Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le jour. D'après fred sabourin

litterature

À la mémoire des libraires

24 Mai 2018 , Rédigé par F.S Publié dans #édito, #littérature

À la mémoire des libraires

Alors voilà. Ce livre est épuisé, en tout cas très difficile à trouver dans cette édition à seulement 13 €. Bien sûr il y a un marché de l'occaze, mais à quel prix ! Il y a aussi « ma zone », dont un exemplaire à 13 € et... 33 € de frais de port (gasp ! Ils n'attachent pas leur chien avec des saucisses en Amazonie !). Hier je suis entré dans une librairie orléanaise - Chantelivre, pour ne pas la nommer - en demandant si par hasard... Non, la libraire ne l'avait pas, elle m’expliqua qu’il était ré-imprimable « à la demande » auprès de la BNF. C'est long (plusieurs semaines/mois) et plus coûteux. Mais, constatant mon léger désarroi facial, elle me dit : « si vous allez à Paris de temps en temps, j'ai un réseau de libraires là bas, peut-être l'ont-ils… Tenez par exemple, la librairie Polonaise boulevard Saint-Germain… ». Ça tombe bien, dis-je, j’y vais demain pour du boulot, je peux y passer. « Téléphonez quand même avant pour savoir s’ils l’ont », me conseilla-t-elle. Ce que je fis. Et tenez-vous bien : la librairie Polonaise du 123 boulevard Saint-Germain l’avait. « On vous le met de côté » me dit la libraire à l’accent de Cracovie au téléphone. 24 heures après, les 375 pages des Mémoires du Sergent Bourgogne aux éditions Arléa sont entre mes mains. Croyez vous que l’Amazonie m’aurait offert la même qualité de service avec le sourire ? Assurément non. Ce devrait être un non évènement. On s’en pourlèche d'une joie simple, pourtant.
Ceci est un plaidoyer pour les libraires, les vrais, les seuls, les uniques, les indépendants. Ceux qui aiment les livres et leurs lecteurs, et nous feraient presque pleurer de joie quand ils en dégottent un réputé « introuvable »
 

Lire la suite

Je me suis étendu sur mon lit en pensant qu’on peut très bien être heureux à Sakhaline

6 Mars 2018 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

Je me suis étendu sur mon lit en pensant qu’on peut très bien être heureux à Sakhaline


Je suis sorti dans la rue pour trouver un restaurant. J’ai dégusté des mets à prix d’or, dans un palais en toc. Le propriétaire n’avait pas lésiné sur la dépense, ou peut-être, avait-il quelques sous à blanchir. Je me suis une nouvelle fois souvenu de cette phrase de Custine : « Ils prennent le faste pour l’élégance, le luxe pour la politesse… ».
 

Il n’y avait là que de sévères hommes d’affaires, et la jeunesse dorée de Sakhaline. En face de moi bavardaient quelques-unes de ces jeunes filles, qui d’habitude dans ces régions tombent enceinte à 18 ans, au mépris de l’évolution générale des mœurs. Elles vous regardent avec des yeux qui appellent au pillage et au bout de deux semaines vous introduisent dans des foyers trop bien rangés. Des dimanches ennuyeux, vous ne vous tirez alors qu’avec de médiocres excuses avant de demander au chauffeur de faire un long détour pour aller respirer la liberté des faubourgs mal soignés. En vérité, c’est beaucoup plus loin que j’ai fui ces histoires où l’on vous regarde avec espoir. Vous vous sentez opprimé par une douceur que vous voudriez écraser du poing, aspiré par un marais de gentillesse. Vous songez d’un coup à la solitude et au lointain. Tout sauf cette chaleur sèche des maisons bien chauffées. Dieu sait combien m’ont toujours plus séduit les appartements où l’on pose à peine l’œil sur vous, le père propose à boire comme si vous étiez son voisin et la mère vous restaure comme elle nourrirait l’oncle Vassia. Nulle sollicitude et une certaine virtuosité de la bonté. Comme est confortable cette relation, où l’indifférence vaut pour un signe d’humanité, où les égards sont une insulte à la fraternité.
 

