l'evenement
Gros mensonge
- Arbre à Bouge - (36)
Un jour, quand j’étais petit – environ 7 ou 8 ans je crois – j’ai dit un gros mensonge, et je l’ai soutenu à mon père, les yeux dans les yeux. C’était dans le Lot-et-Garonne, où nous vivions quelques années. Dans le jardin de la maison familiale, il y avait un mimosa, comme beaucoup de jardins de ce coin de Gascogne. C’était un jeune mimosa, et ses branches basses étaient à portée d’escalade pour le jeune garçon que j’étais à l’époque.
Mon père m’avait bien mis en garde : les branches étaient faibles, souples, elles pouvaient casser. Je ne devais pas monter dans l’arbre. Comme la relative souplesse des branches faisaient un effet ressort, j’aimais y monter quand même, lorsqu’il ne me voyait pas, et je rebondissais sur les branches basses. Un jour, peu avant de reprendre l’école entre midi et deux comme on disait, j’ai joué dans l’arbre. La branche a cassé. Je me suis trouvé très con, et je suis parti à l’école sans rien dire à personne. J’avais l’estomac noué, et j’ai passé un sale après midi à imaginer ce que j’allais pouvoir dire à mon père quand il verrait cela. Ça n’a pas raté : le soir, je suis rentré, mon père aussi. Il a fait le tour du jardin, avec ses chiens, comme il en avait l'habitude. Il a vu la branche du mimosa, pendante dans l’herbe. Il m’a demandé si c’était moi qui l’avais cassée, connaissant déjà la réponse. Alors j’ai dit : « non, ce sont les chiens, en jouant, qui l’ont cassée. » Mon père, abasourdi par cette énormité, m’a fait répéter. Et j’ai maintenu la même version débile, énorme, mais avec un aplomb et une effronterie telle qu’il ne savait plus quoi faire. Il m’a demandé, les yeux dans les yeux, si je ne mentais pas. J’ai dit : « non, papa, je te jure, je ne mens pas. » « Menteur ! » s’était-il écrié. J’ai été privé de sortie dans le jardin et de télévision pendant 8 jours. Mon père ne m’avait pas cru. Il avait sévi, point. Et il est allé couper la branche à raz le tronc. Je suis resté avec mon remord longtemps, très longtemps, et aujourd’hui, bêtement, en repensant à cette histoire j’en éprouve encore, même si mon père n’est plus là et qu’il m’avait sûrement pardonné, au fond. Mais je lui avais menti, et juré le contraire.
Aujourd’hui, dans la presse et les médias, un certain Jérôme Cahuzac – à une échelle autrement plus importante – a dit qu’il avait menti. A tout le monde. Le président. Les députés. Les juges. Son avocat. Les journalistes. Le public. Les Français. Sa famille. Ses enfants. J’ignore comment ces derniers prendront la chose, et comment ils pourront réparer le lien cassé entre eux. Cela ne regarde personne. Pour le reste, il devra s’expliquer avec la justice et tout le tremblement médiatique qui l’accompagne.
Mais il y a une chose qu’il va trimbaler jusqu’à la fin de sa vie, c’est le remord. Il a menti. Il a masqué la vérité. Il a soutenu mordicus un énorme mensonge. Parce qu’il a eu peur.
Il a eu peur.
Peur.
Photo (c) Laetitia Forgeot d'Arc
Aux marges d'une visite présidentielle
- Quand c'est flou, il y a un loup -
- Véhicule diesel (mortel) -
- Coeficient de marée -
- "Si j'avais un marteau, je réduirais la courbe du chômage" -
- Touchons du bois -
(c) Fred Sabourin. Blois, 4 mars 2013. Visite F. Hollande au CFA du bâtiment.
Le tour du monde, en charentaises
réactualisé le 29/01/2013
(c) Vincent Curutchet
François Gabart, bizut du Vendée Globe, a donc franchi la ligne d’arrivée en premier, dimanche à 15h18, aux Sables d’Olonne. Ce Charentais, natif de Saint-Michel d’Entraygues, c’est-à-dire, pour les autochtones dont je suis, de l’hôpital de Girac, juste de l’autre côté de la limite avec Angoulême, a réussi un exploit. Le tour du monde en moins de 80 jours, à seulement 29 ans, pour sa première participation à la grande course en solitaire. Jules Verne doit se retourner dans sa tombe, et avec lui un paquet de matelots et capitaines qui reposent au fond des océans.
Ce marin à la gueule de gendre et de mari idéal (mais capable de supporter 78 jours de solitude en mer sans femme ni enfant ni chien, c’est dire s’il ne faut sans doute pas trop l’emmerder dans la vie normale), porte un patronyme pourtant bien mal orienté vers la course au large et la vitesse. François Gabart a un nom homonyme de la célèbre barque à fond plat, servant au transport de marchandises sur la Charente (et dans tout le sud-ouest de la France, notamment la Dordogne). François Gabart porte un nom de bateau qui avance lentement, sur un fleuve qui ne l’est pas moins, au bord duquel il a vu le jour. Ce n’est pas un de ces Bretons têtus et taiseux qui donnent généralement des skippers d’exception. Pas de prénom en « ïc » ni de nom en « ec ou ach ». Ce n’est pas non plus un de ces Britanniques obligés de savoir naviguer pour s’extraire de l’île où ils ont hélas vu le jour. Non. Il s’agit de François Gabart, comme la gabare, barque à fond plat servant au transport des marchandises. A-t-il déjà posé son pied sur celle amarrée à Saint-Simon, village gabarier, près de la maison de ses parents (Angeac-Charente) ? Niché entre Angoulême et Jarnac, ce petit bourg est un charmant et typique exemple de ce que produit la Charente de plus pittoresque. Quelques maisons serrées autour de leur église romane. Une petite place entourée de marronniers. Une grand’rue traversante. Grâce à l’opiniâtreté de son maire, Jean-Jacques Delage, une gabare baptisée La Renaissance remonte et descend ce fleuve que le poète Claude Roy qualifiait de « fleuve heureux, ceux qui s’y baignent le savent bien. » Il a tellement raison, le bougre !
C’est ici, bien loin de Lorient, de la baie de Quiberon ou du Golfe du Morbihan, de la Rade de Brest et de Port-le-Forêt, que le jeune Gabart a rêvé de partir. Il aura fallu une traversée de l’Atlantique en suivant les Alizés en 1989 avec ses parents et ses deux sœurs pour que le virus ne le lâche plus. Arrivé aux îles du Cap Vert, il scrutait l’horizon à la recherche des premiers concurrents du Vendée Globe.
