l'evenement
Je t’écris cette lettre… (drôle de guerre)
À ma fille
C’est le week-end. Demain, c’est dimanche. Nous aurions dû, normalement, nous voir et être ensemble. Mais cette maudite crise épidémique du Covid-19 coronavirus nous empêche, cette fois-ci, de nous retrouver. Vendredi soir, j’aurai dû – et j’aurai pu puisque pour l’instant rien ne nous en empêche - prendre ma voiture et parcourir les 100 km qui me séparent du lieu de rendez-vous, avec ta maman qui elle aussi aurait fait la moitié du chemin. Nous serions rentrés heureux et joyeux de nos retrouvailles, comme à l’accoutumée. En temps normal, tu m’aurais demandé « qu’est-ce qu’on va faire ce week-end ? » et je t’aurais probablement répondu, vu la météo, « nous irons pêcher samedi après-midi ». J’aurais entendu ton exclamation de joie, car tu aimes beaucoup la pêche et moi aussi, ces après-midis au bord de l’eau, près du pont, à « taquiner le goujon ». Nous serions peut-être rentrés bredouilles, mais avec ta chance nous aurions sûrement accroché une ablette à notre hameçon, et vécu sans aucun doute quelques aventures, ou démêlé le fil de ta canne (ou la mienne !) pris dans des branches… J’aurais un peu pesté, mais pas trop : la pêche doit rester une école de patience, de mouvements comptés, et de silence.
Nous avons décidé de sursoir à ce week-end. L’inquiétude, face à cette crise sans précédent pour chacun d’entre nous, la peur te gagnent aussi, naturellement. Comme beaucoup d’enfants de ton âge, tu as parfaitement intégré que tu pouvais être porteuse de ce satané virus, ne pas en souffrir toi-même, mais le refiler à quelqu’un. C’est dur, à ton âge, de porter cette enclume au dessus du crâne. Quand j’avais ton âge, au début des années 80, c’était le péril d’une possible 3e guerre mondiale qui nous planait au dessus de la tête, et les images des journaux télévisés me hantaient parfois la nuit, où je voyais des manœuvres de chars soviétiques aux portes de l’Europe, des missiles braqués vers l’ouest – c’est-à-dire vers chez nous – des morts par centaines en Iran-Irak, Afghanistan, des coups de mentons et démonstrations de biceps entre les États-Unis et l’URSS, comme on disait à l’époque. J’avais peur, vraiment, mais finalement celle-ci restait à distance. Désormais elle est non seulement ici, mais son venin mortifère s’insinue dans nos veines, dans nos haleines, dans nos souffles de vie qui peuvent devenir pour les plus fragiles des souffles de mort.
Il conviendra, le moment venu, de réfléchir à tout cela, de « récapituler la situation » comme on dit, de philosopher sur tout ce que cela peut bien vouloir dire, et davantage encore ce que nous devrions changer ensuite dans nos comportements humains. Le moment n’est pas venu, nous vivons d’abord les évènements jour après jour. Demain ? On verra…
Aujourd’hui, tu me manques. Je m’inquiète pour toi même si je sais que tes conditions de vie sont bonnes et que maman fait tout ce qu’il faut pour toi. Je regrette d’être si loin pour ne pas pouvoir plus facilement faire l’échange, mais pour l’instant c’est probablement mieux ainsi. Pour éviter de m’effondrer, je songe que je pourrais être à la guerre, loin, au front, ou en opération, comme ces militaires de la caserne d’Infanterie de marine près de chez moi, dont j’entends parfois les chants des escadrons résonner jusqu’à ma rue, quand le vent les porte. Moi qui regrette parfois de ne pas avoir fait carrière chez les « paras », me voilà servi. Mais je suis comme tout le monde : confiné, cloué au sol, et je ne sais pas si je pourrais te voir le prochain week-end, ou s’il faudra attendre encore. Bien sûr d’autres vivent des séparations plus longues à la fois dans le temps et les kilomètres. Mais pour tenir, je me dis que je suis moi aussi au combat – puisqu’on nous parle de guerre - et que nous nous reverrons quand la paix sera revenue. Avec la liberté qui l’accompagne…
Hier je t’ai posté, comme chaque semaine, une lettre. J’ai appris le soir même que La Poste ne travaillerait pas samedi, ce qui retarde davantage le moment où tu la recevras. Cela m’attriste mais là aussi il faut faire preuve d’adaptation. J’imagine ta joie quand tu en découvriras son contenu. Si j’avais dû y mettre tout l’amour que j’ai pour toi, un colis de plusieurs centaines de kilos n’aurait pas suffit. Il faudrait un convoi exceptionnel pour te l’acheminer.
