litterature
Où la rue du Vieux-Colombier réserve une surprise à l’auteur
« C’était le début du printemps. Il avait plu. Le soir tombait. J’avais vieilli comme tout le monde. Je venais de la rue du Cherche-Midi, où j’avais passé une heure avec Michel Mohrt, le plus ancien de mes amis, l’auteur breton, délicieux et souvent irrité de La Prison maritime. Au carrefour de la rue du Cherche-Midi, de la rue de Sèvres et de la rue de Grenelle, je venais de m’engager, vers Saint-Sulpice et la Sorbonne, dans la rue du Vieux-Colombier, lorsque j’aperçus devant moi, un foulard sur la tête, la silhouette d’une jeune femme prise dans un de ces imperméables qu’on appelait naguère un trench-coat. Parce que je pensais sans cesse à elle, je me dis en un éclair qu’elle ressemblait à Marie. En passant à sa hauteur, je murmurai très bas :
- Marie… Elle tourna la tête. C’était elle.
- Marie ! m’écriai-je.
Tiens ! me dit-elle, c’est toi.
C’était moi. Nous ne nous sommes plus quittés ».
Jean d’Ormesson. Un jour, je m’en irai sans en avoir tout dit.
"Longtemps, j'ai été jeune. J'ai eu de la chance"
"Longtemps, j'ai été jeune. J'ai eu de la chance. J'avais un père et une mère, un frère, une gouvernante allemande qui s'appelait Fräulein Heller et que j'appelais Lala. Et, comme dans les romans de la comtesse de Ségur, Les Petites Filles modèles ou Les Vacances, nous nous aimions tous beaucoup. Les bons sentiments coulaient à flots autour de nous. J'adorais Lala qui était très sévère, que je trouvais très belle et qui me donnait des fessées avec une brosse à cheveux. Le monde s'arrêtait là et il était très doux. Il me paraissait immobile, ou à peu près immobile. Les choses changeaient très peu. Très lentement, et très peu. Dans un passé lointain et très flou, il y avait des guerres et des révolutions. L'hiver, avec sa neige et ses étangs couverts de glace où il m'arrivait de patiner, succédait à l'automne, et le printemps à l'hiver. Dès que revenait l'été, j'allais rejoindre mon grand-père à Plessis-lez-Vaudreuil. Et plus rien ne bougeait. (...) Plessis-lez-Vaudreuil !... Seigneur !... Vous rappelez-vous ?... C'était un autre nom du paradis avant le déluge de fer et de feu qui a tout emporté. Nous ne doutions de rien, et surtout pas de nous-mêmes. Nous ne voyions pas plus loin que notre vieux jardin qui était un parc immense dont les tours, les bosquets, les bancs à l'ombre des tilleuls, les allées entretenues avec soin, les plates-bandes de pensées et de bégonias, les murailles formidables ne prêtaient pas à rire. Dieu se chargeait de tout - et il nous avait à la bonne. Les choses étaient ce qu'elles étaient et ce qu'elles devaient être. Il y avait une vérité et il y avait une justice. Et, depuis des temps à peu près immémoriaux, elles nous avaient fait ce que nous étions."
Jean d'Ormesson, Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit.
(déjà publié sur ce blog le 20/08/2017)
Un dimanche à Voisey
Un dimanche, cela ne se voit guère dans le paysage. Ce repos hebdomadaire imposé à nos vies (ou réclamé par elles), cette parenthèse ouverte et refermée entre le samedi et le lundi, les plantes, les arbres, les forêts, les animaux l’ignorent. Seuls les chiens, aux jours de la chasse, doivent sentir le dimanche à cette agitation qui prend leurs maîtres, tôt dès l’aube. Quand j’arrive à Melay, la place est noire de monde. Je m’arrête un instant au café, près de l’église, sans autre raison que de me mêler à cette foule dominicale, à la fumée des cigarettes, au bruit des conversations. Je commande une Suze, mon apéritif préféré, parce qu’il est amer et jaune et qu’avec son goût de gentiane, j’y puise l’illusion de boire la saveur des montagnes. Je profite de cette pause pour ôter mon imperméable. Le ciel semble entièrement dégagé à présent, le soleil est haut, le jour est encore chaud en cette fin du mois d’août. Je repars, traversant les rues où par les fenêtres entrouvertes passe l’odeur des rôtis du dimanche. Plus loin, à quelques kilomètres, il y a un village, Voisey. Je m’arrêterai pour déjeuner ou manger un sandwich car je n’ai pratiquement rien mangé depuis vingt-quatre heures. (…)
