litterature
Mort de rire
"Ceux qui pensaient que la guerre finirait bientôt étaient tous morts depuis longtemps. De la guerre, justement. Aussi, en octobre, Albert reçu-t-il avec pas mal de scepticisme les rumeurs annonçant un armistice. Il ne leur prêta pas plus de crédit qu'à la propagande du début qui soutenait, par exemple, que les balles boches étaient tellement molles qu'elles s'écrasaient comme des poires blettes sur les uniformes, faisant hurler de rire les régiments français. En quatre ans, Albert en avait vu un paquet, de types morts de rire en recevant une balle allemande. "
Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut. (1er §).
Ô captain, my captain ! (fiction)
La porte de l’armoire métallique a claqué une dernière fois, sans la fermer avec le cadenas. A ses pieds, les deux sacs paquetages kakis contenant tous ses effets. Antoine jeta une dernière fois un regard vers les deux rangées de six lits, de cette chambre 212, au second étage du bâtiment central de la caserne. Au fond, près du mur et entre les deux fenêtres, la télé dont ils avaient bricolé une antenne avec une fourchette. Puis il descendit réintégrer les affaires, selon un circuit qui reproduisait l’exact inverse qu’il avait fait à peine un an plus tôt. Il signa les papiers, en reçu d’autres. L’ambiance générale était à l’euphorie – certains parlaient de libération - mais lui gardait ses distances, conscient que quelque chose se refermait pour toujours. Puis il alla dire au revoir au capitaine de sa compagnie, un homme droit et franc, au physique sec, avec lequel il avait eu d’excellents échanges sur toute sorte de sujets, bien au-delà des aspects militaires dus à leurs rangs. Un homme d’une humanité rare. Ô captain, my captain ! Il avait claqué un dernier garde-à-vous même habillé en civil. Puis il avait franchi la grille du régiment une dernière fois pour se rendre à la gare et rentrer chez lui. Le service militaire était terminé.
Antoine et le capitaine avaient échangé quelques nouvelles les cinq – six premières années. Quelques courriers au moment des vœux, bonjour-bonsoir, que devenez-vous, où êtes-vous, que faites-vous ? La vie avait suivi son cours. L’un gravissait les échelons de la hiérarchie militaire en roulant sa bosse autour du monde, l’autre apprenait à manier le goupillon en vue de son installation dans une cure du fin fond de la France. Le rouge et le noir. Le sabre, et le goupillon. Un monde – et quel monde ! - semblait les séparer, mais l’engagement les rapprochait. Au fond de lui Antoine n’avait jamais oublié cet homme dont la manière de commander était si différente de ceux rencontrés jusqu’alors. Un homme d’une grande écoute et d’une très forte compréhension humaine, des situations alambiquées, des conflits… Un homme rigoureux mais pour lequel il avait mis toute son énergie à servir loyalement. Et puis le temps avait fait son œuvre, les vicissitudes de la vie avaient tari la correspondance. Martinique, Vannes, et puis… Les épisodes s’arrêtaient brusquement, mais peut-on rester en contact avec tout le monde, tout le temps se disait-il ? Cependant, il n’avait pas oublié. Dans un coin de son bureau, coiffant une mappemonde, un béret rouge à l’insigne colonial trônait, ultime souvenir de ces quelques mois passés sous les drapeaux. Antoine se souvenait, parfois, avec un camarade du même contingent dont il avait conservé l’amitié, de cet officier qui était à la fois si fort et si droit, mais dont le charisme semblait aussi cacher d’anciennes fêlures sur lesquelles il s’était bien gardé de s’épancher. Ils évoquaient ensemble ces souvenirs contrastés, mais dont les points saillants revenaient toujours vers les quelques figures hors du commun qu’ils avaient connu. Tel sous-officier, tel officier. Et le capitaine, toujours.
La magie d’Internet lui a fait écrire son nom dans un moteur de recherche récemment, mais comment savoir combien de barrettes il avait désormais ? Probablement cinq. Il avait fini par retrouver sa trace, dans un cabinet dit de ressources humaines, spécialisé dans la gestion de conflits, de problématiques de leadership, d’esprit d’équipe etc. Ses trente et quelques années passées dans les forces spéciales et les régiments les plus actifs et les plus prestigieux, dans les endroits du monde les plus chauds lui avaient donné une sacrée expérience et une expertise hors du commun. Il s’en servait autrement, maintenant. Sans aucun doute avec ses mêmes qualités de meneur d’hommes.
