Ispahan
"Avec un ressort arrière brisé, traversé lentement le canton agricole qui entoure la ville. Le soleil se couchait derrière de hauts platanes solitaires dont l’ombre oblique s’étendait sur des villages de terre aux douces arêtes rongées. Dans les champs de blé coupé, les gerbes retenaient la lumière et brillaient comme du bronze. Des buffles, des ânes, des chevaux noirs, et des paysans aux chemises éclatantes travaillaient à finir les moissons. On voyait le bulbe léger des mosquées flotter sur la ville étendue. Assis sur le capot pour soulager la voiture malade, assommé de fatigue, je cherchais un mot pour m’approprier ces images, et je me répétais machinalement : Carabas".
Nicolas Bouvier. L’Usage du monde.
Blond vénitien
Ses cheveux qu’elle relève sur sa tête et maintient en l’air le temps de parler, de réfléchir, font comme un petit palmier exotique. Puis elle les relâche, d’un geste sec et tendre à la fois. Son parfum vanillé, légèrement sucré, soulève des flots de certitudes : « elle est aimable, vraiment », se disait-il, plongeant sans retenue dans l’azur de son regard profond. On dirait l’Italie. Le vent chaud de la Méditerranée remonte le long de cette Via antique bordée de pins maritimes, d’oliviers, d'amandiers et de cyprès, caressant les pierres anciennes chauffées à blanc par le franc soleil d’été. Elle était là, face à lui, face à elle-même aussi. Le mouvement de sa main dans son dos puis le long du bras valait toutes les promesses. « On en reparle », dit-elle. Ce vent sensuel soufflait dans sa poitrine et encerclait sa respiration. Il suffoquait. S’il avait su que cette asphyxie était si douce... Temps immobile, où tout demeure encore possible. Pont des soupirs, vaporetto, ruelles étroites et fraîches se laissant ça et là au détour d’un angle transpercer par un soleil ardant. Pont des soupirs, il crut mourir ; d’amour, pour cette belle en fuite, au-delà des lignes, au-delà des rêves, au-delà des désirs enfouis qui tombent en pluies d’orages. Promesse de l’aube, promesse perdue peut-être… Il n’aurait jamais pensé que cette lame de douleur pénétrant sa poitrine ait pu revenir un jour. Elle ne le lâcha plus.
Elle apportait du thé, il buvait de la chicorée au lait.
Une chose horrible, disait-elle.
Il était sergent de l’armée de terre, dans une aile discrète du Renseignement français.
Elle habitait Saigon près du fleuve.
On la tutoyait. Il la vouvoyait.
Un matin elle trouva un message enlacé autour d’un hibiscus rouge :
Ma chicorée est certainement horrible, mais votre thé est insipide.
Apprenez-moi à l’aimer.
Ce qu’elle fit…
Bernard Giraudeau, Les Hommes à terre.
Voir loin, c'est la rêverie du paysan
"La beauté du pays existerait, mais, à moins de monter sur la cime des branches, personne n'en jouirait. L'artiste, qui rêve en contemplant l'horizon, y perdrait le spectacle de sites enchanteurs, et le paysan, qui n'est jamais absurde et faux dans son instinct, n'y aurait plus cette jouissance de respirer et de voir, qu'il exprime en disant : C'est bien joli par ici, c'est bien clair, on voit loin. Voir loin, c'est la rêverie du paysan ; c'est aussi celle du poëte. Le paysagiste aime mieux un coin bien composé que des lointains infinis. Il a raison pour son usage ; mais le rêveur, qui n'est pas forcé de traduire le charme de sa contemplation, adorera toujours ces vagues profondeurs des vallées tranquilles, où tout est uniforme, où aucun accident pittoresque ne dérange la placidité de son âme, où l'églogue éternelle semble planer comme un refrain monotone qui ne finit jamais.
L'idée de bonheur, est là, sinon la réalité".
George Sand, La Vallée-Noire.
Jardin anglais, printemps français
Le 26e Festival international des Jardins du Domaine de Chaumont-sur-Loire a ouvert ses portes depuis le 20 avril jusqu'au 5 novembre prochain. D'abord soumis à une météo capricieuse faite de gelées tardives succédant à des chaleurs précoces, puis de fortes pluies, c'est désormais l'été du printemps aussi luxuriant que les jardins eux-mêmes.
Bien sûr il y a les 25 jardins de créateurs sélectionnés par le jury présidé cette année par la réalisatrice et auteur Coline Serreau, et Chantal Colleu-Dumond directrice du Domaine (sans qui Chaumont ne serait pas Chaumont), autour du thème "Flower Power" (le pouvoir des fleurs). Mais il y a aussi les jardins permanents, dans le pré du Goualoup. Notamment ce "jardin anglais" sur lequel pleuvait ce jeudi un soleil de gloire dans une tempête de ciel bleu. So British, mais surtout so beautiful...