Il me plaît à penser que ses premiers ronds dans l’eau furent sur le fleuve Charente, oui, le fleuve car il se jette directement dans l’Océan voyez-vous, La Charente, et non les Charentes comme on l’entend bêtement trop fréquemment sur les ondes de grandes radios nationales…
François Gabart, tu vas pouvoir mettre tes pieds dans tes charentaises en arrivant – enfin un endroit de sec ! – tu pourras peut-être tremper tes lèvres dans un cognac, et, savourant la précieuse eau-de-vie, te dire comme on dit au pays : « Chuis beun’aise ! »*
* beun’aise : être bien, tranquille, paisible, « bien aise ».
- La Renaissance -
- A Saint-Simon -
- A Grave -
- A Coursac -
- A Guissalle -
(c) Fred Sabourin
A table !
Festins de la Renaissance, c'est le thème d'une exposition sise au Château royal de Blois jusqu'au 21 octobre. A déguster avec les yeux, mais aussi avec la bouche, comme en témoigne le déjeuner de presse auquel certains privilégiés ont eu droit lors d'une visite où journalistes locaux (les manants, qui peuvent néanmoins venir à volonté au Château) ont côtoyés les nationaux (les nobles, ceux qui râlent pour un rien).
Heureusement, le lieu est grand, et on pouvait choisir ses convives. Le Sieur Sausin, Maître Queux qui exerce habituellement au Clos Lucé (Amboise, demeure de Léonard de Vinci), a régalé l'assistance avec :
Prime escuelle : gastiau de melon à l'estragon lié au lait d'amandes et de chèvre frais.
Seconde escuelle : poularde confite au limon, piment doux et olives vertes d'Italie, poêlée de courges en beurre safrané.
Issue de bouche : pomme soufflée en bon vin coriande et soupe de fraises au poivre doux.
Le tout arrosé d'un vin d'hypocras ou vin de cerise à la sauge, et d'un plus classique Gamay de Touraine.
- Merci, la gueuze -
La nouvelle muséographie du Château royal de Blois met l'accent sur la vie de cour à la Renaissance, et au second étage au rôle joué par Henri III (notamment lors de l'assassinat du Duc de Guise, dit le Balafré).
Comme dirait l'autre : ça a de la gueule.
- Qu'est-ce qu'elle a ma gueule ? -
- Vallée des rois -
Et, en plus, il y avait même la Reine d'Angleterre...
Mais que demande le peuple ?!
- The Queen -
- Pourvu que ça dure -
(c) Fred Sabourin. Juillet 2012. Blois, Loir-et-Cher, France.
Twitte et buzz au Palais Bourbon
- À l'ombre des roses -
Le second tour des élections législatives est remporté par la gauche. Dans le Loir-et-Cher, deux sortants sur trois sont réélus. Nicolas Perruchot, sortant de la 1ère circonscription de Blois, est sorti.
Si Descartes avait eu un compte Twitter, il aurait sûrement twitté « Je pense donc je suis, » et il aurait fait un tabac. Les élections législatives de juin 2012 auront au moins tenu une promesse : celle des réseaux dits sociaux. Faire un buzz (un bourdonnement d’abeille) avec un twitte (gazouillis d’oiseau), c’est donc cela, apparemment, faire de la politique. De la pétaudière du port de La Rochelle aux corons miniers d’Hénin Beaumont, en passant par le Comtat Venaissin du Sud-Est, il y aura eu surchauffe, et pour les nouveaux élus (ou réélus) le temps est venu de la réflexion et de l’action, au risque de se voir blackbouler aux prochaines échéances de façon moins bucolique. Une chose est désormais certaine, même si on s’en doutait déjà un peu : le parachutisme est affaire de professionnels.
Deux plus un égal trois
Dans le Loir-et-Cher, heureusement, on n’en était pas là. Terre de modération s’il en est, le département n’aura que peu tremblé sur ses bases centristes et droitières, sauf dans la première circonscription, où Nicolas Perruchot, jusqu’ici toujours vainqueur des scrutins d’un cheveu, a cette fois changé de coiffeur. Denys Robiliard, à peu près inconnu des électeurs de la 1ère circonscription il y a encore deux mois, entre au Palais Bourbon avec 51,90% des voix, contre 48,10 % pour le député sortant. À Blois, le sortant prend même une sacré douche rose de Loire, avec 41,75% des voix contre 58,25% pour le nouveau député PS. « Blois ville vote plus à gauche qu’ailleurs, et la circonscription a voté dans la vague de la présidentielle, » soupire Nicolas Perruchot, dans son QG de campagne en Blois-Vienne, baptisé le pressing du nom de l’ancien commerce qui y tenait boutique. On nettoie toujours des vestes, et encore plus depuis le 6 mai dernier. Sans doute se consolera-t-il avec son mandat de conseiller régional, et peut-être aussi avec le score de la droite et du centre dans le département : 53,23% (Nouveau Centre et UMP dans un même sac).
Mais les villes, elles, penchent à gauche, à l’exception notable de Vendôme (54,13% en faveur du centriste Maurice Leroy). De quoi donner quelques sueurs froides à Catherine Lockhart, maire PS de la cité de Ronsard. À Romorantin-Lanthenay Tania André (PS), sur les terres du sénateur-maire Jeanny Lorgeoux, réalise 54,21% des suffrages, alors qu’à Blois Denys Robiliard renforce la gauche déjà gagnante de l’hôtel de ville en 2008 avec 58,25% des voix contre 41,75% pour son adversaire Nicolas Perruchot, ancien maire,tombeur de Jack Lang en 2001 et donc désormais ancien député.
Dans la 2e circonscription (Romorantin-Lanthenay), Patrice Martin-Lalande gagne son cinquième mandat avec 53,16%, et dans la 3e (Vendôme), sans surprise Maurice Leroy, ancien ministre de la Ville et du Grand Paris, est réélu avec quasiment le même score qu’en 2007 : 58,05% des voix. Karine Gloannec Maurin ne rejoindra pas la majorité présidentielle cette fois-ci, pas plus que Tania André. Le PS départemental ne doit donc sa satisfaction qu’à un seul siège.
