Voir Séville, et pleurer
Alors que vient de débuter la coupe du monde de football aux États-Unis, Canada et Mexique, battant déjà tous les records d’une emprunte carbone désastreuse, me revient en mémoire le match d’une vie, qui marqua durablement l’enfant que j’étais il y a 44 ans, et combien d’autres ! Le 8 juillet 1982, au stade Ramon-Sanchez-Pizjuan de Séville, lors de la coupe du monde en Espagne, la demi-finale opposait la RFA à la France, au terme d’une phase qualificative intense, une compétition à seize équipes « seulement » dirait-on aujourd’hui. Ce match, d’une dramaturgie jamais égalée depuis, que l’on nomme aussi parfois « la nuit de Séville », a vu l’Allemagne triompher de la France, après prolongations et tirs-aux-buts, alors que le résultat semblait acquis pour les Français de Michel Platini et le « carré magique » mis en place par Michel Hidalgo, le sélectionneur de l’époque. Ce match fut aussi celui de l’agression par le gardien de but allemand Harald Schumacher du défenseur français Patrick Battiston, sorti sur civière après un choc d’une grande violence lors d’une sortie du gardien de but, qui ne jouait pas le ballon sur cette action. La faute ne fut pas sanctionnée par l’arbitre néerlandais Charles Corver, à la surprise et indignation générale. Plongée dans le souvenir cuisant d’une soirée où le drame se disputa à l'anthologie, assis sur une table de bistrot d’un camping, entre deux Allemands et leurs chopes de bière.
- Platini Battiston, dans le coma sur la civière, accompagné de Michel Platini - © Jack Garofalo Patrick Jarnoux Paris Match -
« Ah… ! Mais tu ne vas quand même pas pleurer pour un match ! ». Ces mots, de ma chère grand-mère Alice, résonnent encore à mes oreilles, presque 44 ans après. Il fait chaud, très chaud ce 8 juillet 1982, dans un camping de la côte charentaise à Vaux-sur-Mer, où je passe quelques jours avec mes grands-parents, dans leur caravane. C’est la dernière fois que je pars en vacances avec eux de cette façon-là, mais je ne le sais pas encore. Dans un an, mes parents vont se séparer, nous allons déménager, ma mère et moi, au terme d’une année très compliquée. Mon grand-père va mourir deux ans plus tard d’un infarctus, au moment de Noël. Je porte au poignet une montre-bracelet « Kelton » depuis un an, une montre reçue le jour de mes huit ans et dont je ne me sépare jamais. Effet pervers : je passe l'essentiel de mon temps, à l'école, à donner l'heure à mes camarades. Mes étés se déroulent avec mes grands-parents en attendant que mes parents prennent leurs vacances. Je porte des espadrilles noires et des « shorts flottants » en nylon bleus, blancs, noirs ou rouges, et des polos de toutes les couleurs. Dans la petite poche arrière de ces shorts, une carte Michelin au 200.000e, pliée en trois, me permet de me repérer sur les routes alentours sur un vélo Gitane de couleur bleue métallisée, mes espadrilles dans des cale-pieds chromés à courroies qui font, avec mes mitaines en cuir ajouré nid d’abeilles, et coiffé d’une casquette à damiers « Peugeot », ma fierté. Je suis assidûment le Tour de France, notant dans un petit carnet offert par Pif Gadget les noms des vainqueurs d’étapes et des maillots distinctifs. L’après-midi, je regarde avec mon grand-père l’arrivée de l’étape du jour, la plupart du temps écrasée de chaleur, dans les cols pyrénéens, ou des Alpes. Mais cet été 1982 a aussi lieu mon premier rendez-vous avec la coupe du monde de football, en Espagne, c’est tout proche, juste derrière les Pyrénées, c’est comme si c’était chez nous. Je n’ai pas suivi celle de 1978, en Argentine ; j’étais trop jeune.
Mon père adorait le football, nous avions suivi les matchs qualificatifs du début de compétition contre le Koweït, l’Angleterre et la Tchécoslovaquie. Puis le triomphe de la « poule à trois » contre l’Autriche et la Pologne, accédant au « dernier carré ». Cette équipe de France de football, je la connais par cœur et je l’adore, je l’admire, je connais chaque joueur et son club d’origine. Je collectionne les autocollants Panini dans un album offert par mon père, qui m’achète régulièrement les fameuses pochettes de 6 images vendues 1 franc, à l’odeur de colle si caractéristique dont je m’enivre en secret à l'ouverture en déchirant la pochette. Cette équipe de France est organisée autour de ce qu’on nomme alors le « carré magique », trouvaille du sélectionneur Michel Hidalgo, composé de quatre milieux de terrains créatifs et très mobiles : Michel Platini (le capitaine) dont un poster orne les murs de ma chambre ; Alain Giresse, Jean Tigana (qui jouent dans le club voisin de chez moi, aux Girondins de Bordeaux, en pleine gloire dans ces années 80 où Saint-Étienne dégringole), et Bernard Genghini. Le jeu est tout en mouvement, ces milieux de terrains sont capables de semer la zizanie dans les défenses adverses, étouffant le jeu de leurs adversaires, les punissant de contre-attaques avec des buteurs très inspirés, notamment « l’ange vert » Dominique Rocheteau, ou Didier Six. À revoir les images aujourd’hui, on a souvent l’impression que le jeu n’avance pas, que les joueurs sont statiques, attendent des passes et sont rarement lancés quand ils reçoivent le ballon. Pourtant à l’époque ce jeu est l’un des plus beaux du monde, en tout cas d’Europe. Cette équipe est magnifique, elle plaît beaucoup, dans la cour de l’école nous singeons nos idoles. Mes parents, à mon anniversaire, m’ont offert la réplique du maillot national, avec le fameux petit col blanc en « V », et les hautes chaussettes rouges au liseré tricolore (que l’on appelait des « bas »). Les samedis au club où j’évolue mollement en défense, ou au gardien de buts, je porte parfois ce maillot, mais il faut alors essuyer les quolibets des jaloux… Je le mets plutôt religieusement chez moi, pour singer des matchs épiques dans le jardin, entre deux arbres qui font office de poteaux de buts.
