Casser l’image
par Guillaume Fraissard, supplément radio-télévision du Monde, 9-10 février 2014.
Scène surréaliste à la permanence de campagne de Patrick Balkany, candidat aux élections municipales à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). A une équipe de la chaîne tout info BFM-TV, venue tourner sur les lieux dimanche 26 janvier, le maire UMP et député, en lice pour un cinquième mandat, s’est violemment emporté après des questions insistantes des journalistes sur ses ennuis judiciaires. «Cassez-vous! Et je garde la caméra, parce que vous faites chier !» Avant d’entreprendre de vouloir «retirer la bande» de cette même caméra… qui continuait bien sûr à tourner. Au-delà de leur signification politique, ces images qui ont fait le tour de la Toile et alimenté nombre de commentaires soulignent combien les rapports de certains responsables politiques avec la télévision semblent rester figés dans des temps révolus. Un temps où la «BFMisation» de la vie publique n’avait pas accéléré la cadence des réactions et des polémiques, un temps où les caméras restaient sagement sur les trottoirs et ne s’immisçaient pas dans le moindre espace, un temps où l’on pensait pouvoir contrôler son image en «retirant la bande», un temps enfin où les réseaux sociaux ne propageaient pas à la vitesse de la lumière les moindres dérapages. Cette époque-là n’existe plus, et vouloir casser l’image, comme souhaitait le faire M. Balkany, relève désormais de l’anachronisme. On peut déplorer cette dictature de l’instantané et du direct, cette boulimie d’actualité qui ne produit parfois que du vide. Mais les règles ont radicalement changé, et si les personnalités politiques savent parfaitement se servir de cette nouvelle donne pour faire passer leur communication et leurs messages, certains oublient que l’information en continu n’est pas une tribune de meeting. Qu’elle peut au contraire exposer au grand jour, avec une puissance démultipliée, leurs traits de caractère les moins avouables et leur conception dépassée des relations avec l’information.
(Ah tiens donc... Comme c'est curieux...)
En Seine-Maritime, on prononce "Bo"... Essayez, pour voir...
Des rebelles très conventionnels…
Les 17e RDV de l’Histoire qui se dérouleront à Blois en octobre 2014 auront pour thème « les rebelles. » Une aubaine en cette année de commémoration du centenaire de 1914 et 70e anniversaire de 1944.
Après la guerre, les rebelles. En annonçant le thème des prochains Rendez-vous de l'Histoire, Jean-Noël Jeanneney, président de la « plus grande manifestation d'intellectuels en France » (sic) a créé une surprise chez les spectateurs qui ne l'est pas vraiment, au fond.
Il vaudrait mieux s'y préparer : en 2014, nous allons manger du poilu de la Première guerre mondiale, et du résistant de la Seconde. Qu'on le veuille ou non, 2014 sera une année de commémoration. Une Mission du centenaire a même été créée pour ça, qui a fortement marqué de sa présence l'édition 2013 des Rendez-vous de l'Histoire : stand majestueux au salon du livre, conférences et communications diverses assurées par des historiens et chercheurs de renom, dont Antoine Prost, professeur émérite à l'Université de Paris I, Panthéon – Sorbonne.
Un (e) rebelle au Panthéon ?
Et alors, direz-vous ? Quoi de plus normal d'honorer ces poilus présentés aujourd'hui plus comme des victimes de l'idiotie d'une guerre manipulée par des officiers généraux que d'aucuns qualifient de « criminels de guerre, » que comme des combattants ? Ou encore, d'honorer la mémoire de ces résistants de 1944, dont ils semblent aujourd'hui avoir été si nombreux qu'on se demande comment la France n'a pas été libérée du joug nazi plus tôt ? La collision des deux commémorations fait d'ailleurs débat parmi les historiens, mais aussi les politiques, et particulièrement des régions concernées, la Picardie, l'Alsace, la Lorraine et les Vosges, qui comptent sur ce tourisme mémoriel pour palier une activité économique décroissante. Si le Général de Gaulle voyait dans la période 1914 – 1944 une sorte de « guerre de trente ans, » décidant en 1964 de commémorer les deux guerres en même temps, les anciens combattants signalent que c'est une tradition qui « dépasse de Gaulle. » En 1954 et 1984 en effet, les deux évènements ont déjà été commémorés ensemble.
