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Le jour. D'après fred sabourin

litterature

La fille qui marchait, la pluie entre les dents

10 Septembre 2026 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature, #montagne

Nouvelle

La fille qui marchait, la pluie entre les dents
La fille qui marchait, la pluie entre les dents
La fille qui marchait, la pluie entre les dents
La fille qui marchait, la pluie entre les dents

« Tempus fugit, memento mori ». En voyant arriver, en milieu d’après-midi et par l’ouest, les lourds nuages bien chargés qui ne demandaient qu’à crever et déverser leurs tonnes d’eau sur le Cirque de Troumouse, Antoine s’était dit qu’il fallait gagner un abri sans trop tarder et s’y tenir tranquille jusqu’à ce que ça tombe. Et ce cadavre de bélier, desséché dans ce qui fut autrefois le lac des Aires, désormais une grande vasque de cailloux et de poussière, quel présage annonçait-il ?

Il avait quitté le refuge du Maillet vers 11h, lesté d’une boisson au cola et d’une part de clafoutis aux myrtilles. Des cyclistes espagnols, galbés et gainés dans leurs tenues jaunes et noires, montés sur des vélos aérodynamiques tout carbone, faisaient cliqueter leurs roulements céramiques, et commandaient de quoi se remettre de leurs efforts. Ce couple de randonneurs plus trop jeunes, mais pas encore très vieux non plus, croisés la veille près de l’église et du cimetière des pyrénéistes de Gavarnie, confirmait ce qu’il avait vu quelques minutes auparavant, profitant d’une brève – mais efficace – fenêtre de 4G entre Estaubé et Troumouse, à l’endroit qu’il nommait « la cabine téléphonique » : ça allait bastonner sévère, et pas plus tard que 15 heures, jusqu’au soir. Hop ! Sac à dos au dos, trois-quarts d’heure plus tard, il était dans le cirque, et pas pour y faire le clown. Dépassant les troupeaux de touristes montés, pour certains, avec le petit train tiré par un tracteur agricole, d’autres à pieds courageusement, il s’est enfoncé en direction de la précieuse et bien connue de lui, cabane des Aires. Perchée au bord du cirque, elle domine la vallée où l’on aperçoit, en contrebas, la petite chapelle d’Héas. Plein sud : la grande muraille du cirque, et la Munia (3133 m), escaladée à six reprises, une des plus belles courses qu’il connaisse. À l’est, les « sept rochers capitaux » de la crête de Troumouse, qu’il s’est promis de faire un jour et si possible pas trop tard : Gerbats, Heid, Punta Aires, Troumouse, Serre Mourène, Petite Munia, Munia. À l’ouest, rien de nouveau ? Si, si : les orages se mettaient en ordre de bataille, préparant l’artillerie lourde, qui n’allait pas rater son entrée.

Il eut à peine le temps d’avaler un sandwich, se laver sommairement dans le petit torrent en contrebas de la cabane, quand la première grêle s’est abattue sur l’abri de fortune, à la toiture fort heureusement bien étanche, en ardoise. Les grêlons frappaient contre la porte d’entrée métallique, s’infiltrant par en dessous. Le vent ajoutait une touche d’apocalypse, la porte tenu bon et il ne bougea point. Deux bougies, très probablement montées de la Chapelle d’Héas, l’une floquée de la Vierge, l’autre d’un Christ, éclairaient faiblement la cabane, le reste l’étant par sa lampe frontale lui permettant d’écrire le récit de la marche du jour entre Estaubé et Troumouse dans son petit carnet de campagne, le quatrième tome. Ces deux lueurs demeuraient la seule touche de chaleur humaine au milieu de la tempête. Puis, comme si quelqu’un avait trouvé le robinet, tout se fit de nouveau calme, ou presque. Il en profita pour tenter une sortie afin d’aller puiser de l’eau « sûre » au captage près de l’ancienne cabane des Aires, à quelques hectomètres de là. Il enfonçait par moment ses godillots dans dix centimètres de grêlons, recouvrant le sol jauni et sec, quasiment lyophilisé, grillé par le soleil, impitoyable, de cet été en enfer. Trois tentes étaient plantées à proximité de l’ancienne cabane, les gens probablement réfugiés dedans, faute de mieux. Il souffla, se disant qu’ils auraient pu venir chercher asile dans la cabane, où il n’avait guère envie de partager sa solitude pourtant, mais l’aurait fait de bonne grâce, par solidarité entre gens de montagne. En revenant d’un bon pas sa gourde d’un litre et demi pleine d’une eau qu’il considérait comme potable, il aperçut cependant une silhouette près de l’entrée de la cabane. « Merde ! », pensa-t-il en lui-même, « des gens sont arrivés… Combien sont-ils ? Sont-ce des Espagnols ? Y a-t-il des gosses ? ». Il en était là de ses considérations, quand les premières gouttes de pluie refirent leur apparition et commencèrent à frapper fort le sol, signalant que l’averse ne ferait pas semblant.

C’est au moment où il remontait le petit sentier venant du ruisseau – transformé en torrent de boue et qu’il avait eu peine à enjamber – qu’il la vit, sur le pas de la porte, mordant dans un morceau de turron. Elle arrivait du nord-est, cette fille qui marchait, « toute poudreuse, toute crottée, la pluie entre les dents », comme disait Péguy. Mais qui était-elle et que faisait-elle ici, seule, la tête enveloppée dans sa capuche, laissant juste dépasser des pendants d’oreilles ressemblant à des plumes d’oiseau ?

Elle lui dit : « Ah, c’est à vous les affaires qui sont dans la cabane ? » (il s’était en effet brièvement installé, pour marquer le territoire, particulièrement sur le bas-flanc où il avait déplié tapis de sol et sac de couchage, pour bien montrer qu’il entendait dormir là, et pas ailleurs). « Oui, c’est moi », dit Antoine brièvement, pour tester l’inconnue et ne pas montrer, d’emblée, trop de chaleur humaine, « mais d’où arrivez-vous donc, par ce temps ? ».

Elle surgissait de la fontaine de l’oratoire, près de la cabane de l’Aguila, entre la Hourquette d’Héas et la Chapelle, à une heure de marche d’ici, en marchant bien. Un sentier à flanc – ou presque – qu’il comptait d’ailleurs emprunter pour la première fois le lendemain matin afin de traverser cette fameuse Hourquette, puis basculer sur le Port de Campbieil. « J’ai pris la grêle à 300 mètres de la fontaine, je me suis abrité sous un rocher en attendant que ça passe, mon sac à dos devant moi pour me protéger », dit-elle pas plus effarouchée que ça. « J’ai hésité à revenir en arrière, mais j’ai continué voyant l’éclaircie, j’ai presque couru pour arriver là ! ».

« Et… vous allez dormir où ? » risqua-t-il, en se demandant si elle comptait bivouaquer sous la tente. « Ben… je ne sais pas, j’ai envie de poursuivre jusqu’à la cabane de la Vierge, là-bas, mais vu le temps... ». Il drachait des hallebardes. Ils rentrèrent. Elle termina son turron. « Ça vous dérange si je dors ici ? », dit-elle, visiblement peu rassurée de se trouver seule avec un type de cinquante balais qu’elle ne connaissait pas. Elle en faisait à peine quarante. « Non », lui dit-il, « pas du tout, il y a de la place et à priori nous ne serons pas davantage, sauf si une horde d’Espagnols bruyants débarquent mouillés comme des chiens laissés dehors par temps de pluie »… Elle esquissa un sourire, se tâta encore un peu, puis, devant le redoublement de la grêle, elle prit la décision de rester.

« Et… vous allez où, comme ça ? » demanda-t-il. « Je fais la HRP (Haute Randonnée Pyrénéenne, Ndlr), je suis partie de Collioure le 14 juillet, demain je vais à Gavarnie par le cirque d’Estaubé », dit-elle. « Vous faites la HRP toute seule ! », s’exclama-t-il. « C’est rare, de voir une nana toute seule faire ça ! ». Elle ne sembla pas davantage surprise par sa remarque, et lui dit être déjà venue en randonnée dans les Pyrénées, mais « petite, avec mes frères et mes parents ». Elle expliqua avoir déjà traversé les Alpes par le GR5, et passé cinq mois à marcher sans arrêt. Cette dernière remarque interrogea Antoine : « Et… dans quel pays du monde peut-on faire ça sans interruption ? ». « Aux États-Unis, mais c’était avec mon ex-conjoint », ajouta-t-elle.

L’ex-conjoint… Il comprit un peu plus tard les raisons probables de sa « fuite » sur la HRP. Edwige – c’était son nom – « de Clermont-Ferrand, pas encore quarante ans, mais bientôt », avait-elle précisé un peu plus tard dans la conversation, marchait probablement pour oublier. Ou pour tourner la page, ce qui revient presque au même. Elle marchait, droit devant elle, d’est en ouest, au plus près de la frontière, avec ses doutes et son cœur brisé, qui semblaient plus lourds que son sac, « de sept kilos cinq, sans la bouffe » précisa-t-elle.

