Notre enfance est toujours un secret...
"Mes parents ont tâché de me donner une bonne éducation, mais il n'y ont pas réussi. La maison avait trop d'issues de plain-pied sur deux ou trois rues et, par la porte de la cuisine ou celle du jardin, j'étais bientôt dehors. En réalité, les parents n'élèvent pas leurs enfants, même quand ils les gardent à vue. Notre enfance est toujours un secret".
(...)
"En hiver, après le dîner, le domestique posait la lampe de porcelaine bleue sur la table du salon et jetait dans la cheminée un fagot de sarments dont les flammes tout de suite montaient ; mon père s'enfonçait sans un fauteuil, lançant très loin par bouffées la fumée de sa cigarette ; ma mère prenait son ouvrage ou un roman qu'elle commençait par la fin et ne quittait plus. J'apprenais mes leçons sous la lampe. Mon père me posait des questions instructives, ou bien, sans s'apercevoir de ma présence, poursuivait avec ma mère une discussion aigre et interminable où le même sujet avec ses pointes était ressassé sans fatigue. Parfois, dans la même nuit, ce colloque reprenait d'un lit à colonne à l'autre, aux deux bouts de la grande chambre. Les soirs paisibles, mon père se mettait au piano, fredonnant avec des éclats de voix subits, et ma mère se levait et lui caressait la tête".
Jacques Chardonne, Le Bonheur de Barbezieux. Stock 1938.
Grâce à Dieu (les faits sont prescrits…)
Le film de François Ozon retrace l’éclatement de l’affaire Preynat, prêtre du diocèse de Lyon qui a abusé d'environ 70 enfants scouts durant deux décennies, et du silence coupable de sa hiérarchie, dont Mgr Barbarin l’actuel archevêque de Lyon, qui l'a laissé dans ses fonctions jusqu'en septembre 2015. Un film tendu, aux limites du documentaire, mené comme un thriller, où l’on voit la quête des plaignants, rassemblés en association La Parole libérée, afin de faire éclater la vérité de faits certes prescrits pour la plupart, mais bien réels pour les victimes qu’ils sont toujours. Grâce à Dieu, dont les avocats du cardinal-archevêque Philippe Barbarin voulaient interdire la sortie le 20 février dernier parce que le jugement n’avait pas encore été rendu, a obtenu l’Ours d’argent au festival du film de Berlin.
François Ozon voulait filmer « des hommes qui pleurent » (sic). C’est réussi. Pourquoi ça marche ? Parce que les hommes en questions ont tous, dans Grâce à Dieu, quelque chose de l’enfance brisée net sur l’autel de l’impensable. Abusés sexuellement par celui en qui ils avaient toute confiance – le père Bernard Preynat, charismatique aumônier du groupe scout Saint-Luc, fer de lance de la pastorale lyonnaise dans les années 70-80 – Alexandre (Melvil Poupaud), François (Denis Ménochet) et Emmanuel (Swann Arlaud) portent encore en eux la marque de l’agression. Indélébile. Innommable. Incompréhensible. Il en résulte un film abouti, sec, sans cruauté inutile, sans pathos superflu, où les victimes cherchent à se reconstruire à travers « la parole libérée ».
Trois itinéraires, trois personnalités, trois manières de voir la reconstruction après la déconstruction. Il y a d’abord Alexandre (Melvil Poupaud), l’homme par qui tout arrive (François Devaux dans la vraie vie). Père de famille de cinq enfants, à la situation sociale confortable, fervent catholique et habitant un appartement bourgeois de la presqu’île en bord de Saône, se heurte dans un premier temps à l’inertie de l’Église. Il contact et rencontre plusieurs fois la psychologue du diocèse – Régine Maire, son vrai nom – mais le cardinal Barbarin (François Marthouret) ne semble pas prendre toute la mesure de ce qu’il faudrait pourtant faire sans trop se poser de questions : suspendre le père Preynat de toutes fonctions cléricales, et porter l’affaire devant la justice, même si « les faits sont prescrits », comme il le dira lui-même maladroitement dans une conférence de presse en mars 2016.
Il y a François (Denis Ménochet), lui aussi père de famille de 3 filles, ayant lui aussi plutôt bien réussi socialement, après avoir tout refoulé jusqu’au jour où les démarches d’Alexandre viennent le sortir de sa torpeur et le secouer sans ménagement. D’un tempérament plutôt impulsif, furieux, il peine à se situer dans la procédure, oscillant entre envie de coups de communication et nécessité d’avancer pas à pas pour apparaître le plus crédible possible.