Je t’embrasse fort comme je t’aime, mais de loin, car ce satané virus nous attaque là où nous sommes à la fois les plus faibles, et les plus forts : l’amour et l’affection que nous avons les uns pour les autres, malgré tout.
Drôle de guerre. Putain de guerre !
A bientôt je l'espère.
Ton papa
Poètes, écrivains : des livres et nous ! (drôle de guerre)
Quatrième jour de confinement, c’est dur pour tout le monde et pour certains plus dur que d’autres on l’a bien compris. Entre ceux qui doivent continuer d’aller bosser coûte que coûte ; les parents confinés dans quelques mètres carrés avec leurs jeunes enfants qui pètent les plombs ; transformés en enseignants, femme de ménage et cuisiniers tout en « télétravaillant » ; les personnes isolées qui souffrent de la solitude davantage que d’habitude et ceux qui cherchent à s’occuper des « sans » (abris, sans travail, sans argent etc.), il reste peu de temps finalement pour glander, comme semble le faire une certaine classe bien « confinée » dans les résidences secondaires à la campagne.
Ce matin, le sage Sylvain Tesson était invité de l’interview de France Inter. Il a une certaine expérience, à la fois de « l’épilepsie du mouvement » comme il le dit parfois - il a arpenté le monde à pied, à cheval, à bicyclette avant d’être stoppé dans son élan suite à une chute d’un toit au cours de l’été 2014) – mais aussi du « confinement ». Certains ont peut-être lu avec délices Dans les forêts de Sibérie récit de six mois de réclusion volontaire dans une cabane au fond des bois et au bord du lac Baïkal, avec une bonne provision de bouquins et… de vodka. Plus récemment, il a raconté dans La Panthère des neiges comment il était resté à l’affût pendant des jours entiers avec le photographe Vincent Munier à la recherche d’une panthère aussi invisible qu’introuvable, sauf de manière très soudaine et fugace.
Tesson. On l’aime, ou il agace. Nous, on l’aime. Il apporte un éclairage intéressant au début de cette période qui s’ouvre, et dont chacun est persuadé désormais qu’elle durera plus de quinze jours. Mélange de réclusion involontaire - à géométrie variable quand même - de confinement quasi monastique - en plus confortable, c’est-à-dire avec le wifi dans toutes les cellules – bref une période où personne ne sait encore comment il va en ressortir. « La seule manière de ne pas succomber dans l’effondrement général, et le seul sur lequel on peut intervenir, c’est l’effondrement de soi-même. Ce que j’ai découvert c’est que la seule chose qu’on puisse faire c’est de ne pas engager une lutte contre le temps ; la guerre arithmétique contre les secondes qui passent, si on fait cela on est écrasé », dit-il. Il poursuit : « Il ne faut pas lutter contre le passage du temps, mais l’accompagner. Nous avons la possibilité aujourd’hui de transformer nos vies sous pression, nos vies hâtives, qui nous soumettaient en permanence à des injections de dire ce qu’on pense, de courir, il nous est offert l’exact contraire. Nous le subissons, mais si nous ne tâchons pas d’en faire quelque chose, c’est la double peine ».
On ne saurait mieux dire. Ici, c’est-à-dire de ce côté-ci du clavier, on continue de bosser, avec inquiétude même, afin d’organiser au mieux une distribution alimentaire pour les personnes en situation de (grande) précarité du nord-Charente où nous nous trouvons. C’est une angoisse de chaque instant, pour organiser au mieux l’itinérance chamboulée de l’aide alimentaire la semaine prochaine, mais maintenue quand même ! Ça n’empêche pas l’esprit de tourner, quand le soir approche, et que je regarde ces bibliothèques qui ornent quasiment chaque mur de ma maison. « Des livres, et nous », semblent dire ces rayonnages chargés à blocs de bouquins lus, pas lus, à moitié lus, en projet d’être relus… Cela faisait un moment que je jouais à la liste des dix livres que j’emporterais sur une île déserte au cas où, et je ne parvenais jamais à choisir, dans l’urgence, ce que j’emporterai vraiment dans ma valise si j’avais 24h pour la boucler et fuir dans une cabane au fond des Pyrénées (chacun son obsession géographique… Tesson, c’est la Sibérie).
