Première Séance
Les Liens du Sang

De Jacques Maillot. France 2007. 1h45 ; 295 copies. Distributeur : Studio Canal. Avec : François Cluzet ; Guillaume Canet ; Clotilde Hesme ; Marie Denarnaud…
Si il y a longtemps que vous n’avez pas vu au cinéma de Renault 15 ou 16, de Peugeot 504, d’intérieurs aux murs recouverts de moquette marron, de tignasses longues, moustaches et rouflaquettes, alors Les Liens du Sang sont fait pour vous. Ambiance très années soixante-dix pour ce polar de Jacques Maillot, aux décors soignés.
Gabriel (François Cluzet) vient de tirer dix ans de prison pour meurtre « du type qui lui avait piqué sa petite amie ». Ca ne se fait pas. Il a eu la rançon de sa vengeance. Son petit frère, François (Guillaume Canet) est flic, un bon flic même aux dires de ses supérieurs. Mais il n’est jamais venu voir son frère lorsqu’il purgeait sa peine.
A sa sortie, il l’héberge pourtant dans une chambre de bonne au dessus de son appartement. Gabriel semble se ranger, et tente de reprendre une vie « normale » : il bosse à Intermarché comme manutentionnaire. Il y fait la connaissance de Nathalie, caissière. Mais le chemin de la réinsertion est semé d’embûches, et de vieux démons. Gabriel ne se satisfait pas de son petit salaire. Il accepte un nouveau « contrat » pour une bande en difficultés avec des rivaux à « éliminer ».
L’histoire de ce polar de bonne facture peut être considéré comme un prétexte à plus de profondeur : c’est surtout les liens entre les deux frères, flic et voyou, qui est ici à observer. Chacun essaie de faire comme si le passé de l’autre n’existait pas, mais c’est difficile.
Ambiance, atmosphère, esprit, on est au coeur d'une époque qui annonce le paraître et la frime, avec des méthodes radicales et réalistes. C'est dans la pertinence de ce cadre travaillé que les deux frères se défient, se rabibochent, se combattent, se retrouvent, et se perdent. François Cluzet et Guillaume Canet sont en pleine forme expressive, dans une tentative têtue pour forcer le cours de leur destin.
Les seconds rôles ne sont pas oubliés, allant de gueules de cinéma très seventies, aux personnages féminins, touchant de grâce et de fragilité, notamment pour Clotilde Hesme et Marie Denarnaud, respectivement femmes du flic et du voyou. Mention spéciale pour Clotilde Hesme (vue cet été dans Le Fils de l’épicier) qui doit quitter son mari en taule pour Guillaume Canet le flic qui l’a mis en cabane.
Après l’échec public du Dernier Gang d’Ariel Zeitoun à l’automne dernier, avant le très attendu Mesrine avec Vincent Cassel, et un remake des Egouts du Paradis de Spaggiari (de et avec JP Rouve), Les Liens du sang, de Jacques Maillot se pose en modèle du genre, tendance réussite. Pas facile à notre époque où le réalisme et le style sont souvent confondus avec le tape-à-l’œil clinquant et finalement sans saveur.
On n’ose dire bling-bling.



inventaire à la Prévert...

Ce week-end, une crêpe et du cidre
un barbier vengeur et chantant au cinéma
une flèche de cathédrale qui pousse sur une maison
Flaubert ressuscité (un pont entre deux rives)
de l’herbe qui pousse sur un mur
la Seine qui entre en scène
un jogging dans le froid
une amie par le bras
un marchand de pommes aux mains sales coiffé d’un chapeau australien
du vin blanc fruité dans un bistrot branché
une victoire en kilt écossais
Paris – Berlin (ah, ah, ah !)
Bob Dylan à la guitare
des gens dans le train qui écoutent leur «i-pod »
un livre sur « les hommes d’Etat »
des blancs d’œufs battus en neige à la force du bras droit
des gâteaux au chocolat
sur l’air du tra deri dera, et tralala !