Plus fort encore : l'enjeu est, on l'aura compris, politique. Car il y a un courant d'air du côté du Panthéon – dont on ignore encore qui pourrait y entrer à cette occasion mais le sujet fait déjà l'objet d'âpres débats - et un dossier sensible, jamais refermé, qui nécessitera beaucoup de doigté : la mémoire des 620 soldats condamnés à mort et fusillés « pour l'exemple, » pendant la Grande Guerre. Qui entrera au Panthéon ? Un Poilu de 14 ? Un résistant de 44 ? Un homme ? Une femme ? Un rebelle ? Là est la clivante question.
Poilus, résistants, rebelles et quoi encore ?
Pierre Nora et Jean-Noël Jeanneney, dans un entretien au journal Le Monde du 11 octobre dernier semblent se défendre de privilégier les uns ou les autres dans cet aspect commémoratif* « Je déplorerais une commémoration qui se concentrerait uniquement sur les fusillés et les mutins ; ce serait une injustice » (J. N Jeanneney). Pierre Nora paraît appeler à la synthèse qui dépasserait le simple aspect mémoriel de la commémoration, en insistant sur le problème de la dette que les générations passées ont contracté envers leurs pères, ces héros. « À titre personnel, dit-il, je pense que si on mettait au Panthéon tout à la fois Michelet et Marc Bloch, on exprimerait un message sur la Révolution française, sur la République et sur la Résistance. Et on saluerait le rôle civique de l'histoire. »
À l'énoncé du thème retenu pour les Rendez-vous de l'Histoire 2014, on peut s’interroger. Premièrement parce qu'il s'agit bien d'une suite à la guerre, thème de 2013 : les grandes manœuvres continuent, sur le terrain politique cette-fois, dans une année commémorative et électorale qui sera très difficile. Deuxièmement parce qu'on ne peut qu'apprécier le tour de passe-passe des deux figures d'historiens que sont Pierre Nora et J-N Jeanneney : soit tout est ficelé d'avance et ils jouent parfaitement bien la comédie. Soit le thème des rebelles est imposé d'en haut, et alors ils jouent parfaitement bien les « cocus magnifiques. »
L'ingérence du politique dans les affaires de l'historien, le phénomène n'est - hélas ! - pas nouveau. Les vrais rebelles, eux, on sait en revanche comment ils terminent.
*comprendre : les mutins et fusillés d’un côté, et les résistants de l’autre, leur point commun étant cette accession au statue de héros, même posthume.
F.S
(recyclage d'un article publié le 25 octobre dernier. L'expo Tardi au 41e FIBD d'Angoulême permet de savoir ce qu'il en pense, lui, de ce centenaire commémoratif.)
Tu as parlé, et je me suis tu
Un jour, sans que je m’en aperçoive, tu as parlé. Ah ! bien sûr, ça n’est pas arrivé du jour au lendemain, comme si on appuyait sur le bouton du son pour le faire jaillir. Assez vite après ta naissance, tu as marmonné quelques sons informes, des trucs indéfinissables aux sonorités en « a » et « euh ». Ces premiers borborygmes ont fait la joie béate des néo parents que nous étions. Ces « mots » étaient comme jetés en l’air et j’avais l’impression qu’ils ne retomberaient jamais. Tu n’étais donc pas sourde, puisque des sons sortaient de ta bouche. Enfin, la communication pouvait s’établir, et ça changeait des cris stridents qui nous avaient pratiquement rendus sourds, justement.
Puis vinrent les premiers mots construits, dont la thématique tournait essentiellement autour de l’alimentation : pain, beurre, confiture, ratatouille (c’était l’été), patate, etc. Ou bien ce qui faisait ton quotidien : le lit, les couches, le doudou, les livres, les jouets, le bain. Ensuite, tu as aboyé. Chaque fois que nous croisions un chien dans la rue, tu t’exclamais : « ouah ! ouah ! » si bien que les passants se retournaient, un peu interloqués, et je leur disais pour plaisanter : « oui, elle ne parle pas, elle aboie ! » Et puis vint l’inépuisable liste des termes corporels, dont la fameuse chanson Alouette, gentille alouette nous permettait une facile revue de détails. Ce fut parfois comme si la nuit permettait une mise à jour de ce que nous appelons aujourd’hui le disque dur interne : hier, tu ne disais pas ce que tu parviens à exprimer aujourd’hui. L’émerveillement de tes progrès est sans limite.