Dans un coin de la salle trônait deux de ces imposants billards russes qui diffèrent de leurs homologues américains par les caractéristiques suivantes : un tapis plus vaste, des boules plus volumineuses et plus lourdes, des trous plus étroits et des angles fermés. Les joueurs envoyaient des boulets de canon d’une précision démoniaque pour le plaisir d’entendre le son sourd des billes heurtant les panières. Au bar, une femme entre deux âges envoyait des signaux de détresse à un marin qui passait au large dans un océan de bière. Et moi je fixais l’horizon enfumé en délaissant mon verre. Ce soir, j’étais à nouveau convoqué devant mon tribunal intime. Il m’arrive régulièrement de comparaître pour lâcheté devant la vie. J’en étais quitte pour deux jours de vertiges. Le voyageur est une catastrophe ambulante.
 

Je suis rentré dans la chambre avec ses gadgets japonais anachroniques se détachant du décor gorbatchévien. La fenêtre était ouverte et un souffle d’été jouait avec le voile faisant office de rideau. Je me suis étendu sur mon lit en pensant qu’on peut très bien être heureux à Sakhaline. Il y a dans ce Nord la rudesse – pas tant climatique que sociale – dont on nous a toujours privés. En Europe les malheurs sont valorisés selon un barème de l’affliction. On s’acquiert des mérites involontaires. La télévision Panasonic sur son meuble vernis montrait un de ces jeux de téléréalité décliné à la sauce russe. Au milieu du néant intellectuel de leurs conversations, disputes et amourettes, aucun des participants ne pleuraient. Si je me souviens bien, sur les chaînes françaises ils passent leur temps à larmoyer et à sangloter. Ici les hôtesses de l’air ne vous sourient pas comme à des demeurés au milieu des turbulences. Il n’y a que dans nos compagnies que tout l’équipage se présente par son petit nom comme si on partait en colonie de vacances. C’est sur ces grandes considérations que je me suis assoupi.
 

À l’aube, les rayons matinaux m’ont débusqué derrière le voile doublant les carreaux. J’ai filé vers Korsakov où le ferry pour Hokkaido vient chercher les passagers. Une foule de Russes attendaient le départ pour Wakkanaï, la plupart pour aller faire ensuite quelques emplettes à Sapporo. Le respect que leur impose l’archipel nippon tranche avec l’opinion qu’ils ont généralement des Chinois. A la suite du tsunami et de la catastrophe de Fukushima, plusieurs millions de roubles furent rassemblés en Extrême-Orient russe. Et dire que ces deux pays n’ont jamais signé de traité de paix à la suite de la Seconde Guerre mondiale en raison de leur dispute frontalière. Comment appelle-t-on les îles Kouriles au Japon ? Territoires du Nord.
 

Cédric Gras : Le Nord, c’est l’Est. Aux confins de la Fédération de Russie

(pp. 116-118 éd Libretto)

 

Lire la suite

Où la rue du Vieux-Colombier réserve une surprise à l’auteur

5 Décembre 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

« C’était le début du printemps. Il avait plu. Le soir tombait. J’avais vieilli comme tout le monde. Je venais de la rue du Cherche-Midi, où j’avais passé une heure avec Michel Mohrt, le plus ancien de mes amis, l’auteur breton, délicieux et souvent irrité de La Prison maritime. Au carrefour de la rue du Cherche-Midi, de la rue de Sèvres et de la rue de Grenelle, je venais de m’engager, vers Saint-Sulpice et la Sorbonne, dans la rue du Vieux-Colombier, lorsque j’aperçus devant moi, un foulard sur la tête, la silhouette d’une jeune femme prise dans un de ces imperméables qu’on appelait naguère un trench-coat. Parce que je pensais sans cesse à elle, je me dis en un éclair qu’elle ressemblait à Marie. En passant à sa hauteur, je murmurai très bas :

- Marie… Elle tourna la tête. C’était elle.

- Marie ! m’écriai-je.

Tiens ! me dit-elle, c’est toi.

C’était moi. Nous ne nous sommes plus quittés ».

Jean d’Ormesson. Un jour, je m’en irai sans en avoir tout dit.

