litterature
Sous Verdun. Ceux de 14. (Drôle de guerre)
Vendredi, 4 septembre
Nouvelle étape au soleil. La chaleur a encore grandi Jubécourt, Ville-sur-Cousances. Il y a là des gendarmes, des forestiers ; on croise des autos à fanion, des autobus de ravitaillement : tout cela sent l'arrière en plein. Est-ce que vraiment ce serait une déroute ? Nous ne sommes pas talonnés. Je cherche à entrevoir au moins la raison de ces étapes bride abattue, de cette randonnée haletante vers Bar-de-Duc. (...) Julvécourt, Ippécourt. Nous faisons grand'halte en sortant de Fleury-sur-Aire. Des dizaines d'hommes arrivent avec d'immenses quartiers de fromage plat, coulant, qui ressemble au brie. D'autres sont cuirassés de bidons, qui arrondissent autour d'eux une ceinture énorme. Les musettes craquent.
L'herbe, dans le pré où nous sommes, est drue et vivace. J'en vois qui se déchaussent et marchent pieds nus dans cette fraîcheur verte. Presque tous, nous avons étendu au soleil nos capotes mouillées de sueur. Les chemises claires, les doublures des vêtements tirent à elles la lumière. Les couleurs papillotent, fatiguent les yeux.
On se lave jusqu'à la ceinture dans l'eau froide et transparente de l'Aire. Deux ou trois se sont mis nus et font une pleine eau. Parmi eux un nageur musclé, à peau brune, évolue avec souplesse en quelques secondes d'un bord à l'autre du large bassin où la rivière s'étale.
Au long de la rive, échelonnés, les hommes barbotent, s'ébrouent. Ils lavent des chaussettes, des mouchoirs, penchés vers l'eau ; le drap de leur pantalon se tend sur leurs fesses. Une pellicule bleuâtre, peu à peu accrue, flotte à la surface et s'irise au soleil.
Déjeuner gai, à l'ombre des saules qui trempent leurs basses branches dans le courant. Près de nous, un lieutenant, Sautelet, se tient debout au milieu d'un groupe, moustaches hérissées, bras nus, l'échancrure de sa chemise montrant une poitrine velue comme le poitrail d'un sanglier. Il étourdit les autres de sa faconde et de la violence de sa voix, éraillée mais formidable. J'entends ceci : "Il y a deux moyens de les avoir : enfoncer le centre, ou déborder sur les ailes !".
Nubécourt. L'étape ne m'a pas éreinté autant que celle d'hier ; j'évoque la nuit proche que ke passerai dans un lit, avec Boidin, le Saint-Maixentais, pour compagnon. Pauvre de moi ! L'animal fait appel à mon bon cœur, à ce qu'il veut bien appeler ma "connaissance de la vie" : il a le gîte, et il espère le reste.
Popote dans une cuisine qui ressemble à toutes celles que j'ai vues, demi-ténèbres et lueurs jaunes des bougies. Le cuisinier à grosses lèvres nous sert, ce soir-là, une ignoble piquette gâtée, qui laisse au palais un goût d'encre. J'échoue dans une grange, sur la paille.
Maurice Genevoix. Ceux de 14. Sous Verdun.
Le Consentement, de Vanessa Springora : le livre d’une vie
Vanessa Springora a mis plus de dix ans pour parvenir à écrire le récit de l’emprise qu’a exercé sur elle le sulfureux écrivain Gabriel Matzneff, quand elle n’avait que 14 ans. Elle voulait dit-elle « prendre le chasseur à son propre piège, et l’enfermer dans un livre », dit-elle. C’est réussi.
« Un père aux abonnés absents qui a laissé dans mon existence un vide insondable. Un goût prononcé pour la lecture. Une certaine précocité sexuelle. Et, surtout, un immense besoin d’être regardée. Toutes les conditions sont maintenant réunies ». Après 34 pages introductives d’où l’on ressort fébrile et mélancolique - récit d’une enfance où, au lieu d’être un « rempart », son père n’est qu’un « courant d’air » - Vanessa Springora campe le décor de ses cinq ans, moment où ses parents se séparent à la suite d’une n-ième dispute. Moins de dix ans plus tard, traînée dans un dîné mondain par sa mère, attachée de presse dans le milieu de l’édition, elle croise le regard de son « ogre », comme elle le nommera plus tard. Il a 40 ans de plus qu’elle. Gabriel Matzneff, écrivain sulfureux qui ne cache pas, à longueur de pages, son goût pour les adolescentes et les petits garçons qu’il aime déflorer et « dévorer », bénéficie encore à cette époque (1986) de la complaisance du milieu germanopratain médiatique et éditorial. « C’était une autre époque » se défendent – mal – ceux qui aujourd’hui regardent le bout de leurs chaussures en espérant qu’on ne vienne pas leur chercher des noises pour complicité ou non assistance à adolescentes en danger.