Réussir, ou mourir
« Alors maintenant, on fait quoi ? » semble dire le sage qui sommeille en chaque Loir-et-Chériens. Car si la gauche gagne en France, elle ne triomphe pas, loin s’en faut, dans le département. Les questions internationales « intéressent » le nouveau député de la 1ère circonscription. L’ancien s’intéressait à celles du financement des syndicats. Maurice Leroy, plus dans la posture que jamais, indique comme à son habitude ne pas être « Dans l’opposition systématique : si les textes sont bons je les voterais, s’ils sont néfastes, je voterais contre. » Patrice Martin-Lalande va pouvoir continuer à s’occuper des nouvelles technologies, de la désertification médicale et… des clôtures en Sologne.
Deux observations peuvent se dégager du scrutin au niveau national : d’abord il est à noter – et on n’estime sans doute pas encore très bien combien l’importance de ce fait – que les trois finalistes de la présidentielle 2007 sont désormais complètement finis et en dehors de tout mandat national : Nicolas Sarkozy battu le 6 mai dernier, Ségolène Royal parachutage raté à La Rochelle et François Bayrou, plus seul que jamais, qui perd la sacro-sainte 2e circonscription du Béarn, « chez lui. » Le tout la même année, à un mois d’intervalle. On nous avait promis le changement, en effet il y a du changement.
L’autre constat, toujours le même, concerne l’abstention. Énorme abstention. Quasiment la moitié des électeurs ont boudé les urnes, une fois encore. Même si en Loir-et-Cher celle-ci est un peu moins forte qu’au niveau national (39,42% dans le département pour 44,1% au national), cela en dit long comme un jour de juin sans soleil sur le désintérêt des Français pour les élections et /ou leur fatalisme à voir des hommes politiques impuissants à résoudre leurs problèmes quotidiens. La majorité absolue des parlementaires à l’Assemblée nationale l’est donc avec un quart des électeurs convoqués aux bureaux de vote.
Pas de quoi pavoiser donc, et un très sérieux avertissement pour une gauche qui a, comme on dit, les coudées franches sur à peu près tout : condamnés à réussir, ou bien disparaître au profit de qui vous savez.
Si vous croyez encore au miracle, c'est donc le moment de planifier un petit voyage à Lourdes.
F.S
Au revoir
- Congé paternité -
- 5, 4, 3, 2, 1... -
- Le temps des (noyaux) de cerises -
(c) Fred Sabourin. Soirée électorale, 6 mai 2012. Blois, Loir-et-Cher.
Cayenne, chien policier
- Attention, il va flinguer -
En février 2010, j’avais déjà eu l’occasion de narrer ici même une visite présidentielle du petit Nicolas en Loir-et-Cher, où je pigeais pour une radio locale. J’ignorais alors qu’un jour il reviendrait, et que je serais in solidum les pieds dans la glaise ligérienne.
C’est à Saint-Laurent-Nouan, à la Centrale EDF nommée Saint-Laurent-des-Eaux que le président candidat nous a donné rendez-vous lundi 26 mars dernier, par un bel après-midi très ensoleillé et printaniers. Un temps à taquiner le goujon dans les eaux de la Loire en fait. Fort différent du rendez-vous de Morée deux ans plus tôt, où il gelait à pierre fendre. Saint-Laurent-des-Eaux, parce que cette centrale nucléaire a les pieds dans le fleuve. Risque d’inondation donc. En fait non, nous assène-t-on du côté de la communication bien bordée de la centrale, « tout est prévu pour résister aux pires crues et encore pire puisque les calculs ont été surélevés jusqu’à l’inimaginable. » On imagine. Bref, ici comme ailleurs : « aucun risque. »
- C'est un coin de verdure où chante une rivière -
C’est la raison pour laquelle le président – candidat vient rassurer les électriciens en bleu de chauffe et casques idoines, du moins pour ceux qui toisent moins de 1,70m au casting organisé par EDF. Manquerait plus que les ouvriers soient plus grands que le président ! Visite au pas de charge mon pote, 20 minutes chrono dont le passage par la salle de turbine où les 900 MW qui tournent à plein régime, donnent une ambiance équatoriale à la visite. Il fait environ 33°, l’âge du Christ, et le président grimace, semblant souffrir un chemin de croix. Il n’est pas le seul.
Equatorial, c’est aussi le thème du chien renifleur qui passe en revue le matos des journalistes une heure et demi plus tôt, près de l’entrée secondaire de la centrale. Cayenne, c’est le nom de ce chien policier qui sniff nos appareils photos et caméras posés à nos pieds alors que nous sommes pratiquement au garde-à-vous derrière, apportant une touche d’humour noir à une séance trop connue. Le service de presse aboie, les gendarmes aboient, on se fait quasiment engueuler parce que ça ne va pas assez vite etc. Toutes ces précautions sont-elles nécessaires ? A priori non. La plupart des journalistes qui sont là, issus de la presse nationale (et dont je reconnais quelques visages vus il y a deux ans, ce sont donc les mêmes qui font ça depuis le début du quinquennat, ils vont finir à l’asile les pauvres gens !), sont largement identifiés. Le peigne-cul qui gère le service de presse (dont je vais reparler plus loin) les appelle même par leurs prénoms, c’est dire s’ils se connaissent… Les autres, je veux parler des bouseux de la presse locale, regardés avec toute la déférence d’un jacobinisme parisiano-centré, ont dû montrer pattes blanches, décliner tout leur état civil la veille, et carte d’identité, de presse etc. pour pouvoir être accrédités. A quoi bon vérifier qu’on n’aurait une bombe dans les Nikon, Canon ou autres caméras de JRI ? Tout simplement parce qu’on va rentrer dans une centrale nucléaire les amis, et que si par hasard on ne prenait pas toutes ces précautions (chien renifleur, portillon d’aéroport), on pourrait écrire qu’on rentre dans une centrale comme dans un moulin, ce qui serait contre productif par rapport au discours ultra sécuritaire distillé par ailleurs. CQFD.
Arrive le moment où la tension est à son comble : la distribution des tickets « pool ». Pour qui n’a jamais fait une visite présidentielle dans une France forte, il faut expliquer ce grand moment d’humiliation collective.