À Voisey, je m’installe dans l’unique café de l’endroit qui fait aussi tabac et restaurant. Je commande un sandwich, une bière. Puis je m’installe pour écrire et prendre quelques notes. Il est deux heures de l’après-midi. Des paysans consomment encore au comptoir. Dans la deuxième salle, des jeunes jouent aux flippers. Ils y joueront tout l’après-midi, dans un ennui mêlé de rires, comptant les heures. Il y a là toute la faune habituelle d’un village. Curieusement, les cheveux longs sont en minorité. Chacun est vêtu avec goût, parfois avec recherche. Deux gilles, égéries probables de la bande, regardent dans le vide au-dessus de leur verre de bière. J’essaie de deviner qui sont ces jeunes, à leurs gestes, leurs mots, leur apparence. (…)
De temps à autre, ayant remarqué que je l’observe, l’un d’eux m’observe à la dérobée, à son tour. Un peu plus tard, il se lèvera, viendra droit vers moi, se penchera sur mon épaule pour voir ce que j’écris. J’ai déployé sur la table ma carte d’état-major. Il me demande si je suis géomètre, si je travaille par ici. « Non, lui dis-je. Je me promène. Je marche à travers la France et j’écris ». – À travers toute la France ? – Oui. – Depuis longtemps ? – Deux semaines environ. – Et après, où allez-vous ? – En Méditerranée ». Je lis dans ses yeux l’incrédulité. « Mais qu’est-ce que vous faites dans la vie ? – Je suis écrivain. Je regarde, je vis, j’écris. Comme à présent. – Alors, par exemple, vous allez parler de nous, ici, dans votre livre ? ». J’hésite à répondre. Comme s’il devinait mes pensées, il ajoute : « Je ne vois pas ce que vous pourriez écrire sur Voisey. Ici, il n’y a rien. On ne fait rien. On s’ennuie le dimanche. – Eh bien, j’écrirai sur l’ennui du dimanche à Voisey ». Il a un rire bref et retourne à sa table. Et l’ennui, le verre de bière qu’on tourne sans arrêt entre ses mains, les brèves sorties sur la place, le retour vers les flippers illuminés, le retour sur la place, le retour au comptoir, le silence avec les yeux fixes, des sourires lointains éclairant les visages sur une chose qu’on voudrait drôle, une autre bière commandée, un autre verre tournée entre les mains, le juke-box, la place, la terrasse, le comptoir : un dimanche à Voisey.
Jacques Lacarrière, Chemin faisant. 1000 kilomètres à pied à travers la France. (1977, Arthème Fayard).
À l’université des arbres
"Les arbres nous enseignent une forme de pudeur et de savoir-vivre. Ils poussent vers la lumière en prenant soin de s’éviter, de ne pas se toucher, et leurs frondaisons se découpent dans le ciel sans jamais pénétrer la frondaison voisine. Les arbres, en somme, sont très bien élevés, ils tiennent leurs distances. Ils sont généreux aussi. La forêt est un organisme total, composé de milliers d’individus. Chacun est appelé à naître, à vivre, à mourir, à se décomposer – à assurer aux générations suivantes un terreau de croissance supérieur à celui sur lequel il avait poussé. Chaque arbre reçoit et transmet. Entre les deux, il maintient. La forêt ressemble à ce que devrait être une culture. (…)
Ils sont mélomanes ! Ils grincent, chuintent, bruissent. Leurs feuillages murmurent des secrets. Leurs troncs se plaignent de souffrance. Entrer dans la forêt, c’est s’installer sous l’orchestre. Mais la musique est douce et accueille souvent le silence, dont l’historien Alain Corbin vient d’expliquer dans son Histoire du silence combien il est une marque de la civilisation. (…)
Les arbres sont princes de l’immobilité. Ils prouvent que la puissance ne se définit pas par le mouvement. Leur royaume est le terrain qu’ils couvrent de leur ombrage. Parfois, il est bon de faire l’arbre. (…)
J’aimerais bien me faire enterrer sous un arbre. La chair, se décomposant, serait aspirée dans le système ligneux, distribuée dans les fibres jusqu’aux nervures des feuilles. Je rendrais ainsi à la nature ce que je lui ai raflé. Ce serait l’invention de la souche tombale, après la pierre du même nom".
Sylvain Tesson. Une très légère oscillation.