La fille qui marchait, la pluie entre les dents
La fille qui marchait, la pluie entre les dents
La fille qui marchait, la pluie entre les dents

Gardiens du phare

 

« Balzac buvait son café comme ça », dit-elle en préparant, la veille pour le lendemain matin, un café avec une sorte de petit filtre qu’elle transportait dans son sac, et du café qu’elle sortit d’un sachet transparent. « Il faisait infuser son café longtemps, pour le consommer la nuit, en écrivant, car il en consommait beaucoup ». Il la regarda préparer sa mixture, interpellé. « Tu le boiras froid ? » demanda-t-il, passant au tutoiement comme le font les randonneurs qui se croisent ainsi et passent un peu de temps imprévu ensemble. « Non, tu verras, demain matin, je le ferai réchauffer, il sera bon. Je t’en ferais goûter si tu veux ». Il acquiesça, curieux par avance du résultat. Un café qui infuse comme ça, toute la nuit, « étrange », se dit-il en lui-même. « Il doit être drôlement fort ». Elle sourit. « Non, tu verras, c’est très bon ... ». Il se dit en lui-même que ça changerait de son café lyophilisé en sachet, dans lequel il ajoutait une goutte de lait concentré sucré en tube, seule concession au plaisir gustatif de ses randonnées de spartiate, où l’inconfort était une valeur recherchée, et assumée. Se dépouiller, s’alléger, pour mieux se remplir de l’essentiel, et de la simplicité.

Dehors la grêle cessa, la pluie aussi, l’humidité et la fraîcheur se firent sentir jusque dans la cabane. Autour d’elle, l’eau dégringolait de toutes les parois du cirque, gonflait le ruisseau transformé en torrent boueux et infranchissable, mais petit à petit il reprenait lui aussi un courant quasiment normal. Pourtant très habitué du lieu, il n’avait jamais connu une atmosphère aussi surréaliste. Sa joie de vivre un tel moment dans les montagnes chéries qu’il aimait, en bonne compagnie malgré sa solitude interrompue par l’arrivée impromptue de « la fille qui marchait, la pluie entre les dents » sur la HRP, était assurée par le fait d’être à l’abri. Le sentiment aurait sûrement été tout autre s’il avait dû planter sa tente, qui aurait été battue par le vent et les averses, peut-être même aurait-elle pris l’eau tant elle était tombée avec force. Le cirque de Troumouse s’était vidé de ses touristes, seuls demeuraient, éparpillés sur les estives d’herbes séchées, jaunies, cramées par la sécheresse et les canicules de cet été sans fin, quelques tentes posées comme des noyaux de fruits consommés. Il en voyait quatre depuis son poste d’observation, aux jumelles, à l’entrée de la cabane. Y en avait-il d’autres, plus près de la cabane de la Vierge, sous la statue du même nom ? Il ne pensait pas, trop proche du parking, et trop proche du refuge en contrebas. L’orage avait dû faire fuir les moins équipés, les familles avec enfants, les coureurs à pied… Ne restaient donc que ce qu’il nommait en lui-même « les gardiens de phare », perdus, seuls dans la tempête, se préparant à passer la nuit loin du monde, loin des réseaux, loin de la civilisation, comme on dit. Penché sur son carnet, il grattait doucement les pages de son stylo, racontant la journée de marche, les choses vues ou entendues, les gens rencontrés, et, désormais, cette « Edwige de Clermont-Ferrand » qui allait partager le bas flanc de la cabane, où l’on aurait pu loger encore quatre ou cinq randonneurs, mais c’était mieux ainsi. L’idée de voir débarquer, trempés et essoufflés, une troupe d’Espagnols bruyants avec lesquels il aurait dû partager cet espace malgré tout restreint, ne l’emballait pas vraiment. La « fille qui marchait » ne prenait pas trop de place, elle était discrète, plutôt de conversation sympathique, elle semblait cultivée : ça lui allait. On était entre gens amoureux de la marche et de la montagne, les Pyrénées tant qu’à faire, donc tout allait bien. Et le café infusait, façon Balzac... Que demander de plus ?

Les deux bougies d’église trouvées dans un coin de la cabane projetaient sur les murs, la table en bois sommaire où étaient répartis les objets essentiels de la soirée – camping-gaz, popotes en aluminium, sachet de pâtes, biscuits, cacahuètes, tablettes de chocolat – une atmosphère partagée entre ombres froides et lumières chaudes. Sur les visages des deux marcheurs qui ne se connaissaient pas une heure auparavant : un clair-obscur caravagesque. La discussion tourna autour des livres emportés : Sylvain Tesson, Pierre Michon, Marguerite Duras pour lui. D’innombrables auteurs américains de romans et récits de voyage pour elle, sur sa liseuse. « Ça prend moins de place et de poids », précisa-t-elle. « Je marche moins longtemps que toi et j’aime le contact papier des livres », dit-il.

Retirant légèrement son petit filtre du gobelet dans lequel il infusait le café pour voir où il en était, elle s’exclama avec une légère pointe de déception : « oh, non ! Ça a un peu débordé, il y a des grains de café qui sont tombés dans le café... ». « Pas grave », dit-il avec un bel optimisme qu’il ne se connaissait guère, « il n’en sera sûrement pas moins bon pour autant ». Elle semblait néanmoins déçue. L’histoire lui prouvera qu’elle avait tort de l’être.

Après le dîner, la nuit approchant, allongés chacun dans leurs sacs de couchage sur des matelas auto-gonflables – dont le sien était étonnamment épais – ils lisaient, avant que le sommeil ne les emporte dans un profond voyage, « quelques courts instants de repos avant le petit déjeuner », comme il avait l’habitude de plaisanter. Les mots de Marguerite Duras dansaient devant ses yeux, il éteignit. Elle ne tarda pas à l’imiter, et chacun se souhaita « bonne nuit » en coupant sa lampe frontale. Le silence de la cabane était presque total, on entendait rien si ce n’est un léger bruit de fond, en contrebas : le petit torrent leur rappelait qu’il y avait presque l’eau courante. Elle avait déposé près d’elle des bouchons d’oreilles en mousse, craignant probablement qu’Antoine ne ronfle. Elle n’en eut pas besoin, mais lui ne tarda pas à entendre sa respiration prendre des notes profondes et légèrement bûcheronnées. C’était toutefois supportable, et il trouva même cela charmant. Puis le sommeil étendit son drap épais de fatigue sur eux, jusqu’à l’aube.

La fille qui marchait, la pluie entre les dents
La fille qui marchait, la pluie entre les dents

Un café noir au point du jour

 

Il était six heures un quart quand sa montre sonna. Allongé dans son duvet, il contracta machinalement ses cuisses et ses mollets pour faire un premier état des lieux : il avait moins de courbatures que la veille, où il s’était mis une grosse journée de marche dans le sac, en partant de Gèdre. C’était l’heure où, encore prisonnier de son « lit », une inconnue demeurait : quel temps faisait-il donc dehors, après les orages de la veille ? Le ciel était-il purgé, ou bouché par le brouillard épais et humide, l’haleine de la montagne ? Comme il traînait un peu pour se lever, c’est Edwige qui, la première, le renseigna : « ah, mais il fait beau ! » s’exclama-t-elle dans l’entrebâillement de la porte, laissant entrer un peu de l’aurore qui s’étirait du dehors. La fraîcheur entra aussi, un peu, mais pas autant qu’il l’avait imaginé. Plus tard, il sortit son thermomètre qui ne le quittait plus depuis le début de cet été fournaise : onze degrés, il avait connu pire au même endroit, quelques années plus tôt, et il était heureux d’avoir un peu froid. Les sommets des géants alentours prenaient cette teinte qu’il aimait par-dessus tout : leurs pointes, pas encore léchées par le soleil rouge du matin, donnant cette impression de montagne en feu, la lumière hésitait entre la nuit et le jour. Comme à chaque fois qu’il était témoin de ces aubes nouvelles qu’il affectionnait par-dessus tout, lui virent les paroles d’une chanson de Bashung, « et rien ne s’oppose à la nuit… », qu’il fredonnait souvent en contemplant la montagne. Rien ne s’oppose à la nuit, sauf le jour, qui semblait malgré tout prendre le pas sur cette nuit épaisse et profonde qui l’avait bien reposée. « As-tu bien dormi ? », demanda-t-il à Edwige. « Oui, très bien, et toi ? ». Ils avaient bien dormi, tout allait bien. Antoine fut néanmoins surpris quand elle lui raconta le drôle de rêve qu’elle avait fait, où elle avait rencontré Jacques Chirac, qui la suivait, « un ordinateur portable ouvert devant lui, et le poussait dans mon dos » souria-t-elle. L’idée l’amusa aussi, il voyait bien le saugrenue de la scène, et lui rappela qu’il s’était rendu célèbre en confondant le mot « souris » d’ordinateur avec « mulot » dans les Guignols de l’Info sur Canal +. Trop jeune, elle ne connaissait pas l’anecdote, mais cela l’amusa aussi. Chacun s’habilla de ses vêtements plus ou moins propres du jour – Antoine remit son tee-shirt de la veille - se tournant le dos par respect et discrétion. Vint le moment du petit-déjeuner. Elle alluma la flamme bleue de son petit réchaud, et le café fut vite à bonne température. Elle s’excusa encore pour les petits grains de café qui nageaient dedans. « Mais il est très très bon ! », la rassura-t-il, en ajoutant : « je n’ai jamais bu un tel café en rando dans ces conditions-là ». Et c’était vrai, ce café était excellent… On n’entendait plus que le craquement des biscuits du petit-déjeuner. La scène avait quelque chose de monastique.