Dans un style incisif où pointe une douleur non feinte tout autant que discrète, Vanessa Springora déroule le fil d’un récit glaçant en six chapitres : l’enfant ; la proie ; l’emprise ; la déprise ; l’empreinte ; écrire.
Écrire… c’est ce qu’il fait, lui, dès le lendemain de leur première rencontre. « Passionnément », frénétiquement – jusqu’à deux fois par jour – il tisse sa toile. Elle est rapidement fasciné par cet homme dont elle sent, pendant le dîner, son regard lui « caresser la joue (…) La présence de cet homme est cosmique ». Quelques jour après, ils ont rendez-vous et elle se retrouve sans vraiment comprendre chez lui, dans une minuscule garçonnière sous les toits près du Jardin du Luxembourg, qu’il hante à la recherche de jeunes filles en fleur, comme il hante aussi la piscine Deligny pour les même raisons. « Un seul endroit permet de se tenir à deux dans cette pièce, le lit ».
Ni les signaux de sa mère – qui l’alerte sur ses penchants pédophiles, connus de tous – ni de quelques proches, pas plus que son propre corps ne la ramèneront à la raison. Elle va vivre une « passion » dévorante avec « G » comme elle le nomme, jusqu’à ce qu’elle tombe par hasard sur un de ses petits carnets noirs en moleskine où elle lit la confirmation de ce qu’elle redoutait par ailleurs : elle n’est pas la seule « petite amoureuse ». Il y en a d’autres. Il y en a plein. A celles-ci s’ajoutent ses « petits garçons » de Manille, où il se rend une fois par an, en quête de « culs frais ».
« A quatorze ans, on n’est pas censée être attendue par un homme de cinquante ans à la sortie de son collège, on n’est pas supposée vivre à l’hôtel avec lui, ni se retrouver dans son lit, sa verge dans la bouche à l’heure du goûter. De tout cela j’ai conscience, malgré mes quatorze ans, je ne suis pas complètement dénuée de sens commun. De cette anormalité, j’ai fait en quelque sorte ma nouvelle identité ».
Récit bouleversant, libérateur et cathartique, où l’auteur fait entendre ses émotions de l’adolescente qu’elle fut, de la femme et mère qu’elle est devenue, Le Consentement fait l’effet d’une bombe dans le (petit) milieu littéraire parisien qui n’avait pas encore connu son épisode #Metoo. À coup sûr il marquera son époque, autant qu’il marque son auteur et ses lecteurs.
F.S.
Le Consentement, de Vanessa Springora. Grasset. (206 p.).
Notre enfance est toujours un secret...
"Mes parents ont tâché de me donner une bonne éducation, mais il n'y ont pas réussi. La maison avait trop d'issues de plain-pied sur deux ou trois rues et, par la porte de la cuisine ou celle du jardin, j'étais bientôt dehors. En réalité, les parents n'élèvent pas leurs enfants, même quand ils les gardent à vue. Notre enfance est toujours un secret".
(...)
"En hiver, après le dîner, le domestique posait la lampe de porcelaine bleue sur la table du salon et jetait dans la cheminée un fagot de sarments dont les flammes tout de suite montaient ; mon père s'enfonçait sans un fauteuil, lançant très loin par bouffées la fumée de sa cigarette ; ma mère prenait son ouvrage ou un roman qu'elle commençait par la fin et ne quittait plus. J'apprenais mes leçons sous la lampe. Mon père me posait des questions instructives, ou bien, sans s'apercevoir de ma présence, poursuivait avec ma mère une discussion aigre et interminable où le même sujet avec ses pointes était ressassé sans fatigue. Parfois, dans la même nuit, ce colloque reprenait d'un lit à colonne à l'autre, aux deux bouts de la grande chambre. Les soirs paisibles, mon père se mettait au piano, fredonnant avec des éclats de voix subits, et ma mère se levait et lui caressait la tête".
Jacques Chardonne, Le Bonheur de Barbezieux. Stock 1938.
Les jouets de notre enfance sont des petits bossus qui s’essoufflent à nous suivre...
"Les jouets de notre enfance sont des petits bossus qui s’essoufflent à nous suivre. Un jour ils s’effacent, nous regardent nous éloigner, continuer une vie plus belle de ne s’appuyer sur rien. Sur rien, vraiment ? Nos livres savants et nos musiques profondes sont des poupées adultes.
J’écoute le bruit que fait l’araignée d’eau courant sur l’étang. Je frissonne au passage d’un ange pressé de rentrer chez lui. À six cents kilomètres de l’abbatiale j’entends le chuchotement de ses vitraux.
