingeot » tous les jours, parfois plusieurs fois par jour.
 

Commencer par la fin, c’est commencer là où la vieillesse, la maladie et la mort achèvent l’œuvre. Obsédante, la mort ne parvient cependant pas à altérer l’amour passionné de François Mitterrand pour celle qui, entre temps, a donné naissance à Mazarine (le 18 décembre 1974). Obsédante mort dont le lecteur, en quelques pages, quelques lettres, sent envelopper de sa pesanteur le corps et l’esprit de l’ex Président, désormais retiré avenue Frédéric-Le-Play près du Champs-de-Mars dans le 7e arrondissement de Paris. Mais les toutes dernières lettres viennent de Belle-Ile, où il se repose, écrasé de fatigue après des séances de rayons qui le font souffrir et diminuent ses forces. C’est de là qu’il envoie quelques unes de ses plus belles lettres, touchées par la grâce du dénuement de l’amour – la seule chose qu’il lui reste à offrir, et à recevoir – tout en étant manifestement contrarié par une mise à l’écart cruelle d’Anne Pingeot (ce n’est pas la première fois que sa « sévérité » est éprouvée par F.M), et un oubli de sa fille qui « s’escrime à la machine », jeune étudiante en philosophie occupée par des activités de son temps. Il a 79 ans, et mourra dans les premiers jours de janvier 1996.
 

« Mon amour chéri, je ne sais comment tu reçois ces lettres. Je te les écris avec un vrai, un grand amour, un immense besoin de toi. Quel est mon avenir ? Rien, ou presque rien. Il reste le champ de l’âme et du rêve. Tu en occupes l’essentiel. Je t’aime. François », écrit-il le 21 septembre 1995, la veille de la dernière lettre. « Comprends-tu, Anne ce que veut dire ce cantique qui monte en moi ? Cette nuit mon cœur veille. Je te murmure ma tendresse. Je goûte à tes lèvres pour boire un peu ma source aimée. Mais tout en moi apprend cette splendeur : t’aimer VRAIMENT », écrivait-il 30 ans plus tôt le 30 juin 1964 dans la 92e lettre, presque deux ans après le début de la correspondance. Entre les deux, plus de trois décennies d’une relation où se disputent le romantisme littéraire, la passion amoureuse, le vigoureux tumulte des corps, des esprits et des âmes, la férocité des doutes qui semblent déchirer la vie d’Anne Pingeot, contrainte d’accepter cette vie dans l’ombre captive, sans possibilité avant mai 1981 de vivre pleinement aux côtés de l’être aimé. On y lit aussi l’ambition dévorante qu’on devine derrière quelques éléments de la vie de l’autre Mitterrand – celle qu’on connaît, un peu – et ce hors-champ permanent de lui-même, comme absent dans la présence réelle, capacité hors-norme de s’extraire au monde qui l’entoure, en toutes circonstances… y compris au conseil des ministres. « Un père seul au monde qui sait se faire connaître mais qu’on ne connaît pas (…) Personne en le voyant ne pourrait savoir ce qu’il pense à l’intérieur de lui », écrira Mazarine, en juin 1987 dans un portrait de lui rédigé lors d’un séjour en Allemagne, d'une fulgurante justesse…
 

Lors de la parution des Lettres en octobre 2016 – à l’occasion du centenaire de sa naissance – Anne Pingeot n’a livré qu’une seule interview, celle de l’émission À voix nue sur France Culture avec Jean-Noël Jeanneney, dans un exercice de maïeutique qui aujourd’hui encore laisse admiratif. « Je ne sais pas si j’ai bien fait », semblait-elle regretter, dans un élan de sincérité mais dont on se demande si ce n’est pas une ruse « mitterrandienne » dans la bouche de son égérie. À l’exception, peut-être, d’un article d’Ariane Chemin dans Le Monde, on a le sentiment que beaucoup sont passés un peu à côté de ce qui fait toute la profondeur des Lettres. Peut-être les auteurs des articles de circonstances n’ont guère eu le temps de se plonger et d’achever la totalité de ce pavé de trois livres (1,512 kg), qui, s’il se lit souvent comme un roman – celui qu’on osera jamais écrire tant il semble parfait de bout en bout – ne se lit pas non plus comme un livre de poche entre deux métros. Plus on avance dans les Lettres à Anne, plus on est ému, bousculé, attiré, fasciné par cette histoire, celle d’un homme que les plus audacieux croyaient connaître, et qu’on découvre en réalité tout autre. Un homme secret, sensible, d’un romantisme absolu et parfois-même d’une sensualité forte, instinctive, animale. Complicité artistique, littéraire, religieuse, philosophique entre les deux amants ; mais aussi moments de doutes et d’angoisse – où les lettres de F. Mitterrand sont probablement les plus déchirantes – moments de joie profonde comme à la naissance de Mazarine.
 