Il y a plusieurs endroits stratégiques où les photographes et caméramans peuvent faire des images. Chaque endroit est marqué par une lettre : pool A, B, C, D, sur des tickets de couleurs différentes. Le blanc-bec du service presse distribue d’abord « à ceux qui comptent » : AFP, Reuteurs, AP, TF1, France 2. Plus quelques têtes amies qu’il appelle par leurs prénoms, comme des vaches. Après, vient la presse locale, la volaille. Nouvelle République et République du Centre sont servies. France 3 aussi, mais uniquement après avoir quémandé. France 3, souvenez-vous, est dans le collimateur du président depuis les désormais fameuses images « off » sur un plateau télé en 2007…). Et puis… c’est tout. Les autres, du balais, vous prendrez des photos pendant « l’adresse informelle du président aux salariés EDF. » Etonnement et indignation des bouseux (j’en suis). « Je n’y peux rien, c’est comme ça, contentez-vous de ça, tout le monde ne peut pas aller partout, et ce n’est pas en me parlant comme ça que vous obtiendrez quelque chose, » siffle le connard à tronche de premier de la classe, un peu comme un pion style école communale, distribuant sucres d’orge et coups de férule à la récré. Je pense très fort : « et si je te fais une turlute, tu me laisses faire mon job ? »
Ca doit se sentir, car quelques minutes après, il revient vers moi et me distribue un précieux ticket, de couleur saumon, estampillé « pool C ». Celui-ci me permettra d’aller quasiment partout. Dans la panique et les bousculades de la visite, un photographe qui se démerde bien peut profiter des moments de flous pour s’introduire là où il ne devrait pas être. J’en serai. Sous la surveillance toujours efficace du SPHP (les gorilles), mais loin des petits dictateurs de poche du service presse. On a les petites victoires qu’on peut.
La visite se déroule comme d’habitude oserai-je dire si je l’avais, mais je me souviens trop bien de celle de Morée il y a deux ans : une foire d’empoigne, une bousculade de tous les instants, et plusieurs obsessions : être bien placé, pas coincé derrière dans un couloir, éviter les gorilles du SPHP (difficile), ne pas faire trop de photos floues, dans le doute, mitrailler tous azimuts en espérant sauver quelques clichés exploitables. Bref, faire le boulot, en plaignant les confrères qui font ça tous les jours.
- Mêlée à 5 mètres de la ligne des 22 -
Juste avant « l’adresse informelle » du président – candidat aux casques bleus EDF, le trou du fion revient vers moi et me prend par le bras en me disant : « venez, vous pouvez aller faire des photos là-bas lorsqu’il va arriver. » Il croit me donner un énorme privilège. Et il ne croit pas si bien dire. Le passage plein de courants d’air par lequel le petit Nicolas va arriver, sous des tuyaux, porte ironiquement le nom de rue sans joie. J’ai le temps de faire la photo. Faut savoir être opportuniste.
- Prêt à shooter ? -
- Feu ! -
Après avoir improvisé devant les ouvriers triés sur le volet (de taille pas trop grande donc), à qui il sera difficile ensuite de tirer quelques mots, « car on a reçu des consignes de ne pas faire trop de commentaires, » le président – candidat s’apprête à remonter dans la Peugeot 508 noire blindée (il y a deux ans c’était une Citroën C6). Un journaliste de France 24 tente un coup : « Un mot sur le Sénégal Monsieur le Président ? » (il y avait l’élection présidentielle la veille). « Merci ! » lui adresse-t-il avant de s’engouffrer dans son carrosse.
Merci qui ? Merci quoi ? Merci le Sénégal ? Là où « l’homme africain n’est pas entré dans l’histoire » ? On ne saura pas.
J’ai ma petite idée : le journaliste de France 24 mesure à vue d’œil environ 1,90 m. C’est trop grand.
- Merci le Sénégal -
Un dimanche en pull "Marine"
Le dimanche, certains tondent la pelouse ou nettoient leur voiture, se promènent, ou regardent Michel Drucker à la télé. Nous avons passé le nôtre avec des militants loir-et-chériens du Front National, à Châteauroux pour un meeting de Marine Le Pen. Reportage.
- Arrêt de bus -
Un dimanche les pieds dans la terre de France, avec le Front National en campagne. Étrange idée. Direction : Châteauroux, pour un meeting néo-rural avec "Marine", devant un gros millier de militants galvanisés par la grande prêtresse de « La France méprisée, la France oubliée. » À l’heure de la sieste, elle ressert l’évangile de la messe du matin : « Connaissez-vous la parabole biblique des talents ? » lance-t-elle d’entrée de jeu. « Au moment de partir en voyage, un père donne à ses serviteurs de précieuses pièces de monnaie. À son retour, il demande ce qu’ils en ont fait. Le bon serviteur est celui qui a fait fructifier son trésor. Tel est le sens d’une parabole qui a largement fondé notre civilisation. (…) Quel est le principal talent de la France ? Nous l’avons trop oublié : c’est sa terre. » Le ton est donné, il en sera ainsi pendant plus d’une heure.
Quelques heures avant, nous avions pris place dans le bus de militants de Loir-et-Cher se rendant au meeting. Vendôme, Blois, Romorantin, trois arrêts pour faire monter un public majoritairement masculin, d’un âge certain, au milieu duquel nagent quelques jeunes trentenaires et de rares femmes. Avec Jean-Pierre, notre voisin de droite (dans tous les sens du terme), la conversation s’engage. « Marine, elle est avocate, elle sait parler. Elle ne s’énerve pas. Moi j’ai voté Sarko au second tour en 2007. Il avait dit qu’il nettoierait la France, et ne l’a pas fait. Déjà, on aurait dû garder les usines en France. Le problème vous savez, ce sont les étrangers : trop, c’est trop. Je crois qu’il faut qu’on refasse les frontières, pour que les kalachnikovs ne passent plus ! À Marseille, vous en trouvez à 400 € !» On l’aura compris, Jean-Pierre, 74 ans en avril prochain, et ouvrier retraité de l’Education nationale, est déçu par ce quinquennat. Surtout dans le domaine de la sécurité, où l’actuel président avait beaucoup promis : « Les gendarmes sur la route : il n’y en a plus ! Des gendarmes il n’y en a pas assez ! » A-t-il le sentiment d’être en insécurité à Vendôme, où il vit ? « Oui, d’ailleurs je ne sortirai plus le soir dans certains quartiers, je ne me sens pas en sécurité. À Tours, où j’ai de la famille, et à Chinon, aussi. » En novembre dernier, Jean-Pierre s’est rendu au Congrès de Tours, où Marine Le Pen a reçu l’adoubement des militants du Front National en vue de sa candidature à la présidentielle.