Où la rue du Vieux-Colombier réserve une surprise à l’auteur
Lire la suite

"Longtemps, j'ai été jeune. J'ai eu de la chance"

5 Décembre 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

(c) F.S

(c) F.S

"Longtemps, j'ai été jeune. J'ai eu de la chance. J'avais un père et une mère, un frère, une gouvernante allemande qui s'appelait Fräulein Heller et que j'appelais Lala. Et, comme dans les romans de la comtesse de Ségur, Les Petites Filles modèles ou Les Vacances, nous nous aimions tous beaucoup. Les bons sentiments coulaient à flots autour de nous. J'adorais Lala qui était très sévère, que je trouvais très belle et qui me donnait des fessées avec une brosse à cheveux. Le monde s'arrêtait là et il était très doux. Il me paraissait immobile, ou à peu près immobile. Les choses changeaient très peu. Très lentement, et très peu. Dans un passé lointain et très flou, il y avait des guerres et des révolutions. L'hiver, avec sa neige et ses étangs couverts de glace où il m'arrivait de patiner, succédait à l'automne, et le printemps à l'hiver. Dès que revenait l'été, j'allais rejoindre mon grand-père à Plessis-lez-Vaudreuil. Et plus rien ne bougeait. (...) Plessis-lez-Vaudreuil !... Seigneur !... Vous rappelez-vous ?... C'était un autre nom du paradis avant le déluge de fer et de feu qui a tout emporté. Nous ne doutions de rien, et surtout pas de nous-mêmes. Nous ne voyions pas plus loin que notre vieux jardin qui était un parc immense dont les tours, les bosquets, les bancs à l'ombre des tilleuls, les allées entretenues avec soin, les plates-bandes de pensées et de bégonias, les murailles formidables ne prêtaient pas à rire. Dieu se chargeait de tout - et il nous avait à la bonne. Les choses étaient ce qu'elles étaient et ce qu'elles devaient être. Il y avait une vérité et il y avait une justice. Et, depuis des temps à peu près immémoriaux, elles nous avaient fait ce que nous étions."

Jean d'Ormesson, Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit.  

(c) F.S

(c) F.S

(déjà publié sur ce blog le 20/08/2017)

Lire la suite

Un dimanche à Voisey

1 Octobre 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

Un dimanche à Voisey

Un dimanche, cela ne se voit guère dans le paysage. Ce repos hebdomadaire imposé à nos vies (ou réclamé par elles), cette parenthèse ouverte et refermée entre le samedi et le lundi, les plantes, les arbres, les forêts, les animaux l’ignorent. Seuls les chiens, aux jours de la chasse, doivent sentir le dimanche à cette agitation qui prend leurs maîtres, tôt dès l’aube. Quand j’arrive à Melay, la place est noire de monde. Je m’arrête un instant au café, près de l’église, sans autre raison que de me mêler à cette foule dominicale, à la fumée des cigarettes, au bruit des conversations. Je commande une Suze, mon apéritif préféré, parce qu’il est amer et jaune et qu’avec son goût de gentiane, j’y puise l’illusion de boire la saveur des montagnes. Je profite de cette pause pour ôter mon imperméable. Le ciel semble entièrement dégagé à présent, le soleil est haut, le jour est encore chaud en cette fin du mois d’août. Je repars, traversant les rues où par les fenêtres entrouvertes passe l’odeur des rôtis du dimanche. Plus loin, à quelques kilomètres, il y a un village, Voisey. Je m’arrêterai pour déjeuner ou manger un sandwich car je n’ai pratiquement rien mangé depuis vingt-quatre heures. (…)

À Voisey, je m’installe dans l’unique café de l’endroit qui fait aussi tabac et restaurant. Je commande un sandwich, une bière. Puis je m’installe pour écrire et prendre quelques notes. Il est deux heures de l’après-midi. Des paysans consomment encore au comptoir. Dans la deuxième salle, des jeunes jouent aux flippers. Ils y joueront tout l’après-midi, dans un ennui mêlé de rires, comptant les heures. Il y a là toute la faune habituelle d’un village. Curieusement, les cheveux longs sont en minorité. Chacun est vêtu avec goût, parfois avec recherche. Deux gilles, égéries probables de la bande, regardent dans le vide au-dessus de leur verre de bière. J’essaie de deviner qui sont ces jeunes, à leurs gestes, leurs mots, leur apparence. (…)