Il y a enfin Emmanuel (Swann Arlaud), jeune homme qui lui n’a rien construit ou pas grand-chose, « pas de boulot, pas de famille, une relation toxique avec ma copine », des relations avec son père au point mort. De très loin la figure la plus impressionnante des comédiens de Grâce à Dieu, même si Ménochet, Poupaud et Éric Caravaca (Gilles, médecin qui va lui aussi jouer un rôle actif dans La Parole libérée) ne sont pas à la remorque. Emmanuel attend beaucoup de cette lutte du collectif pour se reconstruire, enfin. Mention spéciale au personnage de sa mère, joué par Josiane Balasko, discrètement bouleversante).
Seuls les clercs passent à travers les mailles du filet – image insaisissable qu’ils cherchent à donner d’eux-mêmes ? – dans des rôles finalement bien fades, comme perdus une fois que l’échafaudage de la hiérarchie semble s’écrouler. Bernard Verley, qui interprète le père Preynat, donne pourtant le maximum pour entrer dans le personnage qui reste lointain ; que dire du cardinal Barbarin (François Marthouret) qui semble désincarné ? Parti pris d’un film construit sur le seul point de vue des victimes ? Rien n’est de trop pourtant dans Grâce à Dieu de François Ozon, même la réplique lancée par Éric Caravaca (Gilles) : « On ne fait pas ça contre l’église mais pour l’église ». En sortant, on repense aux mots du cardinal Yves-Marie Congar (théologien dominicain expert au concile Vatican II, exposé aux soupçons et sanctions de l’autorité ecclésiales), qui disait : « souffrir pour l’Église n’est rien comparé à souffrir par l’Église ». On ne saurait mieux résumer…
| Jeudi 7 mars, le jugement a été rendu dans le cadre du procès Barbarin, devant le tribunal correctionnel de Lyon. Mgr Philippe Barbarin, cardinal-archevêque a été condamné à 6 mois de prison avec sursis par le tribunal. En janvier dernier, le procureur de la République avait requis la relaxe. Mgr Barbarin a annoncé qu’il remettrait sa démission au Pape François « dans les jours qui viennent ». |
Le tour du monde à l'ancienne de Jean-Luc Van Den Heede : inutile, et tellement utile
Le 29 janvier dernier, après 211 jours, 23 heures, 12 minutes et 19 secondes, Jean-Luc Van Den Heede, 73 ans, a bouclé le tour du monde à la voile, sur les traces du Golden Globe de 1968, c'est-à-dire sans moyens de communications modernes, sans ordinateurs ni GPS, sans pilote automatique. Au sextant, à la barre, à la force des bras, bref : "à l'ancienne". 18 marins avaient pris le départ du Golden Globe Race le 1er juillet 2018 - déjà dans une quasi indifférence générale, tout le monde trop occupé par la planète foot - ils n'étaient plus que 5 lorsque "VDH" (son surnom) a coupé la ligne aux Sables-d'Olonne, après de multiples abandons, certains pour démâtages d'autres pour renoncements liés aux difficultés psychologiques d'une telle aventure. Deux fois sur le podium du Vendée Globe, VDH boucle là son sixième tour du monde en solitaire, dont un "à l'envers" c'est-à-dire face aux vents dominants, en 2004, pulvérisant le record. Il a doublé dix fois en solitaire le Cap Horn ; il peut donc allègrement cracher face au vent. Avec son mètre 90 et ses 90 kilos, barbe blanche à l'image du Vieil homme et la mer d'Hemingway, il a déclaré à l'arrivée, devant une forêt de micros et de caméras : "À 73 ans, je pense qu'on a encore de beaux jours devant soi...". Cette manie des marins de faire des phrases...
En 1968, le Golden Globe Challenge, course lancée par le Sunday Times à l'initiative de Sir Francis Chichester, fut la première course autour du monde à la voile sans escale. S'il y eut bien un vainqueur, le ketch Suhaili de Robin Knox-Johnston, seul des neuf partants à revenir à bon port après 313 jours de mer sans toucher terre, on se souvient aussi de la course pour le coup d'éclat du marin français Bernard Moitessier. Alors qu'il entamait la remontée de l'Atlantique après avoir doublé en tête le Cap Horn sur Joshua, il mit cap sur Bonne Espérance où il catapulta sur le pont d'un cargo un message : « Je continue sans escale vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme ». Il continua donc sa route vers l'est traversant à nouveau l'Océan Indien et doublant une seconde fois cap Lewin. Il mit sac à terre à Tahiti après 300 jours de mer, le 21 juin 1969 (il était parti de Plymouth en Angleterre le 22 août 1968). Il racontera sa vie de "vagabond des mers du sud" dans un célèbre livre, La Longue route, un petit bijou de récit de voyage qui se déguste comme un bon vieux cognac dans un fauteuil club au coin du feu.