Et puis, un jour, une première phrase, ou plutôt une sorte de première phrase. Tu t’es mise à ajouter, dès que quelqu’un quittait la pièce : « papa est parti, » ou « maman est partie. » Comme des adultes maladroits, nous te disions « mais non, il (elle) est juste dans la pièce d’à côté. » Mais tu insistais en répétant la phrase, de sorte que je te croyais malheureuse de voir disparaître les gens de ton champ de vision. Ce qui était vrai dans les premiers temps d’ailleurs, jusqu’à ce que tu intègres que quelqu’un disparaissant de la pièce n’était pas parti à tout jamais. C’était juste ta première phrase, que tu répétais ad libitum, ravie de savoir la dire.
Une première phrase en creux donc, pour exprimer, déjà, l’absence. La vie est cruelle : quand elle vous donne les moyens de la décrire, c’est pour dire que quelqu’un vous manque ou qu’il disparaît de votre propre champ de vision. La parole est enfin libérée, pour peindre le vide et le silence. Pour éviter l’oubli. Pour se souvenir des belles choses. Pour faire revivre un visage. Pour dire qu’on aime.
Tu as parlé. Alors j’ai commencé à me taire pour t’écouter.
La mise à l’épreuve du système (sous les Julio-Claudiens)
« A l’intérieur, tout était tranquille, les noms des magistratures étaient les mêmes ; les plus jeunes hommes étaient nés après la victoire d’Actium, même le plus grand nombre des hommes âgés étaient au milieu des guerres civiles ; combien restait-il de gens qui avait vu la République ? » s’interroge Tacite (Annales, 1, 3, 7). Autrement dit : personne ne discute le nouveau régime. On l’expérimente, on le modifie, on l’adapte, mais nul ne propose le rétablissement de la République, même ceux qui y font souvent référence. Le gouvernement d’un seul est reconnu comme nécessaire. Malgré quelques difficultés intérieures, malgré de nouvelles annexions et de nouvelles conquêtes, la vie politique dominée par le souvenir d’Auguste est la question prédominante sous les Julio-Claudiens. Entrent en jeu des éléments variables : la personnalité du Prince, le poids de ses proches (famille, conseillers, affranchis), ses rapports avec le Sénat qui bien souvent détermine l’image qui nous est parvenue d’un règne (les « bons » et les « mauvais » empereurs), ses relations avec les armées, sa façon d’être accepté par la plèbe, son intérêt pour l’administration et les provinces.
M. Le Glay, J-L. Voisin, Yann Le Bohec, Histoire romaine, PUF, 1991.
Quatre empereurs Julio-Claudiens ont régné sur Rome au début de notre ère : Tibère (14-37). Caligula (37-41). Claude (41-54). Et Néron (54-68).
Tout ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existées ne serait qu’une pure coïncidence.
Hic ceciderunt.
Trompettes de la renommée
Je vivais à l'écart de la place publique,
Serein, contemplatif, ténébreux, bucolique...
Refusant d'acquitter la rançon de la gloire,
Sur mon brin de laurier je dormais comme un loir.
Les gens de bon conseil ont su me faire comprendre
Qu'à l'homme de la rue j'avais des comptes à rendre
Et que, sous peine de choir dans un oubli complet,
Je devais mettre au grand jour tous mes petits secrets.
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées !
Manquant à la pudeur la plus élémentaire,
Dois-je, pour les besoins de la cause publicitaire,
Divulguer avec qui, et dans quelle position
Je plonge dans le stupre et la fornication ?
Si je publie des noms, combien de Pénélopes
Passeront illico pour de fieffées salopes,
Combien de bons amis me regarderont de travers,
Combien je recevrai de coups de revolver !
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées !
A toute exhibition, ma nature est rétive,
Souffrant d'une modestie quasiment maladive,
Je ne fais voir mes organes procréateurs
A personne, excepté mes femmes et mes docteurs.
Dois-je, pour défrayer la chronique des scandales,
Battre le tambour avec mes parties génitales,
Dois-je les arborer plus ostensiblement,
Comme un enfant de chœur porte un saint sacrement ?
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées !
Une femme du monde, et qui souvent me laisse
Faire mes quatre voluptés dans ses quartiers d' noblesse,
M'a sournoisement passé, sur son divan de soie,
Des parasites du plus bas étage qui soit...
Sous prétexte de bruit, sous couleur de réclame,
Ai-je le droit de ternir l'honneur de cette dame
En criant sur les toits, et sur l'air des lampions :
" Madame la marquise m'a foutu des morpions ! " ?
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées !
Le ciel en soit loué, je vis en bonne entente
Avec le Père Duval, la calotte chantante,
Lui, le catéchumène, et moi, l'énergumène,
Il me laisse dire merde, je lui laisse dire amen,
En accord avec lui, dois-je écrire dans la presse
Qu'un soir je l'ai surpris aux genoux d' ma maîtresse,
Chantant la mélopée d'une voix qui susurre,
Tandis qu'elle lui cherchait des poux dans la tonsure ?