En mars 1964 (lettre n°46), il écrivait à Anne Pingeot : « Vous m’avez dit que mes lettres vous donnaient souvent l’impression de s’adresser à moi-même. Non. Ce n’est peut-être pas toujours à vous que je parle (si, pourtant, je le crois) mais c’est à cause de vous que j’ai envie de parler, que j’en ai le goût et la force. Je n’ai rien dit à personne pendant des années ». Parler de lui pour vaincre la solitude et l’angoisse de la fuite du temps – il a 47 ans, elle 20 ans lors du premier « rendez-vous » sur une plage d’Hossegor le 15 août 1963 – parler de lui pour ne pas penser à la mort angoissante dont on sent planer l’ombre insidieuse tout le long de cette autobiographie de couple ; parler de lui, d’elle, de ce nous pour dépasser cette solitude recherchée, désirée autant que redoutée. Jusqu’aux derniers mots de la dernière lettre, après 32 ans de vie « commune » : « Tu m’as toujours apporté plus. Tu as été ma chance de vie. Comment ne pas t’aimer davantage ? ».

F.S.

François Mitterrand : Lettres à Anne. 1962-1995. Gallimard.

Des extraits ici, , ou encore .

François Mitterrand, l’homme qui aima (au moins) une femme
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Lourdes-Luchon à vélo : la légende des cycles

10 Juillet 2025 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

Lourdes-Luchon à vélo : la légende des cycles

Le propre des idées à la con, lorsqu’elles viennent, c'est qu'on ne sait pas encore qu’elles le sont. La dernière en date : rallier deux villes d’eau, Lourdes et Luchon, dans les Pyrénées, par les trois cols mythiques du Tourmalet, d’Aspin et de Peyresourde. Deux ans après le « défi du cinquantenaire », un enchaînement Aspin-Tourmalet depuis Arreau jusqu’à Luz-Saint-Sauveur, le p’tit vélo que j’ai dans la tête et entre les jambes m’entraîne sur les traces d’une étape du Tour de France 2025, mais pas seulement. Entre une grotte mondialement connue et des thermes aux vertus réputées soignantes elles aussi : « J’irai au bout de mes rêves », disait la chanson. Moi aussi…

Lourdes-Luchon à vélo : la légende des cycles
Lourdes-Luchon à vélo : la légende des cycles

« Le vélo est un jeu d’enfant qui dure longtemps », écrit Éric Fottorino, ancien journaliste et directeur du Monde, cycliste et passionné de vélo dans Petit éloge de la bicyclette (Gallimard 2007). Philippe Bordas dans Forcenés va plus loin dans la mythologie et la légende arthurienne du cycle en disant : « Le cyclisme n’est pas un sport, c’est un genre, une tragédie classique, une épopée versifiée ». Pour ce dernier, les cyclistes seraient même une sorte de « chevalerie »… J’abonde. D’aussi loin qu’il m’en souvienne, je me revois pédaler, sitôt acquise la marche. D’abord avec les « petites roues » stabilisatrices, puis sans, avec quelques remarquables gamelles au passage. D’abord autour du pâté de maison, puis dans le quartier d’à côté, puis le village d’à côté, puis de plus en plus loin, puis dans le département voisin. Et puis, un jour, l’idée folle : la montagne, des cols…  En 2023, à l’occasion de mes 50 ans, je m’étais fixé un objectif un peu fou : enchaîner deux cols, Aspin et Tourmalet, dans les Hautes-Pyrénées, avec deux copains. C’est une journée que j'avais méticuleusement préparée, m’entraînant à peu près partout où je pouvais trouver une pente, et en Charente, il y a de quoi faire. À l’arrivée au sommet du col du Tourmalet, à 2115 mètres, je n’ai pas levé les bras comme j’en rêvais enfant (la peur de la chute ?). Ce n’est qu’un peu plus tard, l’adrénaline retombée et les guibolles reposées, que je me suis souvenu que je venais de réaliser un rêve de gosse. Il était enfoui sous les strates de la vie quotidienne, depuis longtemps. À force de rencontrer, adolescent, les « bonnes fées » de ma propre famille pour me rabâcher que « cycliste, ça n’était pas un métier », j’avais fini par oublier ces rêves, sacrifiés sur l’autel de la pensée adulte raisonnable. Et puis un jour, je suis retombé fortuitement sur deux photos des années 80, avec ce grain et ce coloris si caractéristiques de la photo argentique en couleur un peu vieillie, et j’ai imaginé cette histoire...

 

Un petit vélo (dans la tête)

Antoine est heureux. Il vient de se voir offrir, pour ses sept ans, un vélo tout neuf. Un vrai vélo, demi-course, bleu ciel, tout brillant avec ses garde-boues chromés, rutilants. C’est un vélo de marque Gitane, comme les cigarettes de son père, qui empestent la Peugeot 504 intérieur cuir marron. Un vélo avec un vrai cintre course, pas un guidon en cornes de vache, comme le précédent. Un vélo « demi-course » comme on disait, avec de vrais freins à patins, pas comme celui avec lequel il avait appris à faire du vélo : celui-là était équipé d’un pignon fixe, il fallait rétropédaler pour freiner. Au début, ces nouveaux freins avec leurs manettes chromées – on les appelle des « cocottes » - lui ont occasionné quelques sueurs froides, et une ou deux belles gamelles. Fendant l’air avec son nouveau vélo à dérailleur et dix vitesses, les trottoirs se rapprochaient un peu trop vite… 

Lourdes-Luchon à vélo : la légende des cycles
Lourdes-Luchon à vélo : la légende des cycles