Le jour était désormais complètement levé, chacun s’affairait pour replier ses affaires de la nuit, ranger son sac avec précision, boucler le tout, jeter un dernier regard dans chaque coin de la cabane, afin de ne rien oublier. La hantise du randonneur en itinérance : oublier quelque chose, dont il ne se rendrait compte que bien plus tard, naturellement, l’empêchant de faire demi-tour. Il passa tout au peigne fin : rien n’était oublié. Il vit le sac à dos d’Edwige, noir, posé au pied du mur. Sur celui-ci, un chapeau type chapeau de paille, mais dans une sorte de matière en résine, moins fragile, et pouvant se plier et déplier à sa guise. Elle le mit devant lui, et avec ses pendants d’oreilles, il trouva la scène jolie. Il lui en fit part, ce qui la fit sourire, encore…

Il ajusta sa casquette et serra la ceinture ventrale de son sac à dos. La porte de la cabane se referma dans un bruit métallique. Ils allaient se dire au-revoir. Ou plutôt adieu… Ils ne savaient quoi se dire, ayant le sentiment d’avoir vécu un moment hors du temps. Il restait à Edwige au moins une bonne dizaine de jours de marche pour atteindre Hendaye et l’Océan Atlantique, lui n’en avait plus que pour deux ou trois jours avant de redescendre à Gèdre. Ils se regardèrent une dernière fois. « Bon, ben… voilà... », dit-elle sans savoir quoi dire d’autre. Lui avait réfléchi à quelques mots, pour l’encourager et tenter de lui remonter un peu le moral, qu’elle semblait avoir en dents de scie à cause de cette histoire, dont il ne connaissait rien si ce n’est qu’elle était finie et que c’était douloureux. « J’ai pensé cette nuit à ce que je pourrais bien te dire en guise d’adieu, quelques mots qui n’alourdiraient pas ton sac, mais seraient peut-être en mesure de t’accompagner le reste de ta marche jusqu’à l’Atlantique », dit-il. « J’ai repensé à ces vers de Louis Aragon, dans Ce que dit Elsa, je ne sais pas si tu connais ces poèmes qu’il avait écrit pour l’amour de sa vie, Elsa Triolet :

Que ton poème soit dans les lieux sans amour, où l’on trime, où l’on saigne, où l’on crève de froid,

Comme un air murmuré qui rend les pieds moins lourds,

Un café noir au point du jour,

Un ami rencontré sur le chemin de croix. »

D’un regard profond, elle le remercia pour ces vers, qu’il lui tendit, griffonnés sur un morceau de papier prélevé dans son carnet. « Je te souhaite de belles écritures », dit-elle en guise d’adieu, faisant référence aux discussions de la veille, lorsqu’elle l’avait vu grattant sur ses carnets. « Et... bon vent ! ». Il lui promit qu’il écrirait sur cette brève rencontre, mais qu’il s’arrangerait pour qu’on ne la reconnaisse pas. Il lui donna l’adresse de son blog, « un truc un peu vintage », dit-il, ce qui eut le don de la faire sourire à nouveau…

Se regardant une dernière fois, ils s’éloignèrent chacun de leur côté, elle dans le fond du cirque de Troumouse, Antoine en direction du chemin par lequel elle était arrivée la veille, « toute poudreuse, toute crottée, la pluie entre les dents », et qu’il avait pris grand soin de lui faire décrire. Quelques hectomètres plus loin, il se retourna enfin, apercevant une petite tache turquoise et la capuche de son sweat, qui tranchait avec le jaune de l’herbe grillée.

Il vit qu’elle ne se retournait pas, et sut que l’histoire prenait fin. Ne lui restaient que quelques grains de café dans la bouche, et la vision étonnante d’une paire de pendants d’oreilles en forme de plumes d’oiseau, sous un chapeau, en pleine montagne.

L’histoire était finie, mais il ne cessa d’y songer toute la journée, jusqu’au soir… 

 

F.S. 3 août - 9 septembre 2026

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L’âme d’un tilleul, « l’esprit du lieu »…

4 Juillet 2026 , Rédigé par F.S Publié dans #émerveillement, #littérature, #Il était une fois

L’âme d’un tilleul, « l’esprit du lieu »…
L’âme d’un tilleul, « l’esprit du lieu »…

Nous avons bien fait de nous éloigner un peu du vacarme des tronçonneuses de la Place New-York d’Angoulême, ce vendredi 3 juillet. En suivant le fleuve Charente, environ 30 kilomètres plus à l’ouest, c’est à Jarnac, où la quiétude et le silence valent bien l’or des eaux-de-vie qui vieillissent derrière les hauts murs des chais noircis par la « part des anges », que nous avons goûté à la « Prise de Paroles », un festival qui gagne à être connu.

Dans le jardin de la maison natale de François Mitterrand, rue Abel-Guy, les arbres n’ont pas – et c’est heureux ! – été coupés. Ils ne sont pas malades, sans doute. Plus probablement, celui qui croyait aux « forces de l’esprit » veille sur eux, à brève distance, lui qui les aimait tant. Il y aurait du grabuge au cimetière des Grandes-Maisons, à quelques hectomètres de là, si quelqu’un intentait à leur vie sous des prétextes fallacieux...

Bruno Lemaire et Philippe Besson ont d’abord ouvert les festivités, en causant, sous le grand tilleul, de « littérature et de politique ». L’un et l’autre ont la plume trempée dans l’encre de mots vrais, de mots justes (n’en déplaise aux grincheux !), pour faire jaillir la vérité et l’émotion de ce dont ils sont témoins. « J’aime ce qui est écrit, disait François Mitterrand, la langue, la philologie, la grammaire. La vraie littérature naît, je le crois, de l’exactitude du mot et de la chose. Je préfère celui qui sait dire exactement ce qu’il a vu et ressenti, à celui qui vaticine en forçant sur ses impressions ».

Parviendra-t-on alors à exprimer, par quelques mots, l’émotion qui s’est emparé du public – et de nous-mêmes - lorsque, vers huit heures du soir, à l’heure où le soleil commençait à raser les murs de la maison natale, traversant les grands arbres, fut projeté le très beau documentaire de Catherine Aventurier, écrit et narré par Mazarine Mitterrand-Pingeot : François Mitterrand, une autre vie possible ?

Assise un peu à l’écart du public, une élégante femme octogénaire, coiffée d’un non moins élégant chapeau de paille, ne manquait rien des « mots et des choses » projetés sur l’écran. Quelques minutes auparavant, nous l’avions vue en grande conversation avec Jean Glavany, président de l’Institut François-Mitterrand. Ah ! Que nous aurions aimé être petite souris pour entendre ce qu’ils se disaient… Quelque chose de « l’esprit du lieu », cher à Jean-Claude Guillebaud planait alors, à travers le feuillage si réconfortant de ce vieux et massif tilleul, qui avait dû entendre tant de conversations. Nous alternions entre les images du documentaire, et cette élégante femme, assise là, si près de nous. C’était Anne Pingeot, qui écoutait, pensive, les paroles de son cher « François », comme elle aimait à lui écrire, en réponse aux « mon Anne » de ses Lettres. La scène faisait penser au Dimanche à la campagne de Bertrand Tavernier. Le souffle du vent. L’odeur du tilleul. La fraîcheur retrouvée d’un soir d’été. Le pays de son enfance. Jarnac. La Charente. Comment ne pas l’aimer davantage… ?

F.S. 3 juillet 2026

L’âme d’un tilleul, « l’esprit du lieu »…
L’âme d’un tilleul, « l’esprit du lieu »…
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Voir Séville, et pleurer

16 Juin 2026 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature, #Il était une fois

Alors que vient de débuter la coupe du monde de football aux États-Unis, Canada et Mexique, battant déjà tous les records d’une emprunte carbone désastreuse, me revient en mémoire le match d’une vie, qui marqua durablement l’enfant que j’étais il y a 44 ans, et combien d’autres ! Le 8 juillet 1982, au stade Ramon-Sanchez-Pizjuan de Séville, lors de la coupe du monde en Espagne, la demi-finale opposait la RFA à la France, au terme d’une phase qualificative intense, une compétition à seize équipes « seulement » dirait-on aujourd’hui. Ce match, d’une dramaturgie jamais égalée depuis, que l’on nomme aussi parfois « la nuit de Séville », a vu l’Allemagne triompher de la France, après prolongations et tirs-aux-buts, alors que le résultat semblait acquis pour les Français de Michel Platini et le « carré magique » mis en place par Michel Hidalgo, le sélectionneur de l’époque. Ce match fut aussi celui de l’agression par le gardien de but allemand Harald Schumacher du défenseur français Patrick Battiston, sorti sur civière après un choc d’une grande violence lors d’une sortie du gardien de but, qui ne jouait pas le ballon sur cette action. La faute ne fut pas sanctionnée par l’arbitre néerlandais Charles Corver, à la surprise et indignation générale. Plongée dans le souvenir cuisant d’une soirée où le drame se disputa à l'anthologie, assis sur une table de bistrot d’un camping, entre deux Allemands et leurs chopes de bière.