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées !
Avec qui, ventrebleu ! faut-il que je couche
Pour faire parler un peu la déesse aux cent bouches ?
Faut-il qu'une femme célèbre, une étoile, une star,
Vienne prendre entre mes bras la place de ma guitare ?
Pour exciter le peuple et les folliculaires,
Qui est-ce qui veut me prêter sa croupe populaire,
Qui est-ce qui veut me laisser faire, in naturalibus,
Un p'tit peu d'alpinisme sur son mont de Vénus ?
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées !
Sonneraient-elles plus fort, ces divines trompettes,
Si, comme tout un chacun, j'étais un peu tapette,
Si je me déhanchais comme une demoiselle
Et prenais tout à coup des allures de gazelle ?
Mais je ne sache pas qu'ça profite à ces drôles
De jouer le jeu d' l'amour en inversant les rôles,
Qu'ça confère à ma gloire une once de plus-value,
Le crime pédérastique, aujourd'hui, ne paie plus.
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées !
Après ce tour d'horizon des mille et une recettes
Qui vous valent à coup sûr les honneurs des gazettes,
J'aime mieux m'en tenir à ma première façon
Et me gratter le ventre en chantant des chansons.
Si le public en veut, je les sors dare-dare,
S'il n'en veut pas je les remets dans ma guitare.
Refusant d'acquitter la rançon de la gloire,
Sur mon brin de laurier je m'endors comme un loir.
Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées !
Georges Brassens
(chanson d'actualité)
Mieux vautour que jamais
Passer le deuxième jour de l’année avec des charognards, je vous l’accorde, c’est pas banal. En même temps, ça augure ce qui, réalistement, marquera sans doute encore l’actualité de cette nouvelle année, celle du changement (une de plus !). Et non, il ne s’agissait pas de passer du temps avec des politiques ni des journalistes en manque d’actualité à se mettre sous la dent – en l’occurrence sous le bec.
En attendant, nous voici sur le Pene de Béon. Je n’ai pas fait exprès d’appeler ce rocher, cette falaise, ainsi : c’est son nom. Ici nichent une centaine de couples de vautours fauves. On y accède par deux sortes de cols quasiment symétriques qui portent le nom de « Port, » celui d’Aste et celui de Béon. En débouchant de celui d’Aste, au sud de la falaise, et après avoir croisé la présence d’un jeune vautour perché sur un arbre au dessus du chemin, il faut longer les granges retapées par les habitants de la vallée d’Ossau, et grimper sec plein nord dans la rocaille et les genévriers. Poussé par le vent de sud, nous atteignons rapidement une sorte de crête sommitale sur laquelle le moindre faux pas serait fatal : une centaine de mètres d’à-pic (voir deux fois plus par endroit) attendrait le malchanceux ou l’imprudent. De là, la vue est pourtant imprenable : toute la vallée s’offre au visiteur d’un jour, de Gan (sortie sud de Pau), en passant par Arudy, jusqu’au Pic du Midi d’Ossau émergeant plus au sud, dernière sentinelle avant l’Espagne. Le Gourzy, le Pic de Ger, le Montagnon d’Iseye, le Lauriolle, Ibech…
Mais rapidement, nous sentons que nous ne serons pas venus que pour ça. A la faveur de ce vent de sud, vent venu d’Espagne, vent chaud donc, cet effet de Foehn permet aux vautours fauves de profiter de courants thermiques ascendants. Probablement aussi dérangés par ma présence solitaire – même une cinquantaine de mètre en contrebas – les charognards ont entamé un spectaculaire ballet dans le ciel gris – blanc de ce deuxième jour de l’année, alors que je voyais s’écraser plus loin les averses sur le crâne de « Jean-Pierre. » Rasant la crête sommitale où je me trouvais, j’entendais le souffle d’air provoqué par leurs ailes déployées au maximum (jusqu’à deux mètres d’envergures) percevant même leurs petits cris sourds. Avec un 18-105 mm, je n’ai pu faire qu’une maigre récolte, mais là n’était pas, finalement, le plus important. Le plus important fut de partager ce moment inouïe où ces fauves – qui ne mangent que de la viande morte faut-il le rappeler, y compris si c’est du cheval ! – perturbés probablement dans leur habituelle quiétude, cherchait à filer ailleurs. La ronde qu’ils effectuaient dans le ciel des Pyrénées ossaloises cet après-midi là me fit frissonner et pas de froid. Cette invincible armada, dans le tournoiement d’escadrilles dont la couleur se confondait avec le sol, invitait le spectateur d’un jour à communier avec eux.