Les enfants sont de vrais moines : ils adorent l’invisible dont ils perçoivent chaque respiration. Regarder attentivement chaque escargot qui s’en va en carrosse à Versailles, c’est leur ascèse. Et puis ils renoncent. On dit qu’ils grandissent. En vérité, ils lâchent leur dieu. Quelques-uns poursuivent, traversent le monde en tenant dans le creux de leurs mains une pensée scintillante d’être puisée à la source du cœur. Toute la sainteté de la vie consiste à garder intacte cette chose qui n’a pas de nom, devant quoi même notre mort recule. Une pensée, mais non exprimable. Un amour, mais non sentimental.
Comme tous les saints, mon père n’était pas un saint. Son silence devant un ciel que le vent décoiffait disait son accord avec la vie incompréhensible aux yeux d’acacia.
Il n’y a pas d’autres raisons de vivre que de regarder, de tous ses yeux et de toute son enfance, cette vie qui passe et nous ignore".
Christian Bobin, La Nuit du cœur. Ed. Gallimard, 2018.
Qu'avez-vous fait au front ? - J'ai eu PEUR
Nous avons vraiment pris contact quand j’ai demandé des livres. Entre gens qui aiment la lecture, on établit vite des repères. Les préférences provoquent les idées, qui donnent rapidement la mesure des opinions. Sur ma table, j’eus bientôt Rabelais, Montesquieu, Voltaire, Diderot, Vallès, Stendhal naturellement, du Maeterlinck, du Mirbeau, du France etc., tous auteurs assez suspects pour de jeunes filles de la bourgeoisie, et je refusai, comme fades et conventionnels, les écrivains dont elles étaient nourries.
Une infirmière apprivoisée en amena une autre, et ainsi de suite. Les conversations commencèrent, je fus entouré et pressé de questions. On m’interrogea sur la guerre :
- Qu’avez-vous fait au front ?
- Rien qui ne mérite d’être rapporté si vous désirez des prouesses.
- Vous vous êtes bien battu ?
- Sincèrement, je l’ignore. Qu’appelez-vous se battre ?
- Vous étiez dans les tranchées… Vous avez tué des Allemands ?
- Pas que je sache.
- Enfin, vous en avez vu devant vous ?
- Jamais.
- Comment ! En première ligne ?
- Oui, en première ligne, je n’ai jamais vu d’Allemand vivant armé, en face de moi. Je n’ai vu que des Allemands morts : le travail était fait. Je crois que j’aimais mieux ça… En tout cas, je ne peux vous dire comment je me serais conduit devant un grand Prussien féroce, et comment ça aurait tourné pour l’honneur national… Il y a des gestes qu’on ne prémédite pas, ou qu’on préméditerait inutilement.
- Mais alors, qu’avez-vous fait à la guerre ?
- Ce qu’on m’a commandé, strictement. Je crains qu’il n’y ait là-dedans rien de très glorieux et qu’aucun des efforts qu’on m’a imposés n’ait été préjudiciable à l’ennemi. Je crains d’avoir usurpé la place que j’occupe ici et les soins que vous me donnez.
- Que vous êtes énervant ! Répondez donc. On vous demande ce que vous avez fait !
- Oui ?... Eh bien ! j’ai marché le jour et la nuit, sans savoir où j’allais. J’ai fait l’exercice, passé des revues, creusé des tranchées, transporté des fils de fer, des sacs à terre, veillé au créneau. J’ai eu faim sans avoir à manger, soif sans avoir à boire, sommeil sans pouvoir dormir, froid sans pouvoir me réchauffer, et des poux sans pouvoir toujours me gratter… Voilà !
- C’est tout ?
- Oui, c’est tout… Ou plutôt, non, ce n’est rien. Je vais vous dire la grande occupation de la guerre, le seul qui compte : J’AI EU PEUR.
J’ai dû dire quelque chose d’obscène, d’ignoble. Elles poussent un léger cri, indigné, et s’écartent. Je vois la répulsion sur leurs visages. Aux regards qu’elles échangent, je devine leurs pensées : « Quoi, un lâche ! Est-il possible que ce soit un Français ! » Mlle Bergniol (vingt et un ans, l’enthousiasme d’une enfant de Marie propagandiste, mais des hanches larges qui la prédisposent à la maternité, et fille d’un colonel) me demande avec insolence :
- Vous êtes peureux, Dartemont ?
C’est un mot très désagréable à recevoir en pleine figure, publiquement, de la part d’une jeune fille, en somme désirable. Depuis que le monde existe, des milliers et des milliers d’hommes se sont fait tuer à cause de ce mot prononcé par des femmes. Mais la question n’est pas de plaire à ces demoiselles avec quelques jolis mensonges claironnants, style correspondant de guerre et relation de faits d’armes. Il s’agit de la vérité, pas seulement de la mienne, de la nôtre, de la leur, à ceux qui y sont encore, les pauvres types. Je prends un temps pour m’imprégner de ce mot, de sa honte périmée, et l’accepter. Je lui répond lentement, en la fixant :
- En effet je suis peureux, mademoiselle. Cependant, je suis dans la bonne moyenne.