Au meeting, "Marine" n’a pas trop appuyé sur les thèmes de la sécurité, même si elle promet, en cas de victoire, de « Sanctuariser la gendarmerie. Il est loin le temps où les campagnes étaient à l’abri des violences ! Je ferai que la gendarmerie retourne dans le giron du ministère de la Défense, qu’elle n’aurait jamais dû quitter, à cause de ce mariage forcé avec la police. » Ce meeting en région Centre, c’était surtout pour elle l’occasion de se poser en candidate de la ruralité. À cinq jours de sa visite au Salon de l’agriculture, en plein cœur du Berry, terre agricole s’il en est, devant 1200 militants venus des départements limitrophes, la candidate à la présidentielle a visé juste et fait vibrer le public : « Qui va remettre la France rurale au centre du jeu ? Qui sera la voix de la France que l'on entend pas, que l'on n'écoute pas ? » a-t-elle interrogé. Partisane d’une « PAF » (Politique agricole française), en lieu et place de la PAC, « qui abandonne nos agriculteurs, » elle a passé en revue tout le catalogue d’une France sépia qui sent les encriers, les pivoines de nos Fêtes Dieu, les portraits du Maréchal et les armoires remplies des dentelles de nos grands-mères : chasseurs, « ces grands amoureux des animaux, à commencer par leurs chiens. » L’école : « Tout petit Français a droit à la réussite, pas seulement dans les ZEP, » promettant l’introduction de La Marseillaise et du drapeau bleu, blanc, rouge dans les écoles. « La France rurale souffre, » a-t-elle ajouté. « Je vais vous rendre vos enfants, gens de la ruralité, tous les Français ont droit à la France, les territoires ruraux sont délaissés. » Et elle enchaîne avec le démantèlement des services publics dans les zones rurales (les trains supprimés, les bureaux de poste qui ferment, le prix de l’essence qui flambe etc.), promettant à chaque fois une batterie de mesures « si je suis élue, » dit-elle. On avait compris.
Retour dans le bus, avec David. Ce trentenaire blésois est séduit par le discours de Marine, et aussi par le changement d’image du parti. « Elle est combattive, elle est jeune, elle a du talent. Pour moi, un second tour Marine contre Hollande est possible, » espère-t-il. « Il y a eu du ménage de fait au FN, les skinhead, ou Alexandre Gabriac par exemple» (le Conseiller régional Rhône-Alpes exclu du FN après avoir été vu en photo faisant le salut nazi sur Internet, et fondateur depuis des Jeunesses nationalistes dans la région lyonnaise, NDLR). Pour cet arrière petit-fils de soldat de 14-18, et petit fils de résistant déporté, « Un peuple indigène n’a pas à accepter les désirs d’un peuple extérieur. » Dans le collimateur : les constructions de mosquées pour les musulmans, thème qu’on retrouve chez tous les militants rencontrés. « Mais ne faisons pas d’amalgame : au FN il y a trois ou quatre mille adhérents musulmans, » s’empresse d’ajouter David. « Ce qui n’est pas bon, c’est le communautarisme. » Après avoir exercé divers boulots, dans le social, à l’ONF et diverses missions intérimaires, il est au chômage, « depuis pas trop longtemps, 2010, » précise-t-il.
- Tu me la tiens ? -
Michel Chassier, responsable départemental du Front National, parle d’une « stratégie de l’évitement, » pour les maires des petites communes qui ne veulent pas donner leur signature à Marine Le Pen. « Dans les petites communes de moins de cinq cents habitants par exemple, certains maires, après 2002 et surtout 2007, se sont retrouvés avec des membres de leur conseil municipal contre eux, se faisant reprocher leur choix de signature. Dans les petites communes, tout le monde se connaît, les conseils sont apolitiques, ça créé des tensions. » Est-il inquiet quand à l’obtention de ces fameuses cinq cents signatures ? « Oui, car il y a des promesses de signatures mais rien ne dit qu’elles se concrétiseront. Et il n’y a qu’un seul formulaire par commune, si vous faites une erreur en le remplissant, c’est foutu ! Si vous écrivez Le Pen Marine au lieu de Marine Le Pen, le Conseil constitutionnel rejette le parrainage. » Blanc bonnet n’est pas bonnet bleu-blanc-rouge…
Interrogé sur les sondages et autres intentions de vote, Michel Chassier affirme que « Le mouvement en faveur du FN est plus fort encore qu’en 2002. Localement, on le sent bien. En 2007, Sarkozy a cru enterrer le FN, mais on a vu aux scrutins régionaux ce qui s’est passé. Quand il a lancé le débat sur l’identité nationale, c’était trop tard, on était déjà revenus, on avait repris la main sur cette thématique. Et son débat a fini en jus de boudin. Nous on a participé à tous les débats, on était partout. »
- Alors se leva le soleil noir -
Alain, ancien parachutiste appelé en 1959 au Congo, passionné de photographie animalière, a exercé divers métiers, « là où ça rapportait, pour nourrir ma femme et mes deux filles. » Il a eu des soucis de santé : « Deux cancers, et deux prothèses : une à la hanche, l’autre au genou. » La possibilité de se soigner et de pouvoir voir un médecin pas trop loin est une préoccupation pour ce retraité vivant confortablement – c’est lui qui le dit - non loin de Mondoubleau. « La santé, c’est la solidarité où tout se joue, a martelé Marine Le Pen pendant son meeting. Comment peut-on accepter qu’il y ait des sous Français qui seraient moins bien soignés que d’autres, » citant l’exemple de la Picardie, avec « 239 médecins en activité pour 100.000 habitants. 44% de diplômés d’universités étrangères, dont 1/3 du Maghreb et de Roumaine. » En plein cœur du Berry, devant un parterre de militants venus du Limousin et de région Centre, le couplet sur la désertification médicale tombe en plein dans les préoccupations et des sujets de conversations. « La faute à l’UMPS qui ont honteusement resserré le numérus clausus, empêchant les étudiants de devenir médecins alors qu’on savait qu’on en manquerait ! » Et de promettre de relâcher ce numerus clausus, pour « former des médecins français, » et pour inciter ceux-ci à s’installer dans les zones rurales, la candidate FN propose la mise en place, pendant les études de médecine, d’un « Stage territorial pour une découverte concrète de nos territoires. »
Alain reconnaît qu’on peut ne pas être d’accord avec tout (passionné d’animaux solognots et des oiseaux de Loire, il a eu du mal avec le couplet sur la chasse), mais il dit sans fard être partisan du Front depuis toujours, et « ma famille, mes amis le savent. On discute avec ma fille, elle est plutôt partisane de Sarko, elle a plus ou moins trouvé du boulot grâce à sa politique. » On ne mord pas la main de celui qui vous nourrit…
Après une heure quinze de cet inventaire à la Prévert d’une France rurale rêvée par les militants scandant le nom de leur candidate, la scène se couvre de jeunes et d’enfants, tandis que retentit une Marseillaise à réveiller les plus endormis. Jean-Pierre, notre militant de Vendôme, est ravi : "Elle a parlé des vieux, elle a dit : les vieux sont délaissés. Mais vous voyez, dans le temps, à la télé et à la radio, il y avait de l’accordéon : c’est de la musique française ça. Pourquoi il n’y a plus d’accordéon ? » Le politique peut-il y faire quelque chose ? « Oui, » répond-il sans hésiter. En France, tout finit par des chansons, c’est bien connu.