Et voler, planer, libre, enfin…
(c) F.S. Janvier 2014.
Casse tête chinois

Film français de Cédric Klapisch. 1h50. Avec : Romain Duris ; Audrey Tautou ; Cécile de France, Kelly Reilly...
C’est l’histoire de Xavier (Romain Duris), un homme qui court dans sa vie depuis 20 ans. Tout a commencé à Paris puis Barcelone, dans L’Auberge espagnole. Puis le temps s’est accéléré tout en ralentissant sa capacité de décision, dans la vie du trentenaire Xavier, dans Les Poupées russes, à Paris et Saint-Petersbourg. Enfin, on retrouve le même Xavier, jeune quadra aux prises avec ses amis, ses amours, ses emmerdes, enfin bref quoi la vie d’un homme en instance de séparation et soumis à l’ambigüe question de « qui va garder les enfants ? » Qui, et surtout où ? Car c’est à New-York que Cédric Klapisch emmène toute sa bande, Wendy (Kelly Reilly), l’ex mère de leurs deux enfants ayant la bonne idée de vouloir refaire sa vie avec un américain, chez lui, dans un somptueux appartement dominant Central Park. Là bas, comme rien n’est simple avec Xavier (le film s’appelle Casse tête chinois rappelons-le), il retrouvera Isabelle (Cécile de France) sa copine lesbienne cool qu’il connaît depuis son année Erasmus à Barcelone, fera un enfant avec elle par insémination artificielle, devra retrouver du travail, obtenir la nationalité américaine en épousant une chinoise, et, accessoirement, accueillir sa première ex, Martine (Audrey Tautou) venue passer les vacances de Pâques dans la grande pomme avec ses deux enfants (elle est aussi séparé de leur père). Enfin, last but not least, Xavier doit rendre le manuscrit d’un roman qui ressemble étrangement à sa vie de jeune quadra qui aurait, sur le papier, raté sa vie, à la recherche perpétuelle du bonheur, un sujet « chiant, » au dire de son éditeur avec qui il communique via Skype, un Dominique Besnehard au mieux de sa forme. Si vous avez suivi jusqu’ici ce Casse tête chinois alors restez encore un peu, ça vaut le coup.
Étudiant à la recherche du joyeux bordel qui était bien rangé dans sa vie de jeune adulte ; trentenaire indécis quant à l’idée de s’engager avec une fille ; jeune quadragénaire affrontant les affres du sens donné à sa vie depuis 20 ans, Xavier ressemble à beaucoup de jeunes gens de sa génération, cette fameuse génération née au début des années 70 et qui a 40 ans, justement. Cela étant, en transposant son sujet et toute sa bande à New-York, gravitant dans des milieux socioprofessionnels visiblement favorisés (romancier pour Xavier, Wall Street pour Isabelle, le lobbying des filières bio pour Martine), Cédric Klapisch évite d’avoir traité le même sujet en France. Casse tête chinois aurait été en effet très différent, et on aurait assisté au pathétique naufrage d’un quadra bedonnant, probablement au chômage ou en contrats précaires, empêtré dans un divorce coûteux et obligé de monter dans une grue pour infléchir la décision d’un juge aux affaires familiales sur la garde alternée des enfants, lesquels seraient d’affreux et tyranniques geek accros au téléphone mobile et réseaux sociaux, et il serait endetté à cause d’emprunts à rembourser, bref, pas très glamour. En cela, il faut reconnaître que malgré la crise existentielle de Xavier, Casse tête chinois de Cédric Klapisch parvient quand même à nous faire sourire, un peu.
Malgré une sacré baisse de rythme passée l’heure de film – le départ puis l’arrivée à New York sont bien menés, mais Klapisch et ses personnages peinent à trouver le tempo dans une ville pourtant surexcitée – malgré cette baisse de rythme donc, Casse tête chinois demeure un (assez) bon moment de cinéma. Essentiellement parce que les comédiens semblent encore s’amuser à jouer la destinée d’une génération qui se reconnaîtra forcément à un moment ou un autre du film. New York y contribue d’ailleurs grandement, Klapisch ayant la capacité de donner un rôle à part entière à la ville, comme il l’avait très bien fait avec Barcelone dans L’Auberge espagnole.