Gabriel Chevallier (1895-1969), La Peur. Éd. La Dilettante.
En 2009, dans la compagnie du Théâtre de Lune à Lyon, le metteur en scène Fred Guittet avait demandé à la troupe de préparer un texte en "figure libre" et de l'interpréter. J'avais lu quelques mois auparavant ce livre méconnu de Gabriel Chevallier, La Peur, qui m'avait beaucoup impressionné ; j'avais choisi cet extrait. Il est également l'auteur de Clochemerle (en 1934).
Il est encore temps de lire le Carnet de route du sous-lieutenant Robert Porchon
Reprise d'un article paru ici en novembre 2017 au sujet d'un camarade du 106e régiment d'Infanterie, dans la même compagnie (la 7e) que Maurice Genevoix dont le Président Macron a annoncé le 6 novembre le transfert des cendres au Panthéon avec "ceux de 14". Robert Porchon est de ceux-là.
Fraîchement sorti de Saint-Cyr en août 1914, le sous-lieutenant Robert Porchon, originaire de Chevilly (Loiret) rejoint la Meuse avec le 106e Régiment d’infanterie pour effectuer son baptême de feu à la tête d’une section la 7e compagnie où il rencontra un autre Loirétain, Maurice Genevoix, lui aussi chef de section dans la même compagnie. Tous deux se croisèrent auparavant au lycée Pothier d’Orléans. Tué d’un éclat d’obus dans la poitrine le 20 février 1915 au quatrième jour de l’attaque française sur le piton des Éparges un mois après son 21e anniversaire, le sous-lieutenant Porchon avait, comme beaucoup, gratté du papier à ses heures perdues, sous la pluie glacée ou sous le feu brûlant des obus, et envoyé du courrier à sa mère, à Chevilly. En 2008, ces carnets et lettres, ainsi que celles de Maurice Genevoix envoyées à sa famille post-mortem, furent rassemblés dans un livre aux éditions de la Table Ronde qu’il n’est peut-être pas trop tard pour découvrir, en ces jours où l'on commémore le centenaire de l'Armistice du 11 Novembre 1918.
Si vous avez aimé Ceux de 14 de Maurice Genevoix, vous aimerez probablement Carnet de route du sous-lieutenant Robert Porchon, sorti il y a bientôt dix ans à la Table Ronde. D’abord pour ses propres qualités littéraires : ce jeune saint-cyrien d’à peine 21 ans né à Chevilly (Loiret) en janvier 1894, arrivé au front dans la Meuse fin août 1914, tout frais sorti de Coëtquidan, fait dès sa sortie de l’École spéciale militaire ce que font tous les jeunes gens de son âge : il écrit. Et plutôt bien. À sa mère, essentiellement, mais aussi, comme beaucoup de soldats de sa génération arrivés au front, un « carnet de route ».
« Et cette mobilisation, qu’est-ce qu’elle devient. Hier il n’était question que de cela. Tous les officiers disaient que c’était pour aujourd’hui… », écrit-il le 31 juillet au matin, à Saint-Cyr. Le mardi 25 août, c’est le début du Carnet de route : « Départ de Châlons à 7 heures. On apprend à la gare que ce n’est pas pour Troyes mais pour Verdun. À Verdun, on reçoit l’ordre d’aller jusqu’à Charny ». Le carnet s’achève un gros mois plus tard, le 3 octobre : « Encore une fois dans le ravin. Rollin me ramène un détachement. Venue des caporaux en masse. D’ailleurs, on ne moisit pas. Départ pour le bois Loclont. Le Drachen ? Arrivée aux tranchées – sans abattis. Le Lieutenant qui commande la compagnie me donne du papier à cigarettes. Tranchées vaseuses – au sens figuré ». La monotonie et la routine des jours de guerre qui finissent par tous se ressembler s’abat sur lui comme sur ses camarades. Les lettres à sa mère vont alors se succéder, jusqu’au 20 février 1915 où il mourra, dans les combats de la crête des parges, d’un éclat d’obus dans la poitrine, alors qu’il se dirigeait vers l’infirmerie se faire panser le front légèrement touché par un premier éclat d’obus reçu quelques minutes auparavant.