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En avant, marche !
« Ne sous-estimez jamais le courage des Français : n’oubliez pas que ce sont eux qui ont découvert que les escargots étaient comestibles ». Le meilleur compliment qu’on ait pu nous faire vient des Anglais, paradoxalement. Hier soir, dimanche 7 mai, les Français ont une fois de plus fait montre d’un courage à toute épreuve : ils ont élu à la Présidence de la République une tête bien faite et bien pleine de 39 ans. Une tête jeune, surtout. Ce qui paraissait impossible, le nouveau Président Macron l’a fait : exit les partis traditionnels et leurs têtes chenues, et cette fichue bipolarisation de la vie politique française, maladie chronique dont on semble ne jamais pouvoir guérir – qui remonte bien avant la fondation de la Ve République.
Bien sûr, il faut nuancer un peu l’élan de la victoire : avec certes 20,7 millions de voix sur 47,4 millions d’électeurs inscrits (66,06 % des exprimés), il devra composer avec le fait, tenace, têtu, que beaucoup de Français ne lui ont pas confié un vote d’adhésion (comme Jacques Chirac en 2002), et il ne pourra pas se satisfaire d’un Front national à 10,6 millions de voix. Tout comme il ne pourra se satisfaire des 4,06 millions de bulletins blancs ou nuls, ni des 12 millions d’abstentionnistes. L’avantage, s’il déçoit, c’est qu’il décevra moins de monde…
En attendant, place aux jeunes ! Place au neuf ! Des nouvelles têtes, vite ! De l’air ! De l’air ! De l’air ! Pour celui qui a gravi quatre à quatre les marches qui l’ont conduit au pouvoir, quasiment inconnu il y a encore trois ans : seulement deux minutes d’état de grâce, pas une de plus. La somme des espoirs et des attentes, la somme des souffrances et des inquiétudes des Français, la somme des divisions d’un pays clivé, fracturé, en miettes sociales ne lui laissera pas un instant de répits. Pour réussir, il lui faudra faire comme son ascension : vite. Cinq ans, c’est court, et ça commence aujourd’hui.
L’homme qui se mit au service de Paul Ricœur durant deux ans – dont on peut espérer qu’il n’en reste que du bon – devra réussir à décloisonner la société française, à la rassembler, mais pas seulement. Il devra : se coltiner et résister aux centrales syndicales, qui, malgré leurs maigres rangs, lui promettent déjà naturellement des lendemains qui déchantent. Il devra se coltiner et résister aux multiples blocages des professions réglementées, qu’il avait mises dans la rue en 2015, avec le résultat que l’on sait. Il devra résister et passer outre les innombrables « mammouths » historiques de la France : fonctionnaires, régimes spéciaux de la SNCF (entre autres !), enseignants, retraités des Trente glorieuses gavés jusqu’aux amygdales, actionnaires des grandes entreprises, agriculteurs subventionnés et en apnée sociale, cartel des taxis et des routiers capables de paralyser tout un pays juste en mettant le frein à main, etc. ; la liste et longue des entraves à la remise en marche du pays. N’oublions pas tous ceux qui vont rapidement lui tapoter sur l’épaule en lui rappelant : « qui t’a fait roi ? », dont une grande partie des frères du maire de Lyon et autres loges découvertes à marée basse.
L’impossible, il vient de le réaliser : parti de rien, sans notoriété, il a profité d’un trou de souris pour s’y engouffrer et faire main basse sur le grisbi. Inédit sous la Ve République. Mais ça n’est qu’une marche, pour le candidat En Marche depuis un an. Le vrai impossible, le vrai « Everest », c’est réussir, et c’est maintenant. Une course de fond qu’il devra paradoxalement gravir à grandes enjambées, et « en même temps » en « laissant du temps au temps ». C'est là la seule richesse qu’il ne possède pas : les Français, très impatients, veulent du résultat tout de suite. Pour réussir, on sait aussi qu’il aura besoin d’une majorité à l’Assemblée. On voit déjà ceux qui ont appelé au « front républicain » lui savonner la planche et renaître de leurs cendres encore tièdes : le PS et Les Républicains n’ont pas dit leur dernier mot ; les Insoumis ne se soumettront pas au jeune Macron, roi du Louvre ; le FN n’est pas mort… Cohabitation ? Peu probable, mais qui peut en jurer ? Majorité absolue ? Les législatives sont des scrutins locaux où le rural frontiste risque fort de se rappeler à son bon souvenir. Coalitions de circonstances en fonction des projets de loi ? Ce serait, de notre point de vue, une solution raisonnable, qui prouverait enfin que les Français peuvent le devenir, et veulent vraiment s’en sortir.