De temps à autre, ayant remarqué que je l’observe, l’un d’eux m’observe à la dérobée, à son tour. Un peu plus tard, il se lèvera, viendra droit vers moi, se penchera sur mon épaule pour voir ce que j’écris. J’ai déployé sur la table ma carte d’état-major. Il me demande si je suis géomètre, si je travaille par ici. « Non, lui dis-je. Je me promène. Je marche à travers la France et j’écris ». – À travers toute la France ? – Oui. – Depuis longtemps ? – Deux semaines environ. – Et après, où allez-vous ? – En Méditerranée ». Je lis dans ses yeux l’incrédulité. « Mais qu’est-ce que vous faites dans la vie ? – Je suis écrivain. Je regarde, je vis, j’écris. Comme à présent. – Alors, par exemple, vous allez parler de nous, ici, dans votre livre ? ». J’hésite à répondre. Comme s’il devinait mes pensées, il ajoute : « Je ne vois pas ce que vous pourriez écrire sur Voisey. Ici, il n’y a rien. On ne fait rien. On s’ennuie le dimanche. – Eh bien, j’écrirai sur l’ennui du dimanche à Voisey ». Il a un rire bref et retourne à sa table. Et l’ennui, le verre de bière qu’on tourne sans arrêt entre ses mains, les brèves sorties sur la place, le retour vers les flippers illuminés, le retour sur la place, le retour au comptoir, le silence avec les yeux fixes, des sourires lointains éclairant les visages sur une chose qu’on voudrait drôle, une autre bière commandée, un autre verre tournée entre les mains, le juke-box, la place, la terrasse, le comptoir : un dimanche à Voisey.
 

Jacques Lacarrière, Chemin faisant. 1000 kilomètres à pied à travers la France. (1977, Arthème Fayard).

Un dimanche à Voisey
(c) Laurent L.

(c) Laurent L.

Lire la suite

À l’université des arbres

13 Septembre 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

À l’université des arbres

"Les arbres nous enseignent une forme de pudeur et de savoir-vivre. Ils poussent vers la lumière en prenant soin de s’éviter, de ne pas se toucher, et leurs frondaisons se découpent dans le ciel sans jamais pénétrer la frondaison voisine. Les arbres, en somme, sont très bien élevés, ils tiennent leurs distances. Ils sont généreux aussi. La forêt est un organisme total, composé de milliers d’individus. Chacun est appelé à naître, à vivre, à mourir, à se décomposer – à assurer aux générations suivantes un terreau de croissance supérieur à celui sur lequel il avait poussé. Chaque arbre reçoit et transmet. Entre les deux, il maintient. La forêt ressemble à ce que devrait être une culture. (…)
Ils sont mélomanes ! Ils grincent, chuintent, bruissent. Leurs feuillages murmurent des secrets. Leurs troncs se plaignent de souffrance. Entrer dans la forêt, c’est s’installer sous l’orchestre. Mais la musique est douce et accueille souvent le silence, dont l’historien Alain Corbin vient d’expliquer dans son Histoire du silence combien il est une marque de la civilisation. (…)
Les arbres sont princes de l’immobilité. Ils prouvent que la puissance ne se définit pas par le mouvement. Leur royaume est le terrain qu’ils couvrent de leur ombrage. Parfois, il est bon de faire l’arbre. (…)
J’aimerais bien me faire enterrer sous un arbre. La chair, se décomposant, serait aspirée dans le système ligneux, distribuée dans les fibres jusqu’aux nervures des feuilles. Je rendrais ainsi à la nature ce que je lui ai raflé. Ce serait l’invention de la souche tombale, après la pierre du même nom".

Sylvain Tesson. Une très légère oscillation.