Les meilleures choses ont-elles une fin ? Klapisch jure que oui, et qu’il n’y aura pas dans dix ans de Xavier à 50 ans aux prises non plus avec ses ex mais ses enfants devenus à leur tour de jeunes adultes. Cela étant, à voir Romain Duris (Xavier) jouer avec autant de plaisir le papa assumé et assumant (malgré tout le merdier dans lequel il se fourre avec une sorte de délectation pathologique), on aimerait le voir confronté avec le début de la vieillesse, ses problèmes de prostate, la mort de proches peut-être aussi, l’envol de ses enfants hors du nid. Bref, la vie quoi. Celle qui continue, vaille que vaille, comme un Casse tête chinois.
F.S

- "les ex, c'est sexe, c'est sexy" -

photos (c) Ce qui me meut.
Encore une "minute," Monsieur le bourreau !
Le journal Minute fait sa pub (il doit en avoir bien besoin), le pays est à feu et à sang, les commentateurs commentent, les éditorialistes éditorialisent, les députés s’insurgent à droite comme à gauche, et même au centre – qui sait ? Le racisme est de retour, la parole s’est libérée, au secours ! Les tabous ont sautés, les complexes sont décomplexés. Et voilà que les préfets envoient des notes confidentielles au ministère de l’Intérieur, notes tellement confidentielles en effet qu’elles se retrouvent dans le Figaro grâce à des fuites savamment orchestrées. Les mêmes notes traduisaient - mais qui s’en souvient désormais ? – une « situation insurrectionnelle » lors du précédent quinquennat de qui vous savez, notamment au moment très énervé de la réforme de la carte judiciaire, où les magistrats étaient vent debout mais têtes nues (je veux dire sans bonnet d’une quelconque couleur) et la France, déjà au bord du gouffre. « Ça va mal finir, » pronostiquait même François Léotard dans un petit livre paru chez Grasset et tombé dans l’oubli, lui aussi.
Tout aussi abjectes soient les sorties minables à l’encontre de Mme Christiane Taubira, les professionnels de la politique – entendez par là ceux que vous et moi élisons, peut-être – ont beau jeu de pousser des cris d’orfraies de vierges effarouchées qui se demandent comment tout cela va rentrer. Et Jean-Marc Ayrault de s’émouvoir : « c’est une attaque au cœur de la République. » Les députés lui emboîtent le pas, tous autant qu’ils sont. C’est oublier un peu vite que ces derniers n’ont pas les cuisses propres pour venir donner des leçons de morale et de bon goût à la presse, qui, dans le cas de Minute, n’en n’a probablement pas. Un petit florilège des dernières paroles de bon goût des derniers mois :
Le 9 octobre, c’est le caquetage de poule du député Philippe Le Ray (Morbihan) lors de l’intervention à l’Assemblée de Véronique Massonneau (député écologiste de la Vienne). Condamnation unanime, honte à lui, hystérie collective, sexisme etc. Il en a pris pour son grade pour cette sortie pas drôle et en dessous de la ceinture, au niveau des fesses dont il porte si bien le nom.
En juillet, c’était le marmonnage de Gilles Boudouleix, député maire de Cholet, qui avait dit tout bas face à des gens du voyage qui lui faisaient le salut nazi (ce qui est déjà d’un goût douteux, n’est-ce pas ?) « qu’Hitler n’en avait peut-être pas tué assez pendant la guerre. » Tollé général, condamnation unanime, députés et ministres vent debout, hystérie collective et médiatique. Les vacances d’été et le soleil d'août sont venu effacer tout cela, on est passé à autre chose, comme d'habitude.