Il reste une dernière possibilité au jeune Macron : commencer à 39 ans une carrière de dictateur, et gouverner par ordonnances. En trois mois, faire passer son programme plus l’impensable, l’inacceptable, la potion amère. "La beauté du chemin est-elle amoindrie par les épines du buisson qui la bordent ?", disait Stendhal. Pour Emmanuel Macron, réussir l'impossible. Maintenant. Sans quoi le tweet de Bernard Pivot se révèlera une cruelle prophétie : "La jeunesse du nouveau Président est une qualité. Demain, elle sera une excuse, après-demain un blâme, plus tard un souvenir".
Chaumont-sur-Loire : le printemps de l'art contemporain
Le coup d’envoi de la 9e saison d’art contemporain du Domaine de Chaumont-sur-Loire a été donné vendredi 31 mars par Chantal Colleu-Dumond, directrice du Domaine, en présence de François Bonneau président de Région et de nombreux invités. La présence des artistes maîtres d’œuvres permet aux visiteurs, ce jour-là, de goûter aux secrets des créations. À voir et déguster jusqu'au 5 novembre.
(c) F.S. 31/03/2017.
Bac 2017, épreuve de philosophie. Sujet : l’honneur
C’était le 26 janvier dernier, vers 20h10, au journal télévisé de 20 heures de TF1. François Fillon était l’invité, après les révélations du Canard enchaîné sur l’emploi présumé fictif de sa femme Pénélope du temps où il était député. L’affaire commençait à prendre une sale tournure, les uns poussant des cris d’orfraie, son propre camp médusé. Le candidat vainqueur de la primaire de la droite et du centre François Fillon (L.R.) a alors eu cette sentence : « Il n'y a qu'une seule chose qui m'empêcherait d'être candidat c'est si c'est mon honneur était atteint, si j'étais mis en examen ». Le 15 mars, il y sera, a-t-il été annoncé mercredi 1er mars dans la matinée.
L’honneur… Les jeunes candidats à l’épreuve de philosophie au bac, ou aux concours de l’enseignement (Capes, Agrégation), seraient bien avisés de commencer à bûcher sérieusement ce sujet-là, car il risque bien de tomber. Si les mots ont encore un sens, que signifie désormais celui-ci ? A une époque pas si lointaine – mais qui apparaît comme la préhistoire – l’honneur bafoué d’un homme pouvait se « laver » dès potron-minet, dans un champ, dos à dos et la main sur un pistolet, ou encore dans un duel à l’épée. Malgré les apparences ça n’était pas forcément toujours très élégant, mais ça avait au moins le mérite de la clarté. En mars 2017, le mot serait-il à ce point galvaudé qu’il signifie si peu de chose dans la bouche même d’un ex-chevalier blanc qui se posait en pivot de la probité dans sa marche vers l’Élysée ? « Imagine-t-on le général de Gaulle mis en examen ? » lançait-il en septembre dernier, à l’adresse de l’ex chef de l’Etat Nicolas Sarkozy en campagne pour la primaire de la droite et du centre. Et maintenant, on fait quoi ?
« Qu’est-ce que c’est que cent écus, quand on a l’honneur perdu ? » chantent les scouts dans le pré. Il y a fort à parier que le candidat F. Fillon – ainsi que d’autres avant lui – ait poussé cette chansonnette au clair de lune autour d’un feu de camp. Que dire désormais aux enfants qui demanderont à leurs parents, leurs enseignants, leurs éducateurs : « dis, papa, c’est quoi, l’honneur ? ». Un paradis perdu, peut-être…
F.S.
Encore François Fillon !
Du haut de ses cinq ans et des poussières, on ne peut pas vraiment parler de « conscience politique ». C’est heureux, d’ailleurs, vu le niveau de la dite politique, ça m’ennuierait qu’elle pollue déjà sa p'tite tête blonde. Cela dit, il semblerait qu’un de ces candidats dont on parle à longueur de journée lui ait - bien malgré elle - frappé l’inconscient. On écoutait évidemment la radio – pas de télé chez moi – et le journal s’ouvrait sur les élections, naturellement. Vint un nom auquel je ne prête moi-même plus beaucoup d’attention.
Elle : « Encore François Fillon ! »
Moi : « Qu’est-ce que tu as dit ? »
Elle : « Encore François Fillon, le monsieur de la radio il vient de parler de François Fillon… »
Moi : « Ah bon… Euh… Et tu sais qui c’est, François Fillon ? »
Elle : « Oui, c’est un monsieur qui passe à la télé, on le voit tout l'temps ! ».