Après un bref échange de mail, ils se téléphonèrent. Ô captain, my captain ! était devenu colonel de réserve, en « retraite » depuis 5 ans. La voix était la même, 17 ans après. Rien ne semblait véritablement changé chez cet homme loyal, franc, direct, courtois, à la parole qui claque mais vise juste. Dans le grand concert de fausses notes des médiocres auxquels Antoine, ex-subordonné de cet officier de grande valeur, avait eu affaire depuis quelques temps, et dont certains avaient voulu sa peau, l’échange inattendu avec cet homme rare et la promesse de se revoir « avant 18 ans, » l’avait conforté sur un point : il vaut mieux jeûner avec les aigles que de picorer avec la volaille.
Ô captain, my captain ! Et le reste : du menu fretin.
Un avocat sans effets de manches
Dans Porter leur voix, un avocat sans effets de manches, Laure Heinich évoque le métier d’avocat, et, en creux, celui de magistrat. Décapant.
Il n’est pas étonnant de croiser, dans Porter leur voix, un avocat sans effets de manches de maître Laure Heinich, un autre grand avocat, très grand même : Jean-Marc Varaut. Dans L’art de plaider, en 2002, trois ans avant sa mort, il disait : « Le temps ne fait rien à l’affaire. Une plaidoirie n’est pas un passe temps, un contre temps ou un temps mort mais doit être un temps fort dans la recherche dialogique du juste. On peut plaider le temps d’un sonnet et même d’un quatrain. Celui qui dit le plus est souvent celui qui dit le moins. Dans convaincre, il y a vaincre. »
Auteur d’un blog chez Rue89, Derrière le barreau, Laure Heinich, ex-élève du lycée Henri IV, université Panthéon-Sorbonne et DEA de droit médical, est avocate depuis 1999. Mais ce n’est pas une avocate comme les autres. Ancienne première Secrétaire de la Conférence du Barreau de Paris, au terme d’un concours d’éloquence de haute volée, elle peut exercer dans des dossiers d’une grande gravité, que ce soit auprès des accusés ou des victimes. Ce qui fut notamment le cas dans le procès du « gang des barbares » avec Youssouf Fofana, en 2009, où elle défendit Myriam, celle qui avait reconnu sa copine dans le portrait-robot diffusé dans les médias et risquait une peine d’emprisonnement pour complicité présumée.
Entre son cabinet et le palais de justice de Paris, Laure Heinich est sans cesse confrontée aux cas les plus extravagants. Une jeune fille violée qui demande à son agresseur de recommencer ; un homme transformé en Cendrillon par la femme dont il est éperdument amoureux et qui finit par la poignarder ; un adolescent en apparence très calme et qui veut infiltrer un réseau homosexuel pour « casser du pédé, » avec ses copains, etc.
Il y a aussi et même surtout, dans Porter leur voix, un brûlot contre l’arrogance des magistrats, les nombreuses incohérences de la justice, l’indescriptible crasse du dépôt (où patientent les prévenus avant de comparaître devant le juge), l’insalubrité de la prison de Fresnes, et l'attente, l'attente, "il faut attendre, maître"… Révolte, compassion, détresse des victimes et remords des coupables, tout y passe, sans effets de manche, d’une plume ciselée, tantôt désabusée, parfois ironique et grinçante, voire cynique. Mais comment ne le serait-on pas, face à ce théâtre des tragédies humaines où les trois singes de la justice semblent faire face au lecteur en permanence : « je ne vois rien, je n’entends rien, je ne dis rien » ?
Laissons à maître Varaut le soin de terminer à la fois cette chronique et ce que nous avons ressenti à la lecture de Porter leur voix : « Plaider est l’art de donner un corps à une cause, non des mots à un discours. Un art ou plutôt une technique toute d’exécution et de circonstances. L’art de plaider c’est alors de rendre invisible la technique. Un art ou une technique surchargés d’exigence morale aussi. Bien parler renvoie au bien. »
Si maître Laure Heinich parle comme elle écrit, alors le bien n’est peut-être pas loin…
Laure Heinich, Porter leur voix, un avocat sans effets de manches. Fayard.