Le match est d’une intensité rare : l’Allemagne ouvre le score à la 17e minute avec Littbarski, dont on disait qu’il « pouvait dribler trois joueurs dans une cabine téléphonique ». Michel Platini égalise sur pénalty à la 27e minute. Au retour des vestiaires après la mi-temps, les Bleus prennent le dessus et l’Allemagne souffre. Genghini sort sur blessure à la 50e, c’est Patrick Battiston qui le remplace. Ce dernier n’est pas sur le terrain depuis plus de cinq minutes quand, d’une ouverture fabuleuse et d'une grande précision de Michel Platini, il file droit au but, le ballon manquant de quelques centimètres le poteau droit. Pour une raison inexpliquée, le gardien de but Schumacher fait en même temps une sortie lunaire et le heurte de plein fouet en se tournant légèrement, le percutant avec la hanche à hauteur du visage. Patrick Battiston git au sol, l’arbitre, loin de l’action, ne siffle ni coup-franc, ni carton rouge à ce gardien « boucher » (inimaginable aujourd’hui). Il sort sur une civière, accompagné de Platini lui tenant la main. À ce moment du match, on ignore s’il est vivant ou en passe de mourir. La France retient son souffle. Je retiens mon souffle. Le monde entier retient son souffle. Serait-ce le tournant du match ? Il se poursuit, indécis jusqu’à la dernière minute du temps réglementaire. Dans les prolongations, par le défenseur Marius Trésor (d’une superbe reprise de volée) et par Alain Giresse (un poteau rentrant, dans un trou de souris), la France mène 3-1. On pense le match définitivement plié mais, en partie inexpérimentés et continuant à jouer alors qu’il eut fallu conserver le ballon en temporisant jusqu’à la fin, les Bleus encaissent deux buts à la 102e et 108e minutes par Rummenigge, fraîchement rentré, et Fischer. Aux tirs aux buts, l’Allemand Stielike rate son pénalty, mais deux Français les ratent aussi, Didier Six et le Nantais Maxime Bossis. 5-4 pour la RFA, c’est elle qui ira en finale contre l’Italie, trois jours plus tard.
Ce match, je le regarde donc dans le bar du camping, assis sur une table de bistrot, derrière laquelle sont assis deux Allemands vidant consciencieusement des choppes de bière. Il dure deux heures quarante, ce qui est assez long, pour l’époque, et au regard de la tension dramatique du match. Les deux Allemands sont, pendant une grande partie du match, assez stoïques, et j’ai du mal à faire éclater ma joie quand Marius Trésor et Alain Giresse semblent définitivement clouer la RFA dans les prolongations. Je crains les réactions des deux gars derrière moi, ce qui, évidemment et vu mon âge – presque 9 ans – et le contexte, est proprement ridicule. Sans doute, inconsciemment, ma grand-mère qui continue parfois de dire, tout bas, « les boches », n’y est pas pour rien. Mais je suis seul – mes grands-parents sont restés à l’emplacement de la caravane, mon grand-père préférant écouter le match sur son petit transistor Philips à piles, il vient juste de temps en temps voir « si tout se passe bien » dans le bar ; je l’aperçois à travers les portes-vitrées dont la plupart sont grandes ouvertes eu égard à la chaleur de bête qu’il fait en ce début juillet.