Vingt-trois. J’en ai sorti vingt-trois des rayonnages – et encore, je ne suis pas passé devant celui des Pléiades j’en ajouterai deux, Verlaine et Baudelaire, ni devant les historiens, là je prendrai au moins Duby, Le Goff et Leroy Ladurie… Ce qui pourrait porter la liste à 30 bouquins « indispensables » à lire ou relire pendant ce temps de retraite forcé.
« Jamais sans mon livre » dis-je parfois quand je dois franchir le seuil de ma porte même pour quelques heures. Jamais sans les écrivains, romanciers, philosophes, poètes, essayistes, écrivains voyageurs… La liste est là, en photo sur le parquet de la cuisine. Ensemble, nous plongerons dans ces pages aimées, dans ces mots choisis pour panser nos plaies, nos maux d’être isolés les uns des autres – nous qui parlions il y a quinze jours encore de conquête de Mars et d’homme augmenté comme disait Tesson ce matin – nous nous délecterons de ces récits de voyages, ou écrits appelant à l’introspection, au retour sur soi, à l’ouverture solidaire aux autres, ces amis, ces enfants, ces voisins qui sont le quotidien de nos pauvres vies.
Et on commence avec un de mes préférés : René Guy Cadou, mort à trente ans laissant une œuvre conséquente malgré la fulgurance de sa vie…
Drôle de guerre...
Plain-chant
Reverrai-je la mer au bord des fûts tranquilles
L’arène bleue où juin roule dans les grillons
Parmi les herbes tapageuses
Depuis vingt ans mes bras coulent de mes épaules
La crue de mes poignets fait déborder mon cœur
Je veux aller plus loin que l’horizon d’ébène
Tresser des incendies par-dessus les moissons
Et fleuve me mêler au rut des carènes
Je suis seul
Mais tout seul je puis me délivrer
Élever dans mes mains mon front comme un bûcher
Écarter de ma bouche le rideau de la soif
Vivant je suis grand ce soir que tous les morts
Et puis la route est belle
Les toits portent très haut leur fardeau d’hirondelles
Un essaim de ciel clair s’effiloche au plafond
Je pars
Mon sang léger tinte dans ma poitrine
Vingt ans à mes côtés ombre que tu chemines
A la fin je suis las
Et je voudrais dormir
« Marche encore dans le vent et dans ton repentir
Dans les flots de silex et ta conscience aride
Homme
Je te reconnaîtrai bien derrière tes rides »
A quoi bon implorer
J’ai repris la besace
Bu mon visage noir tout au fond de la tasse
Et seul vers le midi j’arpente les rayons
René Guy Cadou, Morte-saison (1940)
La meilleure amie du jardinier confiné (drôle de guerre)
Alors d’abord je demande aux lecteurs qui n’auraient pas de jardin – même minuscule – de bien vouloir m’excuser. Être confiné dans une ville moyenne, avec un jardin (petit ou grand) n’est pas tout à fait la même chose que de s’entasser à quatre dans un 70 m² parisien ou d’une quelconque métropole, ou même seul dans un studio de 20m² avec vue sur l’asphalte en banlieue. Mais pour ceux qui ont encore ce maigre plaisir de pouvoir aller « au jardin », depuis hier ils auront remarqué que les villes et villages ne sont pas si « silencieux » qu’on veut bien le dire…
Car ça ronronne à tout va ! Si on entend presque plus les bagnoles, une autre a pris provisoirement le relais. La reine de ces deux premiers jours de confinement, c’est elle, que vous aviez abandonnée depuis l’automne dans un coin de la cave ou du garage ; celle dont il aura fallu des trésors d’ingéniosité et de sueur pour la faire démarrer (dans le cas d’une thermique), ou remettre la main sur l’enrouleur de la rallonge pour les électriques. « Chérie ? Tu l’as mis où l’enrouleur ? - Ben… chais pas, c’est toi qui l’a rangé à la fin des vacances de la Toussaint ! ». Vous l’aurez compris, je veux parler de la tondeuse.