Avant de quitter ses hôtes, "Marine" harangue une dernière fois la foule au son de : « Debout Châteauroux, debout Saint-Amand-Longpré avec son beau clocher au soleil couchant, debout Issoudun, debout Argenton-sur-Creuse ! Debout, la France méprisée, la France oubliée ! » Les militants se sont levés d’un bloc à l’appel de la madone rurale d’un dimanche en campagne. Un seul village berrichon manquait à l’appel de cette sorte d’Internationale frontiste, pourtant distant d’une dizaine de kilomètres du lieu du meeting : Vatan.
(c) Fred Sabourin. 26/02/2012. Châteauroux (Indre). Nikon D300 au 12-24mm. Pentax Kx au 18-200mm
Elysez-moi...
Un vieux couple. Je t’aime moi non plus. Ne me quitte pas. Johnny fais-moi mal.
Quatre chansons françaises pour résumer le one man show du petit Nicolas face à la presse, le dernier jour du mois de janvier 2012. La question était : y aller ou pas ? Pour l’auteur de ces lignes, comme pour le résident de l’Elysée. Ce dernier, crispé, l’a dit en ouverture de cet inattendu rendez-vous avec la presse enchaînée. Pour ma part, j’avais tranché : si le bonhomme me sort par les yeux, le nez, les oreilles et les pores de la peau, un coquetel à l’Elysée, je ne pouvais pas rater ça. J’y suis allé, j’ai vu, et j’en suis revenu (difficilement, mais ça c’est pour la fin).
Le prince a soufflé le chaud et le froid, comparé ses relations avec la presse avec celles d’un vieux couple, envoyé des piques (mais pas de crocs) à ceux qui l’ont d’abord adoré, puis lâché, puis lynché. Il a eu aussi de l’humour – politesse du désespoir ? – notamment : « Quand on met des sentiments dans des rapports professionnels comme nous avons, on se trompe. Quand on y met du professionnalisme, on s’apaise. On découvre que la seule façon de progresser, c’est d’être critiqué. Et là, franchement, merci. » Ben y a pas de quoi coco, sauf que finalement tu restes en dessous des progrès attendus au vu de la critique.
Nous sommes en sommes un vieux couple
Quelqu’un m’aurait dit ça avant de venir, je n’aurais pas osé le croire. Même avec Carla, je n’aurais pas osé l’imaginer (pas mon genre). « Je ne détecte dans notre couple aucun des stigmates annonciateurs d’un divorce. Vous les connaissez : d’abord la lassitude. Franchement, je ne détecte pas de lassitude. Ensuite votre exigence. Je vous remercie. Avec moi, vous ne renoncez pas. » Même s’il sent que l’herbe commence à être plus verte ailleurs : « Je voix bien vos tentatives pour me remplacer, pour essayer autre chose, pour espérer ailleurs. Jusqu’à présent vous êtes toujours revenus. » Allons-nous recevoir un texto du même type que celui de Cécilia fin 2007 ? « Si tu reviens, j’annule tout. »
Humiliation ?
Comme les trois cents cartes de presse présentes n’avaient droit ni à la parole, ni aux photos avec leurs outils de travail habituels – signe d’un pays libre où la presse est libre : pour preuve la présence au premier rang de Serge Dassault et Etienne Mougeotte - le monologue ironique a parfois tourné au cynisme. A l’humiliation aigre-douce aussi, du genre : « ne me quittez pas, sans moi vous allez vous emmerder, » et « je vous tiens par les cou… vous qui léchez mes bottes. » Citons l’œuvre du petit écolier : « Je ne le dirai pas car ça a un côté humiliant, (mais le dit quand même) l’Etat a donné « 580 millions d’euros d’aides supplémentaires, » (pour la presse écrite, NDLR). « La France est un pays où la presse est tellement libre qu’elle n’est pas obligée d’être impartiale. Imaginez un monde où la presse ne se tromperait pas, où ses pronostics ne seraient pas déjoués… » On imagine mal, en effet.
Tout flatteur…
On connaît la suite. Et voici la fin : l’omni président flatte son auditoire. « Vous faites un beau métier, un métier irremplaçable. » « Vous êtes chanceux. » « Vos familles doivent souffrir parfois. Mais à la différence de moi, on n’en parle pas. » « Je crois qu’on est à l’aube d’une nouvelle reconnaissance du métier de journaliste. » Et de président ?
En cinq ans, il n’aura donné que quatre conférences de presse, dont une mémorable, en janvier 2008, devant six cents journalistes. La seule réelle, avec des vrais morceaux de questions dedans. Il s’y était lâché : « Carla et moi, c’est du sérieux. » Comme le dit une consœur : « Voilà au moins une promesse tenue. »
- T'es tout flou ! -
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L’ambiance.
Pour le petit journaliste local et provincial que je suis, ce genre de rendez-vous tient à la fois du calvaire et du rêve de princesse. Le calvaire de sentir, très vite, que le temps serait trop court pour goûter à tous les ors du Palais du monarque, des têtes croisées, et des petits fours à tuer sa mère disposés sur le buffet de vingt-cinq mètres de long, en forme de L. Ce qui, stratégiquement, m’a permis de l’attaquer sur plusieurs angles, sans que cela ne se voit (trop). Et de rapporter une « prise de guerre, » au péril de ma vie.