- Platini Battiston, dans le coma sur la civière, accompagné de Michel Platini - © Jack Garofalo Patrick Jarnoux  Paris Match -

- Platini Battiston, dans le coma sur la civière, accompagné de Michel Platini - © Jack Garofalo Patrick Jarnoux Paris Match -

« Ah… ! Mais tu ne vas quand même pas pleurer pour un match ! ». Ces mots, de ma chère grand-mère Alice, résonnent encore à mes oreilles, presque 44 ans après. Il fait chaud, très chaud ce 8 juillet 1982, dans un camping de la côte charentaise à Vaux-sur-Mer, où je passe quelques jours avec mes grands-parents, dans leur caravane. C’est la dernière fois que je pars en vacances avec eux de cette façon-là, mais je ne le sais pas encore. Dans un an, mes parents vont se séparer, nous allons déménager, ma mère et moi, au terme d’une année très compliquée. Mon grand-père va mourir deux ans plus tard d’un infarctus, au moment de Noël. Je porte au poignet une montre-bracelet « Kelton » depuis un an, une montre reçue le jour de mes huit ans et dont je ne me sépare jamais. Effet pervers : je passe l'essentiel de mon temps, à l'école, à donner l'heure à mes camarades. Mes étés se déroulent avec mes grands-parents en attendant que mes parents prennent leurs vacances. Je porte des espadrilles noires et des « shorts flottants » en nylon bleus, blancs, noirs ou rouges, et des polos de toutes les couleurs. Dans la petite poche arrière de ces shorts, une carte Michelin au 200.000e, pliée en trois, me permet de me repérer sur les routes alentours sur un vélo Gitane de couleur bleue métallisée, mes espadrilles dans des cale-pieds chromés à courroies qui font, avec mes mitaines en cuir ajouré nid d’abeilles, et coiffé d’une casquette à damiers « Peugeot », ma fierté. Je suis assidûment le Tour de France, notant dans un petit carnet offert par Pif Gadget les noms des vainqueurs d’étapes et des maillots distinctifs. L’après-midi, je regarde avec mon grand-père l’arrivée de l’étape du jour, la plupart du temps écrasée de chaleur, dans les cols pyrénéens, ou des Alpes. Mais cet été 1982 a aussi lieu mon premier rendez-vous avec la coupe du monde de football, en Espagne, c’est tout proche, juste derrière les Pyrénées, c’est comme si c’était chez nous. Je n’ai pas suivi celle de 1978, en Argentine ; j’étais trop jeune.  

Mon père adorait le football, nous avions suivi les matchs qualificatifs du début de compétition contre le Koweït, l’Angleterre et la Tchécoslovaquie. Puis le triomphe de la « poule à trois » contre l’Autriche et la Pologne, accédant au « dernier carré ». Cette équipe de France de football, je la connais par cœur et je l’adore, je l’admire, je connais chaque joueur et son club d’origine. Je collectionne les autocollants Panini dans un album offert par mon père, qui m’achète régulièrement les fameuses pochettes de 6 images vendues 1 franc, à l’odeur de colle si caractéristique dont je m’enivre en secret à l'ouverture en déchirant la pochette. Cette équipe de France est organisée autour de ce qu’on nomme alors le « carré magique », trouvaille du sélectionneur Michel Hidalgo, composé de quatre milieux de terrains créatifs et très mobiles : Michel Platini (le capitaine) dont un poster orne les murs de ma chambre ; Alain Giresse, Jean Tigana (qui jouent dans le club voisin de chez moi, aux Girondins de Bordeaux, en pleine gloire dans ces années 80 où Saint-Étienne dégringole), et Bernard Genghini. Le jeu est tout en mouvement, ces milieux de terrains sont capables de semer la zizanie dans les défenses adverses, étouffant le jeu de leurs adversaires, les punissant de contre-attaques avec des buteurs très inspirés, notamment « l’ange vert » Dominique Rocheteau, ou Didier Six. À revoir les images aujourd’hui, on a souvent l’impression que le jeu n’avance pas, que les joueurs sont statiques, attendent des passes et sont rarement lancés quand ils reçoivent le ballon.  Pourtant à l’époque ce jeu est l’un des plus beaux du monde, en tout cas d’Europe. Cette équipe est magnifique, elle plaît beaucoup, dans la cour de l’école nous singeons nos idoles. Mes parents, à mon anniversaire, m’ont offert la réplique du maillot national, avec le fameux petit col blanc en « V », et les hautes chaussettes rouges au liseré tricolore (que l’on appelait des « bas »). Les samedis au club où j’évolue mollement en défense, ou au gardien de buts, je porte parfois ce maillot, mais il faut alors essuyer les quolibets des jaloux… Je le mets plutôt religieusement chez moi, pour singer des matchs épiques dans le jardin, entre deux arbres qui font office de poteaux de buts.

Voir Séville, et pleurer

Le match est d’une intensité rare : l’Allemagne ouvre le score à la 17e minute avec Littbarski, dont on disait qu’il « pouvait dribler trois joueurs dans une cabine téléphonique ». Michel Platini égalise sur pénalty  à la 27e minute. Au retour des vestiaires après la mi-temps, les Bleus prennent le dessus et l’Allemagne souffre. Genghini sort sur blessure à la 50e, c’est Patrick Battiston qui le remplace. Ce dernier n’est pas sur le terrain depuis plus de cinq minutes quand, d’une ouverture fabuleuse et d'une grande précision de Michel Platini, il file droit au but, le ballon manquant de quelques centimètres le poteau droit. Pour une raison inexpliquée, le gardien de but Schumacher fait en même temps une sortie lunaire et le heurte de plein fouet en se tournant légèrement, le percutant avec la hanche à hauteur du visage. Patrick Battiston git au sol, l’arbitre, loin de l’action, ne siffle ni coup-franc, ni carton rouge à ce gardien « boucher » (inimaginable aujourd’hui). Il sort sur une civière, accompagné de Platini lui tenant la main. À ce moment du match, on ignore s’il est vivant ou en passe de mourir. La France retient son souffle. Je retiens mon souffle. Le monde entier retient son souffle. Serait-ce le tournant du match ? Il se poursuit, indécis jusqu’à la dernière minute du temps réglementaire. Dans les prolongations, par le défenseur Marius Trésor (d’une superbe reprise de volée) et par Alain Giresse (un poteau rentrant, dans un trou de souris), la France mène 3-1. On pense le match définitivement plié mais, en partie inexpérimentés et continuant à jouer alors qu’il eut fallu conserver le ballon en temporisant jusqu’à la fin, les Bleus encaissent deux buts à la 102e et 108e minutes par Rummenigge, fraîchement rentré, et Fischer. Aux tirs aux buts, l’Allemand Stielike rate son pénalty, mais deux Français les ratent aussi, Didier Six et le Nantais Maxime Bossis. 5-4 pour la RFA, c’est elle qui ira en finale contre l’Italie, trois jours plus tard.

Ce match, je le regarde donc dans le bar du camping, assis sur une table de bistrot, derrière laquelle sont assis deux Allemands vidant consciencieusement des choppes de bière. Il dure deux heures quarante, ce qui est assez long, pour l’époque, et au regard de la tension dramatique du match. Les deux Allemands sont, pendant une grande partie du match, assez stoïques, et j’ai du mal à faire éclater ma joie quand Marius Trésor et Alain Giresse semblent définitivement clouer la RFA dans les prolongations. Je crains les réactions des deux gars derrière moi, ce qui, évidemment et vu mon âge – presque 9 ans – et le contexte, est proprement ridicule. Sans doute, inconsciemment, ma grand-mère qui continue parfois de dire, tout bas, « les boches », n’y est pas pour rien. Mais je suis seul – mes grands-parents sont restés à l’emplacement de la caravane, mon grand-père préférant écouter le match sur son petit transistor Philips à piles, il vient juste de temps en temps voir « si tout se passe bien » dans le bar ; je l’aperçois à travers les portes-vitrées dont la plupart sont grandes ouvertes eu égard à la chaleur de bête qu’il fait en ce début juillet.

Quand la RFA revient à 3-2 puis égalise à 3-3, les deux Allemands derrière moi se réveillent, et la tension devient alors épaisse, palpable, « à couper au couteau », comme on dit. La séance de tirs aux buts est un supplice, une torture aussi bien morale que physique, d'un touffeur aussi épaisse que la nuit qui a fini par arriver. Je n’avais jamais vécu cela, une telle intensité dans un match. Je prie intérieurement pour que Dieu (s’il existe un Dieu du foot !) m’accorde la joie de la victoire. J’ai 9 ans et je veux que la France aille en finale, et batte les Italiens. J’ai 9 ans et je veux que mes joueurs préférés, les Platini, Giresse, Tigana, Genghini, Amoros, Rocheteau, Trésor, Lopez, Janvion, Bossis, Six, Janvion, Battiston (dont on ne sait toujours pas s’il est mort ou vif…), soient champions du monde. Je le veux depuis un soir de novembre l’année précédente, quand Michel Platini qualifie la France grâce à ce fameux coup-franc brossé contre les Pays-Bas (2-0 au Parc-des-Princes), un match que j’avais eu exceptionnellement le droit de regarder sur la télé en noir et blanc de la maison de mes parents, malgré l’heure tardive. J’ai 9 ans, et le Dieu du foot n’exaucera pas ma prière, ou bien peut-être n’existe-t-il pas… Quand Maxime Bossis, symbole même du défenseur dévoué tout autant que discret, dans cette équipe de fortes têtes, ce grand échassier, chaussettes baissées sur ses jambes nues desquelles il a retiré ses protège-tibias, rate son pénalty, arrêté par le cruel Schumacher (encore lui !), le monde s’écroule. Mon monde s’écroule. La terre sous le camping s'ouvre et se dérobe. L’océan se retire de la plage toute proche, laissant nus les rochers sur lesquels mes espoirs se fracassent, laissant dans mes membres les acides lactiques de la déception, monumentale, abyssale, affreuse. Le dernier tireur allemand, Hrubesch, ne rate pas le sien, laissant le gardien français Jean-Luc Ettori séché sur place. Les deux Allemands derrière moi exultent, et envoient de la bière au plafond en levant leurs chopes à moitié vides. L’un deux, voyant ma détresse, et probablement déjà mes yeux humides des premières larmes, me pose la main sur l’épaule, en signe de réconfort. Il me sourit, comprend, sûrement, le désarroi qui saisit le petit français en short flottant et espadrilles à cet instant cruel. Je n’y crois pas, je fixe encore l’écran de la télévision couleur du bar du camping, où je vois les Allemands sauter de joie, courir en tous sens, et mes idoles se diriger vers les vestiaires, têtes baissées, défaits, vaincus, brisés.