Si San Francisco s'effondre... (chronique ardéchoise n°13)

« C’est une maison bleue, accrochée à la colline, on ne frappe pas, ceux qui vivent là ont jeté la clé. (…) Peuplée de lumière et peuplée de fous, elle sera dernière à rester debout.
Où êtes-vous ? Lizard et Luc ? Psylvia… Attendez-moi » (Maxime Leforestier)
Au détour d’un chemin, il arrive parfois qu’une chanson longtemps fredonnée prenne vie. La maison bleue. Ce doit être là, je crois. Ce qu’il en reste sert d’étable aux vaches qui paisiblement passent le temps entre l’abreuvoir et la charrette à foin (en bois !). Le reste s’est évanoui dans les volutes de fumée, idéalisme rougeoyant des marxistes en herbe. Communautarisme bio avant l’heure. Sexualité et amour libre. Boire le monde et refaire des coups. Quarante ans plus tard, la ruine de cette « maison bleue » n’inspire plus que la contemplation.
C’est ce qui reste, au fond, quand les idéaux sont volatilisés. Et c'est sans doute là l'essentiel...


on a tous besoin d'un coup de pouce !
... pour faire sauter les plombs
Julien K. Trente et un ans. Profession : fusible.
Il paraît que ça bourdonne au bas de l’immeuble de la Société Générale à la Défense. Il y a fort à penser que ces bourdonnements vont se transformer en acouphènes pour son Pdg Daniel Bouton (de manchette ?) et pour celui qu’on appelle désormais « le trader fou », Julien K. Les oreilles sifflent, et la vindicte populo - dirigeante a déjà condamné l’homme qui tombe bien. Le fusible. Le pion. Mieux : le joueur. Car dans tout ce fatras spéculo – financier, le plus intéressant est sans doute ceci : le jeune trader indique qu’il s’est laissé prendre « au jeu » des spéculations imaginaires sur des projections fictives de marchés à venir.
Un jeu. Qui coûte cinq milliards d’euros. Et sans doute plus, car les soupçons sont forts sur le maquillage d’autres pertes de la Société Générale. Julien K vivait donc dans monde virtuel, spéculant sur de l’argent plus ou moins virtuel, trichant réellement pour devenir « un trader d’exception » dans la vraie vie. C’est réussi. Vendredi, sa photo était en Une de tous les journaux, comme l’ennemi public numéro un. On sait tout, on fouille dans sa vie privée. Le fusible parfait. L’écran de fumée. A son actif, des pertes et de l’abus de confiance. Aucun enrichissement personnel. Aucun profit personnel des biens de la banque. Tout juste sans doute quelques appels téléphoniques personnels, quelques photocopies à usage privé, une ou deux réservations de billets de train ou d’avion via le net professionnel. Comme tout employé de bureau modèle. Mais pas un centime.
Il y a peu, une publicité sympathique inondait nos écrans de télévision ou de cinéma : un pouce aidait des jeunes gens bien-comme-il-faut à déménager (bobo trentenaires jeunes cadres riches en devenir et corvéables à merci). « Parce qu’on a besoin d’un coup de pouce quand on est jeune, la Société Générale etc etc ».
Aujourd’hui, le système financier et surtout les hommes qui le font tourner n’ont pas besoin d’un coup de pouce. Juste un bon coup de pied au c…
sur le fil, on partage les eaux

Aux marches de l'Ardèche et de la Haute-Loire, une ligne franchissable : celle d'un partage des mers et océans. Point de passeport nécessaire, ni de check-point, point de miradors ni de barbelés pour empêcher le voyageur de passer.
Partage des eaux, tout simplement : voilà un beau programme pour la planète bleue qui s'inquiète de l'avenir de ses liquidités...
Ces liquidités là ont le mérite de ne pas être virtuelles. Pas de spéculations pour l'instant. Pas de financiarisation. Pourvu que ça dure.
Une seule ligne. Un partage. Deux eaux. Il ne reste plus qu'à nager. Mare nostrum ou Oceano nox : ah ! combien de marins, combien de capitaines...!


