Le Festival de la bande dessinée d’Angoulême expliqué à ma fille
Ma chère enfant, alors qu’on ne sait toujours pas si le 53e Festival international de la bande dessinée d’Angoulême aura lieu fin janvier prochain, et parce que tu m’as demandé, cette année, d’y aller, je vais tenter de t’expliquer ce qu’est ce rendez-vous incontournable pour Angoulême, les Angoumoisins, et pour ton père. Et aussi demander à ceux qui s’agitent en ce moment en demandant son annulation, de commencer à trouver des explications sérieuses à donner au jeune public. Lequel, comme il se doit, adore la BD, et ne comprend pas grand chose à ce qui se passe...
Quand j’avais ton âge – 14 ans en 1987 – le Festival de la bande dessinée s’appelait « Salon international de la bande dessinée », et il avait mon âge aussi. Né en 1974 – je suis arrivé sur terre seulement quelques mois auparavant – ce salon de la bande dessinée était un évènement que nous, jeunes Angoumoisins, attendions, espérions désirions de toutes nos forces sitôt les feuilles des platanes ou de tilleuls de nos cours de collèges tombées à terre, à l’approche de Noël. Déjà, nous rêvions des albums que nous pourrions peut-être nous acheter avec l’argent de poche obtenu dans quelques enveloppes déposées au pied du sapin. Nous guettions les premiers signes, sitôt les guirlandes remisées au sous-sol dans les cartons, et les sapins sur le trottoir, de cet évènement de fin janvier que nous n’aurions raté sous aucun prétexte. Dès la rentrée scolaire au retour des vacances de Noël, les places, rues et avenues d’Angoulême se paraient des éléments qui allaient faire sortir du sol, ex nihilo, la « Bédé », comme nous disions affectueusement : les fameux chapiteaux, à l'époque rayés blancs et bleus, que nous appelions « bulles », en références aux albums de BD que nous dévorions, littéralement, parfois au grand dam de nos parents qui voyait dans ces passions du temps perdu pour la « vraie » lecture... Astérix, Lucky Luke, Tintin, Gaston Lagaffe, Pif, Léonard, Boule et Bill, et, déjà, pour les plus âgés et les plus audacieux d’entre nous, Corto Maltese, Blueberry, Valérian, Blake et Mortimer, etc. Dès la sortie des cours, quand nous traversions ce qui ne s’appelait pas encore la rue « Hergé » mais la rue « Piétonne », nous admirions, à la gare routière des bus STGA du Champs-de-Mars (une drôle de place coupée en deux), le montage de la bulle « sud », et de la bulle « nord ». Chaque jour le montage de ce grand cirque hivernal progressait, jusqu’à la dernière semaine où les rues se paraient d’affiches, banderoles, totems en tous genres annonçant ici une expo, là-bas un « concert de dessins », un peu plus loin une séance de dédicaces avec un auteur que nous connaissions, ou pas encore. Car c’était ça, aussi, la BD d’Angoulême : tu venais y acheter le Gaston Lagaffe ou Blueberry qui manquaient à ta collection, et tu repartais avec l’album d’un auteur que tu ne connaissais pas encore, parce que tu l’avais croisé au hasard d’un stand chez un éditeur où, miraculeusement à ce moment-là, il n’y avait pas la queue. C’est ainsi qu’un jour j’ai craqué une partie de mon argent de poche pour 120 rue de la Gare, une aventure de Nestor Burma par Jacques Tardi, chez Casterman. C’était épais, en noir et blanc, ça n’intéressait pas mes copains. J’ai adoré.
Le Salon internationale de la bande dessinée d’Angoulême, quand j’avais ton âge ma chère fille, c’était aussi l’ambiance des rues, la folie d’une fête des « petits Mickeys » comme on nous appelait, et des adultes qui restaient encore un peu, aux aussi, des enfants. C’était surtout des opportunités sans fin, des coups de chance incroyables, des rencontres inopinées. Comme cette édition au tournant des années 80 et début 90 où, avec quelques copains « journalistes scolaires », (excuse du peu !) nous nous étions faits accrédités « presse » avec le Cupidon Times, journal du lycée Saint-Paul où nous publions ce canard mi satyrique, mi officiel et surtout à périodicité irrégulière. Nous fabriquions une édition spéciale « BD ». Nous avions coincé Jean Teulé dans un coin d’une bulle, il nous avait dessiné ce qui deviendrait notre « Une ». Ayant réussi, grâce aux fameuses accréditations presse, à rentrer au théâtre où étaient remis les prix (les fameux « Alfred » qui deviendront les Alph’art), je me souviens avoir croisé Cabu – oui, tu as bien lu, nous pouvions croiser Cabu, comme ça, au « Salon » qui était entre temps devenu le « Festival »), et il me dessina un crobard sur mon agenda scolaire, unique calepin pour prendre des notes. J’ai hélas, mille fois hélas, perdu cette précieuse relique dans les déménagements, mais je revois encore sa tête et sa coupe au bol, ses yeux malicieux derrière ses binocles, se marrer en me tendant mon agenda, devant mon visage inondé de joie, agenda devenu bréviaire.