Il est tard, il fait nuit. Je rentre, tête basse moi aussi, vers l’emplacement de la caravane de mes grands-parents où ma grand-mère adorée m’accueille avec cette cruelle sentence : « Ah… ! Mais tu ne vas quand même pas pleurer pour un match ! ». Car en effet, depuis que j’ai quitté la table ronde de bistrot où siégeaient les deux Allemands et leurs litres de bière, je pleure de chaudes larmes de grenadine, de menthe à l’eau, des larmes de sel, des larmes de peine, et, si je pouvais, des larmes de sang. Je pleure à ne plus pouvoir m’arrêter, comme peut-être je n’ai jamais plus pleuré de ma vie. Seul mon grand-père ne dit rien, silence complice, peut-être pleure-t-il lui aussi, intérieurement, de ma peine, ou de celle d’avoir vu perdre l’équipe de France de Platini face aux « boches ». Ma grand-mère Alice s’agite, « vite, va te brosser les dents et va te coucher, il est tard, demain, il fera jour, tu verras, ça ira mieux ! ». Elle disait souvent cela, « On verra demain. Demain, il fera jour ». Et moi je me fiche bien du lendemain, pour moi, à ce moment-là, la nuit épaisse et chaude qui vient de tomber sur le camping de Vaux-sur-Mer ne cessera jamais. Pour moi, il n’y aura plus jamais de « demain, il fera jour ». Je continue d'entendre, au loin, les chants, les cris de joie, le bruit des tables et des chaises raclées au sol dans la furie joyeuse des soirs de victoires, je continue d'entendre le bruit des choppes de bières qui s’entrechoquent, et les cris et vociférations en langue allemande. Ce 8 juillet 1982, une part de mon enfance insouciante, inconsciemment, disparaît, diluée dans la bière tiède des verres Kanterbräu d'un bistrot de camping.  

Bien sûr, le temps a passé, il a fait son œuvre et, à bien y regarder, il y a pire qu'une défaite en demi-finale d'une coupe du monde de football... Deux ans plus tard, en 1984, il y eu ce championnat d’Europe en France et la magnifique finale enfin gagnée contre l’Espagne, 2-0 (dont un but de Platini à la 57e sur une erreur du gardien Luis Arconada). Mon grand-père était encore vivant. Quatre ans après la « nuit de Séville », lors de la coupe du monde au Mexique en 1986, je regarderai le fameux match France-Brésil, ce quart de finale de génie où fut joué un football total, magnifique, où la France gagna son billet pour les demi-finales contre la RFA, encore elle (et perdit 2-0 !). Mon grand-père était mort. Ma grand-mère, veuve inconsolable, avait vibré, à sa façon, à ce match fou au scénario dingue, où les Brésiliens Zico et Socratès avaient fait danser la samba, ballon aux pieds. 

Moi, j’avais vu Séville, je ne dansais pas la séguedille en buvant du manzanilla chez mon ami Lillas Pastilla. J’en avais seulement  pleuré, à en mourir de chagrin. C’était il y a 44 ans, un soir de juillet…

F.S. Juin 2026

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François Mitterrand, l’homme qui aima (au moins) une femme

8 Janvier 2026 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

Il y a 30 ans mourrait avenue Frédéric-Le-Play à Paris 7e, François Mitterrand, ancien Président de la République pendant 14 ans, figue incontournable bien que très contestée du XXe siècle. L'enfant de Jarnac, "qui croyait aux forces de l'esprit" et qui "ne nous quitterait pas" ne nous quitte pas, en effet... Ces jours-ci, bien que plus discrètement que certaines années, la commémoration de sa disparition donne quand même lieu à quelques articles, photos souvenirs, et une série télévisée sur France TV, avec Denis Podalydès dans le rôle, à moitié convainquant. 

Le 8 janvier 1996, encore jeune étudiant en faculté d'Histoire à la Sorbonne, ancien élève du collège et lycée Saint-Paul d'Angoulême - où François Mitterrand fut élève de 1928 à 1934 - je m'étais rendu dans la foule des anonymes, avenue Le Play, afin d'y déposer un mot dans le livre d'or, un petit mot non de courtisan comme bon nombre d'autres probablement, mais d'ancien "saint-paulien" à quelques décennies d'écart... Les obsèques eurent lieu le 11 janvier en l'église Saint-Pierre de Jarnac, présidée par l'évêque d'Angoulême Claude Dagens, à qui la présence des deux femmes de sa vie (Danielle Gouze et Anne Pingeot) donna bien des tourments... La cérémonie était concélébrée par le curé in solidum de Jarnac Jacques Faux, et le supérieur de l'abbaye de Bassac, le frère missionnaire de Sainte-Thérèse Jean-Pierre Larsonneur. François Mitterrand avait en effet un lien avec l'abbaye, qu'il avait connu enfant, en ruine, avant de s'arranger, une fois Président de la République, pour qu'elle reçoive quelques subventions via le Ministère de la Culture pour sa rénovation. 

J'avoue avoir une admiration contrastée avec le personnage, moins pour l'aspect politique (bien qu'ayant plutôt le cœur à gauche...) que pour ses qualités littéraires, que je lui reconnais très volontiers. Et je l'avoue même : j'admire sa plume, particulièrement dans la lecture passionnée et passionnante que je fis fin 2016, début 2017, des Lettres à Anne, qui demeurent de mon point de vue fascinantes et ô combien romanesques. Comme le fut aussi sa vie, sa double vie, sa triple vie même si l'on tient compte de la période durant la seconde guerre mondiale, ses rapports avec Vichy, la Résistance, la IVe République (onze fois ministre...), etc. 

Je ne l'ai - à la différence de mon père, qui le croisa un jour sur le marché de Jarnac et qui lui serra la main, bien que le détestant par ailleurs - jamais rencontré de visu. Le jour où il vint à Saint-Paul, au début des années 80, les élèves, dont j'étais, eurent congés une demi-journée. Quand il est venu au Salon de la Bande-Dessinée d'Angoulême en 1985, je ne l'ai pas non plus croisé, trop de cohue autour de lui. Le seul lien physique, si je puis dire ainsi, fut avec Gilbert, son second fils, croisé lors du mariage de la fille de la femme de ménage de la maison de Latche, à Soustons dans les Landes, en juillet 2010. Nous avions parlé, un peu, de la Charente, de Jarnac, d'Angoulême et de Saint-Paul, naturellement. Puis je m'étais rendu, journaliste à Magcentre.fr, à la vente aux enchères organisée par Piasa, à Paris fin octobre 2018, de près d'un millier de ses livres. 

Il aimait l'écrivain charentais Jacques Chardonne (pas le seul écrivain de "droite" que cet homme "de gauche" appréciait...), il est probable qu’il ait fait siennes ses lignes tirées des Matinales : « Pour moi, la Charente est un songe, pays plus rêvé que réel (…). Avec les années, j’ai composé une Charente que j’aime. Ma terre natale m’est toute personnelle ; c’est ma création »

Je republie ci-dessous un article déjà publié en mars 2017 évoquant les fameuses Lettres à Anne... 

Les Lettres à Anne, correspondance fleuve entre François Mitterrand et Anne Pingeot de 1962 à 1995, laisse entrevoir, au-delà de l’intimité d’un couple à l’amour passionné et d’une double vie savamment clandestine, la marque d’un très grand écrivain. Sauf à ne pouvoir faire abstraction du personnage qui occupa l’Élysée durant quatorze ans, il est difficile de ne pas succomber au charme romantique autant que transgressif de ces 1218 lettres d’amour.

- Inauguration du Musée d'Orsay, 1er décembre 1986 -

- Inauguration du Musée d'Orsay, 1er décembre 1986 -

Pour lire les Lettres à Anne de François Mitterrand, peut-être le mieux serait-il finalement de commencer par la fin. Les 50 dernières pages des 1246 au total résument en quelques lignes les dix dernières années de la vie de l’ancien Président de la République, et en donnent toute l’intensité dramatique. C’est finalement très peu au regard des nombreuses lettres des premières années de la relation cachée entre François Mitterrand et Anne Pingeot, où celui qui n’est encore que sénateur puis député de la Nièvre, président du Conseil général, écrit à « Mademoiselle Pingeot » tous les jours, parfois plusieurs fois par jour.
 

Commencer par la fin, c’est commencer là où la vieillesse, la maladie et la mort achèvent l’œuvre. Obsédante, la mort ne parvient cependant pas à altérer l’amour passionné de François Mitterrand pour celle qui, entre temps, a donné naissance à Mazarine (le 18 décembre 1974). Obsédante mort dont le lecteur, en quelques pages, quelques lettres, sent envelopper de sa pesanteur le corps et l’esprit de l’ex Président, désormais retiré avenue Frédéric-Le-Play près du Champs-de-Mars dans le 7e arrondissement de Paris. Mais les toutes dernières lettres viennent de Belle-Ile, où il se repose, écrasé de fatigue après des séances de rayons qui le font souffrir et diminuent ses forces. C’est de là qu’il envoie quelques unes de ses plus belles lettres, touchées par la grâce du dénuement de l’amour – la seule chose qu’il lui reste à offrir, et à recevoir – tout en étant manifestement contrarié par une mise à l’écart cruelle d’Anne Pingeot (ce n’est pas la première fois que sa « sévérité » est éprouvée par F.M), et un oubli de sa fille qui « s’escrime à la machine », jeune étudiante en philosophie occupée par des activités de son temps. Il a 79 ans, et mourra dans les premiers jours de janvier 1996.
 

