montagne
Charognards

A quelques pas de marche de la cabane du Lac d’Er, après la rencontre du berger, il faut passer un petit col sans nom et sans chemin précis, puis obliquer sur sa droite au nord-ouest pour le Pic d’Aule (2392m). Avant cela, la grande gueule noire de « Jean-Pierre », nom familier de l’Ossau, se découvre à nous, forçant à retirer le béret en signe de respect. Un curieux mage a saupoudré ses flancs de sucre glace, signe qu’il y a quelques heures, au même endroit, l’enfer précédait le paradis.


Du Pic d’Aule, après quelques substances réparatrices, il faut descendre vers le lac du même nom, par le col des Héous, toujours sans chemin précis. C’est une boucle peu empruntée en tout cas l’été, l’hiver les skieurs connaissent probablement mieux ce chemin.
C’est à partir de là que nous les avons vus. D’abord un par un, puis deux par deux, ils semblaient avoir rendez-vous derrière une barre rocheuse vers laquelle nous nous approchions aussi. Leurs ombres marquaient les pentes de noir, défilant au rythme des courants ascendants qui les portent. Un voile de deuil soudain et aussitôt envolé. Parfois, lorsqu’ils passaient près de nous, dans le silence de l’après midi naissant dans la chaleur montante, on percevait le sifflement léger de leurs ailes. Pour que les vautours rappliquent en si grand nombre, ce n’est pas pour participer à un meeting aérien, mais plus sûrement pour becter quelque charogne tombée là peu de temps auparavant. Sans en être certains, nous avions un doute, et ce fut le plus sûr moyen de nous faire dévier de notre ballade initiale, pour « aller voir ».




L’approche doit se faire sur le mode « ruse ». Même affamé et flairant un bon coup, le vautour fauve reste craintif et ne se laisse pas approcher comme une demoiselle naïve. Sans téléobjectif ni appareil photo performant, il nous faut gagner du terrain sans trop se faire voir, ni entendre. Pas si simple, nous sommes à découvert la plupart du temps ! En redescendant un brin, nous les prenons par le dessous d’une petite falaise protégée par un rebond de prairie, permettant à un camarade d’approcher au plus près sans se faire voir. Alors commence un étrange ballet dans le ciel bleu de gloire : une centaine de vautours planent au dessus de nous avant d’aller se poser, pour certains, près d’un endroit précis qui représente un creux dans lequel nous imaginons la présence de la charogne. La tête de l’un d’entre eux est rouge de sang : la bête n’est pas vieille, tout au plus quelques jours. Certains se battent dans d’étranges joutes pour la survie et les meilleurs morceaux.



Nous finissons d’approcher, haletants, déclenchant les derniers envols, jusqu’à découvrir la carcasse d’un cheval mort au fond d’un petit ravin. L’odeur est tenable : il n’est pas mort depuis longtemps. Mais les charognards ont pratiquement terminé le déjeuner.

Les gypaètes finiront les os et la peau se desséchera bien vite. Le spectacle est saisissant : à peine sommes-nous descendus de quelques mètres que les fauves se posent à nouveau près des restes. L’heure du dîner approche.


Le nôtre est encore loin, et là bas, à l’horizon, « Jean-Pierre » guette avec distance le spectacle habituel d’une nature plus que vive. Le soleil fait fondre le sucre glace, léchant ses flancs escarpés et cisaillés. Le lac d’Aule nous accueille dans son onde tranquille.
Nous reparlerons longtemps de ce ballet noir et fauve des vautours affamés.
Un après-midi parmi d’autres dans les Pyrénées…
A bout de souffle

Pas à pas, le col du Couard se conquiert. Quel affreux nom pour un col ! Hier, c’était le col de « l’Allimas », point de départ d’une fameuse boucle en Vercors. Aujourd’hui c’est le Couard. Si l’on furète dans les Pyrénées, on peut s’arrêter au refuge du Lac de la Glère. Pourquoi de tels noms dans des lieux aussi beaux ?
Quoiqu’il en soit, le vent du nord nous brise les côtes, désormais à l’ombre d’une paroi bien froide. J’en ai le souffle coupé. La caillasse roule sous les pieds et il semble que chaque pas en avant est tiré vers l’arrière de quelques centimètres. A bout de souffle – ou presque – le regard fait un tour d’horizon : nulle habitation, nulle trace humaine (excepté cette grange abandonnée, en contrebas), nulle présence animalière. Que du rocher, des cailloux, du froid. Le souffle coupé certes, mais pas éteint : le col se vaincra avec les dents, comme d’habitude. D’ailleurs, à la fin, il y a un câble pour assurer le grimpeur. Nous le dédaignons et préférons trouver de bonnes prises, et il y en a ! Le bruit du torrent soudain s’estompe, au détour d’un rocher plus épais, comme si un esprit malicieux éteignait le robinet : d’un seul coup, le silence se fait.
Quant enfin les 2234 mètres sont vaincus, c’est un spectacle inattendu qui donne la récompense et coupe à nouveau le souffle : de la jeune neige étincelante est tombée durant la nuit, recouvrant d’un voile poudreux les roches noires et menaçantes des Grandes Rousses. Ca valait la peine de se forcer un peu.
Et la journée n’était pas terminée.