Cet événement - car c'en est un, vraiment - est passé inaperçu le 29 janvier dernier, sous la pluie froide de l'hiver aux Sables-d'Olonne, et c'est bien dommage. L'exploit de Jean-Luc Van Den Heede est à la hauteur des enjeux climatiques actuels. On ne va pas les re-lister ici, citons seulement les dernières "bonnes nouvelles" en date : l'effondrement progressif, massif et irrémédiable de l'Antarctique ouest, qui devrait faire monter le niveau des mers d'environ 3 mètres, à horizon des 50 ou 100 prochaines années. Avec les conséquences qu'on imagine sans trop de peine. Et puis tout le reste...
L'arrivée de VDH après ce tour du monde à l'ancienne, sans GPS ni Wifi ni rien de tout ce qui accompagne nos vies quotidiennes désormais et dont on a bien du mal à se passer, noyée dans le fatras de la crise existentialiste franco-française, du merdier géopolitique mondial et enfumé par les barbecues de merguez des ronds-points gilets-jaunes, est passée à la trappe. Sauf pour une poignée de dingos - dont je suis - qui s'intéressent encore à ces défis aussi impossibles (en apparence) qu'inutiles (ils ne le sont pas).
VDH est un type épatant : « Autant j’aime les défis et être en mer, autant la solitude me pèse, dit-il à Libération dans un beau portrait le 1er février dernier. Nous étions six bateaux identiques au départ (sur 17), et je pensais que nous allions naviguer groupés. Après l’Atlantique, je me suis retrouvé complètement seul. J’ai traversé l’océan Indien puis le Pacifique sans rencontrer quiconque, sans échanger avec mes concurrents. C’est en virant le cap Horn que j’ai enfin pu papoter avec le gardien du phare par VHF ». Il avait embarqué pas mal de livres - Moitessier naturellement mais aussi Tabarly - et c'est finalement les deux dernières années du Canard Enchaîné qu'il a lu, pour le plaisir de regarder l'actualité avec un sérieux recul...
On a juste envie de lui dire merci. Il paraît que, autrefois professeur de mathématiques à Lorient, il parvenait à faire aimer la matière même aux plus récalcitrants. On en vient à se demander s'il n'arriverait pas à donner le pied marin à des terriens embarqués malgré eux sur un voilier de 12 mètres, pour plus de 200 jours de mer, sans autre compagnie que quelques albatros, "vastes oiseaux des mers, qui suivent, indolents compagnons de voyage, le navire glissant sur des gouffres amers"...
F.S.
L’enfance éternelle de Bernadette Després, avec Tom Tom et Nana
En attendant le projet d’une vingtaine d’épisodes de dessin animé en fin d’année 2019 et un jeu de sept familles, c’est toujours sur les planches de BD qu’on peut s’amuser avec Tom Tom et Nana. Une belle exposition est consacrée à sa créatrice au 46e Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême, Bernadette Després, qui a conservé toute sa malice dans le regard, le sourire et une belle énergie communicative.
On entre par le fameux restaurant « À la bonne fourchette », et on est très vite happé par l’univers singulier de Bernadette Després, à grandes enjambées, autant que les petites jambes de ses personnages puissent leur permettre... Tom Tom et Nana, bande dessinée « pour enfants » – mais pas que – depuis près de 40 ans n’en finit plus d’amuser. « Ma fille avait 6 ans quand j’ai commencé à raconter mes petites histoires, et elle s’est tout de suite plongée dedans. Elle en a 48 maintenant ! », explique-t-elle lors de la visite guidée de l’exposition qui lui est consacrée, quartier jeunesse aux chais Magélis jusqu’à la fin du festival, et peut-être prolongée après (c’est à souhaiter). Des planches originales, des recréations de l’univers joyeux, tendre, sincère et romanesque de ces scènes de la vie quotidienne des enfants, au milieu de « ce petit théâtre qu’est le restaurant », avec leurs parents et toute une galerie de portraits croisés au fil des aventures et de l’imagination foisonnante de sa créatrice. Elle s’amuse encore à raconter comment a germé telle ou telle histoire, explique pourquoi elle ajouta un ou deux détails dans ses dessins qui suscitent la curiosité et le sens de l’observation de son jeune public, tant sont nombreux les niveaux de lectures.