« Mon amour chéri, je ne sais comment tu reçois ces lettres. Je te les écris avec un vrai, un grand amour, un immense besoin de toi. Quel est mon avenir ? Rien, ou presque rien. Il reste le champ de l’âme et du rêve. Tu en occupes l’essentiel. Je t’aime. François », écrit-il le 21 septembre 1995, la veille de la dernière lettre. « Comprends-tu, Anne ce que veut dire ce cantique qui monte en moi ? Cette nuit mon cœur veille. Je te murmure ma tendresse. Je goûte à tes lèvres pour boire un peu ma source aimée. Mais tout en moi apprend cette splendeur : t’aimer VRAIMENT », écrivait-il 30 ans plus tôt le 30 juin 1964 dans la 92e lettre, presque deux ans après le début de la correspondance. Entre les deux, plus de trois décennies d’une relation où se disputent le romantisme littéraire, la passion amoureuse, le vigoureux tumulte des corps, des esprits et des âmes, la férocité des doutes qui semblent déchirer la vie d’Anne Pingeot, contrainte d’accepter cette vie dans l’ombre captive, sans possibilité avant mai 1981 de vivre pleinement aux côtés de l’être aimé. On y lit aussi l’ambition dévorante qu’on devine derrière quelques éléments de la vie de l’autre Mitterrand – celle qu’on connaît, un peu – et ce hors-champ permanent de lui-même, comme absent dans la présence réelle, capacité hors-norme de s’extraire au monde qui l’entoure, en toutes circonstances… y compris au conseil des ministres. « Un père seul au monde qui sait se faire connaître mais qu’on ne connaît pas (…) Personne en le voyant ne pourrait savoir ce qu’il pense à l’intérieur de lui », écrira Mazarine, en juin 1987 dans un portrait de lui rédigé lors d’un séjour en Allemagne, d'une fulgurante justesse…
 

Lors de la parution des Lettres en octobre 2016 – à l’occasion du centenaire de sa naissance – Anne Pingeot n’a livré qu’une seule interview, celle de l’émission À voix nue sur France Culture avec Jean-Noël Jeanneney, dans un exercice de maïeutique qui aujourd’hui encore laisse admiratif. « Je ne sais pas si j’ai bien fait », semblait-elle regretter, dans un élan de sincérité mais dont on se demande si ce n’est pas une ruse « mitterrandienne » dans la bouche de son égérie. À l’exception, peut-être, d’un article d’Ariane Chemin dans Le Monde, on a le sentiment que beaucoup sont passés un peu à côté de ce qui fait toute la profondeur des Lettres. Peut-être les auteurs des articles de circonstances n’ont guère eu le temps de se plonger et d’achever la totalité de ce pavé de trois livres (1,512 kg), qui, s’il se lit souvent comme un roman – celui qu’on osera jamais écrire tant il semble parfait de bout en bout – ne se lit pas non plus comme un livre de poche entre deux métros. Plus on avance dans les Lettres à Anne, plus on est ému, bousculé, attiré, fasciné par cette histoire, celle d’un homme que les plus audacieux croyaient connaître, et qu’on découvre en réalité tout autre. Un homme secret, sensible, d’un romantisme absolu et parfois-même d’une sensualité forte, instinctive, animale. Complicité artistique, littéraire, religieuse, philosophique entre les deux amants ; mais aussi moments de doutes et d’angoisse – où les lettres de F. Mitterrand sont probablement les plus déchirantes – moments de joie profonde comme à la naissance de Mazarine.
 

En mars 1964 (lettre n°46), il écrivait à Anne Pingeot : « Vous m’avez dit que mes lettres vous donnaient souvent l’impression de s’adresser à moi-même. Non. Ce n’est peut-être pas toujours à vous que je parle (si, pourtant, je le crois) mais c’est à cause de vous que j’ai envie de parler, que j’en ai le goût et la force. Je n’ai rien dit à personne pendant des années ». Parler de lui pour vaincre la solitude et l’angoisse de la fuite du temps – il a 47 ans, elle 20 ans lors du premier « rendez-vous » sur une plage d’Hossegor le 15 août 1963 – parler de lui pour ne pas penser à la mort angoissante dont on sent planer l’ombre insidieuse tout le long de cette autobiographie de couple ; parler de lui, d’elle, de ce nous pour dépasser cette solitude recherchée, désirée autant que redoutée. Jusqu’aux derniers mots de la dernière lettre, après 32 ans de vie « commune » : « Tu m’as toujours apporté plus. Tu as été ma chance de vie. Comment ne pas t’aimer davantage ? ».

F.S.

François Mitterrand : Lettres à Anne. 1962-1995. Gallimard.

Des extraits ici, , ou encore .

François Mitterrand, l’homme qui aima (au moins) une femme
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Lourdes-Luchon à vélo : la légende des cycles

10 Juillet 2025 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

Lourdes-Luchon à vélo : la légende des cycles

Le propre des idées à la con, lorsqu’elles viennent, c'est qu'on ne sait pas encore qu’elles le sont. La dernière en date : rallier deux villes d’eau, Lourdes et Luchon, dans les Pyrénées, par les trois cols mythiques du Tourmalet, d’Aspin et de Peyresourde. Deux ans après le « défi du cinquantenaire », un enchaînement Aspin-Tourmalet depuis Arreau jusqu’à Luz-Saint-Sauveur, le p’tit vélo que j’ai dans la tête et entre les jambes m’entraîne sur les traces d’une étape du Tour de France 2025, mais pas seulement. Entre une grotte mondialement connue et des thermes aux vertus réputées soignantes elles aussi : « J’irai au bout de mes rêves », disait la chanson. Moi aussi…

Lourdes-Luchon à vélo : la légende des cycles
Lourdes-Luchon à vélo : la légende des cycles

« Le vélo est un jeu d’enfant qui dure longtemps », écrit Éric Fottorino, ancien journaliste et directeur du Monde, cycliste et passionné de vélo dans Petit éloge de la bicyclette (Gallimard 2007). Philippe Bordas dans Forcenés va plus loin dans la mythologie et la légende arthurienne du cycle en disant : « Le cyclisme n’est pas un sport, c’est un genre, une tragédie classique, une épopée versifiée ». Pour ce dernier, les cyclistes seraient même une sorte de « chevalerie »… J’abonde. D’aussi loin qu’il m’en souvienne, je me revois pédaler, sitôt acquise la marche. D’abord avec les « petites roues » stabilisatrices, puis sans, avec quelques remarquables gamelles au passage. D’abord autour du pâté de maison, puis dans le quartier d’à côté, puis le village d’à côté, puis de plus en plus loin, puis dans le département voisin. Et puis, un jour, l’idée folle : la montagne, des cols…  En 2023, à l’occasion de mes 50 ans, je m’étais fixé un objectif un peu fou : enchaîner deux cols, Aspin et Tourmalet, dans les Hautes-Pyrénées, avec deux copains. C’est une journée que j'avais méticuleusement préparée, m’entraînant à peu près partout où je pouvais trouver une pente, et en Charente, il y a de quoi faire. À l’arrivée au sommet du col du Tourmalet, à 2115 mètres, je n’ai pas levé les bras comme j’en rêvais enfant (la peur de la chute ?). Ce n’est qu’un peu plus tard, l’adrénaline retombée et les guibolles reposées, que je me suis souvenu que je venais de réaliser un rêve de gosse. Il était enfoui sous les strates de la vie quotidienne, depuis longtemps. À force de rencontrer, adolescent, les « bonnes fées » de ma propre famille pour me rabâcher que « cycliste, ça n’était pas un métier », j’avais fini par oublier ces rêves, sacrifiés sur l’autel de la pensée adulte raisonnable. Et puis un jour, je suis retombé fortuitement sur deux photos des années 80, avec ce grain et ce coloris si caractéristiques de la photo argentique en couleur un peu vieillie, et j’ai imaginé cette histoire...

 

Un petit vélo (dans la tête)

Antoine est heureux. Il vient de se voir offrir, pour ses sept ans, un vélo tout neuf. Un vrai vélo, demi-course, bleu ciel, tout brillant avec ses garde-boues chromés, rutilants. C’est un vélo de marque Gitane, comme les cigarettes de son père, qui empestent la Peugeot 504 intérieur cuir marron. Un vélo avec un vrai cintre course, pas un guidon en cornes de vache, comme le précédent. Un vélo « demi-course » comme on disait, avec de vrais freins à patins, pas comme celui avec lequel il avait appris à faire du vélo : celui-là était équipé d’un pignon fixe, il fallait rétropédaler pour freiner. Au début, ces nouveaux freins avec leurs manettes chromées – on les appelle des « cocottes » - lui ont occasionné quelques sueurs froides, et une ou deux belles gamelles. Fendant l’air avec son nouveau vélo à dérailleur et dix vitesses, les trottoirs se rapprochaient un peu trop vite… 

Lourdes-Luchon à vélo : la légende des cycles
Lourdes-Luchon à vélo : la légende des cycles

C’est ainsi que commence l’histoire d’un enfant en bermuda bleu marine avec des bretelles, sur son vélo Gitane. Ce vélo va lui ouvrir l’apprentissage de la liberté, une augmentation du périmètre de l’aventure. Elle commença dans sa rue, dans un lotissement aux maisons des années 70-80, dans une petite sous-préfecture du Lot-et-Garonne à l’accent gascon. Puis dans la longue rue d’à-côté, nommée « rue du Chêne-Vert », jusqu’au bout, jusqu’à l’usine de palettes, après le terrain vague où moisissait une vieille carcasse de 2 CV Citroën. Ce terrain vague… Les serpents filaient sous les espadrilles d’Antoine et Sébastien, le copain qui habitait la maison voisine, quand ils allaient jouer dans la 2 CV, laissant leurs vélos couchés dans l’herbe. À force de parcourir tout le pâté de maison, puis un peu plus loin, les autres pâtés de maison, Antoine connaissait le quartier comme la poche de son bermuda. 