Les premiers rayons du soleil printaniers – d’une insolente provocation après les quinze jours de pluie des vacances scolaires – ont fait pousser fissa l’herbe des jardins, qui en avaient déjà mis un coup mi-février lors du passage des grues, une « pelouse » tellement arrosée par endroit qu’elle n’était pas loin de nous chatouiller les aisselles… Il a suffit qu’un des habitants du quartier se saisisse de l’engin et de ses décibels (96 en moyenne), pour que tout le monde suive en chœur, dans une communion de folie jardinière. Certains ne se sont pas arrêtés-là et ce sont les taille-haies ou autres tronçonneuses qui ont joué leur partition, dans un joyeux boucan d’ordinaire un peu irritant il faut bien le reconnaître. Mais, dans le contexte actuel, ce bruit de voisinage nous rappelle avec délice que nous ne sommes pas seuls dans cette galère.
Car ces tondeuses qui déchirent depuis deux après-midi le silence pensant (pour les uns) ou bienfaisant (pour les autres) de la vie en ville, nous rappellent au besoin que si « l’enfer, c’est les autres », le paradis, finalement, aussi…
Drôle de guerre !
F.S.
Drôle de guerre (chronique de confinement #1)
Bon, chacun (ou presque) l’aura compris : nous sommes partis pour durer un sacré moment dans cette période où chacun est invité à rester chez lui, confiné comme on dit. Et ça n’est pas une mince affaire : d’ordinaire on cherche toujours du temps pour être chez soi à faire toute la liste des trucs qu’on se promet toujours de faire sans jamais pouvoir y parvenir, et maintenant qu’on offre à certains la possibilité de passer à l'acte, ça coince. Évidemment, je pense fortement à ceux qui doivent faire du « télétravail » avec leurs enfants en bas âge dans la maison – voire dans la même pièce – celui ou celle qui a décidé que c’était possible, c’est sûr, il n’a pas d’enfant !
Nous sommes en guerre donc. C’est le Président qui l’a dit. Ça fait bizarre quand même, d’entendre ça. Mes grands-parents, qui l’ont connue eux, la guerre, la vraie, parlait souvent de la « drôle de guerre », pour signifier ce que fut leur vie non seulement dans les mois qui ont précédé juin 1940, mais les quatre années qui s'en suivirent. J’ai toujours trouvé étrange cette expression, je ne savais pas si je devais en sourire ou en pleurer. Ils parlaient de cette période paradoxalement comme plutôt heureuse – ils étaient jeunes mariés – ils faisaient du « cyclotourisme » comme ils disaient, le système D fonctionnait à plein régime… bref, ils s’accommodaient, s’adaptaient. Ça n’empêchait pas la peur – comme celle qui les a saisis un jour de bombardement en 1944 où, me disait ma grand-mère, « on a tellement détalé que j’en ai perdu une chaussure », et à l’époque des tickets de rationnement le détail n’en était pas un…
Bon, dans tout ça, il nous faut essayer de garder le moral – à défaut du sourire, qui s’efface peu à peu des visages croisés à distance règlementaire – alors pour savoir comment faire quand on est « confiné », je suis allé demander à un spécialiste du confinement comment il faisait dans les jours ordinaires, c'est-à-dire sa vie "normale". Et vous savez quoi ? Il est muet comme une carpe ! Si on ne peut même plus compter sur les animaux pour nous sauver la mise alors…
Drôle de guerre !
Salut Yakari !
Le Festival de la BD est fini (snif !) et l'expo "Folklorique enfance, Fantastique enfance" (avec une belle présence de Yakari notamment) est démontée : hélas ! que ne dure-t-elle jusqu'aux vacances d'hiver pour les petits Charentais qui n'ont pas pu la voir pendant le festival... Heureusement, le petit héros sioux respectueux de la nature et qui possède le don de parler aux animaux est plus malin : il s'affiche encore ici ou là sur les vitrines de la ville d'Angoulême, avec son sourire malicieux et ses yeux rieurs. Comme pour nous inviter à lever la tête dans le fatras de nos vies énervées et adopter les belles valeurs de courage, d'amitié et d'entraide dont il fait preuve à longueur des 40 albums de Derib et Jobin. Merci Yakari !