Rémy Lepoivre, Tante Roberte, Mélanie Lano, Adrien Dubouchon, Sophie Moulinet, Mme Kellmer, Mme Biscotte, Virginie Picoret… les amateurs et amatrices aimeront forcément retrouver leurs personnages préférés, « des histoires et des ajouts qui ont eu lieu au fur et à mesure du récit » ajoute-t-elle encore. La raison du succès, même après 40 ans d’existence ? « Une rencontre, le bon moment le support J’aime lire, une époque, les années 70 où la bande dessinée pour enfants n’était pas très développée, le lieu », répond Romain Gallissot le commissaire de l’exposition et… les valeurs véhiculées, surtout ! L’authenticité, la bienveillance et la sincérité que les enfants ont tout de suite décelées et qui ont fait la rançon du succès.
Mise en scène par Élodie Descoubes, cette exposition « Tom Tom et Nana » est à déguster en 6 univers jusqu’au 27 janvier, une salle est aussi consacrée à des jeux pour plus d’interactivité ; des blagues, charades et devinettes parsemées un peu partout pimentent encore davantage cette immersion dans l’univers de Bernadette Després.
F.S.
Les jouets de notre enfance sont des petits bossus qui s’essoufflent à nous suivre...
"Les jouets de notre enfance sont des petits bossus qui s’essoufflent à nous suivre. Un jour ils s’effacent, nous regardent nous éloigner, continuer une vie plus belle de ne s’appuyer sur rien. Sur rien, vraiment ? Nos livres savants et nos musiques profondes sont des poupées adultes.
J’écoute le bruit que fait l’araignée d’eau courant sur l’étang. Je frissonne au passage d’un ange pressé de rentrer chez lui. À six cents kilomètres de l’abbatiale j’entends le chuchotement de ses vitraux.
Les enfants sont de vrais moines : ils adorent l’invisible dont ils perçoivent chaque respiration. Regarder attentivement chaque escargot qui s’en va en carrosse à Versailles, c’est leur ascèse. Et puis ils renoncent. On dit qu’ils grandissent. En vérité, ils lâchent leur dieu. Quelques-uns poursuivent, traversent le monde en tenant dans le creux de leurs mains une pensée scintillante d’être puisée à la source du cœur. Toute la sainteté de la vie consiste à garder intacte cette chose qui n’a pas de nom, devant quoi même notre mort recule. Une pensée, mais non exprimable. Un amour, mais non sentimental.
Comme tous les saints, mon père n’était pas un saint. Son silence devant un ciel que le vent décoiffait disait son accord avec la vie incompréhensible aux yeux d’acacia.
Il n’y a pas d’autres raisons de vivre que de regarder, de tous ses yeux et de toute son enfance, cette vie qui passe et nous ignore".
Christian Bobin, La Nuit du cœur. Ed. Gallimard, 2018.
Amanda : Vincent Lacoste, émouvant jusqu'à la déchirure
Film de Mikhaël Hers, avec Vincent Lacoste, Isaure Multrier, Stacy Martin.
On se doutait bien que Vincent Lacoste finirait par nous émouvoir au cinéma, du moins s’il interprétait d’autres rôles que ceux d’éternels adolescents ou post-adolescents tels qu’il a pu nous en gratifier – avec succès, reconnaissons-le – depuis 10 ans. Mais on ne savait pas que cela arriverait si vite. À 25 ans, l’acteur des Beaux gosses, d’Hippocrate, d’Aimer, plaire et courir vite, de Première année, joue la corde sensible dans le rôle de David, qui se retrouve à 24 ans et bien malgré lui responsable d’Amanda (Isaure Multrier, époustouflante) sa jeune nièce de 7 ans qui vient de perdre sa mère, Sandrine (Ophélia Kolb) victime d’un attentat dans un parc parisien lors d’un pique-nique sur l’herbe d’une belle soirée de printemps.
Tout commence dans un Paris charmant, tel que la maire de Paris doit en rêver : un printemps abondant, une tempête de ciel bleu, un garçon qui traverse la capitale à vélo, une jeune femme et sa petite fille dans un appartement parisien, des escaliers menant vers un studio avec fenêtre sur cour. David (Vincent Lacoste, donc), la petite vingtaine, fait ce que beaucoup de jeunes de sa génération font : il enchaine les petits boulots et une formation d’élagueur d’arbres qu’on devine bidon. Il est également « agent immobilier » de touristes étrangers pour le compte d’un propriétaire qu’on ne voit pas mais dont on devine qu’il utilise pour louer ses biens une très connue plateforme web de particuliers à particuliers. A force de courir partout, il arrive en retard à la sortie de l’école où il doit récupérer sa nièce Amanda, puis se fait engueuler par sa sœur, prof d’anglais, en rentrant à l’appartement. Bref, un début de film à la facture classique mais dont on sent bien que la belle harmonie ne va pas durer.