À l’université des arbres
À l’université des arbres
À l’université des arbres
À l’université des arbres
Lire la suite

Kerman

4 Juillet 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

"Nous n’avons guère vu Kerman de jour, juste assez pour lui trouver cet air démoli, saccagé – comme si Tamerlan venait d’y passer – que l’implacable lumière de midi donne à toutes les villes de l’Est iranien. Mais la nuit, oui. Une fois lavés et rafraîchis, nous nous promenions, accompagnés par quelques jeunes cyclistes qui nous dépassaient, revenaient, faisaient du sur place pour nous lancer interminablement la même phrase en anglais. Et la nuit, Kerman devenait belle ; son côté brûlant, déchu, brisé, faisait place à la douceur du plus grand ciel du monde, à celle de quelques feuillages, de bruits d’eau, de coupoles qui s’enflent contre le gris lumineux de l’espace.  la sortie de la ville, notre escorte nous lâchait. Trois arbres immenses, un mur de boue séchée, puis un plateau sableux plus vaste que la mer. Étendus dans le désert encore tiède, nous fumions sans mot dire, en nous demandant si nous en verrions jamais la fin. Ongles cassés, furtifs éclairs d’allumettes, trajectoires gracieuses et fatiguées des mégots qui fusaient dans le sable, des étoiles, des étoiles, des étoiles assez claires pour dessiner les montagnes qui barraient l’horizon vers l’est… et peu à peu, la paix".
 

Nicolas Bouvier. L’Usage du monde.

 

Lire la suite

Ispahan

29 Juin 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

"Avec un ressort arrière brisé, traversé lentement le canton agricole qui entoure la ville. Le soleil se couchait derrière de hauts platanes solitaires dont l’ombre oblique s’étendait sur des villages de terre aux douces arêtes rongées. Dans les champs de blé coupé, les gerbes retenaient la lumière et brillaient comme du bronze. Des buffles, des ânes, des chevaux noirs, et des paysans aux chemises éclatantes travaillaient à finir les moissons. On voyait le bulbe léger des mosquées flotter sur la ville étendue. Assis sur le capot pour soulager la voiture malade, assommé de fatigue, je cherchais un mot pour m’approprier ces images, et je me répétais machinalement : Carabas".
 

Nicolas Bouvier. L’Usage du monde.

(c) F.S.

(c) F.S.

Lire la suite

Voir loin, c'est la rêverie du paysan

4 Juin 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

Bouges (36). (c) F.S.

Bouges (36). (c) F.S.

"La beauté du pays existerait, mais, à moins de monter sur la cime des branches, personne n'en jouirait. L'artiste, qui rêve en contemplant l'horizon, y perdrait le spectacle de sites enchanteurs, et le paysan, qui n'est jamais absurde et faux dans son instinct, n'y aurait plus cette jouissance de respirer et de voir, qu'il exprime en disant : C'est bien joli par ici, c'est bien clair, on voit loin. Voir loin, c'est la rêverie du paysan ; c'est aussi celle du poëte. Le paysagiste aime mieux un coin bien composé que des lointains infinis. Il a raison pour son usage ; mais le rêveur, qui n'est pas forcé de traduire le charme de sa contemplation, adorera toujours ces vagues profondeurs des vallées tranquilles, où tout est uniforme, où aucun accident pittoresque ne dérange la placidité de son âme, où l'églogue éternelle semble planer comme un refrain monotone qui ne finit jamais.

L'idée de bonheur, est là, sinon la réalité".

George Sand, La Vallée-Noire.

Eglise Sainte-Anne, Nohant-Vic (36). (c) F.S.

Eglise Sainte-Anne, Nohant-Vic (36). (c) F.S.

(c) F.S.

(c) F.S.

Lire la suite

Sylvain Tesson, Les Chemins noirs

25 Janvier 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

Le dernier livre de Sylvain Tesson entraine le lecteur sur des chemins jusqu’ici inconnus – ou presque – de l’écrivain voyageur baroudeur, plus adepte des grandes steppes asiatiques ou des bords du lac Baïkal en Sibérie. De la frontière italienne au Cotentin, en passant par le Massif-Central, les Marches et la Touraine, cette singulière randonnée thérapeutique n’emprunte jamais, ou presque, le goudron des routes. Une « épopée » qu’il décrit avec le style qu’on lui connait, et une part de sincérité jusqu’alors bien cachée.