Remonter la Marne

Jean-Paul Kauffmann signe un récit de marcheur qui prend son temps, en remontant le cours de la Marne, rivière qui mérite mieux que son habituelle mauvaise réputation…
Citant le poète et philosophe allemand Friedrich Hölderlin, « La rivière n’oublie jamais la source car, en s’écoulant, elle est la source elle-même, » Jean-Paul Kauffmann donne à son livre Remonter la Marne une des explications sur le choix de cette rivière pour effectuer son retour aux sources. La Marne, frontière symbolique, la Marne convoitée et objet de menaces lors des guerres avec l’Allemagne, la rivière étant en effet un point stratégique avant d’atteindre Paris. « La Marne, un déni français, » dit-il en préambule à sa pérégrination de sept semaines.
Le journaliste (répétons-le ex-otage au Liban entre 1985 et 1988) a décidé de partir, sac au dos, godillots aux pieds, pour atteindre la source d’une rivière plus connue par le côté champêtre de ses guinguettes à canotiers du côté de Nogent, que pour l’extraordinaire personnalité qu’elle présente à ceux qui la côtoient. Kauffmann est aussi à la recherche d’un grand-père vétéran de la bataille de la Marne, contre-offensive de septembre 1914 qui stoppa l’avancée allemande. À la manière de Jacques Lacarrière dans Chemin faisant, 1000 kilomètres à pied à travers la France, paru en 1977 et dont il s’inspire, Kauffmann va ausculter les villes et villages traversés avec la truculence d’un La Bruyère et la poésie de La Fontaine dans la description des caractères, paysages et personnalités croisés. Car elle semble bien peuplée, cette Marne que le journaliste nous fait découvrir : éclusiers, artistes isolés sur des îles rénovées, un scientifique Japonais qui la descend, quelques propriétaires bordant la rivière pas tous aimables aux premiers abords, des invisibles ayant trouvé refuge dans des cabanons ou caravanes sur des petits terrains maraîchers, et un ami photographe qui le suit pendant quelques jours. Et puis… les cigares (seul luxe que Jean-Paul s’est autorisé à transporter dans son lourd barda) et le champagne, vin qui borde la rivière et unit les rencontres en leur donnant du pétillant. Où l’on découvre que cette France qu’on dit morte est bien vivante. Mieux même : près de la source, dans le département de la Haute-Marne, qui ne fait pas envie à grand monde, les habitants gardent jalousement le secret de la beauté de leurs paysages, dénigrés par les agences touristiques et immobilières. Que dire de l’hécatombe de l’emploi dans ces villes traversées ! Saint-Dizier par exemple, qui semble ne survivre qu’au son fracassant des avions Rafales décollant de la base aérienne…
La Seine, une arnaqueuse
Le livre de Jean-Paul Kauffmann, Remonter la Marne se lit également avec le nez : il n’a pas son pareil pour décrire les odeurs liées à la fréquentation quotidienne d’un cours d’eau. Bois et herbes mouillés, tourbe, moisissures de champignons, feuilles mortes, rouille et même serpillière humide. Le pèlerin de la Marne, comme il se définit lui-même, fait son voyage en septembre - octobre, pendant cette arrière saison où l’été fait de la résistance, et où l’automne donne déjà les prémices olfactives de sa flamboyante saison.
Enfin, et non des moindres, Kauffmann rétablit une vérité que la Seine ne veut pas entendre depuis deux millénaires : la longueur de la Marne est de 525 km, celle de la Seine, 410. Normalement, c’est la Marne qui devrait capturer la Seine et non l’inverse, « prenant le nom de fleuve et entrant dans la légende. » Idem pour le débit : là, c’est l’Yonne qui débite plus que la Seine à leur confluence. « La Seine est une arnaqueuse, dit-il. Et la Marne, qui fidèlement la pourvoit, sa dupe depuis 2000 ans. » Tout ceci mérite bien une remontée de la Marne jusqu’à la source, une coupe de champagne en main, et pour les plus hardis, un cigare aux lèvres.
F.S
Remonter la Marne, de Jean-Paul Kauffmann. Editions Fayard.