Le ciel s’assombrit lorsque Sandrine se rend à un pique-nique dans un parc près de la porte de Vincennes. David doit la rejoindre, mais bien sûr il sera en retard à cause de touristes eux-mêmes en retard. C’est ce qui le sauvera, lui, d’une mort quasi certaine, mais pas sa sœur, victime des balles de tueurs d’un attentat perpétré sur des gens normaux qui s’apprêtaient à passer un agréable moment ensemble, c’est tout. Là, la sidération du visage mi-enfantin mi-adulte de Vincent Lacoste fige le spectateur dans une scène qu’il croit reconnaître, et pour cause : le film sort trois ans après les attentats du 13 novembre 2015. Le réalisateur Mikhaël Hers (Memory lane, Ce sentiment de l’été) a le bon goût d’user d’ellipses : c’est à la sortie de l’hôpital qu’on retrouve David hagard, tétanisé, qui rentre à l’appartement de sa sœur désormais défunte retrouver Amanda, qui dort du sommeil des innocents. Elle ne tardera pas à se réveiller en interrogeant de ses grands yeux bleus : « elle est où, maman ? J'veux voir maman ! ».
La suite, c’est David et Amanda qui vont la construire ensemble, à partir du moment où il accepte de faire les démarches pour qu’il devienne son tuteur légal, Amanda n’ayant pas de père connu dans les parages, un grand père décédé et une grand-mère quelque part à Londres mais qui n’a jamais donné de nouvelles à ses propres enfants. A 24 ans, David doit à la fois faire son deuil et assumer un rôle de père pour lequel il n’est absolument pas préparé, la petite main très demandeuse d’Amanda dans la sienne.
Autant le dire franchement : Vincent Lacoste n’est pas seulement émouvant, il est déchirant, assumant le rôle et les différentes palettes d’émotions que Mikhaël Hers lui donne à jouer, ce qu’il fait avec un talent qu’on devinait mais dont on ignorait quand il servirait à une autre cause que celle de « l’adulescence ». Il amorce un virage qui aurait pu venir plus tard, ou pas du tout, mais on sait gré à Mikhaël Hers de lui avoir proposé le scénario, et la jeune Isaure Multrier pour lui donner la réplique. Lui donner la réplique… et partager leurs émotions qui sourdent soudainement n’importe où, n’importe quand, dans ce Paris sans la fête des lendemains d’attentats tels que les vivent les rescapés. Ce qu’ils sont, lui et Amanda…
F.S.
Un Amour impossible : Virginie Efira, les lames tranchantes du chagrin
En adaptant le (très) dense livre de Christine Angot, Catherine Corsini donne à l’actrice Virginie Efira un superbe rôle, l’histoire d’un amour mère-fille épuré jusqu’au sang, écorché d’humiliation, sur fond de chronique sociale des années 50-60.
« Il était entré dans sa vie ; elle ne le voyait pas en sortir ». Dès le début, la voix off d’Un Amour impossible de Catherine Corsini, plante son couteau avec une audace esthétique folle dans le cœur des spectateurs, avant de leur asséner : « Je suis née le 3 février 1959 à Châteauroux. Sur mon acte de naissance il est écrit : père inconnu ».
Quand Rachel (Virginie Efira), jeune femme juive de condition modeste, fait la rencontre de Philippe (Niels Schneider), jeune traducteur à la base américaine de Châteauroux à la fin des années 50, elle ne sait pas encore qu’il deviendra la source d’un chagrin qui n’aura jamais de fin. D’un autre milieu social que le sien, ne manquant jamais une occasion de le lui faire sentir par des petites humiliations tranchantes, il ne lui promet rien, surtout pas le mariage. « Pour rester libre », lui avoue-t-il dans une scène de fête foraine où la première ombre passe sur le visage de Rachel, commençant sa longue plongée dans une nuit dont elle ne sortira finalement jamais. Apprenant qu’elle est enceinte, le comportement de Philippe ne changera pas. Pire : il quitte Châteauroux et ne réapparaît que de longs mois après, puis disparait de nouveau à la naissance de sa fille qu’il refuse de reconnaître. Elle ne le reverra qu’épisodiquement, toujours de manière très fugace comme lors de ces vacances au bord du lac vosgien de Gerardmer, ou après son déménagement à Reims, pour que sa fille puisse enfin voir son père (Estelle Lescure, jouant Rachel adolescente, bouleversante), qui finit par la reconnaître. Jusqu’à l’ultime confession de l’inceste de ce père qui aura poussé l’humiliation jusqu’à l’abjecte, mais ça n’est que le propos secondaire du film. Il s’agit bien, malgré le titre, d’un amour finalement possible bien que très tumultueux entre une mère et sa fille.