F.S.
Tout l'univers de la bande dessinée converge vers Angoulême #FIBD2020
Exposition "Folklorique enfance, fantastique enfance", Quartier jeunesse du 30 janvier au 2 février.
"Chemin de traverse", Catherine Meurisse au Musée du Papier du 30 janvier au 1er mars.
Le 47e FIBD (Festival international de la Bande dessinée d'Angoulême) à retrouver aussi ici.
Chirac : « Ah tiens ! Il y a même des jeunes »
Le souvenir remonte au printemps 1995, à Poitiers. C’était pendant la campagne pour l’élection présidentielle, Jacques Chirac commençait tout juste à remonter la pente face à Edouard Balladur (qu’il appelait Ballamou) qui avait dans un premier temps cartonné dans les sondages, au point que beaucoup le voyaient déjà à l’Élysée. J’étais étudiant en licence d’histoire à la fac de Poitiers, je rêvais de Sciences-Po, avec quelques copains nous « faisions de la politique », en trainant dans les meetings ou en collant des autocollants pour un syndicat étudiant bien à droite… J’avais poussé le vice jusqu’à m’inscrire aux « RPR-Jeunes », comme on disait à l’époque. Dans les amphis de la très gauchisante fac d’histoire, autant dire que je détonnais sévère, en veste Barbour sur chemises vichy, avec ma carte du RPR dans la poche et arborant parfois une croix de Lorraine au revers du col… Un étudiant en droit qui se serait égaré dans les sciences-humaines. J’assume, comme dirait l’autre.
Chirac était annoncé en meeting à côté de Poitiers, à St-Benoît il me semble, mais peu importe. C’était à quelques encablures du centre-ville de Poitiers, ça c’est certain, et nous étions quelques-uns à chercher une bagnole pour nous y rendre. Au culot, j’ai poussé la porte du siège du RPR local, demandant si, par hasard, il n’y aurait pas quelqu’un qui… Et on m’a dit : « oui, il y a quelqu’un qui ». Il restait une place libre dans une voiture où serait aussi Yves Guéna, ancien résistant, ancien ministre sous de Gaulle puis Pompidou et à l’époque encore maire de Périgueux. Que faisait-il à Poitiers à ce moment-là, je ne me souviens plus, mais enfin je pouvais aller à ce meeting dans une bagnole du cortège officiel, je n’allais pas dire non.
Le jour J à l’heure dite, je me pointe au lieu de rendez-vous, et nous voilà partis à l’aéroport de Poitiers Biard, où l’on fait le pied de grue en attendant « Chirac ». Il y a là beaucoup d’hommes en costards et des cheveux gris, peu de femmes, ça clope de partout et ça rigole, il règne une ambiance un peu bizarre d’excitation d’avant match, tout le monde semble se connaître comme à une réunion de famille. Là encore, je détonnais un peu dans le paysage, mais personne ne prête véritablement attention à l’intrus. Je suis le seul « jeune », les autres sont sur le lieu du meeting pour chauffer la salle. Il y a quand même un type de cinq ou six ans de plus que moi pour faire la jonction entre les quinquas et sexas, et moi, à peine 22 ans.