C’est ainsi que commence l’histoire d’un enfant en bermuda bleu marine avec des bretelles, sur son vélo Gitane. Ce vélo va lui ouvrir l’apprentissage de la liberté, une augmentation du périmètre de l’aventure. Elle commença dans sa rue, dans un lotissement aux maisons des années 70-80, dans une petite sous-préfecture du Lot-et-Garonne à l’accent gascon. Puis dans la longue rue d’à-côté, nommée « rue du Chêne-Vert », jusqu’au bout, jusqu’à l’usine de palettes, après le terrain vague où moisissait une vieille carcasse de 2 CV Citroën. Ce terrain vague… Les serpents filaient sous les espadrilles d’Antoine et Sébastien, le copain qui habitait la maison voisine, quand ils allaient jouer dans la 2 CV, laissant leurs vélos couchés dans l’herbe. À force de parcourir tout le pâté de maison, puis un peu plus loin, les autres pâtés de maison, Antoine connaissait le quartier comme la poche de son bermuda. 

Sept ans. Un vélo Gitane, une chemisette écrue sur un bermuda bleu-marine tenu par des bretelles de la même couleur et des baskets marrons « Patrick ». Antoine est un enfant des années 70, qui va apprendre la liberté dans les années 80, époque bénie sans smartphone, sans wifi, sans réseaux dits « sociaux ». À 7 ans en fait, il a surtout des rêves. Le seul moyen d’évasion de cet enfant unique de parents bientôt divorcés, c’est le rêve, l’imaginaire, les histoires qu’il se raconte, les copains qu’il s’invente, le frère ou la sœur qu’il n’a pas et à qui il parle en secret dans sa cabane, derrière la treille au fond du jardin. Son dessin-animé préféré, c’est Tom Sawyer, à cause de la cabane d’Huckleberry : une cabane dans un arbre. C’est son premier rêve, cette cabane dans un arbre. Il y pensera toute sa vie, il en gardera un goût sûr. Plus tard, quand il dormira en montagne dans les cabanes de bergers, même si elles sont bien ancrées au sol, c’est le rêve d’Huckleberry qui se réalisera. Encore plus tard, c’est avec sa fille qu’il dormira dans une vraie cabane nichée dans un chêne, dans le Berry, à quelques kilomètres d’un zoo très célèbre, au milieu des grands arbres, bercé par une légère oscillation du vent. 

Mais au moment de cette photo, ses rêves sont loin de pouvoir se réaliser. Quand son père prend la photo, avec l’appareil argentique où pendouillait au bout d’une sangle l’étui de rangement en cuir et dont il fallait tourner une molette pour faire avancer la pellicule, c’est à un autre rêve qu’il songe, tout à sa joie de pédaler sur son vélo tout neuf. Tous les mois de juillet, c’est vers le Tour de France que sont tournés ses rêves. Tous les mois de juillet, à partir des premiers tours de pédales sur son Gitane demi-course, ce jour de septembre 1980, c’est devant la grande boucle qu’il ouvre des yeux émerveillés. Quand il se mettra en danseuse, debout sur les pédales dans la rue du Chêne-Vert, sous le chaud soleil de juillet, bardé des recommandations de ses parents d’être prudent et « de revenir à la maison régulièrement », ce sont les coureurs du Tour de France qu’il admire, l’enfant de sept ans avec ses bretelles, petit Gibus en bermuda sur son vélo Gitane bleu ciel. En secret, il rêve de lever les bras sous les acclamations du public au sommet du col du Tourmalet, le « géant des Pyrénées », surgissant du brouillard ou fendant l’air chaud d’une journée estivale. Il passera le reste de son enfance et une bonne partie de son adolescence à traquer les côtes qui se présenteront sous ses roues, une casquette de vélo « Peugeot » à damier vissée sur le crâne (on ne mettait pas de casque, à l’époque…), ses espadrilles noires dans les cale-pieds à courroies, une paire de mitaines en cuir et nid d’abeilles. Sur son porte-bagages, serré avec un tendeur, un petit transistor protégé par un linge pour écouter les bulletins d’info et les derniers kilomètres de l’étape du jour, sur les grandes ondes.

Parfois, bien ambitieux, il tentera au hasard de prendre la roue d’un cycliste adulte, pédalant avec rage pour ne pas se faire distancer, et ne parviendra que rarement à tenir le rythme, sauf des papis en cuissards noirs et maillots mal taillés aux couleurs des commerçants du secteur, sponsors des maillots de clubs : coiffeurs, boucheries-charcuteries, magasins de bricolages ou de jardinage, supermarchés... Le sang lui cognait dans les tempes, vite, vite, une gorgée d’eau du bidon « Peugeot » lui aussi, offert par son grand-père avec les cale-pieds, la casquette et les mitaines dans un magasin de cycles proche de chez lui. Au sprint sur l’avenue avant de rentrer chez ses grands-parents, Antoine arrivait juste à temps pour voir l’autre arrivée, la vraie, sur la télévision couleurs du salon : Superbagnères, Luz-Ardiden, plateau de Beille, Aubisque, Tourmalet, Aspin, Peyresourde, Galibier, Izoard, la Madeleine, Croix-de-Fer, ou le mythique Mont Ventoux, le Mont-Blanc des coureurs… Des noms de lieux, un monde, une géographie, qui le faisaient rêver, en s’usant les yeux le soir venu sur l’atlas et les cartes Michelin glanées ici ou là dans le petit meuble du couloir, précieuses cartes au 200.000e à fond jaune, où les lacets et les chevrons des routes en rouge, jaune ou blanc étaient mieux qu’un roman : son bréviaire... « Un jour, j’irai là-bas », se disait-il tout bas, en lui-même, sans trop savoir si ce souhait serait un jour exhaussé. Il rêvait, et ces rêves remplissaient sa vie.