L’odeur du père (fiction)
Elle ne s’y attendait pas du tout. D’abord parce que cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas sentie son odeur, ensuite parce que le lieu ne s’y prêtait pas, à priori. La file d’attente d’une caisse de supermarché. Devant elle, un homme, quinquagénaire quelconque aux vêtements sobres et passepartouts, révélant l’achat bon marché du rayon confection dans le grand magasin. Mécaniquement, il déposait sur le tapis roulant les produits qu’il venait de choisir. Deux steaks hachés. Du papier toilette. Un lot de quatre sachets de pâtes aux œufs. Un kilo d’oranges. Du café. Un savon. Deux bouteilles de vin rouge du Pays d’Oc. Deux briques de soupes aux neuf légumes. Du beurre. Un litre de lait. 180 grammes de pâté de campagne pris au rayon traiteur. Il ne la remarqua pas. Elle se tenait juste derrière, attendant son tour, son chariot comme bagage. Une fois déposé ses affaires sur le tapis, révélant une vie aussi sobre que ses vêtements gris et sombres, il attendit que la caissière s’en empare pour les faire passer devant son détecteur de code barre. Mais ce n’est pas cela qui éveilla chez elle l’attention. Ce fut son odeur.
L’homme qui s’était penché et relevé successivement plusieurs fois, avait créé un mouvement dont les effluves lui montèrent au nez. Une odeur connue, se disait-elle, mais lointaine. Une odeur âcre et douce de tabac froid et d’eau de Cologne. Une fragrance d’homme, d’un âge mûr, mais pas encore trop, une odeur de célibataire ou de divorcé. Une odeur d’homme qui ne se néglige pas encore, mais ne fait plus trop d’efforts non plus. Quelque chose de l’entre deux, comme son âge. Elle se demandait où elle avait déjà bien pu la sentir... Et surtout sur qui. Ce n’était pas son homme à elle, dans la force de la jeunesse encore, trentenaire vigoureux qui se parfume avec les grands noms de haute couture : Christian, Jean-Paul, Hugo, Georgio… Son homme à elle ne s’aspergeait pas encore d’eau de Cologne de supermarché. Non, celui qu’elle avait connu avec cette odeur, c’était son père.
C’est pour ça qu’elle ne l’a pas reconnue tout de suite. Il y avait si longtemps… Quand elle l’embrassait, en arrivant chez lui, après de longues semaines sans le voir, c’est ce parfum mélangé qui lui sautait au nez. Mêlé à une légère sueur, aussi. D’un seul coup, tout son univers lui revenait. Son petit appartement d’une tour HLM, la ligne de chemin de fer en bas, la table de la cuisine recouverte d’une toile cirée usée sur les bords, encombrée près du mur de papiers, de coupures de journaux, du programme télé, d’un cendrier et de boîtes de médicaments. Les chaises de la cuisine, qui faisait pschitt quand on s’asseyait dessus. Un calendrier des postes avec des scènes de chasse ou de pêche. La cafetière encrassée sur un petit meuble. L’évier blanc et la gazinière marron. La tapisserie jaunie par les volutes de cigarettes. L’ampoule au plafond tachetée de chiures de mouches. Les doubles rideaux bleus aux fenêtres. Et l’odeur d’eau de Cologne.
C’est la caissière qui la sortit de sa torpeur. L’homme qui sentait comme son père venait de payer ses courses et déjà les rangeait dans un cabas. Il croisa juste un instant son regard. Et celui de la petite fille assise sagement dans le panier du chariot. Elle la regarda aussi, en précipitant ses courses sur le tapis roulant. Quand elle eut fini, elle se demanda si sa fille, se souviendrait un jour de l’odeur de son père.
L’inconnu disparu au bout de la galerie marchande, emportant dans son sillage le souvenir de cet homme qu’elle venait de recroiser, douze ans après sa mort.
F. Sabourin. 27/02/2013
Laverie automatique (fiction)
Elle est entrée alors que ses slips, chaussettes, chemises et polos tournaient dans le tambour de la machine. Vêtue d’un petit caban de laine bleu nuit, les jambes sortant d’un short en flanelle et couvertes de collants sombres, chaussée de godillots adaptés à la saison hivernale. Lentement, elle s’est dirigée vers la numéro quatre, qui venait juste de se terminer. Synchronisation parfaite, pensa-t-il. Elle a alors ouvert la porte d’un sèche-linge à sa gauche, et a enfourné le linge humide dans la machine. Puis elle a introduit des pièces dans l’appareil fixé au mur, et elle est allée s’asseoir, en face de lui, près de la porte vitrée.
Lui était assis les jambes tendues, pieds croisés. Les mains fouillant les poches de sa parka, il sortit des écouteurs afin de les brancher sur un téléphone et choisir une musique, pour passer le temps. Elle a fouillé dans un sac à main souple et a sorti sans hésiter un cahier noir, épais, relié, et une boîte métallique avec des crayons. Elle s’est mise à dessiner.