Vercors, encore...

Sans doute existe-t-il sur terre des lieux plus magnétiques que d’autres, des lieux magiques où la sérénité et l’énergie des paysages se mêlent jusqu’à plus soif. Tout est ici harmonie, et pourtant le Vercors ne fait pas oublier que des hommes, jeunes pour la plupart, ont combattu jusqu’à la mort pour que le mot « liberté » signifie encore quelque chose aujourd’hui. Dans la grotte où les marcheurs prirent place, afin de goûter quelques courts instants de repos avant le petit déjeuner, ils furent vingt-cinq, en juillet 1944 à résister, comme on dit pudiquement. Du paysage admiré aujourd’hui, rien n’a bougé, et le Mont Aiguille n’a pas perdu un centimètre en soixante-cinq ans. Il pointe toujours sa verticalité vertigineuse vers le ciel, comme un poing rageur levé, un signe pour rappeler qu’il y a deux types d’hommes, comme disait Péguy : « ceux qui se couchent, et ceux qui résistent ». La quiétude du lieu tranche avec l’historicité des combats, et il faut un effort d’imagination pour entendre les balles ennemies siffler et ricocher sur la roche. Les cris et l’agonie.
La nuit, l’orage a grondé, et il a plu fort. Signe que, de là haut, la résistance continue…





(Maquis de Trièves)
Bouquetins
Quelques bouquetins barraient le chemin. C’est à peine s’ils étaient dérangés par les marcheurs, à pas feutrés, qui tentaient une approche. Au delà du chemin, le ciel ; derrière le ciel, un autre chemin. Au bout du chemin, l’horizon, peuplé de terriens, sous le ciel fuyant du soir tombant. Après la pluie… Ca sent le fer d’une terre abreuvée.
Par delà les nuages, les monts, les pics et les roches. La glace en fuite laisse place aux pentes herbeuses, qui renaissent de leur mort annuelle. Au font, là bas, solide et menaçant, le géant blanc veille, drapé de soie.
Sors de ta cabane, promeneur, et marche ! La vie est là, elle t’attend et te guette. A l’instar de ces bouquetins elle te surveille. Pour y parvenir, sors de ton sommeil et plonge. Dans l’aube verte et bleue comme l’orange de la terre ouverte sous tes yeux.



Printemps

A peine cinq mois séparent ces deux photos (là). L’hiver en somme. Aux premiers saupoudrages de neige, cette légère couverture argentée, succède l’insolent vert des prés qui renaissent. Entre les deux, la rigueur d’une morte saison, que pourtant l’autochtone semble avoir traversé avec le même élan placide. Bien vivante finalement. La douceur de l’air est sensible, comme l’était l’humide fraîcheur annonciatrice des frimas hivernaux. Cette fois-ci, les fenêtres sont ouvertes. Le soleil, pourtant timide, rentre à plein poumons. Par delà les nuages, les cimes sont encore prises dans les glaces, mais plus pour longtemps. De loin en loin, on entend craquer les avalanches et par plaques dégringolent la moraine. Mieux vaut ne pas s’éterniser.
Par delà les nuages aussi, apparaît le village, en bas, si bas qu’il semble lové dans un mouchoir de poche. Tout semble minuscule vu d’ici, et ce n’est pas cette vache qui ne ri plus qui va nous contredire.
L’abondance du gave est toujours présente, mais il appelle désormais à y plonger, dès que sa température le permettra. Encore un peu de temps…
Nous étions parti avec le souvenir de ce sein montagnard bombé de neige et nous le retrouvons intact, frais, arrogant de verdure et de soleil tout entier. Et c’est désormais l’été qui pointe son désir vers nous, attirant irrémédiablement à lui les intrépides aux marches ardentes.




L'équarissage pour tous... (Boris Vian)
Eloge de neige en Vercors, et contre tout