Petit bonhomme en culottes courtes et bretelles, sur ton vélo chromé : tu as bien fait de ne jamais cesser de croire en tes rêves. Ils sont là désormais, à portée de main, à portée de pédales.  

« Le vélo est un jeu d’enfant qui dure longtemps » (Éric Fottorino).

(à suivre…)

 

F.S. 10/07/2025

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Chambre froide (chapitre 2)

29 Novembre 2022 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature, #montagne

Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)

"L'élégance est de mourir. Je prends appui sur l'autorité de la neige : une reine descendue du ciel avec de longs gants blancs et voici que ses doigts s'écartent, que le cadeau de la plus belle pensée nous est donné. Quelques jours, puis elle meurt. Son apparition était dès l'origine son effacement. Construire une abbatiale qui traverse les siècles peut sembler orgueilleux en regard de ce vœu éphémère de la neige. Mais c'est la même magie : les pierres de l'abbatiale ont commencé à fondre dès que je leur ai tourné le dos".

Christian Bobin (24 avril 1951 - 23novembre 2022). La Nuit du cœur, Gallimard, 2018).

Photos : F.S., novembre 2022. Ariège, Siguer. Cabanes de Brouquenat-d'en-Haut et Peyregrand.

Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)

"La noblesse de la neige : arriver silencieusement, partir très vite" (Sylvain Tesson, Une très légère oscillation, journal 2014-2017).

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Prof de lettres, prof de l’être

21 Avril 2021 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature, #édito

Certains profs sont davantage que des profs. Les anciens du collège et lycée Saint-Paul d'Angoulême qui ont la chance de s’en souvenir ont connu de véritables éducateurs, des pères et des mères d'amis proches, des confidents parfois, des personnes respectées parce que respectables que nous écoutions avec passion, qui nous ont transmis les choses essentielles de la vie sur lesquelles nous pouvons encore compter aujourd'hui. Daniel Chaduteau était de ceux-là.

Il y a ceux qui l'ont eu comme prof de français ou de latin (ou les deux !), avec des souvenirs contrastés... Il était dur, exigeant, pas toujours tendre avec ses élèves malgré un humour piquant et caustique qui pouvait parfois se révéler un peu maladroit et pas toujours bien compris dans les classes. Il était craint, diront certains(nes) mais n'est-ce pas ce que l'on doit un peu attendre aussi d'un enseignant ? Sa culture classique était pantagruélique. Passionné de Grèce hellénistique et d’histoire romaine, d’Italie et de versions latines, elle semblait ne jamais avoir été totalement rassasiée. D’où tenait-il cette passion dévorante, lui, fils d’un modeste boucher d’une rue commerçante d’Angoulême, qui avait fait ses premiers pas à l’école publique avant de franchir au collège les grilles de la fameuse « école Saint-Paul » des pères diocésains, au bon sens de paysans charentais instruits  ? Probablement d’une rencontre avec un enseignant qui aura, pour lui aussi, marqué sa vie. Une sorte de Cercle des poètes disparus avant l’heure…

Il y a ceux – j’en étais - qui l'ont surtout côtoyé au fameux Ciné-club du collège et lycée, « entre midi et deux » comme on disait, au milieu des années 80, dans une petite salle sombre donnant rue de Beaulieu dont les fenêtres étaient calfeutrées de rideaux occultant, pour faire « salle de cinéma ». Ce Ciné-club a malheureusement été tué par les changements d’horaires et la décision de reprendre les cours à 13h30 au lieu de 14h. Pendant des années, il aura eu le temps de nous passer les grands films de l'histoire du cinéma, dont certains n’étaient pas toujours adaptés à nos envies et goûts de l’époque – je songe à West side story, deux heures trente de comédie musicale envoyées à l’âge de 12 ans il fallait se les farcir ! Il y eut aussi Barry Lyndon, Le Guépard, Mort sur le Nil, Elephant man, Cinéma Paradiso, les 400 coups, la Dolce Vita, Rome ville ouverte, l'As des as, Il était une fois dans l'ouest, mais aussi Les Dents de la mer, la trilogie de La Guerre des étoiles, et tant d'autres. Probablement aussi de Nanni Moretti qu’il aimait beaucoup et que j’ai dû oublier. Cette exigence-là aussi n’a pas toujours été facile à faire entendre aux collégiens mal dégrossis que nous étions alors. Personnellement, je lui sais gré de nous avoir quelques fois demandé d’insister et de ne pas quitter les films avant la fin ; du cinéma parfois âpre, dur, mais qui ouvrait un champ culturel immense, un imaginaire débordant que seul le 7e art développe, pour les scénarios et le goût du jeu des comédiens. Cet apprentissage-là n’était pas seulement pour nous faire passer le temps en attendant de retourner en cours, c’était aussi du temps vécu.

