François Mitterrand, l’homme qui aima (au moins) une femme
Il y a 30 ans mourrait avenue Frédéric-Le-Play à Paris 7e, François Mitterrand, ancien Président de la République pendant 14 ans, figue incontournable bien que très contestée du XXe siècle. L'enfant de Jarnac, "qui croyait aux forces de l'esprit" et qui "ne nous quitterait pas" ne nous quitte pas, en effet... Ces jours-ci, bien que plus discrètement que certaines années, la commémoration de sa disparition donne quand même lieu à quelques articles, photos souvenirs, et une série télévisée sur France TV, avec Denis Podalydès dans le rôle, à moitié convainquant.
Le 8 janvier 1996, encore jeune étudiant en faculté d'Histoire à la Sorbonne, ancien élève du collège et lycée Saint-Paul d'Angoulême - où François Mitterrand fut élève de 1928 à 1934 - je m'étais rendu dans la foule des anonymes, avenue Le Play, afin d'y déposer un mot dans le livre d'or, un petit mot non de courtisan comme bon nombre d'autres probablement, mais d'ancien "saint-paulien" à quelques décennies d'écart... Les obsèques eurent lieu le 11 janvier en l'église Saint-Pierre de Jarnac, présidée par l'évêque d'Angoulême Claude Dagens, à qui la présence des deux femmes de sa vie (Danielle Gouze et Anne Pingeot) donna bien des tourments... La cérémonie était concélébrée par le curé in solidum de Jarnac Jacques Faux, et le supérieur de l'abbaye de Bassac, le frère missionnaire de Sainte-Thérèse Jean-Pierre Larsonneur. François Mitterrand avait en effet un lien avec l'abbaye, qu'il avait connu enfant, en ruine, avant de s'arranger, une fois Président de la République, pour qu'elle reçoive quelques subventions via le Ministère de la Culture pour sa rénovation.
J'avoue avoir une admiration contrastée avec le personnage, moins pour l'aspect politique (bien qu'ayant plutôt le cœur à gauche...) que pour ses qualités littéraires, que je lui reconnais très volontiers. Et je l'avoue même : j'admire sa plume, particulièrement dans la lecture passionnée et passionnante que je fis fin 2016, début 2017, des Lettres à Anne, qui demeurent de mon point de vue fascinantes et ô combien romanesques. Comme le fut aussi sa vie, sa double vie, sa triple vie même si l'on tient compte de la période durant la seconde guerre mondiale, ses rapports avec Vichy, la Résistance, la IVe République (onze fois ministre...), etc.
Je ne l'ai - à la différence de mon père, qui le croisa un jour sur le marché de Jarnac et qui lui serra la main, bien que le détestant par ailleurs - jamais rencontré de visu. Le jour où il vint à Saint-Paul, au début des années 80, les élèves, dont j'étais, eurent congés une demi-journée. Quand il est venu au Salon de la Bande-Dessinée d'Angoulême en 1985, je ne l'ai pas non plus croisé, trop de cohue autour de lui. Le seul lien physique, si je puis dire ainsi, fut avec Gilbert, son second fils, croisé lors du mariage de la fille de la femme de ménage de la maison de Latche, à Soustons dans les Landes, en juillet 2010. Nous avions parlé, un peu, de la Charente, de Jarnac, d'Angoulême et de Saint-Paul, naturellement. Puis je m'étais rendu, journaliste à Magcentre.fr, à la vente aux enchères organisée par Piasa, à Paris fin octobre 2018, de près d'un millier de ses livres.
Il aimait l'écrivain charentais Jacques Chardonne (pas le seul écrivain de "droite" que cet homme "de gauche" appréciait...), il est probable qu’il ait fait siennes ses lignes tirées des Matinales : « Pour moi, la Charente est un songe, pays plus rêvé que réel (…). Avec les années, j’ai composé une Charente que j’aime. Ma terre natale m’est toute personnelle ; c’est ma création ».
Je republie ci-dessous un article déjà publié en mars 2017 évoquant les fameuses Lettres à Anne...
Les Lettres à Anne, correspondance fleuve entre François Mitterrand et Anne Pingeot de 1962 à 1995, laisse entrevoir, au-delà de l’intimité d’un couple à l’amour passionné et d’une double vie savamment clandestine, la marque d’un très grand écrivain. Sauf à ne pouvoir faire abstraction du personnage qui occupa l’Élysée durant quatorze ans, il est difficile de ne pas succomber au charme romantique autant que transgressif de ces 1218 lettres d’amour.
Pour lire les Lettres à Anne de François Mitterrand, peut-être le mieux serait-il finalement de commencer par la fin. Les 50 dernières pages des 1246 au total résument en quelques lignes les dix dernières années de la vie de l’ancien Président de la République, et en donnent toute l’intensité dramatique. C’est finalement très peu au regard des nombreuses lettres des premières années de la relation cachée entre François Mitterrand et Anne Pingeot, où celui qui n’est encore que sénateur puis député de la Nièvre, président du Conseil général, écrit à « Mademoiselle Pingeot » tous les jours, parfois plusieurs fois par jour.