Loin de nous l’idée de relativiser la gravité de tous ces propos, nuls, archi nuls et entraînant encore un peu plus le pays dans une spirale mortifère dont on ne voit toujours pas l’issue. Mais il suffit pourtant d’assister à une seule séance du Palais Bourbon pour s’apercevoir du niveau très bas des coups et mots échangés par ceux qui nous représentent. Certes, « c’était encore pire avant, » et citons une nouvelle fois les échanges nauséabonds d’insultes en tous genres de la fameuse IIIe République, allant même jusqu’aux duels ! Nous n’oublierons pas quant à nous, une séance à laquelle nous avons assisté en décembre 2010, où, quand Roselyne Bachelot prit la parole, un député (mais lequel, vu le bordel ambiant digne d’une classe de 4e c’était impossible de la savoir ?) avait gueulé : « ah ! voilà Lady Gaga ! » Nous ne sommes certes pas au niveau des bananes et des guenons, mais les femmes – elles ne sont que 52 pour 497 députés hommes ! – peuvent témoigner de leur calvaire quotidien. On se souvient des sifflets lorsque Cécile Duflot était apparu en robe à fleur, c’était au début du quinquennat « irréprochable » de Monsieur Hollande, « Moi, Président de la République. » D’ailleurs ces députés et ministres qui fustigent le « retour du racisme en France » peuvent-ils regarder la « couleur » de cette Assemblée dite nationale ? Où sont les blacks ? Ou sont les beurs ? Les « minorités visibles, » comme ils disent, sont… invisibles justement. Manuel Valls lui-même n’avait-il pas dit lors d’une visite d’Evry (la ville dont il était le maire) : «Tu me mets quelques Blancs, quelques white, quelques blancos.» Nous étions en juin 2009 il est vrai. Une éternité. Il y a donc bien longtemps que les complexes ont sautés chez ces hommes blancs aux costumes sombres et cheveux gris : les députés.
Allez, plus que 48 heures et le cirque médiatico-hystérique sera passé à autre chose. Ça tombe bien, vendredi soir, il y a du foot. L’équipe de France joue sa qualification pour le Brésil contre l’Ukraine. L’équipe de France dites-vous ? Non mais vous avez vu la couleur de ces bleus ? Diantre ! C’est un coup à glisser sur une peau de banane en enfilant son bonnet rouge… Et pourtant ce sont à peu près les mêmes qui ont mis toute une France (ou presque) dans les rues un certain soir de juillet 1998. Comment disait-on alors ? Ah oui, c’est ça : « Black, blanc, beur. »
La route est encore longue…
PS : Et sinon, pour les Unes dégueulasses, insultantes et dégradantes de Charlie Hebdo, on fait quoi ?
FS
Journaliste, c’est un métier
L’enlèvement et l’exécution quelques dizaines de minutes plus tard de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, reporter de RFI, à Kidal dans le nord Mali, a semé le trouble parmi la profession. Ces deux reporters chevronnés, passionnés par l’Afrique, n’ont certes pas été spécialement encouragés par les militaires de l’opération Serval de se rendre à cet endroit-là, et j’en entends déjà qui ricannent dans la barbe de leur médiocrité « qu’ils n’avaient donc pas à y aller. » Mais leur métier est d’informer, sans relâche, avec professionnalisme et la liberté nécessaire à la propagation de ces informations, fut-ce-t-elles pêchées dans des zones de non droit, justement.
La dureté et la lâcheté avec laquelle ils ont été abattus de sang froid, sauvagement, comme des bêtes, est ignoble et interroge tous les journalistes. J’ai bien dit tous les journalistes, y compris ceux qui, au quotidien – et j’en suis – ne prennent pas les mêmes risques pour rapporter des informations aux auditeurs, lecteurs, téléspectateurs, internautes etc. Je vois mal, personnellement, un président de Conseil général, ou un maire d’une commune quelconque de Loir-et-Cher, pas plus qu’un responsable associatif ou un chargé de communication lambda, énervé par une question posée, me prendre à part et me conduire dans une arrière salle où je prendrai deux ou trois balles dans la peau. Les risques que nous prenons, si on peut parler ainsi, sont essentiellement… routiers : il y a par ici beaucoup de gibier qui traverse les routes départementales...
Puisqu’il m’arrive dans ce blog de dire « je, » alors permettez-moi de dire que si sur la forme, je ne fais pas le même métier que les reporters de RFI (ou d’autres médias du même tonneau) qui vont mettre les pieds et le reste du corps là où j’hésiterai à y glisser une phalange, sur le fond, nous faisons le même boulot : informer, poser des questions, rendre compte. Et cela librement, parce qu’informer, oui monsieur, c’est une liberté, n’en déplaise aux pisses vinaigres, pour rester poli.
Journaliste, vous l’aurez compris, c’est un métier. Que ce soit à Kidal au nord du Mali, à Alep en Syrie, dans un bled paumé d’Argentine ou un trou de Loir-et-Cher (et Dieu sait qu’il peut y en avoir !), « c’est un sale boulot qu’on peut faire proprement, » comme disait dans son bouquin sur l’affaire de Tarnac David Dufresne*. C’est un boulot tout court. Un truc qui prend du temps. Parfois beaucoup. Qui rémunère peu et souvent au lance pierre. Que pas mal d'entre nous accomplissent avec des contrats merdiques et sans trop se plaindre svp parce que sinon, « il y en a d’autres qui poussent derrière. » C’est un métier que beaucoup – j’en fais partie – accomplissent avec un réel plaisir évident même si les perspectives d’avenir sont floues.