Sylvain Tesson, Les Chemins noirs

Et dire qu’il aura fallu cette chute malheureuse d’un toit chez son ami Jean-Christophe Rufin en août 2014 pour que Sylvain Tesson devienne enfin lui-même ! Huit mètres de vide depuis la gouttière de cette maison savoyarde, pari idiot après un déjeuner bien arrosé – comme il se doit avec le plus russophile écrivain baroudeur – qui l’a conduit directement sur un  lit d’hôpital pendant un an. D’abord complètement paralysé, il retrouve ensuite une partie de l’usage de son corps (la moitié à peu près, tout en perdant un œil et une oreille dans la bataille) qu’il a si souvent mise à rude épreuve : « Je regretterais longtemps cette chute parce que je disposais jusqu’alors d’une machine physique qui m’autorisait à vivre en surchauffe », dit-il avec lucidité au début de Sur les Chemins noirs, sorti chez Gallimard en septembre dernier.

« Corseté dans un lit, je m’étais dit à voix presque haute : si je m’en sors, je traverse la France à pied. Je m’étais vu sur les chemins de pierre ! J’avais rêvé aux bivouacs, je m’étais imaginé fendre les herbes d’un pas de chemineau. Le rêve s’évanouissait toujours quand la porte s’ouvrait : c’était l’heure de la compote». Un médecin lui avait dit : « L’été prochain, vous pourrez séjourner dans un centre de rééducation ». C’en était trop pour celui qui a toujours préféré le confort relatif et sommaire des bivouacs improvisés sous un arbre ou au bord d’une falaise que dans les draps secs et propres d’un palace moscovite.


Pari tenu, et le jour de la saint Barthélémy 2015 (le 24 août) le voici qui s’élance, à pas lents, de la frontière italienne au bord du Mercantour, avec pour obsession le nord et le Cotentin, « ce bras que tendait la France sous le ciel pour s’apercevoir qu’il pleuvait », jusqu’au cap de la Hague. Entre les deux : deux mois et demi de marche à travers la France « hyper-rurale » comme le décrit un rapport dédié à cette France enclavée, ignorée, oubliée. « Loin des routes, il existe une France ombreuse protégée du vacarme, épargnée de l’aménagement qui est la pollution du mystère. Une campagne du silence, du sorbier et de la chouette effraie ».
 

Commence alors pour lui cette lente remontée, tantôt en solitaire, tantôt accompagné d’amis taillés dans le même bois que lui, plus habitués aussi à planter leur sac et bivouac entre Oulan-Bator et Valparaiso, à prendre des bitures à la vodka au fin fond de cabanes sibériennes par moins trente degré dehors (mais quarante degrés dans la bouteille…). « Les médecins, dans leur vocabulaire d’agents du  Politburo, recommandait de se rééduquer. Se rééduquer ? Cela commençait par ficher le camp ».
 

Il en ressort un livre singulier – c’est quand même à chaque fois sa marque de fabrique – où l’on retrouve tout de même le « style Tesson », fait d’observations et de descriptions imagées de ce qu’il voit, entend, ressent, rencontre. Mais aussi un livre profond et teinté de la sincérité qui lui a peut-être manquée jusqu’ici, excepté Dans les forêts de Sibérie où il racontait ses six mois d’hiver passés dans une cabane au bord du Lac Baïkal gelé en 2010, jusqu’à la fonte des glaces et neiges. On l’avait senti proche de la corde sensible, ce qui manquait jusqu’alors à cette « machine » baroudeuse aux limites permanentes de l’exploit et de la satisfaction de l’ego.
 

Est-ce parce quelques mois avant sa funeste chute sa mère était morte, « comme elle avait vécu, faisant faux bond, et moi, pris de boisson, je m’étais cassé la gueule d’un toit où je faisais le pitre » ? Peut-être. Sans doute. Très probablement. « J’étais tombé du rebord de la nuit, m’étais écrasé sur la terre ». Nous y voilà. A force de l’avoir arpentée en tous sens – y compris les plus improbables et extraordinaires – Sylvain Tesson avait peut-être oublié, ou feint de l’ignorer, que le corps d’un homme contient aussi un cœur. Avant et après Sur les Chemins noirs, il n’est plus tout à fait le même. On s’en doutait, mais il y a mieux : désormais, il le dit, et l’écrit.
 

F.S.
 

Sur les Chemins noirs, Sylvain Tesson. Gallimard septembre 2016.

à lire aussi ici.

Des extraits là.

Lire la suite
<< < 1 2 3 4 5 6 > >>