Kerman
"Nous n’avons guère vu Kerman de jour, juste assez pour lui trouver cet air démoli, saccagé – comme si Tamerlan venait d’y passer – que l’implacable lumière de midi donne à toutes les villes de l’Est iranien. Mais la nuit, oui. Une fois lavés et rafraîchis, nous nous promenions, accompagnés par quelques jeunes cyclistes qui nous dépassaient, revenaient, faisaient du sur place pour nous lancer interminablement la même phrase en anglais. Et la nuit, Kerman devenait belle ; son côté brûlant, déchu, brisé, faisait place à la douceur du plus grand ciel du monde, à celle de quelques feuillages, de bruits d’eau, de coupoles qui s’enflent contre le gris lumineux de l’espace. la sortie de la ville, notre escorte nous lâchait. Trois arbres immenses, un mur de boue séchée, puis un plateau sableux plus vaste que la mer. Étendus dans le désert encore tiède, nous fumions sans mot dire, en nous demandant si nous en verrions jamais la fin. Ongles cassés, furtifs éclairs d’allumettes, trajectoires gracieuses et fatiguées des mégots qui fusaient dans le sable, des étoiles, des étoiles, des étoiles assez claires pour dessiner les montagnes qui barraient l’horizon vers l’est… et peu à peu, la paix".
Nicolas Bouvier. L’Usage du monde.
Ispahan
"Avec un ressort arrière brisé, traversé lentement le canton agricole qui entoure la ville. Le soleil se couchait derrière de hauts platanes solitaires dont l’ombre oblique s’étendait sur des villages de terre aux douces arêtes rongées. Dans les champs de blé coupé, les gerbes retenaient la lumière et brillaient comme du bronze. Des buffles, des ânes, des chevaux noirs, et des paysans aux chemises éclatantes travaillaient à finir les moissons. On voyait le bulbe léger des mosquées flotter sur la ville étendue. Assis sur le capot pour soulager la voiture malade, assommé de fatigue, je cherchais un mot pour m’approprier ces images, et je me répétais machinalement : Carabas".
Nicolas Bouvier. L’Usage du monde.
Voir loin, c'est la rêverie du paysan
"La beauté du pays existerait, mais, à moins de monter sur la cime des branches, personne n'en jouirait. L'artiste, qui rêve en contemplant l'horizon, y perdrait le spectacle de sites enchanteurs, et le paysan, qui n'est jamais absurde et faux dans son instinct, n'y aurait plus cette jouissance de respirer et de voir, qu'il exprime en disant : C'est bien joli par ici, c'est bien clair, on voit loin. Voir loin, c'est la rêverie du paysan ; c'est aussi celle du poëte. Le paysagiste aime mieux un coin bien composé que des lointains infinis. Il a raison pour son usage ; mais le rêveur, qui n'est pas forcé de traduire le charme de sa contemplation, adorera toujours ces vagues profondeurs des vallées tranquilles, où tout est uniforme, où aucun accident pittoresque ne dérange la placidité de son âme, où l'églogue éternelle semble planer comme un refrain monotone qui ne finit jamais.
L'idée de bonheur, est là, sinon la réalité".
George Sand, La Vallée-Noire.
Sylvain Tesson, Les Chemins noirs
Le dernier livre de Sylvain Tesson entraine le lecteur sur des chemins jusqu’ici inconnus – ou presque – de l’écrivain voyageur baroudeur, plus adepte des grandes steppes asiatiques ou des bords du lac Baïkal en Sibérie. De la frontière italienne au Cotentin, en passant par le Massif-Central, les Marches et la Touraine, cette singulière randonnée thérapeutique n’emprunte jamais, ou presque, le goudron des routes. Une « épopée » qu’il décrit avec le style qu’on lui connait, et une part de sincérité jusqu’alors bien cachée.
Et dire qu’il aura fallu cette chute malheureuse d’un toit chez son ami Jean-Christophe Rufin en août 2014 pour que Sylvain Tesson devienne enfin lui-même ! Huit mètres de vide depuis la gouttière de cette maison savoyarde, pari idiot après un déjeuner bien arrosé – comme il se doit avec le plus russophile écrivain baroudeur – qui l’a conduit directement sur un lit d’hôpital pendant un an. D’abord complètement paralysé, il retrouve ensuite une partie de l’usage de son corps (la moitié à peu près, tout en perdant un œil et une oreille dans la bataille) qu’il a si souvent mise à rude épreuve : « Je regretterais longtemps cette chute parce que je disposais jusqu’alors d’une machine physique qui m’autorisait à vivre en surchauffe », dit-il avec lucidité au début de Sur les Chemins noirs, sorti chez Gallimard en septembre dernier.