Maurice Genevoix, l’ex copain du lycée Pothier d’Orléans, camarade de compagnie au 106e RI dont il était lui aussi un des chefs de section, écrira à sa mère, le 7 mars 1915. « À présent, vous savez. À présent, je puis céder enfin au besoin que j’avais de vous écrire à vous, et de vous parler de lui. Nous parlerons de lui simplement, pieusement ; vous me le permettez, puisque vous savez que je l’aimais. Nous nous étions retrouvés dès les premiers jours ; et nous nous étions rapprochés d’abord parce que nous étions du même pays, et cela nous faisait des souvenirs communs. Puis ce fut le départ pour le front. Nous fûmes affectés à la même compagnie, et tout de suite s’établit entre nous cette solide fraternité d’armes qui naît des fatigues et des dangers partagés, des responsabilités communes, et aussi d’affinités profondes de nature. À travers les dures épreuves, je mesurai mieux les qualités précieuses de votre fils. Je l’ai vu, petit à petit, sans même qu’il fît d’effort pour cela, et comme par la seule puissance de sa bonté et de sa loyauté, s’attacher le cœur de tous ses hommes ». Le premier des cinq livres de Ceux de 14, nommé Sous Verdun, lui sera dédié.
Le style et la plume du sous-lieutenant Robert Porchon s’approchent d’assez près de celui de Maurice Genevoix, et ça n’est pas la moindre des qualités de ce Carnet de route et des lettres qu’il envoya à sa mère, jusqu’au dernier jour ou presque. Ce témoignage est à lire avec les yeux du souvenir de ces jeunes hommes fauchés en pleine ascension vitale, défendant motte de terre après motte de terre le sol de leur mère patrie, au prix de leur sang. On y découvre (ou redécouvre !) des hommes sensibles, derrière l’épaisse carapace formée par les épreuves du feu, le danger permanent, l’odeur de la mort et de la putréfaction des corps, les hurlements et plaintes des blessés dont certains demandent qu’on les achève, les mutilés ; et la carapace de la boue des tranchées…
Le 17 février 1915 il écrit : « Ma chère maman, je t’écris un petit mot rapidement en attendant la plus longue lettre qui est encore remise, mais qui ne saurait tarder maintenant. J’espère que cette carte t’arrivera à bon port et rapidement. J’ai reçu tout à l’heure tes deux lettres du 10 et du 12. Je ne comprends rien au silence de la poste, car j’ai continué à t’écrire régulièrement. Il n’y a que ces 6 derniers jours que je suis resté sans t’écrire. Enfin, j’espère que ma dernière lettre griffonnée à la hâte te tranquillisera. Par ici toujours autant de boue. Mais heureusement ce soir, il gèle. Le terrain va devenir meilleur. Je t’envoie mille bons baisers ainsi qu’à tous ». De sa main et au bas de la lettre, Marie-Louise Porchon-Delarue écrira : « dernière carte arrivée à Chevilly le dimanche 21. Il n’était plus… ».
F.S.
Le nom du sous-lieutenant Robert Porchon est gravé sur le monument au mort de Chevilly. Une plaque commémorative est au lycée Pothier d’Orléans. Mais aucune rue, place ou même chemin ne porte son nom dans le Loiret.
(article déjà paru le 11 novembre 2017)
Que va devenir la bibliothèque personnelle de François Mitterrand ?
Les 29 et 30 octobre prochains sera vendue chez Piasa la bibliothèque personnelle des livres modernes de François Mitterrand. 683 lots, majoritairement composés de livres rares et magnifiquement reliés, aussi des autographes et des lettres de personnalités de l’histoire de la seconde moitié du XXe siècle. Il est cependant regrettable que cette exceptionnelle collection de l’ancien chef d’État soit disséminée dans la nature…
L’enfant de Jarnac, ancien élève du collège Saint-Paul d’Angoulême, puis pensionnaire des frères Maristes au 104 rue de Vaugirard, l’homme de « l’union de la gauche » qui le porta jusqu’à la Présidence de la République, aimait les écrivains de droite, ce n’est pas une découverte. De Maurice Barrès, dont il dira sur la plateau d’Apostrophes le 7 février 1975 « que la première page de La Colline inspirée, pour moi, est restée un chef-d’œuvre », jusqu’à Brasillach, Drieu La Rochelle, en passant par le catholique et révolutionnaire Léon Bloy, François Mauriac, Michel Déon, et bien sûr Jacques Chardonne, Roger Nimier, Paul Morand : c’est un véritable trésor de la littérature française du XXe siècle qui va être présenté aux enchères les 29 et 30 octobre prochain chez Piasa, à Paris dans le 8e arrondissement.