Un Amour impossible est l’histoire d’une libération inachevée, de la révélation d’un crime, d’une force rayonnante donnée par la comédienne Virginie Efira ; mais aussi la fragilité d’un aveuglement, de la beauté froide et toxique, d’un antisémitisme déguisé sous le charme pervers du jeune intellectuel bourgeois fou de Nietzsche de Philippe – Niels Schneider, glaçant – se révélant peu à peu d’une corruption qui laisse deviner, dès la moitié d’Un Amour impossible, l’issue et la tonalité du crime. Le tout empaqueté dans un demi-siècle au cours duquel le spectateur – qui fut aussi peut-être le lecteur de Christine Angot – passe de la Ve République provinciale berrichonne où l’on « coiffe encore Sainte Catherine » si l’on n’est pas mariée à 25 ans, jusque dans les couloirs modernes habillés de formica des HLM des années 70. Le passage du temps, qui doit se lire autant sur les visages qui vieillissent autant que sur les décors qui passent du style fin René Coty début Charles de Gaulle à la modernité post-68, place sur le chemin de la réalisatrice des difficultés titanesques : comment y croire, au-delà du mélodrame gentiment nostalgique et désuet que laisse deviner l’affiche ? Avec acuité et intelligence, Catherine Corsini clôt Un Amour impossible dans la douleur et le chagrin d’une colère et d’un amour qui ne passeront jamais ; et c’est finalement, après 2h15 de film, une petite source de bonheur qui sourd des entrailles de ces deux femmes, mère – fille à jamais liées dans le chagrin de la vie, comme elle pourrait jaillir des tréfonds d’une vie pour la désaltérer, enfin.
F.S.
Un Amour impossible, de Catherine Corsini (2h15). Avec Virginie Efira, Niels Schneider, Estelle Lescure, Jehnny Beth.
Qu'avez-vous fait au front ? - J'ai eu PEUR
Nous avons vraiment pris contact quand j’ai demandé des livres. Entre gens qui aiment la lecture, on établit vite des repères. Les préférences provoquent les idées, qui donnent rapidement la mesure des opinions. Sur ma table, j’eus bientôt Rabelais, Montesquieu, Voltaire, Diderot, Vallès, Stendhal naturellement, du Maeterlinck, du Mirbeau, du France etc., tous auteurs assez suspects pour de jeunes filles de la bourgeoisie, et je refusai, comme fades et conventionnels, les écrivains dont elles étaient nourries.
Une infirmière apprivoisée en amena une autre, et ainsi de suite. Les conversations commencèrent, je fus entouré et pressé de questions. On m’interrogea sur la guerre :
- Qu’avez-vous fait au front ?
- Rien qui ne mérite d’être rapporté si vous désirez des prouesses.
- Vous vous êtes bien battu ?
- Sincèrement, je l’ignore. Qu’appelez-vous se battre ?
- Vous étiez dans les tranchées… Vous avez tué des Allemands ?
- Pas que je sache.
- Enfin, vous en avez vu devant vous ?
- Jamais.
- Comment ! En première ligne ?
- Oui, en première ligne, je n’ai jamais vu d’Allemand vivant armé, en face de moi. Je n’ai vu que des Allemands morts : le travail était fait. Je crois que j’aimais mieux ça… En tout cas, je ne peux vous dire comment je me serais conduit devant un grand Prussien féroce, et comment ça aurait tourné pour l’honneur national… Il y a des gestes qu’on ne prémédite pas, ou qu’on préméditerait inutilement.
- Mais alors, qu’avez-vous fait à la guerre ?
- Ce qu’on m’a commandé, strictement. Je crains qu’il n’y ait là-dedans rien de très glorieux et qu’aucun des efforts qu’on m’a imposés n’ait été préjudiciable à l’ennemi. Je crains d’avoir usurpé la place que j’occupe ici et les soins que vous me donnez.
- Que vous êtes énervant ! Répondez donc. On vous demande ce que vous avez fait !
- Oui ?... Eh bien ! j’ai marché le jour et la nuit, sans savoir où j’allais. J’ai fait l’exercice, passé des revues, creusé des tranchées, transporté des fils de fer, des sacs à terre, veillé au créneau. J’ai eu faim sans avoir à manger, soif sans avoir à boire, sommeil sans pouvoir dormir, froid sans pouvoir me réchauffer, et des poux sans pouvoir toujours me gratter… Voilà !