Commencer par la fin, c’est commencer là où la vieillesse, la maladie et la mort achèvent l’œuvre. Obsédante, la mort ne parvient cependant pas à altérer l’amour passionné de François Mitterrand pour celle qui, entre temps, a donné naissance à Mazarine (le 18 décembre 1974). Obsédante mort dont le lecteur, en quelques pages, quelques lettres, sent envelopper de sa pesanteur le corps et l’esprit de l’ex Président, désormais retiré avenue Frédéric-Le-Play près du Champs-de-Mars dans le 7e arrondissement de Paris. Mais les toutes dernières lettres viennent de Belle-Ile, où il se repose, écrasé de fatigue après des séances de rayons qui le font souffrir et diminuent ses forces. C’est de là qu’il envoie quelques unes de ses plus belles lettres, touchées par la grâce du dénuement de l’amour – la seule chose qu’il lui reste à offrir, et à recevoir – tout en étant manifestement contrarié par une mise à l’écart cruelle d’Anne Pingeot (ce n’est pas la première fois que sa « sévérité » est éprouvée par F.M), et un oubli de sa fille qui « s’escrime à la machine », jeune étudiante en philosophie occupée par des activités de son temps. Il a 79 ans, et mourra dans les premiers jours de janvier 1996.
« Mon amour chéri, je ne sais comment tu reçois ces lettres. Je te les écris avec un vrai, un grand amour, un immense besoin de toi. Quel est mon avenir ? Rien, ou presque rien. Il reste le champ de l’âme et du rêve. Tu en occupes l’essentiel. Je t’aime. François », écrit-il le 21 septembre 1995, la veille de la dernière lettre. « Comprends-tu, Anne ce que veut dire ce cantique qui monte en moi ? Cette nuit mon cœur veille. Je te murmure ma tendresse. Je goûte à tes lèvres pour boire un peu ma source aimée. Mais tout en moi apprend cette splendeur : t’aimer VRAIMENT », écrivait-il 30 ans plus tôt le 30 juin 1964 dans la 92e lettre, presque deux ans après le début de la correspondance. Entre les deux, plus de trois décennies d’une relation où se disputent le romantisme littéraire, la passion amoureuse, le vigoureux tumulte des corps, des esprits et des âmes, la férocité des doutes qui semblent déchirer la vie d’Anne Pingeot, contrainte d’accepter cette vie dans l’ombre captive, sans possibilité avant mai 1981 de vivre pleinement aux côtés de l’être aimé. On y lit aussi l’ambition dévorante qu’on devine derrière quelques éléments de la vie de l’autre Mitterrand – celle qu’on connaît, un peu – et ce hors-champ permanent de lui-même, comme absent dans la présence réelle, capacité hors-norme de s’extraire au monde qui l’entoure, en toutes circonstances… y compris au conseil des ministres. « Un père seul au monde qui sait se faire connaître mais qu’on ne connaît pas (…) Personne en le voyant ne pourrait savoir ce qu’il pense à l’intérieur de lui », écrira Mazarine, en juin 1987 dans un portrait de lui rédigé lors d’un séjour en Allemagne, d'une fulgurante justesse…
Lors de la parution des Lettres en octobre 2016 – à l’occasion du centenaire de sa naissance – Anne Pingeot n’a livré qu’une seule interview, celle de l’émission À voix nue sur France Culture avec Jean-Noël Jeanneney, dans un exercice de maïeutique qui aujourd’hui encore laisse admiratif. « Je ne sais pas si j’ai bien fait », semblait-elle regretter, dans un élan de sincérité mais dont on se demande si ce n’est pas une ruse « mitterrandienne » dans la bouche de son égérie. À l’exception, peut-être, d’un article d’Ariane Chemin dans Le Monde, on a le sentiment que beaucoup sont passés un peu à côté de ce qui fait toute la profondeur des Lettres. Peut-être les auteurs des articles de circonstances n’ont guère eu le temps de se plonger et d’achever la totalité de ce pavé de trois livres (1,512 kg), qui, s’il se lit souvent comme un roman – celui qu’on osera jamais écrire tant il semble parfait de bout en bout – ne se lit pas non plus comme un livre de poche entre deux métros. Plus on avance dans les Lettres à Anne, plus on est ému, bousculé, attiré, fasciné par cette histoire, celle d’un homme que les plus audacieux croyaient connaître, et qu’on découvre en réalité tout autre. Un homme secret, sensible, d’un romantisme absolu et parfois-même d’une sensualité forte, instinctive, animale. Complicité artistique, littéraire, religieuse, philosophique entre les deux amants ; mais aussi moments de doutes et d’angoisse – où les lettres de F. Mitterrand sont probablement les plus déchirantes – moments de joie profonde comme à la naissance de Mazarine.
En mars 1964 (lettre n°46), il écrivait à Anne Pingeot : « Vous m’avez dit que mes lettres vous donnaient souvent l’impression de s’adresser à moi-même. Non. Ce n’est peut-être pas toujours à vous que je parle (si, pourtant, je le crois) mais c’est à cause de vous que j’ai envie de parler, que j’en ai le goût et la force. Je n’ai rien dit à personne pendant des années ». Parler de lui pour vaincre la solitude et l’angoisse de la fuite du temps – il a 47 ans, elle 20 ans lors du premier « rendez-vous » sur une plage d’Hossegor le 15 août 1963 – parler de lui pour ne pas penser à la mort angoissante dont on sent planer l’ombre insidieuse tout le long de cette autobiographie de couple ; parler de lui, d’elle, de ce nous pour dépasser cette solitude recherchée, désirée autant que redoutée. Jusqu’aux derniers mots de la dernière lettre, après 32 ans de vie « commune » : « Tu m’as toujours apporté plus. Tu as été ma chance de vie. Comment ne pas t’aimer davantage ? ».
F.S.
François Mitterrand : Lettres à Anne. 1962-1995. Gallimard.
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