François Mitterrand était bibliophile. Un bibliophile averti même si on en juge par l’excellente qualité de ses choix, au gré de ses pérégrinations secrètes, pour s’échapper d’un quotidien dominé par la politique et les grandes questions nationales ou internationales liées à la Présidence de la République. Il arpentait les librairies du Quartier Latin et Saint-Germain (Gallimard boulevard Raspail ou Loliée notamment, rue de Seine), à la recherche d’exemplaire « de tête », ces tirages numérotés en très faible quantité, imprimés sur des papiers de haute qualité : Vélin, de Chine, de Japon ou de Hollande. Il les faisait relier avec de très beaux maroquins aux cinq nerfs sur la tranche par les meilleurs relieurs de Paris, parfois par Danielle Mitterrand elle-même qui a visiblement assuré une partie du classement, des fiches et du catalogue manuscrit de cet extraordinaire témoignage de la passion d’un homme, d’un Président de la République pour les livres, qu’on ne reverra sans doute pas avant longtemps…
En 1990 déjà, François Mitterrand avait fait don de sa bibliothèque de livres « usuels », de documentaires, à la bibliothèque Jean-Jaurès de Nevers. 20.000 ouvrages dont la moitié lui était dédicacés s’y trouvent, témoignage de sa passion.
« François Mitterrand est un homme d’ordre » explique Jean-Baptiste de Proyart, libraire et expert, dans le catalogue de la vente Piasa qui à lui seul est déjà un trésor. « Les ouvrages de bibliophilie, eux, la leisure library, sont à Paris mais pas à l’Élysée. Danielle Mitterrand a pour eux aussi dressé un catalogue manuscrit sous forme de répertoire pour lequel elle a utilisé les mentions figurants sur les fameux petits papiers ». La majorité des livres comporte en effet « une marque de possession pleine de charme ». François Mitterrand avait pour habitude de découper une bande de papier verticale, sur laquelle il notait de sa célèbre écriture de couleur bleue, à la plume, le nom de l’auteur, l’endroit où il avait acheté le livre, son prix, la mention « ed. or. » s’il s’agissait d’une édition originale, la date exacte de l’acquisition et le nom du relieur si éventuellement il avait fallu le faire relier. Au dos de ces « petits papiers », on suit à la trace le parcours du bibliophile, de la « Chambre des députés », au « Palais de l’Élysée » en passant par le Sénat et « la Présidence de la République ».
Dans cette bibliothèque, de quoi faire s’évanouir de plaisir un passionné de littérature du XXe siècle : Hérvé Bazin, Michel Tournier, Louis Aragon, Blaise Cendrars, Malraux, De Gaulle, Mauriac, Léopold Sédar Senghor, Ernst Jünger, Milan Kundera, Françoise Sagan, Marguerite Duras, Albert Camus, Jacques Chardonne, Maurice Barrès, Gabriel Garcia Marquez, Julien Gracq, Marcel Pagnol, Gabriel Matzneff, Pierre Mendès-France, Jean d’Ormesson, Roger Nimier, Paul Morand, et Jacques Chardonne, bien sûr… Cet autre Charentais auteur du Bonheur de Barbezieux et des Destinées sentimentales, né à quelques dizaines de kilomètres de Jarnac dans une bourgade sensiblement de la même taille, Barbezieux, « une de ces bourgades endormies, qui fait pitié au Parisien quant il les traverse en voiture »… Il est probable qu’il ait fait siennes ses lignes de Chardonne dans Matinales : « Pour moi, la Charente est un songe, pays plus rêvé que réel (...). Avec les années, j’ai composé une Charente que j’aime. Ma terre natale m’est toute personnelle ; c’est ma création ». Cette bibliothèque d’un millier de livres est aussi la sienne.
F.S.
Des autographes et lettres inédites et rares qui vont aussi partir Dieu sait où !
L’imposante collection d’ouvrages de Jacques Chardonne va se trouver disséminée à moins qu’un collectionneur n’acquière l’ensemble des lots mis à la vente ce qui nécessitera de mettre un joli chèque sur la table. Parmi les 28 lots présentés lots de cette vente Piasa, le n°145, Lettres à Roger Nimier chez Grasset en 1954 porte une dédicace de la main même de Jacques Boutelleau (son vrai nom), patron des éditions Stock : « À François Mitterrand, souvenir d’un compatriote, avec beaucoup de considération et de sympathie ». Mais aussi un envoi historique d’Albert Camus d’un exemplaire broché des Justes (Gallimard 1950) « en souvenir d’une juste cause ». La biographie de De Gaulle par François Mauriac en 1964 chez Grasset : « à François Mitterrand, qui ne sera pas d’accord, bien sûr ! ». Un des 12 exemplaires sur Whatman de l’introuvable Notre Jeunesse de Charles Péguy (1910) en édition originale acheté 20.000 francs en 1985 chez Coulet et Faure, coté 22.000 francs chez Loliée un an plus tard (mise à prix 8.000-12.000 €). Encore des manuscrits comme une lettre de Charles De Gaulle (lettre à Francisque Gay, fondateur du MRP) datant du 1er janvier 1956 ; une lettre de Flaubert à Ivan Tourgueniev au sujet de sa possible nomination à un poste de conservateur à la bibliothèque Mazarine) ; la lettre de Georges Marchais secrétaire général du PCF « Cher ami, je vous confirme l’accord de notre Parti avec les mesures dont nous avons convenu jeudi dernier à l’issue de notre rencontre » (4 janvier 1973) ; une lettre de Golda Meir ; des courriers de Shimon Peres en 1978-79 ; des autographes de Françoise Sagan ; de Saint-John Perse ; Philippe Sollers ; Milan Kundera ; Margaret Tchatcher ; Michel Tournier ; et… une carte de vœux de Léonid Brejnev en 1977.