- C’est tout ?
- Oui, c’est tout… Ou plutôt, non, ce n’est rien. Je vais vous dire la grande occupation de la guerre, le seul qui compte : J’AI EU PEUR.
J’ai dû dire quelque chose d’obscène, d’ignoble. Elles poussent un léger cri, indigné, et s’écartent. Je vois la répulsion sur leurs visages. Aux regards qu’elles échangent, je devine leurs pensées : « Quoi, un lâche ! Est-il possible que ce soit un Français ! » Mlle Bergniol (vingt et un ans, l’enthousiasme d’une enfant de Marie propagandiste, mais des hanches larges qui la prédisposent à la maternité, et fille d’un colonel) me demande avec insolence :
- Vous êtes peureux, Dartemont ?
C’est un mot très désagréable à recevoir en pleine figure, publiquement, de la part d’une jeune fille, en somme désirable. Depuis que le monde existe, des milliers et des milliers d’hommes se sont fait tuer à cause de ce mot prononcé par des femmes. Mais la question n’est pas de plaire à ces demoiselles avec quelques jolis mensonges claironnants, style correspondant de guerre et relation de faits d’armes. Il s’agit de la vérité, pas seulement de la mienne, de la nôtre, de la leur, à ceux qui y sont encore, les pauvres types. Je prends un temps pour m’imprégner de ce mot, de sa honte périmée, et l’accepter. Je lui répond lentement, en la fixant :
- En effet je suis peureux, mademoiselle. Cependant, je suis dans la bonne moyenne.
Gabriel Chevallier (1895-1969), La Peur. Éd. La Dilettante.
En 2009, dans la compagnie du Théâtre de Lune à Lyon, le metteur en scène Fred Guittet avait demandé à la troupe de préparer un texte en "figure libre" et de l'interpréter. J'avais lu quelques mois auparavant ce livre méconnu de Gabriel Chevallier, La Peur, qui m'avait beaucoup impressionné ; j'avais choisi cet extrait. Il est également l'auteur de Clochemerle (en 1934).
Il est encore temps de lire le Carnet de route du sous-lieutenant Robert Porchon
Reprise d'un article paru ici en novembre 2017 au sujet d'un camarade du 106e régiment d'Infanterie, dans la même compagnie (la 7e) que Maurice Genevoix dont le Président Macron a annoncé le 6 novembre le transfert des cendres au Panthéon avec "ceux de 14". Robert Porchon est de ceux-là.
Fraîchement sorti de Saint-Cyr en août 1914, le sous-lieutenant Robert Porchon, originaire de Chevilly (Loiret) rejoint la Meuse avec le 106e Régiment d’infanterie pour effectuer son baptême de feu à la tête d’une section la 7e compagnie où il rencontra un autre Loirétain, Maurice Genevoix, lui aussi chef de section dans la même compagnie. Tous deux se croisèrent auparavant au lycée Pothier d’Orléans. Tué d’un éclat d’obus dans la poitrine le 20 février 1915 au quatrième jour de l’attaque française sur le piton des Éparges un mois après son 21e anniversaire, le sous-lieutenant Porchon avait, comme beaucoup, gratté du papier à ses heures perdues, sous la pluie glacée ou sous le feu brûlant des obus, et envoyé du courrier à sa mère, à Chevilly. En 2008, ces carnets et lettres, ainsi que celles de Maurice Genevoix envoyées à sa famille post-mortem, furent rassemblés dans un livre aux éditions de la Table Ronde qu’il n’est peut-être pas trop tard pour découvrir, en ces jours où l'on commémore le centenaire de l'Armistice du 11 Novembre 1918.
Si vous avez aimé Ceux de 14 de Maurice Genevoix, vous aimerez probablement Carnet de route du sous-lieutenant Robert Porchon, sorti il y a bientôt dix ans à la Table Ronde. D’abord pour ses propres qualités littéraires : ce jeune saint-cyrien d’à peine 21 ans né à Chevilly (Loiret) en janvier 1894, arrivé au front dans la Meuse fin août 1914, tout frais sorti de Coëtquidan, fait dès sa sortie de l’École spéciale militaire ce que font tous les jeunes gens de son âge : il écrit. Et plutôt bien. À sa mère, essentiellement, mais aussi, comme beaucoup de soldats de sa génération arrivés au front, un « carnet de route ».