Alors quand on vient nous bassiner avec le journalisme dit « participatif, » les citoyens-journalistes qui sortent leur smartphone pour faire des images, se prendre pour Tintin reporter, téléphoner aux grandes radios pour passer en direct dans les « talk » ou poster n’importe quoi sur des blogs à la con en se prétendant journalistes, excusez-moi, mais ça me fait rire. Jaune. Et c’est souvent bête, à pleurer.
Ghislaine Dupont et Claude Verlon, lorsque dimanche matin dans la douceur de mon lit le journal de 8 heures de France Culture m’a appris votre mort, je le dis, je le clame haut et fort : ça m’a secoué, sincèrement. Et j’ai eu du mal à convaincre ceux que j’ai croisé ce jour-là que c’était quelque chose de terriblement important, ce qui venait de se passer.
Le corporatisme et la solidarité de notre métier n’est pas toujours compris à sa juste valeur, je crois. Comme dans tous les corps de métiers, il y a aussi parmi nous pas mal de couillons qui déshonorent la profession. Souvent, les gens nous disent d’un ton badin, « ah, vous, les journalistes… ! » avec cette pointe d’ironie et de dégoût, comme s’ils vomissaient leur cassoulet de la veille.
Ghislaine Dupont et Claude Verlon, sans faire de vous des saints ou des martyrs que vous n’étiez pas et que vous ne vouliez sûrement pas être, j’ai mal à mon stylo de vous savoir exécutés de la sorte, en faisant votre boulot, tout simplement.
Faire son boulot…
Juste ça.
* Tarnac, magasin général, chez Clamann-Levy.
F.S
Avant l’hiver
- Entre Cujalat et Laiterine -
Pourquoi diable l’automne est-elle la saison préférée de beaucoup de promeneurs, nez en l’air, nez au vent, quand viennent à nous les premiers frimas matinaux et les jours courts ? J’en ai une vague idée : si nous aimons l’automne, c’est paradoxalement pour la chaleur qu’elle dégage. Chaleur presque humaine d’une nature en plein endormissement, en lente mais sûre préparation de son hibernation. Tout y concourt : couleurs chatoyantes de tout ce qui porte branches et feuilles. Lumières changeantes qui, lorsqu’elles se font rasantes à partir du milieu de l’après midi, habillent de rêves et de nostalgie toute forme terrestre. Promesse d’une boisson chaude au coin d’un bon feu de cheminée, le retour venu. L’odeur des marrons grillés, des soupes à la citrouille ou au potimarron. L’odeur de champignons et de moisissures des sous-bois aussi. Le silence revenu dans une montagne vide – ou presque – désormais. Quelle ne fut pas notre surprise de constater que quelques bovins ruminaient encore à 1300 mètres près de la cabane de la Cujalat, en Ossau, sise au dessus des gorges du Bitet. Et encore au dessus, près de la cabane de la Laiterine (1640 m), des chevaux (qui n’ont rien de sauvage…) se chauffant le cuir au soleil d’une journée automnale peu banale. A quelques mètres de leurs sabots, la neige tombée la veille saupoudrait encore de son fin manteau les roches environnantes, comme une poussière d’ange jetée là négligemment, et scintillant sous le beau blond. Le col d’Iseye (1840 mètres), entre Aspe et Ossau, avait invité un petit vent frais qui se chargea de nous rappeler la saison, et la date : 31 octobre. Un temps pas trop de « Toussaint » donc, bien moins qu’au printemps en tout cas, avant que le surlendemain, « le jour des morts » recouvre le plateau d’Anouilhas d’un gris perle triste mais dégageant une atmosphère particulière à ce grand plateau désert. Esprit, étais-tu là ?
J’aime ce moment où la montagne semble s’endormir mais laisse encore la possibilité à ceux qui la fréquentent d’arpenter ses flancs avant que le morne blanc ne recouvre tout pour environ six mois. Rien d’un « adieu » dans ces flâneries d’automne. Plutôt un « au revoir. » Mieux, une promesse : à bientôt.
- Près de la Laiterine -
- Déjeuner sur l'herbe au col d'Iseye -
- "Arrivat a una cujalat" -
- Jean-Pierre montre ses dents -
- Plateau d'Anouilhas : Esprit, es-tu là ? -
- Adichas ! -
(c) Fred Sabourin, 31 octobre - 2 novembre 2013. Vallée d'Ossau, France (64).
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