« Corseté dans un lit, je m’étais dit à voix presque haute : si je m’en sors, je traverse la France à pied. Je m’étais vu sur les chemins de pierre ! J’avais rêvé aux bivouacs, je m’étais imaginé fendre les herbes d’un pas de chemineau. Le rêve s’évanouissait toujours quand la porte s’ouvrait : c’était l’heure de la compote». Un médecin lui avait dit : « L’été prochain, vous pourrez séjourner dans un centre de rééducation ». C’en était trop pour celui qui a toujours préféré le confort relatif et sommaire des bivouacs improvisés sous un arbre ou au bord d’une falaise que dans les draps secs et propres d’un palace moscovite.
Pari tenu, et le jour de la saint Barthélémy 2015 (le 24 août) le voici qui s’élance, à pas lents, de la frontière italienne au bord du Mercantour, avec pour obsession le nord et le Cotentin, « ce bras que tendait la France sous le ciel pour s’apercevoir qu’il pleuvait », jusqu’au cap de la Hague. Entre les deux : deux mois et demi de marche à travers la France « hyper-rurale » comme le décrit un rapport dédié à cette France enclavée, ignorée, oubliée. « Loin des routes, il existe une France ombreuse protégée du vacarme, épargnée de l’aménagement qui est la pollution du mystère. Une campagne du silence, du sorbier et de la chouette effraie ».
Commence alors pour lui cette lente remontée, tantôt en solitaire, tantôt accompagné d’amis taillés dans le même bois que lui, plus habitués aussi à planter leur sac et bivouac entre Oulan-Bator et Valparaiso, à prendre des bitures à la vodka au fin fond de cabanes sibériennes par moins trente degré dehors (mais quarante degrés dans la bouteille…). « Les médecins, dans leur vocabulaire d’agents du Politburo, recommandait de se rééduquer. Se rééduquer ? Cela commençait par ficher le camp ».
Il en ressort un livre singulier – c’est quand même à chaque fois sa marque de fabrique – où l’on retrouve tout de même le « style Tesson », fait d’observations et de descriptions imagées de ce qu’il voit, entend, ressent, rencontre. Mais aussi un livre profond et teinté de la sincérité qui lui a peut-être manquée jusqu’ici, excepté Dans les forêts de Sibérie où il racontait ses six mois d’hiver passés dans une cabane au bord du Lac Baïkal gelé en 2010, jusqu’à la fonte des glaces et neiges. On l’avait senti proche de la corde sensible, ce qui manquait jusqu’alors à cette « machine » baroudeuse aux limites permanentes de l’exploit et de la satisfaction de l’ego.
Est-ce parce quelques mois avant sa funeste chute sa mère était morte, « comme elle avait vécu, faisant faux bond, et moi, pris de boisson, je m’étais cassé la gueule d’un toit où je faisais le pitre » ? Peut-être. Sans doute. Très probablement. « J’étais tombé du rebord de la nuit, m’étais écrasé sur la terre ». Nous y voilà. A force de l’avoir arpentée en tous sens – y compris les plus improbables et extraordinaires – Sylvain Tesson avait peut-être oublié, ou feint de l’ignorer, que le corps d’un homme contient aussi un cœur. Avant et après Sur les Chemins noirs, il n’est plus tout à fait le même. On s’en doutait, mais il y a mieux : désormais, il le dit, et l’écrit.
F.S.
Sur les Chemins noirs, Sylvain Tesson. Gallimard septembre 2016.
J’avais dormi dans un hôtel à Châteauroux. Un hôtel à Châteauroux ! (sic)
Le 11 octobre, l’Indre
Les heures passèrent dans les forêts de la zone centrale. Suivre les chemins noirs consistait ici à relier les ilots de la vieille selve gauloise dont il subsistait des récifs heureux. Sous les nefs neigeaient les larmes jaunes. L’air sentait la mousse et le mystère humide. Je croisais des cavaliers, des cervidés, et des chasseurs qu’une science acquise en vue de l’obtention du permis de chasse avait doté de la capacité à ne pas confondre les premiers et les seconds. Entre deux bois, je lançais mes cris d’amour aux vaches et j’obtenais parfois un long meuh en réponse.
A Sainte-Sévère, je lus la presse dans un soleil huileux. Les nouvelles du monde n’étaient pas pires que d’habitude. Après tout, quand Attila avait débarqué avec les Huns sur les rives de la Loire, la situation n’avait pas dû être plus enviable qu’aujourd’hui.
A Ardennes, l’Indre coulait lentement, puissante, tachetée de feuilles d’or. L’automne commençait à couvrir les rivières de motifs léopards. La contemplation du courant me traversait de souvenirs paisibles. Les rivières ont-elles la nostalgie de leur source ?