Enfin arrive l’avion, je ne me souviens plus quel modèle d’ailleurs mais probablement genre Falcon ou Jet. Chirac arrive, à grandes enjambées évidemment, serrant des mains par-ci, claquant des bises par-là, de bourrades dans le dos, à grands coups de « Bonjour ! Tiens, comment ça va ? ». Je suis un peu en arrière de la mêlée, j’essaie de m’approcher le plus possible, ça s’agite beaucoup autour de lui. Je suis surtout un peu penaud de me trouver là, je ne sais pas trop comment faire ni où me placer, j’ai le sentiment mélangé de ne pas être à ma place et pourtant très excité à l’idée d’assister à un moment unique. Naturellement, à l’époque, pas d’appareil photo ni de smartphone pour immortaliser l’évènement. On profite des choses avec ses yeux et son cerveau, point. Alors qu’il s’apprête à passer aux toilettes suivi par une collaboratrice de cabinet qui tient une chemise propre pliée sous le bras, il m’avise de son œil d’aigle et fend une partie de l’aréopage qui l’entoure pour venir vers moi, juste avant d’entrer. Il me tend la main, plante ses yeux dans les miens et dit, à la cantonade pour que tout le monde entende : « Ah ! Tiens ! Il y a même des jeunes ! Ça va ? » me dit-il. Je bredouille confusément : « Euh… Oui, oui… ça va très bien puisque je vous vois » ou un truc complètement raté dans ce genre-là. Il me claque l’épaule comme à un vieux copain puis tourne les talons et s’engouffre dans les toilettes dont il ressort à peine cinq minutes plus tard, une nouvelle chemise sur le dos, la veste à la main ; et tout le monde s’agite de nouveau pour monter dans les bagnoles du cortège officiel, vite, vite. Celui-ci va filer à toutes blindes escorté par les motards en direction du lieu du meeting, où deux copains m’attendent (comment sont-ils venus, eux ? Mystère). Des copains un peu félon sur les bords d’ailleurs puisque quelques semaines auparavant, ils soutenaient encore Balladur. Mais passons, nous n’en étions plus aux règlements de comptes.
Arrivés sur place, les portières claques dans tous les sens, j’ai à peine le temps de saluer et remercier mon chauffeur et les autres passagers du véhicule (dont Guéna qui me remarque à peine), puis dans une cohue indescriptible nous rentrons par la porte de derrière sur le lieu du meeting. J’atteins la salle à l’ambiance surchauffée qui scande : « Chi-rac Président ! Chi-rac Président ! Chi-rac Président ! ». Ça n’est pas mon premier meeting, non, mais c’est un des meilleurs, je ne touche plus le sol, nous sommes électrisés par cette ambiance de grand’messe en beaucoup plus fun. Mes deux copains sont surexcités et tentent de l’approcher à la fin quand il serre des mains à tour de bras, en se planquant derrière des plantes vertes et font glisser les pots sur le sol pour essayer de s’approcher « discrètement ». On se retrouve dehors sans comprendre comment, avec les pots de plantes d’ailleurs…
Je n’entrerai ensuite jamais Sciences-Po, j’abandonnerai toutes velléités d’action politique, ne reprendrai timidement une carte qu’en mai 2007 après l’élection de Sarko (chez le Béarnais résistant…), mais j’ai toujours gardé en mémoire le souvenir de cette folle soirée, où, un peu comme un gamin, j’étais content d’avoir serré la main de « Chirac », qui m’avait parlé.
F.S. 26/09/2019
La Charente est en fête !
"La Charente descend toujours vers le soleil.
La Charente ne porte plus de canons sur son dos.
La Charente lentement a trouvé sa paix.
La Charente n'est pas un fleuve civilisé, ni un fleuve sauvage.
La Charente est un fleuve heureux.
Ceux qui s'y baignent le savent bien".
Pierre Boujut (D'une révélation permanente, La Tour de feu n°93).
Ballade sur la gabarre "Renaissance" avec l'association Saint-Simon village gabarrier, lors de la fête du fleuve à port l'Houmeau (Angoulême) le week-end du 4-5 mai.
Le tour du monde à l'ancienne de Jean-Luc Van Den Heede : inutile, et tellement utile
Le 29 janvier dernier, après 211 jours, 23 heures, 12 minutes et 19 secondes, Jean-Luc Van Den Heede, 73 ans, a bouclé le tour du monde à la voile, sur les traces du Golden Globe de 1968, c'est-à-dire sans moyens de communications modernes, sans ordinateurs ni GPS, sans pilote automatique. Au sextant, à la barre, à la force des bras, bref : "à l'ancienne". 18 marins avaient pris le départ du Golden Globe Race le 1er juillet 2018 - déjà dans une quasi indifférence générale, tout le monde trop occupé par la planète foot - ils n'étaient plus que 5 lorsque "VDH" (son surnom) a coupé la ligne aux Sables-d'Olonne, après de multiples abandons, certains pour démâtages d'autres pour renoncements liés aux difficultés psychologiques d'une telle aventure. Deux fois sur le podium du Vendée Globe, VDH boucle là son sixième tour du monde en solitaire, dont un "à l'envers" c'est-à-dire face aux vents dominants, en 2004, pulvérisant le record. Il a doublé dix fois en solitaire le Cap Horn ; il peut donc allègrement cracher face au vent. Avec son mètre 90 et ses 90 kilos, barbe blanche à l'image du Vieil homme et la mer d'Hemingway, il a déclaré à l'arrivée, devant une forêt de micros et de caméras : "À 73 ans, je pense qu'on a encore de beaux jours devant soi...". Cette manie des marins de faire des phrases...