En 2017 au Festival du film francophone d’Angoulême, nous nous sommes retrouvés ensemble avec une autre ancienne prof de lettres de Saint-Paul et critique de cinéma elle aussi, à la projection, en compétition officielle, de Petit paysan d’Hubert Charuel. En sortant, il m’a dit, impressionné par ce film : « tu vois, je crois qu’on vient de voir le futur Valois de diamant du festival », récompense que le film a ensuite obtenu ; il ne s’était pas trompé ! On avait discuté du rôle tenu par Swann Arlaud autour d’une bière. Nous étions devenus égaux, même si je me sentais encore un peu l'élève.

Il y a ceux et celles qui l'ont connu comme père - Frédéric, Sophie et Stéphanie - qui se coltinaient des versions latines pendant les vacances... Ceux qui l’ont connu organisant  les boums de ses enfants dans le garage de la rue des Blanchettes les samedis après-midis ; les retours de week-ends scouts aux odeurs âcres de sueur adolescente et de feu de bois dans la Renault 21…

Ces profs-là, dont il était, nous ont tout transmis ; l'amour des lettres et de l'être, du savoir et de l'auxiliaire avoir, des alexandrins et la « césure à l'hémistiche », du théâtre et des films, le goût de l'effort, la rigueur dans le travail et une certaine forme de rhétorique. Le jour où ils meurent, on entend au loin dans la forêt le bruit des chênes qu'on abat. J’ai lu ça un jour en exergue du livre de Malraux : « Oh ! Quel farouche bruit font dans le crépuscule / Les chênes qu'on abat pour le bûcher d'Hercule ! ». Il a désormais probablement rejoint son Cinema Paradiso... RIP Daniel Chaduteau.

F.S. 21 avril 2021

PS : je demande à mes professeurs de français et d'histoire, qui se reconnaîtront peut-être (Jean-Louis P., Hubert B., Sylvie S., Michèle B., Jacques B.), d’accepter mes humbles excuses pour les immanquables fautes de grammaire, conjugaison, accords de participe passé, de style « trop oral » ou d’une concordance des temps mal maîtrisée, qui émailleront probablement cette « rédaction ». Même avec toute la « rigueur » de l'enseignement, tout n’est pas passé…

- Charente Libre du 20 avril 2021, faisant état des réactions sur les réseaux sociaux à l'annonce de sa disparition -

- Charente Libre du 20 avril 2021, faisant état des réactions sur les réseaux sociaux à l'annonce de sa disparition -

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O vous tous, mes amis, nous ferons mieux encore...

13 Novembre 2020 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature, #l'évènement

- Charente, 11 novembre 2020 -

- Charente, 11 novembre 2020 -

« J’ai retraversé le groupe des soldats, qui continuaient à se pousser pour lire. J’ai regardé, en passant auprès d’eux, ceux qui se trouvaient sur ma route : ils avaient tous des visages terreux, aux joues creuses envahies de barbe ; leurs capotes gardaient les traces de la poussière des routes, de la boue des champs, de l’eau du ciel ; le cuir de leurs chaussures et de leurs guêtres avait pris à la longue une couleur sombre et terne ; des reprises grossières marquaient leurs vêtements aux genoux et aux coudes ; et de leurs manches râpées sortaient leurs mains durcies et sales. La plupart semblaient las infiniment, et misérables.

Pourtant, c’étaient eux qui venaient de se battre avec une énergie plus qu’humaine, eux qui s’étaient montrés plus forts que les balles et les baïonnettes allemandes ; c’étaient eux les vainqueurs ! Et j’aurais voulu dire à chacun l’élan de chaude affection qui me poussait vers tous, soldats qui méritaient maintenant l’admiration et le respect du monde, pour s’être sacrifiés sans crier leur sacrifice, sans comprendre même la grandeur de leur héroïsme.

Demain, peut-être, il faudra reprendre le sac, les lourdes cartouchières qui meurtrissent les épaules, marcher des heures malgré les pieds qui enflent et brûlent, coucher au travers des fossés pleins d’eau, manger au hasard des ravitaillements, avoir faim quelques fois, avoir soif, avoir froid. Ils partiront, et parmi eux ne s’en trouvera pas un pour se plaindre et maudire notre vie. Et quand viendra l’heure de se battre encore, ils auront le même geste vif pour épauler leur fusil, la même souplesse pour bondir entre deux rafales de mitraille, la même ténacité pour briser les assauts de l’ennemi. Car en eux vit une force d’âme qui ne faiblira point, que la certitude de la victoire va grandir au contraire, et qui toujours aura raison de la fatigue des corps. O vous tous, mes amis, nous ferons mieux encore, n’est-ce pas, que ce que nous avons fait ?

Mais des cris s’élèvent à la sortie du village. Des hommes grimpent à toutes jambes vers le sommet du plateau. Il y a là-haut une forte troupe massée, un demi-bataillon peut-être. Les capotes bleues et les pantalons rouges se détachent en teintes vives ; les plats de campement, les bouthéons, les gamelles brillent malgré la lumière pauvre. Tout cela est propre, astiqué, battant neuf. Ce sont les renforts qui viennent d’arriver ».

Maurice Genevoix, Ceux de 14. Sous Verdun.

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Maurice Genevoix et les Poilus : au Panthéon !