quelques kilomètres plus loin, après le "col de la Chavade" (1260m), le far west. Déjà l'ouest...
boire du petit lait aux mamelles de Marianne
« On ne devient pas Français pour avoir des papiers »
Grand raout à la Préfecture de l’Ardèche aujourd’hui : on annonce une cérémonie d’accueil dans la citoyenneté française. Trente-sept nouveaux élus qui décrochent la timbale, souvent après bien des années de galère. La presse est poliment invitée, comme il se doit, à assister à cette opération de communication, histoire de racheter l’expulsion récente d’une famille de sans papiers, écornant au passage la loi puisque la dite expulsion se fit avant le rendu du tribunal administratif devant lequel un recours était déposé.
La presse, et notamment la radio, aurait eu tort de rater ce grand moment d’auto satisfaction républicaine, sous l’œil bienveillant de Nicolas S., trônant en portrait officiel, juste au dessus du sein opulent de Marianne, libre, égale, fraternelle.
Discours historico gaullien de M. le Préfet, rappelant en dix minutes chronos l’histoire de France, depuis les Gaulois fiers et hardis jusqu’à aujourd’hui, en passant par la guerre de cent ans, les Anglois perfides et la Révolution Française, modèle de fraternité.
Florilège : « vous épousez une patrie qui n’est pas ordinaire. C’est un mystère, dont le tout dépasse les parties ». Si j’écrivais pour le « Canard Enchaîné », je dirais qu’il faut en avoir pour dire une telle phrase.
« La France est un pays de juristes. Nous aimons les règles. Nous aimons les respecter ». Au regard de l’entourloupe préfectorale lors de la gestion des sans papiers, on peu difficilement trouver meilleur mensonge d’Etat.
Enfin, la meilleure pour la fin. Lapsus révélateur. Citant Du Bellay : « France, tu nous as longtemps nourris du lait de ta nourrice… euh ! pardon ! du lait de ta mamelle ».
Pourtant c’est si vrai : en remontant dans chaque arbre généalogique des « Français de souche », on peut sûrement y trouver une nourrice qui lui soit étrangère…
Envoyez la Marseillaise, et fermez le ban !
Ardéchois, coeur fidèle (12)
Photos du lundi : le Mont-Blanc vu depuis le Massif du Tarnargue (au Mont Aigu très exactement). Et un peu de lande du côté de St Joseph-les-Bancs.

(photo Fred Sabourin)

(photos ci-dessus et ci-dessous Marc Lucas)



Après ça, on est mort de fatigue...

chronique ardéchoise (11è édition)
Sept lycéennes, deux portables, un paquet de clopes, un banc public : combien de possibilités ?

L’avantage d’habiter dans un quartier scolaire (je ne dis pas « étudiant », ici, les études se font forcément ailleurs, loin, là-bas), c’est qu’il offre la possibilité d’analyses sociologiques et comportementalistes sans trop se déplacer. Mon appartement offre deux façades : l’une au sud, avec une cour d’école maternelle ; l’autre au nord, sur une place au carrefour d’une école primaire, un collège et un lycée.
C’est ce dernier qui apporte, je crois, le meilleur de l’observation à peu de frais des comportements ados d’aujourd’hui. Ce qui pourrait apparaître comme une banalité ne l’est pas, car malgré « ce qu’on sait déjà », l’analyse sociologique amène parfois à réviser son jugement. Comme celui d’imaginer que « tout les adolescents ont des portables » (idée répandue), « tous les adolescents portent des baskets » (non, il y a aussi les ballerines), ou encore « tous les adolescents sont obèses, et les filles anorexiques ».
Les sept mercenaires, lycéennes ardéchoises, qui s’installent ce jour-là au pied de la statut « des mobiles » (in mémoriam de jeunes gens à peine plus âgés qu’elles et qui ont gâché autrefois leur belle jeunesse sur les champs de bataille, et ne portent plus de baskets car un obus leur a parfois fauché les pieds), profitent visiblement de la clémence de la météo revenue. Ca ne loupe pas : deux d’entre elles triturent nerveusement leurs portables, deux autres semblent se « faire chier grave » (métaphore adolescente passée dans le langage usuel), une troisième sort un paquet de clopes : ça devrait mettre les deux dernières d’accord. Et puisqu’on a encore le droit de s’en griller une dehors, profitons-en, mais pour combien de temps ?
Jean et basket, portables et sms, clopes et copines, persiflages et ennui, matage des garçons occupés à faire la roue tels des paons non loin de là : cette folle jeunesse passe le temps en attendant la fin des cours.
Et mes légumes vont cramer dans ma poêle si je continue à me distraire de la sorte ! 
souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage...