Les yeux dans le vague, il n’a pas tout de suite remarqué que c’était lui qu’elle dessinait. C’est en apercevant le mouvement régulier de sa tête, aux cheveux châtains rassemblés sur le dessus en légère choucroute, allant et venant du cahier de dessins à sa direction, qu’il comprit qu’elle le dessinait. Il portait un chapeau, vissé sur le crâne et enfoncé près des yeux, lui donnant un air sombre.
Elle l’a dessiné, comme ça, frottant de temps en temps la feuille de papier avec son crayon ou son doigt, corrigeant et tournant le cahier pour ajuster le trait. Il sourit intérieurement, secrètement flatté qu’elle l’ait choisi lui, pour occuper son temps pendant que son linge séchait. Il n’y avait personne d’autre dans la laverie. Il flottait dans l’air une odeur humide et chaude de lessive aux parfums artificiels de lavande. Les néons du plafond donnaient à l’ensemble une lumière crue, brillante et métallique. De temps en temps, un bruit sec de coups contre les murs se faisait entendre. L’essorage secouait les machines à laver, qui semblaient tout à coup prendre une forme de locomotive à vapeur.
Sa machine venait de se terminer, le sèche-linge aussi. Il la laissa se lever en premier pour aller ranger son linge dans le grand sac en plastique de supermarché qu’elle avait apporté. Il se leva à son tour, pliant avec soin le linge humide dans un sac à dos. Il le ferait sécher chez lui.
Puis il alla pour sortir, mais la porte ouverte de son sèche-linge et son corps emmitouflé gênait le passage. Il attendit qu’elle s’en aperçoive et elle le laissa passer.
Il lui demanda si son chapeau l’avait inspiré. Elle répondit oui, rougissant légèrement. Il demanda si elle était satisfaite du résultat. Elle dit encore oui, et comme pour se justifier elle ajouta : « Il faut dessiner tous les jours… » Il lui dit que pour la photo c’était pareil, et regretta secrètement de ne pas avoir apporté son boîtier. En sortant, elle lui fit un signe de la main, comme pour lui dire au revoir.
Il ne la revit jamais.
Au bout du couloir
Juste après avoir poussé la porte d’entrée, un long couloir absorbe le visiteur du soir. On imaginerait volontiers une trottinette pour le parcourir, tellement il semble s’étirer en longueur. En stationnant brièvement à l’entrée de l’appartement, des odeurs de cuisine ainsi qu’un programme radio envahissent l’espace. Les odeurs d’ail frit sont plus fortes que le son de la radio. Mais pour l’heure on ne voit rien d’autre que le couloir qui plonge dans la pénombre, à l’exception d’un carré de lumière en son milieu. Il doit s’agir de la pièce d’où viennent les odeurs et le bruit, peut-être la cuisine. Au fond, une porte ouverte sur une pièce dont on ne peut pour l’instant deviner l’usage.
Il faut se résoudre à avancer, d’un pas hésitant. Dérange-t-on ? Comment savoir ? Plus on avance dans le couloir, plus le son de la radio se distingue du reste. L’odeur reste la même : celle d’une cuisine du sud. A présent on distingue plus franchement ce qui se cache dans la pièce au fond du couloir : c’est la chambre, à cause du lit défait visible dans l’encablure de la porte. Les draps sont blancs, et repoussés sur un seul côté. S’il n’y avait la vision de ce lit défait et le programme radio, on pourrait croire que l’appartement est vide. Mais il flotte dans l’air une présence qui n’est pas seulement due à l’odeur de friture. Ce lieu est habité, là, maintenant. On a alors cette étrange impression de déranger, de s’introduire dans l’intimité de quelqu’un, de forcer la porte pourtant ouverte de la pièce où il se trouve. D’ailleurs à force d’avancer on arrive près de cette mystérieuse pièce dessinant un carré de lumière sur le sol du couloir, comme un tableau accroché non au mur, mais par terre.