11 Novembre 2020 , Rédigé par F.S Publié dans #l'évènement, #littérature

Le vendredi 11 septembre 1914, M. Genevoix écrit dans son carnet, qui deviendra ensuite Ceux de 14. Sous Verdun (dédié à son camarade Loirétain Robert Porchon, chef de section à la 7e compagnie du 106e Régiment d'Infanterie comme lui) : "Debout ! Sac au dos !" On part. Une dizaine de fusants éclatent dans les champs, des flaques, des mares qui s'étalent, et de minuscules canaux parallèles au fond des sillons droits.

- Mardi 10 novembre, 16h45-17h, Angoulême-nord, Champniers -
- Mardi 10 novembre, 16h45-17h, Angoulême-nord, Champniers -
- Mardi 10 novembre, 16h45-17h, Angoulême-nord, Champniers -

- Mardi 10 novembre, 16h45-17h, Angoulême-nord, Champniers -

Encore des bois, un chemin perdu sous les feuilles denses, d'un vert avivé par la pluie. Des fossés comblés d'herbe drue, de ronces emmêlées qui poussent des rejets jusqu'au milieu du chemin. Des trilles, des roulades, des pépiements sortent des frondaisons. Parfois, un merle noir s'envole devant nous, filant si bas qu'il pourrait toucher terre de ses pattes, et soulevant les feuilles au vent de ses ailes. Au-dessus de nos têtes, une grande trouée bleue, limpide et profonde, attire le regard et le caresse. Douceur et paix.

Lorsque nous sortons des bois, tout est redevenu gris et navrant. Nous pataugeons dans un pré marécageux où des canons et des caissons s'alignent, encroûtés de boue jusqu'à la hauteur des moyeux et mouchetés d'éclaboussures. Des entrailles de moutons, des peaux visqueuses s'affaissent dans les flaques en petits tas ronds. Des ossements épars, qui gardent attachés des fragments de chair blanchâtre, délavée, donnent à cette plaine un aspect de charnier. Une route la traverse, luisante d'eau qui stagne, bordée d'arbres tristes, à perte de vue. Et sur cette platitude pèsent les nuages bas, aux formes lâches, de grandes traînées de pluie qui rampent l'une vers l'autre, s'accouplent se confondent, finissant par voiler tout le bleu qui brillait à travers les feuilles et nous faire prisonnier d'un ciel uniformément terne, humide et froid.

Nous sommes près de Rosnes derrière nous, un village au bord de la route. J'évoque les maisons qui ne furent peut-être pas bombardées, les granges où il y a du foin, du foin moelleux, odorant et tiède, dans lequel il ferait si bon s'enfouir".

Maurice Genevoix. Ceux de 14. Sous Verdun.

En 1927, tirant parti du Prix Goncourt pour Rabolliot (1925), il avait acheté une vieille maison dans le hameau des Vernelles, à Saint-Denis-de-l'Hôtel dans le Loiret, dont il disait : "une vieille maison rêveuse, pleine de mémoire et souriant à ses secrets"...

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La lumière de la Charente existe

20 Août 2020 , Rédigé par F.S Publié dans #rural road trip, #émerveillement, #littérature

- Bayers -

- Bayers -

"La lumière de la Charente existe, sans pareille en France, même dans la Provence. Elle n'est pas traduisible en mots. Partout, on ne sait quoi d'ineffable baigne la nature ; l'homme aussi. (...) La lumière de la Charente est limitée à un petit espace. Un peu plus loin c'est un autre ciel et d'autres mœurs".

Jacques Chardonne, Le Bonheur de Barbezieux. (1938)

- Bayers -
- Bayers -
- Bayers -
- Bayers -

- Bayers -

- Verteuil-sur-Charente -
- Verteuil-sur-Charente -
- Verteuil-sur-Charente -
- Verteuil-sur-Charente -
- Verteuil-sur-Charente -

- Verteuil-sur-Charente -

Photos (c) Fred Sabourin.

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L’amitié, cette enfant du hasard (en slip)

18 Août 2020 , Rédigé par F.S Publié dans #étonnement, #quelle époque !, #littérature, #l'évènement

L’amitié, cette enfant du hasard (en slip)

« Dis papa, pourquoi tu as aimé ça être militaire ? À cause de cette caserne ? ». Pas facile d’expliquer à une enfant de 9 ans pourquoi un tel lieu – une ancienne caserne landaise reconvertit en cité administrative – suscite autant d’attrait, 24 ans plus tard, allant jusqu’à provoquer un détour de 48 km sur la route du retour des vacances... C’est d’autant plus étrange que l’accueil se faisait à l’époque où elle tournait à plein régime par un bâtiment nommé « Solférino » : le « gnouf » de la dite caserne. Pour les férus d’histoire, Solférino est le nom d’une bataille de la campagne d’Italie, le 24 juin 1859, en Lombardie. C’est aussi le nom d’une petite commune des Landes, à quelques kilomètres de là. Dans la caserne Bosquet, « Solférino » était le nom des geôles où les punis de la semaine allaient essayer de dormir quelques heures, roulés dans une couverture en laine kaki, avant d’être réveillés bien avant l’aube pour effectuer les fameux « TIG », travaux d’intérêts généraux. Bienvenue à bord, jeunes bleues-bites ! Vous saviez où vous mèneraient vos égarements en cas d’écarts de conduite…