Sept ans. Un vélo Gitane, une chemisette écrue sur un bermuda bleu-marine tenu par des bretelles de la même couleur et des baskets marrons « Patrick ». Antoine est un enfant des années 70, qui va apprendre la liberté dans les années 80, époque bénie sans smartphone, sans wifi, sans réseaux dits « sociaux ». À 7 ans en fait, il a surtout des rêves. Le seul moyen d’évasion de cet enfant unique de parents bientôt divorcés, c’est le rêve, l’imaginaire, les histoires qu’il se raconte, les copains qu’il s’invente, le frère ou la sœur qu’il n’a pas et à qui il parle en secret dans sa cabane, derrière la treille au fond du jardin. Son dessin-animé préféré, c’est Tom Sawyer, à cause de la cabane d’Huckleberry : une cabane dans un arbre. C’est son premier rêve, cette cabane dans un arbre. Il y pensera toute sa vie, il en gardera un goût sûr. Plus tard, quand il dormira en montagne dans les cabanes de bergers, même si elles sont bien ancrées au sol, c’est le rêve d’Huckleberry qui se réalisera. Encore plus tard, c’est avec sa fille qu’il dormira dans une vraie cabane nichée dans un chêne, dans le Berry, à quelques kilomètres d’un zoo très célèbre, au milieu des grands arbres, bercé par une légère oscillation du vent. 

Mais au moment de cette photo, ses rêves sont loin de pouvoir se réaliser. Quand son père prend la photo, avec l’appareil argentique où pendouillait au bout d’une sangle l’étui de rangement en cuir et dont il fallait tourner une molette pour faire avancer la pellicule, c’est à un autre rêve qu’il songe, tout à sa joie de pédaler sur son vélo tout neuf. Tous les mois de juillet, c’est vers le Tour de France que sont tournés ses rêves. Tous les mois de juillet, à partir des premiers tours de pédales sur son Gitane demi-course, ce jour de septembre 1980, c’est devant la grande boucle qu’il ouvre des yeux émerveillés. Quand il se mettra en danseuse, debout sur les pédales dans la rue du Chêne-Vert, sous le chaud soleil de juillet, bardé des recommandations de ses parents d’être prudent et « de revenir à la maison régulièrement », ce sont les coureurs du Tour de France qu’il admire, l’enfant de sept ans avec ses bretelles, petit Gibus en bermuda sur son vélo Gitane bleu ciel. En secret, il rêve de lever les bras sous les acclamations du public au sommet du col du Tourmalet, le « géant des Pyrénées », surgissant du brouillard ou fendant l’air chaud d’une journée estivale. Il passera le reste de son enfance et une bonne partie de son adolescence à traquer les côtes qui se présenteront sous ses roues, une casquette de vélo « Peugeot » à damier vissée sur le crâne (on ne mettait pas de casque, à l’époque…), ses espadrilles noires dans les cale-pieds à courroies, une paire de mitaines en cuir et nid d’abeilles. Sur son porte-bagages, serré avec un tendeur, un petit transistor protégé par un linge pour écouter les bulletins d’info et les derniers kilomètres de l’étape du jour, sur les grandes ondes.

Parfois, bien ambitieux, il tentera au hasard de prendre la roue d’un cycliste adulte, pédalant avec rage pour ne pas se faire distancer, et ne parviendra que rarement à tenir le rythme, sauf des papis en cuissards noirs et maillots mal taillés aux couleurs des commerçants du secteur, sponsors des maillots de clubs : coiffeurs, boucheries-charcuteries, magasins de bricolages ou de jardinage, supermarchés... Le sang lui cognait dans les tempes, vite, vite, une gorgée d’eau du bidon « Peugeot » lui aussi, offert par son grand-père avec les cale-pieds, la casquette et les mitaines dans un magasin de cycles proche de chez lui. Au sprint sur l’avenue avant de rentrer chez ses grands-parents, Antoine arrivait juste à temps pour voir l’autre arrivée, la vraie, sur la télévision couleurs du salon : Superbagnères, Luz-Ardiden, plateau de Beille, Aubisque, Tourmalet, Aspin, Peyresourde, Galibier, Izoard, la Madeleine, Croix-de-Fer, ou le mythique Mont Ventoux, le Mont-Blanc des coureurs… Des noms de lieux, un monde, une géographie, qui le faisaient rêver, en s’usant les yeux le soir venu sur l’atlas et les cartes Michelin glanées ici ou là dans le petit meuble du couloir, précieuses cartes au 200.000e à fond jaune, où les lacets et les chevrons des routes en rouge, jaune ou blanc étaient mieux qu’un roman : son bréviaire... « Un jour, j’irai là-bas », se disait-il tout bas, en lui-même, sans trop savoir si ce souhait serait un jour exhaussé. Il rêvait, et ces rêves remplissaient sa vie.

Petit bonhomme en culottes courtes et bretelles, sur ton vélo chromé : tu as bien fait de ne jamais cesser de croire en tes rêves. Ils sont là désormais, à portée de main, à portée de pédales.  

« Le vélo est un jeu d’enfant qui dure longtemps » (Éric Fottorino).

(à suivre…)

 

F.S. 10/07/2025

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Chambre froide (chapitre 2)

29 Novembre 2022 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature, #montagne

Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)

"L'élégance est de mourir. Je prends appui sur l'autorité de la neige : une reine descendue du ciel avec de longs gants blancs et voici que ses doigts s'écartent, que le cadeau de la plus belle pensée nous est donné. Quelques jours, puis elle meurt. Son apparition était dès l'origine son effacement. Construire une abbatiale qui traverse les siècles peut sembler orgueilleux en regard de ce vœu éphémère de la neige. Mais c'est la même magie : les pierres de l'abbatiale ont commencé à fondre dès que je leur ai tourné le dos".

Christian Bobin (24 avril 1951 - 23novembre 2022). La Nuit du cœur, Gallimard, 2018).

Photos : F.S., novembre 2022. Ariège, Siguer. Cabanes de Brouquenat-d'en-Haut et Peyregrand.

Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)
Chambre froide (chapitre 2)

"La noblesse de la neige : arriver silencieusement, partir très vite" (Sylvain Tesson, Une très légère oscillation, journal 2014-2017).

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Prof de lettres, prof de l’être

21 Avril 2021 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature, #édito

Certains profs sont davantage que des profs. Les anciens du collège et lycée Saint-Paul d'Angoulême qui ont la chance de s’en souvenir ont connu de véritables éducateurs, des pères et des mères d'amis proches, des confidents parfois, des personnes respectées parce que respectables que nous écoutions avec passion, qui nous ont transmis les choses essentielles de la vie sur lesquelles nous pouvons encore compter aujourd'hui. Daniel Chaduteau était de ceux-là.

Il y a ceux qui l'ont eu comme prof de français ou de latin (ou les deux !), avec des souvenirs contrastés... Il était dur, exigeant, pas toujours tendre avec ses élèves malgré un humour piquant et caustique qui pouvait parfois se révéler un peu maladroit et pas toujours bien compris dans les classes. Il était craint, diront certains(nes) mais n'est-ce pas ce que l'on doit un peu attendre aussi d'un enseignant ? Sa culture classique était pantagruélique. Passionné de Grèce hellénistique et d’histoire romaine, d’Italie et de versions latines, elle semblait ne jamais avoir été totalement rassasiée. D’où tenait-il cette passion dévorante, lui, fils d’un modeste boucher d’une rue commerçante d’Angoulême, qui avait fait ses premiers pas à l’école publique avant de franchir au collège les grilles de la fameuse « école Saint-Paul » des pères diocésains, au bon sens de paysans charentais instruits  ? Probablement d’une rencontre avec un enseignant qui aura, pour lui aussi, marqué sa vie. Une sorte de Cercle des poètes disparus avant l’heure…

Il y a ceux – j’en étais - qui l'ont surtout côtoyé au fameux Ciné-club du collège et lycée, « entre midi et deux » comme on disait, au milieu des années 80, dans une petite salle sombre donnant rue de Beaulieu dont les fenêtres étaient calfeutrées de rideaux occultant, pour faire « salle de cinéma ». Ce Ciné-club a malheureusement été tué par les changements d’horaires et la décision de reprendre les cours à 13h30 au lieu de 14h. Pendant des années, il aura eu le temps de nous passer les grands films de l'histoire du cinéma, dont certains n’étaient pas toujours adaptés à nos envies et goûts de l’époque – je songe à West side story, deux heures trente de comédie musicale envoyées à l’âge de 12 ans il fallait se les farcir ! Il y eut aussi Barry Lyndon, Le Guépard, Mort sur le Nil, Elephant man, Cinéma Paradiso, les 400 coups, la Dolce Vita, Rome ville ouverte, l'As des as, Il était une fois dans l'ouest, mais aussi Les Dents de la mer, la trilogie de La Guerre des étoiles, et tant d'autres. Probablement aussi de Nanni Moretti qu’il aimait beaucoup et que j’ai dû oublier. Cette exigence-là aussi n’a pas toujours été facile à faire entendre aux collégiens mal dégrossis que nous étions alors. Personnellement, je lui sais gré de nous avoir quelques fois demandé d’insister et de ne pas quitter les films avant la fin ; du cinéma parfois âpre, dur, mais qui ouvrait un champ culturel immense, un imaginaire débordant que seul le 7e art développe, pour les scénarios et le goût du jeu des comédiens. Cet apprentissage-là n’était pas seulement pour nous faire passer le temps en attendant de retourner en cours, c’était aussi du temps vécu.