François Mitterrand : "On lui aurait arraché les livres, il mourrait"
Extraits de l’interview d’Erik Orsenna dans Le Figaro du 9 octobre par Valérie Sasportas, au sujet de la vente aux enchères de la bibliothèque de François Mitterrand les 29 et 30 octobre prochains chez Piasa (Paris 8e).
« Notre bibliothèque est notre vraie maison et l’on peut toujours regretter la destruction de quelque chose qu’on aime. Et pour François Mitterrand, elle l’était plus que pour tout autre. Les livres étaient l’une de ses deux passions avec l’architecture. C’était pour lui son imaginaire, le squelette de sa pensée, son rythme, sa distance – son refuge et sa protection – face à l’actualité. L’emploi du temps d’un homme politique, et à fortiori d’un chef d’État, est haché sans arrêt. Les livres étaient pour Mitterrand son retrait. Je l’ai vu, lors de voyages, s’extraire ainsi du monde, des courtisans. Les livres étaient son recueillement au double sens de recueillir et de se protéger, le repli permettant de réfléchir et d’être soi. Comment peut-on se forger une opinion et organiser les changements dont la société a besoin, si on n’a pas ce repli ? La lecture est une co-création. Mitterrand se co-créait en lisant. En tant qu’écrivain lui-même, il était trop proche de ses livres pour s’en libérer complètement, avoir son style à lui. Mais on lui aurait arraché les livres, il mourrait ! ».
(…)
« Est-ce que dans les temps à venir, le pouvoir se dissociera du livre ? C’est un élément vertigineux pour nos démocraties. Le livre, c’est la réflexion, le temps et, encore une fois, la co-construction. Or, nos démocraties sont remise sen cause de tous ces points de vue : c’est de la consommation, de l’extrême rapidité et de la réaction. Et-ce qu’il peut y avoir une démocratie de l’immédiat ? La réponse est non. Par conséquent, la question posée par vos deux pages, en dehors de François Mitterrand, est absolument centrale : comment un dirigeant se forge-t-il une pensée et comment des citoyens se forgent-ils une opinion ? Voyez les derniers sondages des « vrais présidents ». Deux noms ressortent : De Gaulle et Mitterrand. Je suis frappé de voir que le temps de lecture diminue, qu’on le passe sur les écrans et que c’est du temps de moins avec soi-même. Est-ce une époque qui s’achève ? Remplacée par quoi ? Je suis alerté et passionné par la question de l’immédiateté. Et cette vente permet de se pencher dessus ».
À la mémoire des libraires
Alors voilà. Ce livre est épuisé, en tout cas très difficile à trouver dans cette édition à seulement 13 €. Bien sûr il y a un marché de l'occaze, mais à quel prix ! Il y a aussi « ma zone », dont un exemplaire à 13 € et... 33 € de frais de port (gasp ! Ils n'attachent pas leur chien avec des saucisses en Amazonie !). Hier je suis entré dans une librairie orléanaise - Chantelivre, pour ne pas la nommer - en demandant si par hasard... Non, la libraire ne l'avait pas, elle m’expliqua qu’il était ré-imprimable « à la demande » auprès de la BNF. C'est long (plusieurs semaines/mois) et plus coûteux. Mais, constatant mon léger désarroi facial, elle me dit : « si vous allez à Paris de temps en temps, j'ai un réseau de libraires là bas, peut-être l'ont-ils… Tenez par exemple, la librairie Polonaise boulevard Saint-Germain… ». Ça tombe bien, dis-je, j’y vais demain pour du boulot, je peux y passer. « Téléphonez quand même avant pour savoir s’ils l’ont », me conseilla-t-elle. Ce que je fis. Et tenez-vous bien : la librairie Polonaise du 123 boulevard Saint-Germain l’avait. « On vous le met de côté » me dit la libraire à l’accent de Cracovie au téléphone. 24 heures après, les 375 pages des Mémoires du Sergent Bourgogne aux éditions Arléa sont entre mes mains. Croyez vous que l’Amazonie m’aurait offert la même qualité de service avec le sourire ? Assurément non. Ce devrait être un non évènement. On s’en pourlèche d'une joie simple, pourtant.