On passe la tête à gauche, lentement, comme pour faire durer le plaisir. Un homme est assis à table, de dos, face à la fenêtre, ouverte, d’où proviennent les bruits du dehors. A sa droite un frigo, calé entre le mur et l’évier. De l’autre côté de l’évier, une plaque de cuisson sur laquelle repose, repue, une poêle à frire qui semble avoir accueillie une omelette. Sur le côté opposé, un buffet en formica aux portes marrons et blanches. La fenêtre est ouverte et en haut est roulé un store vénitien dont la ficelle est accrochée à une sorte de clou fixé sur le montant extérieur de la fenêtre. On aperçoit des toits où se dressent des antennes de télévisions, dont certaines sont tordues. La table devant l’homme est aussi en formica, jaune, sur laquelle dorment les miettes d’un pain coupé à la main, un verre vide, un journal plié en deux et un paquet de cigarettes avec un briquet posé dessus. L’homme a les coudes sur la table et les bras repliés, ses mains se touchant, et il a repoussé son assiette qui s’est trouvée en contact avec le verre posé devant lui. Il est torse nu, sa serviette négligemment posé sur sa cuisse gauche.
L’homme regarde par la fenêtre, et presque sans bouger attrape le paquet de cigarettes posé sur la table. A la radio la présentatrice annonce un flash d’informations. « Il est 14 heures », dit-elle.
Attention ça va sortir !
Hourra !!!!!!!!
Yeeeeeeeeessssssssss !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
(la vache, ça fait du bien !)
Sortie mi-avril 2011
L'homme de l'autobus
Devoir de rédaction :
« Vous vous trouvez dans un train ou un autobus en face d’une personne qui attire votre attention. Décrivez-la en essayant d’imaginer, d’après son aspect et des attitudes, son caractère et sa situation sociale ».
Cette copie, datant d’une élève de 4è1 le vendredi 19 janvier 1961, dépassait d’un bac de livres chez un bouquiniste, ainsi que quelques photos.
Voici le « devoir de rédaction » de Blandine, collégienne au début des années soixante. Nous avons gardé la mise en page et les sauts de lignes servant au découpage des paragraphes.
« C’était un de ces matins obscurs et doux, si chers à nos hivers normands. J’étais debout dans l’autobus bondé et, pour me distraire, je regardais les gens monter, descendre, circuler. Près de moi un monsieur offrit, avec un large sourire, sa place à une dame elle aussi debout, en face de moi. Cet homme, je le voyais tous les jours et je n’avais jamais remarqué, ni même regardé sa silhouette grise.
Quarante ans environ, un mètre soixante-cinq, yeux gris-bleus, cheveux châtins, signe particulier : néant, ah si pourtant ! un chapeau ! En effet mon nouveau voisin arborait un couvre-chef bien caractéristique, un de ces chapeaux gris qui évoque irrésistiblement la machine à écrire et le registre de comptes. C’était peut-être un employé de bureau.
Il portait aussi des gants de laine bien propres et bien blancs, un pantalon bien repassé et un pardessus tout neuf. C’était un homme soigné et j’avais pu remarquer auparavant ses cheveux châtains luisants de brillantine. Quelqu’un baissa la vitre et il se recouvrit bien frileusement la bouche avec sa large écharpe. Il aimait sans doute le confort et il devait le posséder, de plus, il redoutait le froid, sans doute parce qu’il vivait enfermé, ce qui ne faisait que renforcer mon idée sur la profession.
C’était aussi un vieil habitué de la ligne car il plaisantait avec le chauffeur et le receveur, et il saluait presque tout le monde. Il adressait aussi des sourires à tous, offrait sa place, aidait les personnes âgées à monter, souriait aux enfants et distribuait comme un roi à sa cour, quelques mots à chacun. Il était là dans son élément, il rayonnait, il régnait avec éclat alors qu’au travail et à la ville il n’était qu’un homme banal parmi d’autres. Prévenant, il nous avertissait des tournants, des secousses sur le pavé et chacun l’écoutait, c’était vraiment l’homme de l’autobus.
La conversation était des plus banales, il parlait de la pluie, du beau temps et, à chaque arrêt brusque on aurait pu prévoir ses réflexions ; il était sans doute d’une intelligence moyenne et… Mais que se passe-t-il ? On l’appelle, un homme gesticulant lui tape sur l’épaule et lui dit : « Eh, dis donc mon vieux Serrepomme, il va falloir que tu me montres la dernière pièce de ta collection ». Puis s’adressant à une relation, ébahie : « ah ! vous ne saviez pas que Serrepomme faisait collection de pièces « d’indiennes », vous savez, les premières impressions sur coton, et c’est à Darnétal que les Turcs sont venus apprendre à nos aïeux vers le milieu du dix-huitième siècle la façon d’imprimer le rouge, et ça le passionne, Serrepomme ».
Ainsi donc, M. Serrepomme, banal employé de bureau, avait la passion des « indiennes ».