- Prise de guerre -
Quatre coupes de champagne Taittinger plus tard, la griserie du pouvoir – déjà ! – me rendit étourdi au point d’oublier d’aller visiter les gogues de l’Elysée. Dommage, pisser là doit revêtir un plaisir particulier (chacun y mettra ce qu’il veut).
Alzheimer, c’est aussi ce que je me suis dit en voyant les vieux sortis de leurs maisons mais pas de retraite, comme Duhamel ou Elkabbach par exemple.
Aussi peu surprenant que cela puisse paraître, l’adage qui aime bien châtie bien fonctionne encore, puisqu’au sortir des vœux eux-mêmes, une cour se pressa autour du petit Nicolas, pour obtenir un commentaire. Je pensais à ce moment-là à la tirade des « non, merci » de Cyrano.
Comme j’essayais de le viser avec mon téléphone à bout de bras, un quidam à côté de moi – et qui essayait de faire de même – me glisse « qu’il faudrait qu’untel se pousse pour qu’on puisse faire une photo. » Je lui dis qu’il faudrait surtout que Chirac revienne, c’était du bonheur pour les photographes vu sa taille.
- Mêlée à dix mètres des poteaux -
Comme Cendrillon, notre carrosse de fer et d’électricité nucléaire nous attendait à la gare d’Austerlitz, il fallu déjà récupérer son manteau au vestiaire, descendre le perron non sans avoir fait une ultime photo souvenir (quitte à passer pour un bouseux, autant boire le calice jusqu’à la lie). Satisfait d’avoir pu dire à Hubert Huertas, de France Cul, tout le bien qu’on pense de lui. Arrivés à la dite gare dans le dit train, nous apprenons qu’à la suite d’une panne de motrice, etc. etc. Les quinze minutes de retard annoncées se sont transformées en cinquante-cinq. Et après ça, on voudrait que les journalistes parlent des trains qui arrivent à l’heure !
Dans le wagon où je pris place, un peu sonné par le froid et surtout par l’auto-célébration à laquelle je venais d’assister, trois Africains originaires de Côte d’Ivoire devisaient sur les malheurs de la Esse Haine C’est Effe. Puis – allez savoir pourquoi et comment ? – la discussion dérape sur… Sarkozy ! Après plusieurs costumes taillés sur mesure au sujet de ses mesures prises tout au long de son quinquennat jusqu’à dimanche dernier, l’un d’eux – le plus âgé – a eu cette fulgurance : « Faut vraiment être cons pour avoir voté pour un gars pareil ! »
Je laisse à ce vieil Africain, dont on dit qu’ils sont des bibliothèques, le mot de la fin.
- My cottage -
(c) F.S. 31 janvier 2012. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existés est tout sauf une coïncidence.
Un autre regard intéressant sur les coulisses de l'exploit : Sylvain Lapoix http://owni.fr/2012/02/01/presse-elysee-sarkozy-voeux/ , sur le site www.owni.fr
Tata Yoyo
Elle s’est éteinte, comme on dit pudiquement, vendredi dernier. Pour beaucoup, il s’agissait de mémé Yoyo. Pour moi, mémé Yoyo, c’était d’abord Tata Yoyo.
Tata Yoyo, qu’est-ce que t’as sous ton grand chapeau ?
Tata Yoyo, dans ta tête y a des tas d’oiseaux !
Evidemment, elle aurait peut-être préféré que ce soit quelqu’un d’autre qu’Annie Cordy qui fasse une chanson sur son prénom. C’est quand même pas de chance : elle aurait pu tomber sur Bécaut (Nathalie), Brel (Isabelle), Eddy Mitchell (Alice), ou encore les Frères Jacques, reprenant Barbara de Jacques Prévert. Mais non, Tata Yoyo ce fut Annie Cordy.
A bien y réfléchir, ça lui allait plutôt bien finalement : cette chanson, une fois entendue, ne décolle pas du cerveau pendant plusieurs jours et sa ritournelle évoquait malgré la platitude du texte une certaine joie de vivre, et de l’humour, qui ne l’a jamais quitté.
De l’humour, de l’amour et de la tendresse, elle en avait à revendre. C’était même, si je puis dire, son fonds de commerce. Et j’ajouterai à ses multiples qualités celle, plus rare de prophète. D’aussi loin qu’il m’en souvienne – et particulièrement à partir du moment où mes cheveux ont commencé à se faire la malle – ma reine mère m’a rappelé jusqu’à m’en bassiner un épisode anecdotique de ma naissance. Tata Yoyo, qui allait aussi devenir ma marraine, se penchant sur mon berceau aurait eu cette exclamation fulgurante et surprenante : « Oh ! Il est chauve comme un curé ! » Ce petit trait d’humour est resté longtemps risible dans la bouche de celle qui me le racontait. Mais un beau jour pourtant, il a fait son malheur : le chauve était effectivement devenu clerc. On connaît la suite de ce cédédé de courte durée… Il jeta sa soutane aux orties, sans que ses cheveux ne repoussent pour autant.
Tata Yoyo, qu’est-ce que t’as sous ton grand chapeau ?
Tata Yoyo, dans ta tête y a des tas d’oiseaux !
Je n’ai jamais vraiment eu l’occasion de rediscuter de ce choix de tout larguer lors de cette déprimante année 2006 où un gouffre s’était ouvert sous mes pieds, marquant la fin de mes illusions et le début de la vraie vie. Je n’ai pas vraiment cherché à le faire non plus, à l’époque – pas si lointaine – je craignais le regard des gens y compris de mes proches et j’ai préféré l’exil et l’éloignement taciturne plutôt que la confrontation avec ceux et celles qui se posaient des questions. Mais je suis sûr d’une chose : Tata Yoyo portait tout cela dans son cœur, qu’elle avait grand, et il est probable, pour ne pas dire certain, qu’à l’image de certaines séparations familiales elle en a souffert en s’inquiétant à juste titre pour les êtres qu’elle aimait. Et dans sa grande bonté et modestie, elle n’en disait sans doute rien. « C’est comme ça, » a rappelé un cousin le jour des obsèques. « C’est comme ça… »
Tata Yoyo, qu’est-ce que t’as sous ton grand chapeau ?