L’amitié, cette enfant du hasard (en slip)

La commune où se trouvent un père et sa fille ce jour nuageux mais chaud d’août est préfecture du département des Landes : Mont-de-Marsan. Une préfecture un peu isolée au milieu des bois, une petite cité aux allures de sous-préfecture, à peine desservie par le chemin de fer sur une voie unique et non électrifiée. Deux autoroutes passent au large, suffisamment pour faire hésiter le touriste à faire le crochet, réduisant les tentations de venir s’y perdre. Aucun véritable attrait patrimonial ou architectural en particulier, à moins de considérer que des arènes de tauromachie en soient. Des routes nationales s’en échappent en étoile, en direction de Dax, Agen, Pau et Bordeaux, fendant l’air chaud et humide entre les grands pins et les champs de maïs, à perte de vue. Mais revenons en arrière.

Un matin d’octobre 1996, plusieurs centaines de conscrits – c’était leur nom – ont convergé de la gare vers la caserne Bosquet, distante de deux bons kilomètres, pour y effectuer ce qu’on appelait encore leurs obligations militaires. C’était juste avant que Jacques Chirac ne signa la fin de la conscription, jugée inégalitaire, un brin dépassée et que les plus nantis fils à papa esquivaient joyeusement. Certains appelés y allaient cependant parfois avec entrain (rares mais il s’en trouvait). L’essentiel des conscrits ce jour-là affichait la mine timorée de ceux qui s’y résignent faute de mieux : quand faut y aller, faut y aller, et vivement la fin, bordel.

L’amitié, cette enfant du hasard (en slip)
L’amitié, cette enfant du hasard (en slip)
L’amitié, cette enfant du hasard (en slip)

Vingt-quatre heures après le début, la scène est bien réelle et aurait été digne d’une chanson de Brel. Qu’on imagine une longue file d’attente de futurs paras en slips (vive l’armée française !), survêtements pliés sous le bras, la boule à zéro, attendant leur tour pour se faire injecter des doses de vaccins dans un couloir d’infirmerie au carrelage blanc comme un asile, éclairés de néons étincelants et sentant l’eau de javel. Au bout du couloir, un médecin-chef, à lui seul remède à n’importe quelle maladie tropicale ou équatoriale que ces appelés du contingent pourraient attraper dans d'exotiques contrées où  les parachutistes coloniaux qu’ils allaient devenir étaient censés se rendre, un jour. Le capitaine médecin, flanqué de deux infirmiers, piquaient à tour de bras : fièvre jaune, typhoïde, tétanos et autres joyeusetés en guise de cocktail de bienvenue. Parmi les blancs becs, certains roulaient déjà des mécaniques, forts en gueule ; mais la plupart tentaient de regarder ailleurs en la bouclant. L’un d’entre eux tenait pourtant conversation civilisée avec un autre de ses semblables au sujet de livres. Oui, vous avez bien lu : de livres. Ça valait le coup de tendre l’oreille : il y avait donc ici un ou plusieurs extra-terrestres qui lisaient des livres ! Le contingent d’octobre, classiquement celui des étudiants, avait en effet mauvaise réputation : c’était celui des « intellos », propices à la contestation des ordres établis, propre à tenir tête, à dénoncer les ordres cons bref : des suspects qu'il  convenait de maintenir dans le rang. Il s’approcha du gars dont il ignorait encore le nom et qui parlait de livres. Il disait « en emporter  un partout quand il ne pouvait en emporter aucun autre », et qui, selon lui, pouvait être lu et relu sans lassitude. C’était L’Anthologie de la poésie française, par Georges Pompidou. Un trésor de la langue française en 450 pages serrées format livre de poche du normalien-banquier-Premier ministre-Président de la République. Prenant part à la conversation, il déclara avoir emporté pour sa part Céline, Voyage au bout de la nuit, dont il ne dépassa pas 50 pages, vu le programme annoncé. Dans cette infirmerie militaro-médicale, entre les pesées et prises de mesures, les piqûres les faisaient ressortir « bons pour le service » (mais de qui ?).

Le temps leur paru cependant trop court : 24 ans plus tard, ce conscrit anonyme ne le fut pas longtemps, il est devenu un ami, un camarade, un frère. Grâce à lui, sa vie fut probablement différente de ce qu’elle aurait pu être alors. Car à l’issue de ces quelques mois de campagne – qu’il serait trop long ici et maintenant de détailler – le lecteur de Pompidou lui fit découvrir sa montagne favorite à quelques kilomètres de « Bosquet » : la vallée d’Ossau en Pyrénées, dont il n’est jamais vraiment redescendu. Il est des lubies qui prennent parfois leur source dans les hasards de l’existence. Celle-ci en est l’enfant, devenu adulte (24 ans donc) qu’il était temps de présenter au prolongement de sa propre existence, questionnant de ses grands yeux bleus ces vieilles coutumes viriles si étranges.

Il en va ainsi de l’amitié : elle naît du hasard et des coïncidences, sans qu’on ne l’ait ni voulue ni calculée.