Blandine, en 4è1 a obtenu 17/20 avec l’appréciation « très bon devoir ».
(à tous les profs d’aujourd’hui qui aimeraient sans doute lire de telles rédactions dans leurs classes…)
Jules sur les boulevards - 1950
(sans titre)
(sans titre)
Armistice
Nous avons vraiment pris contact quand j’ai demandé des livres. Entre gens qui aiment la lecture, on établit vite des repères. Les préférences provoquent les idées, qui donnent rapidement la mesure des opinions. Sur ma table, j’eus bientôt Rabelais, Montesquieu, Voltaire, Diderot, Vallès, Stendhal naturellement, du Maeterlinck, du Mirbeau, du France etc., tous auteurs assez suspects pour de jeunes filles de la bourgeoisie, et je refusai, comme fades et conventionnels, les écrivains dont elles étaient nourries.
Un infirmière apprivoisée en amena une autre, et ainsi de suite. Les conversations commencèrent, je fus entouré et pressé de questions. On m’interrogea sur la guerre :
- Qu’avez-vous fait au front ?
- Rien qui ne mérite d’être rapporté si vous désirez des prouesses.
- Vous vous êtes bien battu ?
- Sincèrement, je l’ignore. Qu’appelez-vous se battre ?
- Vous étiez dans les tranchées… Vous avez tué des Allemands ?
- Pas que je sache.
- Enfin, vous en avez vu devant vous ?
- Jamais.
- Comment ! En première ligne ?
- Oui, en première ligne, je n’ai jamais vu d’Allemand vivant armé, en face de moi. Je n’ai vu que des Allemands morts : le travail était fait. Je crois que j’aimais mieux ça… En tout cas, je ne peux vous dire comment je me serais conduit devant un grand Prussien féroce, et comment ça aurait tourné pour l’honneur national… Il y a des gestes qu’on ne prémédite pas, ou qu’on préméditerait inutilement.
- Mais alors, qu’avez-vous fait à la guerre ?
- Ce qu’on m’a commandé, strictement. Je crains qu’il n’y ait là-dedans rien de très glorieux et qu’aucun des efforts qu’on m’a imposés n’ait été préjudiciable à l’ennemi. Je crains d’avoir usurpé la place que j’occupe ici et les soins que vous me donnez.
- Que vous êtes énervant ! Répondez donc. On vous demande ce que vous avez fait !
- Oui ?... Eh bien ! j’ai marché le jour et la nuit, sans savoir où j’allais. J’ai fait l’exercice, passé des revues, creusé des tranchées, transporté des fils de fer, des sacs à terre, veillé au créneau. J’ai eu faim sans avoir à manger, soif sans avoir à boire, sommeil sans pouvoir dormir, froid sans pouvoir me réchauffer, et des poux sans pouvoir toujours me gratter… Voilà !
- C’est tout ?
- Oui, c’est tout… Ou plutôt, non, ce n’est rien. Je vais vous dire la grande occupation de la guerre, le seul qui compte : J’AI EU PEUR.
J’ai dû dire quelque chose d’obscène, d’ignoble. Elles poussent un léger cri, et s’écartent. Je vois la répulsion sur leurs visages. Aux regards qu’elles échangent, je devine leurs pensées : « Quoi, un lâche ! Est-il possible que ce soit un Français ! » Mlle Bergniol (vingt et un ans, l’enthousiasme d’une enfant de Marie propagandiste, mais des hanches larges qui la prédestinent à la maternité, et fille d’un colonel) me demande insolemment :
- Vous êtes peureux, Dartemont ?
C’est un mot très désagréable à recevoir en pleine figure, publiquement, de la part d’une jeune fille, en somme désirable. Depuis que le monde existe, des milliers et des milliers d’hommes se font tuer à cause de ce mot prononcé par des femmes. Mais la question n’est pas de plaire à ces demoiselles avec quelques jolis mensonges claironnants, style correspondant de guerre et relation de faits d’armes. Il s’agit de la vérité, pas seulement de la mienne, de la nôtre, de la leur, à ceux qui y sont encore, les pauvres types. Je prends un temps pour m’imprégner de ce mot, de sa honte périmée, et l’accepter. Je lui répond lentement, en la fixant :
- En effet je suis peureux, mademoiselle. Cependant, je suis dans la bonne moyenne.
Gabriel Chevallier, La Peur (éditions La Dilettante)
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