Tata Yoyo, dans ta tête y a des tas d’oiseaux !
Tata Yoyo, Yolande, ma marraine, comment pourrai-je oublier, avec Pierrot, cette funeste soirée du 31 octobre 2000 ? C’est vous qui êtes venus les premiers au 10e étage de la tour Maine avenue Sainte-Catherine à Châtellerault, cette nuit d’octobre où un froid glacial m’a envahit le corps et ne m’a quitté que longtemps après. Ce mauvais film qui se déroulait devant moi, spectateur impuissant d’une déchéance que j’avais sans doute trop longtemps refusé de voir, c’est toi Yolande ma Tata Yoyo qui en fut la première informée. Avant le drame, où je t’avais appelée au secours ne sachant plus comment faire avec ce père qui partait de plus en plus mal, et après le drame. Avec Pierrot, vous êtes arrivés à bord de la petite Super-5, dans la nuit froide de la Toussaint qui portait cette année-là très mal son nom. Les jours qui ont suivis, j’ai logé chez vous dans le canapé du salon, les seules fois de ma vie depuis ma petite enfance où j’ai dormi sous votre toit. Chaque nuit je sentais ce froid glacial me briser les os, comme une banquise qui enserre la coque d’un navire, et je sentais aussi comme la main de mon père qui semblait me toucher. Le matin, et c’est un son que je n’oublierai jamais, j’entendais le bruit sec et métallique du poêle de la cuisine, lorsque Tata Yoyo secouait avec le tison le bac à cendres… Je n’ai jamais oublié ce bruit qui signifiait que c’était le matin et qu’une nouvelle journée commençait, avec elle la promesse d’autre chose. Et puis il y avait le couteau de Pierrot invariablement posé à côté de l’assiette, et cette façon qu’elle avait de sortir de table en faisant pivoter sa chaise sur un pied en imprimant un mouvement de balancier sec et précis de ses bras sur la table. On aurait dit un geste olympique tant il était à la fois mécanique, sans calcul et exécuté parfaitement, comme après des années d’entrainement. Derrière, sur le plan de travail de la cuisine, il y avait ces photos des enfants, petits enfants, et, dans un coin, celle de la R16, comme une part fidèle de votre vie. Je me souviens de la période où elle passa son permis de conduire, les compléments de leçons donnés par Pierrot sur les petites routes de campagnes autour de Jardres, qu’elle racontait comme une chevauchée épique et chevaleresque.
Tata Yoyo, qu’est-ce que t’as sous ton grand chapeau ?
Tata Yoyo, dans ta tête y a des tas d’oiseaux !
Un jour, alors que je regardais fixement les photos sépias à gauche de la porte d’entrée de la salle à manger, j’ai demandé à Tata Yoyo de mettre un nom sur ces visages. On a fait le tour des aïeuls, oncles, tantes etc. ensuite elle m’a fait refaire ces photos avec leurs commentaires, les noms de tous ceux qui y sont. Pendant un moment je me suis dit que j’étais peut-être le seul neveu à s’intéresser à cette histoire, l’histoire des Sabourin, pas de quoi en faire une thèse cependant. Lundi 8 août dernier, au cimetière, en regardant la tombe de Raymond et Lydie m’est revenu en pleine face cet arbre généalogique. Michel et Jacqueline m’ont expliqué la brève vie de Raymond. Je me suis souvenu de Raphaël, tombé au combat le 8 mai 1917 dans l’Aisne, dont j’ai d’ailleurs la photocopie du certificat de décès, obtenu à partir d’un site internet sur les disparus de cette boucherie. Et puis Léopold et Madeleine. Grand-père Alcide et mamie Germaine.
Tata Yoyo, qu’est-ce que t’as sous ton grand chapeau ?
Tata Yoyo, dans ta tête y a des tas d’oiseaux !
Lundi 8 août, devant la foule massée dans et devant la petite église de Jardres où elle se maria avec Pierrot 62 ans auparavant, j’ai compris qu’elle laissait un très grand vide dans la vie de ceux qui la connaissaient. Je ne parle pas seulement de la famille, des enfants, petits enfants, arrières petits enfants, sœur et beau-frère, neveux et nièces. Mais toutes ces personnes, d’ici ou d’ailleurs, sans doute aussi de l’époque Michelin, qui l’appréciaient et l’aimaient autant qu’elle les aimait. La coïncidence veut qu’au moment où nous étions au cimetière qui jouxte l’église, il était midi. L’angélus a sonné à toute volée, comme pour prévenir les anges qu’ils allaient bientôt pouvoir passer à table, avec son célèbre pâté de Pâques, le farci poitevin, les mayonnaises dans lesquelles nous trempions nos langoustines avec gourmandise, les broyés du Poitou au beurre qui fondaient dans la bouche et sur les doigts, les poules faisanes au chou rapportées par ses fils chasseurs… Elle aimait rire, chanter, elle aimait aussi faire la cuisine et il y en avait toujours trop (« Tu parles ! Je n’ai pas fait grand-chose ! » disait-elle, et nous passions trois heures à table), mais je crois que c’était sa façon d’être généreuse, sa façon d’être tout simplement, sa manière d’aimer.
Quand les gens qui ont manifesté beaucoup d’amour et d’attention meurent, où vont-ils, que deviennent-ils ? Ils vont au ciel, comme on dit...
Mais ceux qui restent, c’est sûr, sont orphelins et personnellement, je garderai toujours dans un coin de mon oreille sa voix patinée de cet accent du terroir poitevin, cet accent de « Jardrèesse » comme on disait (pour dire « Jardres »). Et cette voix, même encore ce 20 juin la dernière fois que je lui ai parlé au téléphone, qui me disait, à l’aube de ma quarantaine : « Mon p’tit Frédéric. »
Tata Yoyo, qu’est-ce que t’as sous ton grand chapeau ?
Tata Yoyo, dans ta tête y a des tas d’oiseaux !
Au revoir, Tata Yoyo, ma marraine.
Ton filleul, Frédéric le chauve.
Cette série de photos sur la thématique de la porte et / ou de la fenêtre a été réalisée dans le Lot, près de Bretenoux au bord de la Dordogne, notamment au château de Castelnau, et à Loubressac.
(c) F. Sabourin.
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