Ceci est un plaidoyer pour les libraires, les vrais, les seuls, les uniques, les indépendants. Ceux qui aiment les livres et leurs lecteurs, et nous feraient presque pleurer de joie quand ils en dégottent un réputé « introuvable »…
Je me suis étendu sur mon lit en pensant qu’on peut très bien être heureux à Sakhaline
Je suis sorti dans la rue pour trouver un restaurant. J’ai dégusté des mets à prix d’or, dans un palais en toc. Le propriétaire n’avait pas lésiné sur la dépense, ou peut-être, avait-il quelques sous à blanchir. Je me suis une nouvelle fois souvenu de cette phrase de Custine : « Ils prennent le faste pour l’élégance, le luxe pour la politesse… ».
Il n’y avait là que de sévères hommes d’affaires, et la jeunesse dorée de Sakhaline. En face de moi bavardaient quelques-unes de ces jeunes filles, qui d’habitude dans ces régions tombent enceinte à 18 ans, au mépris de l’évolution générale des mœurs. Elles vous regardent avec des yeux qui appellent au pillage et au bout de deux semaines vous introduisent dans des foyers trop bien rangés. Des dimanches ennuyeux, vous ne vous tirez alors qu’avec de médiocres excuses avant de demander au chauffeur de faire un long détour pour aller respirer la liberté des faubourgs mal soignés. En vérité, c’est beaucoup plus loin que j’ai fui ces histoires où l’on vous regarde avec espoir. Vous vous sentez opprimé par une douceur que vous voudriez écraser du poing, aspiré par un marais de gentillesse. Vous songez d’un coup à la solitude et au lointain. Tout sauf cette chaleur sèche des maisons bien chauffées. Dieu sait combien m’ont toujours plus séduit les appartements où l’on pose à peine l’œil sur vous, le père propose à boire comme si vous étiez son voisin et la mère vous restaure comme elle nourrirait l’oncle Vassia. Nulle sollicitude et une certaine virtuosité de la bonté. Comme est confortable cette relation, où l’indifférence vaut pour un signe d’humanité, où les égards sont une insulte à la fraternité.
Dans un coin de la salle trônait deux de ces imposants billards russes qui diffèrent de leurs homologues américains par les caractéristiques suivantes : un tapis plus vaste, des boules plus volumineuses et plus lourdes, des trous plus étroits et des angles fermés. Les joueurs envoyaient des boulets de canon d’une précision démoniaque pour le plaisir d’entendre le son sourd des billes heurtant les panières. Au bar, une femme entre deux âges envoyait des signaux de détresse à un marin qui passait au large dans un océan de bière. Et moi je fixais l’horizon enfumé en délaissant mon verre. Ce soir, j’étais à nouveau convoqué devant mon tribunal intime. Il m’arrive régulièrement de comparaître pour lâcheté devant la vie. J’en étais quitte pour deux jours de vertiges. Le voyageur est une catastrophe ambulante.
Je suis rentré dans la chambre avec ses gadgets japonais anachroniques se détachant du décor gorbatchévien. La fenêtre était ouverte et un souffle d’été jouait avec le voile faisant office de rideau. Je me suis étendu sur mon lit en pensant qu’on peut très bien être heureux à Sakhaline. Il y a dans ce Nord la rudesse – pas tant climatique que sociale – dont on nous a toujours privés. En Europe les malheurs sont valorisés selon un barème de l’affliction. On s’acquiert des mérites involontaires. La télévision Panasonic sur son meuble vernis montrait un de ces jeux de téléréalité décliné à la sauce russe. Au milieu du néant intellectuel de leurs conversations, disputes et amourettes, aucun des participants ne pleuraient. Si je me souviens bien, sur les chaînes françaises ils passent leur temps à larmoyer et à sangloter. Ici les hôtesses de l’air ne vous sourient pas comme à des demeurés au milieu des turbulences. Il n’y a que dans nos compagnies que tout l’équipage se présente par son petit nom comme si on partait en colonie de vacances. C’est sur ces grandes considérations que je me suis assoupi.
À l’aube, les rayons matinaux m’ont débusqué derrière le voile doublant les carreaux. J’ai filé vers Korsakov où le ferry pour Hokkaido vient chercher les passagers. Une foule de Russes attendaient le départ pour Wakkanaï, la plupart pour aller faire ensuite quelques emplettes à Sapporo. Le respect que leur impose l’archipel nippon tranche avec l’opinion qu’ils ont généralement des Chinois. A la suite du tsunami et de la catastrophe de Fukushima, plusieurs millions de roubles furent rassemblés en Extrême-Orient russe. Et dire que ces deux pays n’ont jamais signé de traité de paix à la suite de la Seconde Guerre mondiale en raison de leur dispute frontalière. Comment appelle-t-on les îles Kouriles au Japon ? Territoires du Nord.
Cédric Gras : Le Nord, c’est l’Est. Aux confins de la Fédération de Russie
(pp. 116-118 éd Libretto)
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