- En janvier 2015, manifestation des auteurs et autrices de BD, des métiers liés au 9e art, pour dénoncer la grande précarité de la plupart d'entre eux-elles -
Le Festival de la BD, ma fille, c’était le rendez-vous des copains et des copines qui, devenus étudiants dans d’autres villes, parfois très éloignées d’Angoulême qui nous avait vue grandir, se retrouvaient obligatoirement chaque fin janvier, pour arpenter les expos, bulles, stands d’éditeurs et séances de dédicaces, et qui sortaient ensuite le soir jusque tard dans la nuit dans les restos et bars de la ville, où nous buvions le monde en refaisant des coups, discutions âprement du dernier album d’Hugo Pratt ou de Milo Manara. Entre deux pintes de bière et quelques frites tièdes, nous croisions encore ceux que nous appelions à cette époque « les dessinateurs ». Nous les regardions avec des yeux émerveillés. C’était nos stars, ils (elles) trinquaient avec nous ! Dans quelle autre ville aurions-nous pu vivre cela ?
Puis les nuages ont commencé à arriver… Peu après le début du deuxième millénaire, le Festival a changé de peau, il s’est énormément professionnalisé, comme on dit. Tout, ou presque, est devenu payant. Les dessinateurs sont devenus des auteurs et des autrices, et il était de plus en plus difficile de les croiser par hasard. Il a fallu payer pour entrer dans les bulles, puis payer pour acheter un album qui nous donnait le droit, si nous étions arrivés suffisamment tôt, de poireauter deux ou trois heures sous les chapiteaux surchauffés avec un ticket pour obtenir une dédicace. Et allez hop, au suivant ! On a commencé à voir des gens s’empoigner pour une place, un ticket, une dédicace… Le Festival a peu à peu changé d’âme, certains diront qu’il l’a perdu, jusqu’à la rendre, mais nous, nous étions toujours là. Quand il a, comme nous, fêté ses cinquante ans, nous étions encore là. Un auteur a dit un jour (avant de tomber en disgrâce) que « la BD était un art de petits garçons blessés » ; j’ajouterais de petites filles blessées, aussi…
Voilà un peu ma chère ce qu’est, ou plutôt ce qu’était, à grandes enjambées, le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, ville où tu n’as certes pas vue le jour (c’était à Blois, autre ville de BD !) mais où tu grandis par intermittence. Et comme par hasard, tu m’as demandé il y a quelques semaines, de modifier l’alternance des week-ends chez moi car fin janvier, tu voulais revenir au Festival de la bande dessinée… Je me réjouissais par avance de ce moment ! Comment t’expliquer désormais l’agonie dans laquelle il se trouve, entre annulation possible, maintient en mode « dégradé », un festival sans auteurs ni autrices, sans éditeurs ni éditrices, avec qui, avec quoi donc ? Comment te dire ?
Je laisse le soin aux élus locaux, aux financeurs (qui sont les mêmes), aux organisateurs (une obscure société nommée 9eArt + …), à la présidente de l’association FIBD (un bateau ivre) et à tous ceux et celles qui, depuis des jours, depuis des semaines, jouent un très mauvais feuilleton où personne n’y comprend plus rien, le soin de t’expliquer, d’expliquer aux enfants, adolescents, et aux adultes qui ont gardé leur âme d’enfant, pourquoi, en janvier prochain, le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême n’aura peut-être pas lieu, sans doute, on ne sait pas, on ne sait plus...
Je leur souhaite bien du courage, s’ils en ont encore. Et s’ils pouvaient aussi faire preuve du même courage pour sortir cet évènement de la crise dans laquelle ils sont responsables de l’avoir laisser s’engouffrer, ce serait même encore mieux !
Signé : ton père, aussi vieux que le Festival, et, comme Obélix, « tombé dedans quand il était petit »…
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