Quand la RFA revient à 3-2 puis égalise à 3-3, les deux Allemands derrière moi se réveillent, et la tension devient alors épaisse, palpable, « à couper au couteau », comme on dit. La séance de tirs aux buts est un supplice, une torture aussi bien morale que physique, d'un touffeur aussi épaisse que la nuit qui a fini par arriver. Je n’avais jamais vécu cela, une telle intensité dans un match. Je prie intérieurement pour que Dieu (s’il existe un Dieu du foot !) m’accorde la joie de la victoire. J’ai 9 ans et je veux que la France aille en finale, et batte les Italiens. J’ai 9 ans et je veux que mes joueurs préférés, les Platini, Giresse, Tigana, Genghini, Amoros, Rocheteau, Trésor, Lopez, Janvion, Bossis, Six, Janvion, Battiston (dont on ne sait toujours pas s’il est mort ou vif…), soient champions du monde. Je le veux depuis un soir de novembre l’année précédente, quand Michel Platini qualifie la France grâce à ce fameux coup-franc brossé contre les Pays-Bas (2-0 au Parc-des-Princes), un match que j’avais eu exceptionnellement le droit de regarder sur la télé en noir et blanc de la maison de mes parents, malgré l’heure tardive. J’ai 9 ans, et le Dieu du foot n’exaucera pas ma prière, ou bien peut-être n’existe-t-il pas… Quand Maxime Bossis, symbole même du défenseur dévoué tout autant que discret, dans cette équipe de fortes têtes, ce grand échassier, chaussettes baissées sur ses jambes nues desquelles il a retiré ses protège-tibias, rate son pénalty, arrêté par le cruel Schumacher (encore lui !), le monde s’écroule. Mon monde s’écroule. La terre sous le camping s'ouvre et se dérobe. L’océan se retire de la plage toute proche, laissant nus les rochers sur lesquels mes espoirs se fracassent, laissant dans mes membres les acides lactiques de la déception, monumentale, abyssale, affreuse. Le dernier tireur allemand, Hrubesch, ne rate pas le sien, laissant le gardien français Jean-Luc Ettori séché sur place. Les deux Allemands derrière moi exultent, et envoient de la bière au plafond en levant leurs chopes à moitié vides. L’un deux, voyant ma détresse, et probablement déjà mes yeux humides des premières larmes, me pose la main sur l’épaule, en signe de réconfort. Il me sourit, comprend, sûrement, le désarroi qui saisit le petit français en short flottant et espadrilles à cet instant cruel. Je n’y crois pas, je fixe encore l’écran de la télévision couleur du bar du camping, où je vois les Allemands sauter de joie, courir en tous sens, et mes idoles se diriger vers les vestiaires, têtes baissées, défaits, vaincus, brisés.
Il est tard, il fait nuit. Je rentre, tête basse moi aussi, vers l’emplacement de la caravane de mes grands-parents où ma grand-mère adorée m’accueille avec cette cruelle sentence : « Ah… ! Mais tu ne vas quand même pas pleurer pour un match ! ». Car en effet, depuis que j’ai quitté la table ronde de bistrot où siégeaient les deux Allemands et leurs litres de bière, je pleure de chaudes larmes de grenadine, de menthe à l’eau, des larmes de sel, des larmes de peine, et, si je pouvais, des larmes de sang. Je pleure à ne plus pouvoir m’arrêter, comme peut-être je n’ai jamais plus pleuré de ma vie. Seul mon grand-père ne dit rien, silence complice, peut-être pleure-t-il lui aussi, intérieurement, de ma peine, ou de celle d’avoir vu perdre l’équipe de France de Platini face aux « boches ». Ma grand-mère Alice s’agite, « vite, va te brosser les dents et va te coucher, il est tard, demain, il fera jour, tu verras, ça ira mieux ! ». Elle disait souvent cela, « On verra demain. Demain, il fera jour ». Et moi je me fiche bien du lendemain, pour moi, à ce moment-là, la nuit épaisse et chaude qui vient de tomber sur le camping de Vaux-sur-Mer ne cessera jamais. Pour moi, il n’y aura plus jamais de « demain, il fera jour ». Je continue d'entendre, au loin, les chants, les cris de joie, le bruit des tables et des chaises raclées au sol dans la furie joyeuse des soirs de victoires, je continue d'entendre le bruit des choppes de bières qui s’entrechoquent, et les cris et vociférations en langue allemande. Ce 8 juillet 1982, une part de mon enfance insouciante, inconsciemment, disparaît, diluée dans la bière tiède des verres Kanterbräu d'un bistrot de camping.
Bien sûr, le temps a passé, il a fait son œuvre et, à bien y regarder, il y a pire qu'une défaite en demi-finale d'une coupe du monde de football... Deux ans plus tard, en 1984, il y eu ce championnat d’Europe en France et la magnifique finale enfin gagnée contre l’Espagne, 2-0 (dont un but de Platini à la 57e sur une erreur du gardien Luis Arconada). Mon grand-père était encore vivant. Quatre ans après la « nuit de Séville », lors de la coupe du monde au Mexique en 1986, je regarderai le fameux match France-Brésil, ce quart de finale de génie où fut joué un football total, magnifique, où la France gagna son billet pour les demi-finales contre la RFA, encore elle (et perdit 2-0 !). Mon grand-père était mort. Ma grand-mère, veuve inconsolable, avait vibré, à sa façon, à ce match fou au scénario dingue, où les Brésiliens Zico et Socratès avaient fait danser la samba, ballon aux pieds.
Moi, j’avais vu Séville, je ne dansais pas la séguedille en buvant du manzanilla chez mon ami Lillas Pastilla. J’en avais seulement pleuré, à en mourir de chagrin. C’était il y a 44 ans, un soir de juillet…
F.S. Juin 2026
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