En 1968, le Golden Globe Challenge, course lancée par le Sunday Times à l'initiative de Sir Francis Chichester, fut la première course autour du monde à la voile sans escale. S'il y eut bien un vainqueur, le ketch Suhaili de Robin Knox-Johnston, seul des neuf partants à revenir à bon port après 313 jours de mer sans toucher terre, on se souvient aussi de la course pour le coup d'éclat du marin français Bernard Moitessier. Alors qu'il entamait la remontée de l'Atlantique après avoir doublé en tête le Cap Horn sur Joshua, il mit cap sur Bonne Espérance où il catapulta sur le pont d'un cargo un message : « Je continue sans escale vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme ». Il continua donc sa route vers l'est traversant à nouveau l'Océan Indien et doublant une seconde fois cap Lewin. Il mit sac à terre à Tahiti après 300 jours de mer, le 21 juin 1969 (il était parti de Plymouth en Angleterre le 22 août 1968). Il racontera sa vie de "vagabond des mers du sud" dans un célèbre livre, La Longue route, un petit bijou de récit de voyage qui se déguste comme un bon vieux cognac dans un fauteuil club au coin du feu.
Cet événement - car c'en est un, vraiment - est passé inaperçu le 29 janvier dernier, sous la pluie froide de l'hiver aux Sables-d'Olonne, et c'est bien dommage. L'exploit de Jean-Luc Van Den Heede est à la hauteur des enjeux climatiques actuels. On ne va pas les re-lister ici, citons seulement les dernières "bonnes nouvelles" en date : l'effondrement progressif, massif et irrémédiable de l'Antarctique ouest, qui devrait faire monter le niveau des mers d'environ 3 mètres, à horizon des 50 ou 100 prochaines années. Avec les conséquences qu'on imagine sans trop de peine. Et puis tout le reste...
L'arrivée de VDH après ce tour du monde à l'ancienne, sans GPS ni Wifi ni rien de tout ce qui accompagne nos vies quotidiennes désormais et dont on a bien du mal à se passer, noyée dans le fatras de la crise existentialiste franco-française, du merdier géopolitique mondial et enfumé par les barbecues de merguez des ronds-points gilets-jaunes, est passée à la trappe. Sauf pour une poignée de dingos - dont je suis - qui s'intéressent encore à ces défis aussi impossibles (en apparence) qu'inutiles (ils ne le sont pas).
VDH est un type épatant : « Autant j’aime les défis et être en mer, autant la solitude me pèse, dit-il à Libération dans un beau portrait le 1er février dernier. Nous étions six bateaux identiques au départ (sur 17), et je pensais que nous allions naviguer groupés. Après l’Atlantique, je me suis retrouvé complètement seul. J’ai traversé l’océan Indien puis le Pacifique sans rencontrer quiconque, sans échanger avec mes concurrents. C’est en virant le cap Horn que j’ai enfin pu papoter avec le gardien du phare par VHF ». Il avait embarqué pas mal de livres - Moitessier naturellement mais aussi Tabarly - et c'est finalement les deux dernières années du Canard Enchaîné qu'il a lu, pour le plaisir de regarder l'actualité avec un sérieux recul...
On a juste envie de lui dire merci. Il paraît que, autrefois professeur de mathématiques à Lorient, il parvenait à faire aimer la matière même aux plus récalcitrants. On en vient à se demander s'il n'arriverait pas à donner le pied marin à des terriens embarqués malgré eux sur un voilier de 12 mètres, pour plus de 200 jours de mer, sans autre compagnie que quelques albatros, "vastes oiseaux des mers, qui suivent, indolents compagnons de voyage, le navire glissant sur des gouffres amers"...
F.S.
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