l’île Hélène
Assis sur un banc, devant l’océan, devant l’océan égal à lui même.
Un homme pensif, se masse les tifs. Interrogatif : à quoi pense-t-il ?
A quoi pense-t-il, livré à lui même ? Il pense à son île, son île : Hélène. Est-ce que l’île l’aime ? Assis sur un banc, devant l’océan, l’océan jamais tout à fait le même. Dans le bruit lascif, autour des récifs, que la vague enchaîne, à quoi rêve-t-il, l’éternel poème ? Il rêve à une île dont le littoral a le pur profil de l’amour total.
Assis sur un banc, devant l’océan, devant globalement la terre toute entière. Qui jamais n’enterre ses haches de guerre, ou si peu, si guère, que c’est faire semblant. Il pense que le vent fraîchit sur sa joue. Il pense que l’amour sait vous mettre en joue : ban, ban, ban ! Il pense surtout devant l’océan, belle esclave bleue qui remue ses chaînes, il pense à son île, à son île Hélène. Est-ce que l’île l’aime ? Pense-t-elle à son « il » ?
Claude Nougaro. 

(ci-dessus : petit cimetière marin jouxtant l'église St Pierre de Varengeville. Ci-dessous : le voilier d'Arsène Lupin cherchant le trésor de l'aiguille creuse ?)
chronique ardéchoise d'un journaliste localier (tome 10)
Entre midi et deux : re-création
Ah celle là elle est trop belle, je vous la raconte. Ne passons pas à côté des choses simples : j’habite à côté d’une école maternelle. La cour est en contrebas de mon petit jardin qui ne sent pas le métropolitain. Entre midi et deux, comme on dit, je rentre déjeuner chez moi. Aujourd’hui, il y avait du soleil, ça faisait longtemps qu’on ne l’avait pas vu celui-là ! Le thermomètre indiquait 22° sous les rayons du beau blond. 22°… le rêve.
Au moment de repartir à la rédaction, je commence à refermer les fenêtres, puisque le côté sud offre la possibilité de le faire rentrer dans la maison. Dans la cour, la cloche sonne. Une clochette, une vraie, qui fait « dling dling », et non pas « bling bling » comme la montre du Président. Les enfants se rassemblent au pied d’un escalier. Certains se bousculent. D’autres s’étreignent dans les bras. Ils sont agités. La maîtresse a alors une idée : une partie de cache-cache. Explosion de joie chez les enfants ! Commence alors un des plus vieux jeu du monde : compter jusqu’à vingt, la tête contre un arbre. Se retourner. Chercher. Trouver. Crier. Au passage, j’apprends qu’un des garçons se nomme Enguerrand : il s’agit bien d’une école privée catholique…
Je suis resté là, derrière ma fenêtre encore ouverte, à regarder au soleil cette partie de cache-cache élémentaire. Naïve. Simplissime. Un rayon de soleil dans l’actualité de ces jours froids : quotas d’immigration, marins pêcheurs disparus en mer, inflation, accrochages entre nations, pouvoir d’achat…
Entre midi et deux, dans cette cour d’école, c’était re-création. Un des rares bien qui ne s’achète pas. 
Photo David Lerouge (http://simerah.spaces.live.com/). A Trouville, un dimanche en avril, sous le soleil exactement.
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