Moi : « … … … ah ok, d’accord… »
Mes souvenirs politiques – bien que né sous Pompidou tout en ayant appris à parler et à acquérir un peu d’autonomie sous Giscard – remontent à un certain François Mitterrand, une rose à la main, remontant la rue Soufflot pour aller au Panthéon. Un homme qu’on « voyait à la télé », lui aussi. C’était l’époque où j’entendis mon père craindre que si ça continuait « les chars russes allaient défiler dans Paris »… De quoi avoir peur, en effet. Et nous voici presque 40 ans plus tard avec « François Fillon ». Ils ont peut-être raison, certains candidats à la Présidentielle : il faudrait abaisser l’âge du droit de vote des Français. 16 ans, à mon avis, c’est encore trop tard. Voyez donc : « Encore François Fillon ! ».
Allez, zou, retourne dans la Sarthe, pot de rillettes ! La vérité sort de la bouche des enfants…
28/02/2017
Jackie, le jour d’après…
Le film de Pablo Larrain, Jackie, montre les heures et jours qui ont suivi l’assassinat de John Kennedy, le 22 novembre 1963 à Dallas. Natalie Portman incarne la First Lady sanglée dans son tailleur Chanel ensanglanté, tout en conservant sa beauté et sa prestance toute aristocratique, virant au spectre par moment. L’histoire d’une femme qui voulait donner à l’homme qu’elle aimait les obsèques à la hauteur de cet amour, tout en le faisant entrer dans la mythologie américaine. Émouvante et inflexible, elle portera seule le deuil d’une vie coupée en deux.
« A brief shining moment ». Un bref moment étincelant. Voilà comment on pourrait résumer la vie du 35e Président des États-Unis, John Fitzgerald Kennedy, durant « deux ans, dix mois et deux jours ». Un bref moment étincelant aussi celui que Jackie, mariée dix ans à John, avant de tenir entre ses mains sa tête ensanglantée à Dallas le 22 novembre 1963 à bord d’une Lincoln Continental. Des images à jamais gravées dans nos yeux. Le film de Pablo Larrain, qui vient également de s’illustrer avec Neruda, raconte les heures, et les jours qui suivent l’assassinat de Dallas, comment Jackie, contre l’avis de tout le monde, va organiser elle-même les funérailles de son mari, en révélant du même coup une part de sa personnalité au monde entier.
Quelques jours après ces funérailles auxquelles ont participé plus de 100 chefs d’Etat du monde entier, et au moins un million de personnes, Theodore White, journaliste au magazine Life, sonne à la porte d’une vaste maison de Hyannis Port, Massachusetts. Une femme seule, les joues creuses, mais au port de tête altier et impeccablement coiffée, lui ouvre. C’est l’ex First Lady, Jackie Kennedy. Rien de ce qui sera écrit dans cette interview pas comme les autres ne filtrera sans être passé par son filtre personnel. Le film de Pablo Larrain montre ces aller-retour entre les séquences d’interview, la préparation des funérailles avec les tensions entre Boby Kennedy et le nouveau Président Lyndon Johnson, l’annonce du décès aux enfants Caroline et John John, et les fantomatiques déambulations d’une jeune veuve dans une Maison Blanche devenue un immense dédale de pièces trop grandes, à la blancheur sépulcrale d’un tombeau-musée. Jackie, contre l’avis de tous, brave les inquiétudes des services de sécurité qui craignent un nouvel assassinat, mais elle veut des obsèques aussi grandioses que celles d’un autre président mort assassiné : Abraham Lincoln. C’est elle seule qui mènera le cortège funèbre dans les vastes avenues de Washington jusqu’au cimetière d’Arlington, où elle choisit elle-même le lieu de sépulture de John. On quitte le temps pour entrer dans le mythe.
Accompagné d’une crépusculaire et mélancolique bande-son de Mica Levi, Jackie n’est pas imitée mais incarnée – le mot n’est pas trop fort – par Natalie Portman, magnétique beauté froide dont on se demande, dans le contexte actuel, comment l’Oscar de la meilleure actrice pourrait bien lui échapper… Dans un style précis et tendu, elle incarne toute la séduction, l’inflexibilité, le raffinement, l’élégance et la prestance d’une femme que la mort de son mari va littéralement couper en deux, révélant à la fois sa grandeur d’âme et sa solitude. A l’instant T du deuil et trauma de l’histoire, voir à ce sujet la scène surréaliste où elle doit subir, le corps encore chaud de John mort, la prestation de serment de Lyndon Johnson, dans l’avion encore sur le tarmac de Dallas… Étouffant.
Passé et présent télescopés par la maîtrise cinématographique de Pablo Larrain, Jackie - Natalie Portman à laquelle il ne manque pas un bouton de tailleur Chanel, embrasse l’énigme, en révélant une part d’intimité tout autant que d’opacité. « On ne saura jamais vraiment qui était Jackie Kennedy » avoue lui-même le réalisateur. « A brief shining moment », peut-être…
F.S.
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