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Le jour. D'après fred sabourin

Matthieu Chazal, un an après

21 Septembre 2025 , Rédigé par F.S Publié dans #l'évènement

Matthieu Chazal, un an après

Déjà un an que tu n’es plus là, Matthieu. Combien cette phrase est terriblement étrange à écrire, toi qui aurais eu 50 ans en juin dernier. Peu probable que tu aurais fêté cela autrement que simplement, avec quelques flacons de vin rouge et du saucisson, roulant tes habituelles clopes avec du papier Riz-La-Croix ou OCB…

Je revois encore les marronniers, près du château de Montfort, perché au-dessus de la Dordogne entre les communes de Vitrac et Carsac-Aillac. Ce samedi 21 septembre 2024, mon téléphone vibra d’un numéro inconnu, je laissais filer. Mais j’écoutais quand même peu après le message laissé sur la boîte vocale : c’était Jo (Johnny) qui m’apprenait la triste nouvelle. Il scrollait ton téléphone à la recherche de quelques noms, à prévenir. Huit jours plus tôt, j’étais avec Hélène à Barro, pour le festival photos que tu aimais tant, BarrObjectif, où tu exposas à trois reprises. Nous nous étions dit : « Mais pourquoi Matthieu n’est pas là ? », et en y réfléchissant nous nous souvenions que devait débuter le 19 septembre à Paris, galerie Taylor dans le 10e arrondissement, ton expo photos concomitante à la sortie de ton livre, Levant. Nous avions su ensuite que tu n’avais rien accroché du tout mais que d’autres s’en était chargé pour toi, car tu étais en train de te faire accrocher, toi, par le crabe et ses sales pinces au clou de la fin de vie, à l’hôpital Cochin…

Moi qui aime tant les marronniers à l’automne, saison de la mélancolie et des souvenirs, ces mois de septembre et d’octobre où lumières et couleurs fauves s'embrassent, se marient, pour offrir à nos yeux de si beaux tableaux impressionnistes, aux photographes de si belles images... Cette nouvelle de ta mort, là, entre les vieux arbres et les vieilles pierres de la muraille de Montfort, m’a fait l’effet d’un basculement dans l’inconnu d’un grand vide. « Matthieu, mort ?! », me répétais-je intérieurement. Ces deux mots ne collaient décidément pas, même si je te savais malade depuis un moment, mais pas à ce point-là, et aujourd’hui encore je regrette de ne pas t’avoir vu davantage dans les quelques mois qui restaient.

Nous nous sommes retrouvés quelques-uns aujourd’hui, samedi 20 septembre 2025, un an plus tard, au cimetière monumental de Bardines, route de Saint-Jean-d’Angély à Angoulême. Il y avait là Laure-Hélène, ta compagne, quelques amis, Hugo, et même un chien. Nous avons déposé une plaque en ta mémoire, avec une photo de ton visage, cette incroyable « tête de Turc » qui était la tienne, et qui t'a ouvert tant de frontières et de portes, dans cet Orient, ce Levant que tu as tant parcouru, aimé passionnément. Tous ceux et celles qui voulaient ont pu dire un mot, au début ça n’était pas facile, mais c’est venu et quelqu’un a même chanté une très belle chanson, en anglais. Je n’étais pourtant pas pris par surprise, mais je n’avais pas vraiment préparé quelque chose ; heureusement, j’avais avec moi un de ces carnets qui ne me quittent jamais : j’ai retrouvé, en revenant quelques pages en arrière, ce passage des Chimères, dans les Vers dorés de Gérard de Nerval, que tu avais mis en exergue de ton livre (1). Je retrouve aussi cette citation lue par quelqu’un pendant les obsèques, à la cathédrale d’Angoulême : « Tu trouveras ton paradis dans le cœur de ceux qui se souviendront de toi. Ainsi, tu ne seras jamais seul ».

Je me suis mis alors à contempler le ciel qui moutonnait ses nuages moitié blancs, moitié gris, un beau nuancier charentais ; il faisait même encore un peu chaud pour un mois de septembre. Dans une perspective, entre deux caveaux du cimetière, j’aperçus le beffroi de l’hôtel-de-ville, au pied duquel tu as si souvent déambulé, de ta démarche singulière, les pieds un peu en canard, attaquant le sol du talon comme si tu voulais t’y ancrer, chaussé de tes éternelles boots en cuir souple, cette démarche faussement désinvolte de dandy ludique. Je tâtais alors le fond de ma poche où je venais de glisser quelques minutes auparavant deux marrons ramassés près du Jardin-Vert, parc public angoumoisin près du collège-lycée où nous nous étions connus. Voilà, la boucle est bouclée : les marronniers de Dordogne, ceux d’Angoulême, les feuilles mortes que nous ramasserons à la pelle. Demain, j’entamerai une tournée d’aide alimentaire dans le Ruffecois, que tu avais commencé à sillonner avec moi pour « les lendemains qui déchantent », projet photographique et littéraire de photographier la crise, que nous portions. Tu seras là, dans le camion, assis à la « place du mort », ton boîtier photo argentique noir et blanc sur le tableau de bord, prêt à bondir. J’ouvrirai la fenêtre, même s’il pleut : tu pourras entrer, et me raconter ton voyage…

(1) « Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t’épie (…) Souvent, dans l’être obscure habite un dieu caché, et comme un œil naissant couvert par ses paupières, un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres ».

F.S. 21/09/2025

Ajout du lundi 22 septembre, au soir de cette première tournée de la semaine, à Verteuil-sur-Charente : 

Nous avons donc pris cette petite route tortueuse de Mouton à Verteuil, par Aunac. Finalement je ne conduisais pas, et « la place du mort », c'est moi qui l'occupais. Je laissais mes yeux vagabonder dans ces paysages pas encore éteints des derniers feux de l'été, mais déjà un pied dans l'automne, et si l'on en croit le calendrier c'était aujourd'hui. Par la fenêtre ouverte, c'est Christian Bobin qui m'est venu à l'esprit. Il écrit, dans Le Plâtrier siffleur (2) : « Le monde est rempli de visions qui attendent des yeux. Leurs présences sont là, mais ce qui manque, ce sont nos yeux »

Ce sont surtout les tiens qui nous manquent, pour voir ce que nous n'aurions pas vu... 

(2) éd. Poesis, 2018. 

- Matthieu (à dr.), avec son ami photographe Murat, au Festival Barrobjectif, à Barro (16) en septembre 2021 (photo F.S.) -

- Matthieu (à dr.), avec son ami photographe Murat, au Festival Barrobjectif, à Barro (16) en septembre 2021 (photo F.S.) -

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