L’amitié, cette enfant du hasard (en slip)

Tranquillement assis à l’ombre des grands platanes qu’il avait connu et ramassé les feuilles, automne 96 ; le derrière dans l’herbe rase entourant la médiathèque montoise tout de verre et d’acier qui trône à présent dans l’ancienne cour de la caserne – dont subsistent la plupart des bâtiments et les fameux platanes bordant les anciennes allées qui résonnent encore de leurs chants de « l’ordre serré » ; ils ont parlé de ce temps lointain qui ne reviendra plus, mais demeure vivant par ce qu’il y fit et vécu. De ce qu’il en a conservé, aussi. Car demeurait la question du début : « pourquoi tu as tant aimé être ici ? », insistait-elle auprès de son père, en mastiquant un sandwich rôti de porc-mayonnaise-cornichons.  

« Parce que je m’y suis fait un Ami, ma petite, que tu connais d’ailleurs », répondit-il. « Et que cette amitié n’a pas de prix ». Voilà la leçon du jour, jeune padawan. Retiens-là, et fais de même, si tu peux.

 

"Il faut à l'amitié beaucoup de temps ; elle a besoin d'être incorporée et sans doute nouée dans l'enfance. Elle m'a détaché de l'humanité et de son avenir. Mais peu m'importent aussi les folies de l'humanité. Je pense qu'elle produira toujours de ces êtres rares auxquels on peut s'attacher, et cela suffit".

(Jacques Chardonne, Le Bonheur de Barbezieux. 1934).

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Indochine

12 Juin 2020 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

- (c) F.S. Pornic mars 2011 -

- (c) F.S. Pornic mars 2011 -

« Elle apportait du thé, il buvait de la chicorée au lait. Une chose horrible, disait-elle.

Il était sergent dans l’armée de terre, dans une aile discrète du Renseignement français.

Elle habitant Saïgon près du fleuve. On la tutoyait. Il la vouvoyait.

 

Un matin elle trouva un message enlacé autour de la tige d’un hibiscus rouge.

Ma chicorée est certainement horrible, mais votre thé est insipide. Apprenez-moi à l’aimer.

Ce qu’elle fit ».

Bernard Giraudeau, Les Hommes à terre.

 

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Sous Verdun. Ceux de 14. (Drôle de guerre)

29 Mars 2020 , Rédigé par F.S Publié dans #l'évènement, #littérature, #drôle de guerre

Vendredi, 4 septembre

Nouvelle étape au soleil. La chaleur a encore grandi Jubécourt, Ville-sur-Cousances. Il y a là des gendarmes, des forestiers ; on croise des autos à fanion, des autobus de ravitaillement : tout cela sent l'arrière en plein. Est-ce que vraiment ce serait une déroute ? Nous ne sommes pas talonnés. Je cherche à entrevoir au moins la raison de ces étapes bride abattue, de cette randonnée haletante vers Bar-de-Duc. (...) Julvécourt, Ippécourt. Nous faisons grand'halte en sortant de Fleury-sur-Aire. Des dizaines d'hommes arrivent avec d'immenses quartiers de fromage plat, coulant, qui ressemble au brie. D'autres sont cuirassés de bidons, qui arrondissent autour d'eux une ceinture énorme. Les musettes craquent.

L'herbe, dans le pré où nous sommes, est drue et vivace. J'en vois qui se déchaussent et marchent pieds nus dans cette fraîcheur verte. Presque tous, nous avons étendu au soleil nos capotes mouillées de sueur. Les chemises claires, les doublures des vêtements tirent à elles la lumière. Les couleurs papillotent, fatiguent les yeux.

On se lave jusqu'à la ceinture dans l'eau froide et transparente de l'Aire. Deux ou trois se sont mis nus et font une pleine eau. Parmi eux un nageur musclé, à peau brune, évolue avec souplesse en quelques secondes d'un bord à l'autre du large bassin où la rivière s'étale.

Au long de la rive, échelonnés, les hommes barbotent, s'ébrouent. Ils lavent des chaussettes, des mouchoirs, penchés vers l'eau ; le drap de leur pantalon se tend sur leurs fesses. Une pellicule bleuâtre, peu à peu accrue, flotte à la surface et s'irise au soleil.

Déjeuner gai, à l'ombre des saules qui trempent leurs basses branches dans le courant. Près de nous, un lieutenant, Sautelet, se tient debout au milieu d'un groupe, moustaches hérissées, bras nus, l'échancrure de sa chemise montrant une poitrine velue comme le poitrail d'un sanglier. Il étourdit les autres de sa faconde et de la violence de sa voix, éraillée mais formidable. J'entends ceci : "Il y a deux moyens de les avoir : enfoncer le centre, ou déborder sur les ailes !".

Nubécourt. L'étape ne m'a pas éreinté autant que celle d'hier ; j'évoque la nuit proche que ke passerai dans un lit, avec Boidin, le Saint-Maixentais, pour compagnon. Pauvre de moi ! L'animal fait appel à mon bon cœur, à ce qu'il veut bien appeler ma "connaissance de la vie" : il a le gîte, et il espère le reste.

Popote dans une cuisine qui ressemble à toutes celles que j'ai vues, demi-ténèbres et lueurs jaunes des bougies. Le cuisinier à grosses lèvres nous sert, ce soir-là, une ignoble piquette gâtée, qui laisse au palais un goût d'encre. J'échoue dans une grange, sur la paille.

Maurice Genevoix. Ceux de 14. Sous Verdun.

Sous Verdun. Ceux de 14. (Drôle de guerre)

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