En 2017 au Festival du film francophone d’Angoulême, nous nous sommes retrouvés ensemble avec une autre ancienne prof de lettres de Saint-Paul et critique de cinéma elle aussi, à la projection, en compétition officielle, de Petit paysan d’Hubert Charuel. En sortant, il m’a dit, impressionné par ce film : « tu vois, je crois qu’on vient de voir le futur Valois de diamant du festival », récompense que le film a ensuite obtenu ; il ne s’était pas trompé ! On avait discuté du rôle tenu par Swann Arlaud autour d’une bière. Nous étions devenus égaux, même si je me sentais encore un peu l'élève.

Il y a ceux et celles qui l'ont connu comme père - Frédéric, Sophie et Stéphanie - qui se coltinaient des versions latines pendant les vacances... Ceux qui l’ont connu organisant  les boums de ses enfants dans le garage de la rue des Blanchettes les samedis après-midis ; les retours de week-ends scouts aux odeurs âcres de sueur adolescente et de feu de bois dans la Renault 21…

Ces profs-là, dont il était, nous ont tout transmis ; l'amour des lettres et de l'être, du savoir et de l'auxiliaire avoir, des alexandrins et la « césure à l'hémistiche », du théâtre et des films, le goût de l'effort, la rigueur dans le travail et une certaine forme de rhétorique. Le jour où ils meurent, on entend au loin dans la forêt le bruit des chênes qu'on abat. J’ai lu ça un jour en exergue du livre de Malraux : « Oh ! Quel farouche bruit font dans le crépuscule / Les chênes qu'on abat pour le bûcher d'Hercule ! ». Il a désormais probablement rejoint son Cinema Paradiso... RIP Daniel Chaduteau.

F.S. 21 avril 2021

PS : je demande à mes professeurs de français et d'histoire, qui se reconnaîtront peut-être (Jean-Louis P., Hubert B., Sylvie S., Michèle B., Jacques B.), d’accepter mes humbles excuses pour les immanquables fautes de grammaire, conjugaison, accords de participe passé, de style « trop oral » ou d’une concordance des temps mal maîtrisée, qui émailleront probablement cette « rédaction ». Même avec toute la « rigueur » de l'enseignement, tout n’est pas passé…

- Charente Libre du 20 avril 2021, faisant état des réactions sur les réseaux sociaux à l'annonce de sa disparition -

- Charente Libre du 20 avril 2021, faisant état des réactions sur les réseaux sociaux à l'annonce de sa disparition -

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O vous tous, mes amis, nous ferons mieux encore...

13 Novembre 2020 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature, #l'évènement

- Charente, 11 novembre 2020 -

- Charente, 11 novembre 2020 -

« J’ai retraversé le groupe des soldats, qui continuaient à se pousser pour lire. J’ai regardé, en passant auprès d’eux, ceux qui se trouvaient sur ma route : ils avaient tous des visages terreux, aux joues creuses envahies de barbe ; leurs capotes gardaient les traces de la poussière des routes, de la boue des champs, de l’eau du ciel ; le cuir de leurs chaussures et de leurs guêtres avait pris à la longue une couleur sombre et terne ; des reprises grossières marquaient leurs vêtements aux genoux et aux coudes ; et de leurs manches râpées sortaient leurs mains durcies et sales. La plupart semblaient las infiniment, et misérables.

Pourtant, c’étaient eux qui venaient de se battre avec une énergie plus qu’humaine, eux qui s’étaient montrés plus forts que les balles et les baïonnettes allemandes ; c’étaient eux les vainqueurs ! Et j’aurais voulu dire à chacun l’élan de chaude affection qui me poussait vers tous, soldats qui méritaient maintenant l’admiration et le respect du monde, pour s’être sacrifiés sans crier leur sacrifice, sans comprendre même la grandeur de leur héroïsme.

Demain, peut-être, il faudra reprendre le sac, les lourdes cartouchières qui meurtrissent les épaules, marcher des heures malgré les pieds qui enflent et brûlent, coucher au travers des fossés pleins d’eau, manger au hasard des ravitaillements, avoir faim quelques fois, avoir soif, avoir froid. Ils partiront, et parmi eux ne s’en trouvera pas un pour se plaindre et maudire notre vie. Et quand viendra l’heure de se battre encore, ils auront le même geste vif pour épauler leur fusil, la même souplesse pour bondir entre deux rafales de mitraille, la même ténacité pour briser les assauts de l’ennemi. Car en eux vit une force d’âme qui ne faiblira point, que la certitude de la victoire va grandir au contraire, et qui toujours aura raison de la fatigue des corps. O vous tous, mes amis, nous ferons mieux encore, n’est-ce pas, que ce que nous avons fait ?

Mais des cris s’élèvent à la sortie du village. Des hommes grimpent à toutes jambes vers le sommet du plateau. Il y a là-haut une forte troupe massée, un demi-bataillon peut-être. Les capotes bleues et les pantalons rouges se détachent en teintes vives ; les plats de campement, les bouthéons, les gamelles brillent malgré la lumière pauvre. Tout cela est propre, astiqué, battant neuf. Ce sont les renforts qui viennent d’arriver ».

Maurice Genevoix, Ceux de 14. Sous Verdun.

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Maurice Genevoix et les Poilus : au Panthéon !

11 Novembre 2020 , Rédigé par F.S Publié dans #l'évènement, #littérature

Le vendredi 11 septembre 1914, M. Genevoix écrit dans son carnet, qui deviendra ensuite Ceux de 14. Sous Verdun (dédié à son camarade Loirétain Robert Porchon, chef de section à la 7e compagnie du 106e Régiment d'Infanterie comme lui) : "Debout ! Sac au dos !" On part. Une dizaine de fusants éclatent dans les champs, des flaques, des mares qui s'étalent, et de minuscules canaux parallèles au fond des sillons droits.

- Mardi 10 novembre, 16h45-17h, Angoulême-nord, Champniers -
- Mardi 10 novembre, 16h45-17h, Angoulême-nord, Champniers -
- Mardi 10 novembre, 16h45-17h, Angoulême-nord, Champniers -

- Mardi 10 novembre, 16h45-17h, Angoulême-nord, Champniers -

Encore des bois, un chemin perdu sous les feuilles denses, d'un vert avivé par la pluie. Des fossés comblés d'herbe drue, de ronces emmêlées qui poussent des rejets jusqu'au milieu du chemin. Des trilles, des roulades, des pépiements sortent des frondaisons. Parfois, un merle noir s'envole devant nous, filant si bas qu'il pourrait toucher terre de ses pattes, et soulevant les feuilles au vent de ses ailes. Au-dessus de nos têtes, une grande trouée bleue, limpide et profonde, attire le regard et le caresse. Douceur et paix.

Lorsque nous sortons des bois, tout est redevenu gris et navrant. Nous pataugeons dans un pré marécageux où des canons et des caissons s'alignent, encroûtés de boue jusqu'à la hauteur des moyeux et mouchetés d'éclaboussures. Des entrailles de moutons, des peaux visqueuses s'affaissent dans les flaques en petits tas ronds. Des ossements épars, qui gardent attachés des fragments de chair blanchâtre, délavée, donnent à cette plaine un aspect de charnier. Une route la traverse, luisante d'eau qui stagne, bordée d'arbres tristes, à perte de vue. Et sur cette platitude pèsent les nuages bas, aux formes lâches, de grandes traînées de pluie qui rampent l'une vers l'autre, s'accouplent se confondent, finissant par voiler tout le bleu qui brillait à travers les feuilles et nous faire prisonnier d'un ciel uniformément terne, humide et froid.

Nous sommes près de Rosnes derrière nous, un village au bord de la route. J'évoque les maisons qui ne furent peut-être pas bombardées, les granges où il y a du foin, du foin moelleux, odorant et tiède, dans lequel il ferait si bon s'enfouir".

Maurice Genevoix. Ceux de 14. Sous Verdun.

En 1927, tirant parti du Prix Goncourt pour Rabolliot (1925), il avait acheté une vieille maison dans le hameau des Vernelles, à Saint-Denis-de-l'Hôtel dans le Loiret, dont il disait : "une vieille maison rêveuse, pleine de mémoire et souriant à ses secrets"...

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La lumière de la Charente existe

20 Août 2020 , Rédigé par F.S Publié dans #rural road trip, #émerveillement, #littérature

- Bayers -

- Bayers -

"La lumière de la Charente existe, sans pareille en France, même dans la Provence. Elle n'est pas traduisible en mots. Partout, on ne sait quoi d'ineffable baigne la nature ; l'homme aussi. (...) La lumière de la Charente est limitée à un petit espace. Un peu plus loin c'est un autre ciel et d'autres mœurs".

Jacques Chardonne, Le Bonheur de Barbezieux. (1938)

- Bayers -
- Bayers -
- Bayers -
- Bayers -

- Bayers -

- Verteuil-sur-Charente -
- Verteuil-sur-Charente -
- Verteuil-sur-Charente -
- Verteuil-sur-Charente -
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- Verteuil-sur-Charente -

Photos (c) Fred Sabourin.

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