Je trouvai un bar en sortant du village où je demandais mon bouillon.
- Vous allez où ? dit la patronne.
- A Châteauroux, à pied.
- C’est loin, ne prenez pas de viandox, cela endort.
- Quoi alors ?
- Une bière.
- Pas le droit, dis-je. La médecine.
Et je pensais que j’aurais bien aimé me jeter quelques verres de vin blanc pour sentir grandir en moi un vide amical. Je me serais appuyé au zinc et j’aurais regardé mes pensées prendre corps et devenir des petits personnages de carnaval. J’aurais conversé avec mes voisins de comptoir, ils seraient devenus mes frères de sang puisque notre sang aurait été irrigué des mêmes composants. L’eau minérale et le viandox me privaient de cette fraternité. L’un des buveurs voulut bien me donner un conseil malgré tout :
- Buvez quand même ! Et prenez l’autobus !
Le 12 octobre, dans la Champagne de Châteauroux
J’avais dormi dans un hôtel à Châteauroux. Un hôtel à Châteauroux ! Cette phrase me rappelait vaguement la didascalie d’un vaudeville et la simple évocation de cet épisode me ferait désormais penser que j’étais devenu un bourgeois de Labiche.
A l’aube, mon ami Thomas Goisque arriva à la gare, chargé de son sac, et nous quittâmes la ville sur-le-champ, par les bords de l’Indre, et une enfilade de quartiers vides. (…)
- Mon vieux ! Les temps ont changé, dis-je.
- Pourquoi cela ?
- Dix ans, tous les deux, entre Kaboul et Katmandou, pour finir à Châteauroux : quel désastre !
Sylvain Tesson, Les Chemins noirs. Gallimard 2016.
Lettre 512. Latche, 26 août 1970, 12h15
Encore une étonnante lettre de l'ancien Président de la République, laquelle débute par une très impressionniste description sensitive de l'atmosphère d'une fin août dans les Landes. Jusqu'à ce que survienne, dans ce décor où le lecteur est immédiatement transporté, l'arrivée de la lettre d'Anne Pingeot, qui sourdre telle une source dans ce décor écrasé de "soleil, de ciel bleu et de vent d'été".
Peut-être tel ou tel professeur de lettres aujourd'hui pourrait-il (ou elle ?) faire étudier ce bref passage à ses élèves dans un de ses cours, et les inviter à imaginer pour eux mêmes une telle description - surgissement ?
Notez également, quelques lignes plus bas, cette remarque de F.M sur le devenir de ses lettres. Dans le contexte de leur publication, aujourd'hui, cette réflexion est pour le moins délicieuse...
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"Il fait très beau, très chaud. Le soleil donne aux herbes l’odeur du feu. Tout de même il y a dans l’air un attendrissement de septembre. Une couleur plus vive, ou plutôt, plus riche de nuances, quelque chose qui annonce un déclin. Les mouches bourdonnent comme si elles l’ignoraient mais elles savent. Les asters attirent les papillons bruns, blancs, jaunes tout simples qui s’enivrent jusqu’à tomber soudain de côté. L’alcool des pistils ! A ce moment ta lettre m’arrive. Je la lis. Je suis heureux que tu m’aies écrit et je ne suis pas vexé du tout de ton humeur mont Lozère. Oui je suis un privilégié. Méprise-moi ! Un petit appel en moi me dit que j’ai encore une certaine liberté de m’évader de tout. Mais tu crois que ce petit appel lui aussi est un luxe. Tu ne me fais grâce de rien. Eh bien ! on verra. Cette lettre (la tienne !) est tendre, pas trop. Elle me raconte ton besoin de soleil, de ciel bleu, de vent d’été. Mon amour, seras-tu jalouse de moi ? Moi je le suis de toi, de ton ciel gris, de ton goudron et de tes cheminées. Je suis heureux dans l’univers où tu es.
(...) Pardonne-moi, mon Nannon-comptable, de t’avoir écrit une page, la précédente, sans articulation grammaticale sérieuse. Je parlais en rêvant. Peu importe le style, les que, les de, les infinitifs, les parenthèses en trop. Je sais ce que je veux dire mais je le dis mal. Mes lettres ne sont pas faites pour paraître chez Denoël ! Heureusement ! Je ne pourrais plus rien n’écrire. C’est un brouillon de ce que je sens, qui trouvera un jour son expression. Et cette expression n’a rien à voir avec la littérature".
F. Mitterrand, Lettres à Anne (1962-1995).
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