« Et cette mobilisation, qu’est-ce qu’elle devient. Hier il n’était question que de cela. Tous les officiers disaient que c’était pour aujourd’hui… », écrit-il le 31 juillet au matin, à Saint-Cyr. Le mardi 25 août, c’est le début du Carnet de route : « Départ de Châlons à 7 heures. On apprend à la gare que ce n’est pas pour Troyes mais pour Verdun. À Verdun, on reçoit l’ordre d’aller jusqu’à Charny ». Le carnet s’achève un gros mois plus tard, le 3 octobre : « Encore une fois dans le ravin. Rollin me ramène un détachement. Venue des caporaux en masse. D’ailleurs, on ne moisit pas. Départ pour le bois Loclont. Le Drachen ? Arrivée aux tranchées – sans abattis. Le Lieutenant qui commande la compagnie me donne du papier à cigarettes. Tranchées vaseuses – au sens figuré ». La monotonie et la routine des jours de guerre qui finissent par tous se ressembler s’abat sur lui comme sur ses camarades. Les lettres à sa mère vont alors se succéder, jusqu’au 20 février 1915 où il mourra, dans les combats de la crête des parges, d’un éclat d’obus dans la poitrine, alors qu’il se dirigeait vers l’infirmerie se faire panser le front légèrement touché par un premier éclat d’obus reçu quelques minutes auparavant.
Maurice Genevoix, l’ex copain du lycée Pothier d’Orléans, camarade de compagnie au 106e RI dont il était lui aussi un des chefs de section, écrira à sa mère, le 7 mars 1915. « À présent, vous savez. À présent, je puis céder enfin au besoin que j’avais de vous écrire à vous, et de vous parler de lui. Nous parlerons de lui simplement, pieusement ; vous me le permettez, puisque vous savez que je l’aimais. Nous nous étions retrouvés dès les premiers jours ; et nous nous étions rapprochés d’abord parce que nous étions du même pays, et cela nous faisait des souvenirs communs. Puis ce fut le départ pour le front. Nous fûmes affectés à la même compagnie, et tout de suite s’établit entre nous cette solide fraternité d’armes qui naît des fatigues et des dangers partagés, des responsabilités communes, et aussi d’affinités profondes de nature. À travers les dures épreuves, je mesurai mieux les qualités précieuses de votre fils. Je l’ai vu, petit à petit, sans même qu’il fît d’effort pour cela, et comme par la seule puissance de sa bonté et de sa loyauté, s’attacher le cœur de tous ses hommes ». Le premier des cinq livres de Ceux de 14, nommé Sous Verdun, lui sera dédié.
Le style et la plume du sous-lieutenant Robert Porchon s’approchent d’assez près de celui de Maurice Genevoix, et ça n’est pas la moindre des qualités de ce Carnet de route et des lettres qu’il envoya à sa mère, jusqu’au dernier jour ou presque. Ce témoignage est à lire avec les yeux du souvenir de ces jeunes hommes fauchés en pleine ascension vitale, défendant motte de terre après motte de terre le sol de leur mère patrie, au prix de leur sang. On y découvre (ou redécouvre !) des hommes sensibles, derrière l’épaisse carapace formée par les épreuves du feu, le danger permanent, l’odeur de la mort et de la putréfaction des corps, les hurlements et plaintes des blessés dont certains demandent qu’on les achève, les mutilés ; et la carapace de la boue des tranchées…
Le 17 février 1915 il écrit : « Ma chère maman, je t’écris un petit mot rapidement en attendant la plus longue lettre qui est encore remise, mais qui ne saurait tarder maintenant. J’espère que cette carte t’arrivera à bon port et rapidement. J’ai reçu tout à l’heure tes deux lettres du 10 et du 12. Je ne comprends rien au silence de la poste, car j’ai continué à t’écrire régulièrement. Il n’y a que ces 6 derniers jours que je suis resté sans t’écrire. Enfin, j’espère que ma dernière lettre griffonnée à la hâte te tranquillisera. Par ici toujours autant de boue. Mais heureusement ce soir, il gèle. Le terrain va devenir meilleur. Je t’envoie mille bons baisers ainsi qu’à tous ». De sa main et au bas de la lettre, Marie-Louise Porchon-Delarue écrira : « dernière carte arrivée à Chevilly le dimanche 21. Il n’était plus… ».
F.S.
Le nom du sous-lieutenant Robert Porchon est gravé sur le monument au mort de Chevilly. Une plaque commémorative est au lycée Pothier d’Orléans. Mais aucune rue, place ou même chemin ne porte son nom dans le Loiret.
(article déjà paru le 11 novembre 2017)
/image%2F1527809%2F20151022%2Fob_c73004_sab-9651-r.jpg)