Partir. Endosser le sac à dos, toujours trop lourd, mais les victuailles seront d’un grand secours quand la pente cessera d’essouffler le marcheur. Puis regarder les cimes, et aller là où le regard s’est précédemment posé. Enquiller le chemin déjà tassé par les randonneurs à ski ou raquettes. S’éloigner du parcours classique, découvrir une vue imprenable, revenir aux fondamentaux : le sens de la pente. Sentir son cœur battre et rythmer chaque pas, le souffle calqué sur le tempo métronomique. S’arrêter, une vingtaine de secondes, pour reprendre haleine, entendre le sang cogner aux tempes et s’engouffrer aux tréfonds des membres. Regarder vers le haut, toujours en premier, puis vers le bas, pour contempler le chemin parcouru. Là bas, tout en bas, le village dont la rumeur a disparue. Assurer chaque pas, planter les crocs de la raquettes affamée de neige et de glace. Franchir le col, enfin, après avoir vu un camarade y disparaître en premier. Pause. Sentir la sueur perler dans son dos. Boire l’eau fraîche, croquer un carré de chocolat. Regarder la carte, pour assurer la suite. Encore une arrête, puis une autre (cachée par la première). Ensuite, une longue diagonale au soleil, neige étincelante et aveuglante. Il fait moins chaud : le vent rase le sommet futur et se fait déjà sentir. Tenir le béret pour ne pas le perdre. Râler contre la fatigue, malgré la préparation physique : il n’y en a jamais assez. Puis poser son sac, enfin, sur le sommet. Le sentir non plus sur sa tête mais sous ses pieds. Féliciter le compagnon de route, prendre les photos souvenirs. Regarder, seulement. S’abriter du vent, vite : il est glacial, pas question de déjeuner ici.

Redescendre légèrement dans un abri naturel. Surprendre les bouquetins, seuls autochtones des lieux si agiles en situations périlleuses. Les regarder nous regardant. Leur demander poliment de nous laisser passer.

Puis, après encore quelques efforts de descente assurée pour ne pas glisser, trouver la cabane. C’est à peine si on la voit ! Elle semble perdue, submergée de neige. Aménager la tranchée et les marches y accédant. Boire un thé chaud. Manger du chocolat. Commencer à envisager le repos nocturne. Rendre l’abri aussi confortable que possible. Dans le cas présent il s’agira de rendre le frigidaire le moins hostile possible ! Explorer les environs, profitant des derniers rayons du soleil. Manger tôt, et surtout chaud. Faire « son lit », sa couche, isoler au maximum du froid qui pincera vers cinq heures du matin. Et poser la tête sur l’oreiller, enfin, sentant les jambes se décontracter après les efforts, comme un moteur chaud après la route. Sentir chaque membre devenir plus lourd, jusqu’à peser une tonne. Refaire le film de la journée, imaginer le lendemain. Goûter le silence absolu, seulement perturbé par les coups de boutoir du vent sur le toit.

Et sombrer au pays des rêves, fait de merveilles et de paysages légendaires. Ne pas avoir accompli de grands exploits à l’échelle de l’humanité, mais pour soi, déjà, le souvenir heureux d’une marche dont nous reparlerons longtemps. Sentir la nuit nous envelopper comme un linceul.
Dormir en montagne, l’hiver, à presque deux milles.



France d'en haut, neige d'en bas
Pendant que certains tentaient de « récoler » les morceaux en vrac d’une opposition souhaitable mais désormais atomisée, il y avait mieux à faire en mettant le nez et les oreilles dehors. Cela étant, il fallut bien les protéger pour qu’ils ne prirent pas froid.
Les premières neiges sont descendues bien bas dans la vallée, Ossau cela va sans dire, et la falaise aux vautours s’en trouva blanchit d’un éclat argenté à nul autre pareil. L’atmosphère était fraîche et neigeuse, capiteuse à la bouche, comme ce chardonnay gras bien frais, seulement refroidi sur le rebord d’une fenêtre.
Drapée de blanc, ces montagnes frissonnaient en pensant au retour du printemps prochain, loin encore, et les prairies d’un vert cru laissaient imaginer qu’il était déjà là. Visuellement. Mais c’est la pluie, abondante, de ses épis lourds d’une neige à l’instant fondue, qui les abreuvaient jusqu’à plus soif.
Le gave avait le cœur et le cours au bord des lèvres, prêt à déborder.
Les draps s’envolaient et nappaient les meubles anciens, les lampes et les pendules : la maison sera donc fermée pour l’hiver, tandis que d’autres, jouxtant le château, se préparaient à affronter les frimas de la morte saison, où les vivants se terrent en épluchant des châtaignes.
Le bois coupé est condamné à la cheminée, vorace, et réchauffera les gens d’ici pendant qu’on sera là bas, si loin dans la plaine.
Le souvenir de cette nappe d’argent sur les collines aux seins bombés restera dans la mémoire, bien longtemps après que les yeux n’eurent embrassé pour la dernière fois cette tendre vallée.
sale temps pour les mouches
L’amanite tue-mouche possède au moins deux avantages : elle est photogénique ; elle indique la présence d’autres champignons, comestibles ceux-là.
Il y avait donc, ce ouikende :
des cèpes, en petite quantité, suffisamment pour une omelette
des marmottes surprises en plein déjeuner
de la pluie, forte et longtemps
une cascade qui doubla de volume
un département inondé (l’Isère)
des myrtilles, groseilles et des framboises
peu de marcheurs et c’est tant mieux
un jeu sur la France avec des rivières & des fleuves
une terrine de Bretagne à l’eau de vie de cidre
un Monbazillac qui défendait son match
du soleil après la pluie
une cabane dans un arbre
des clôtures électriques
le Mont Blanc en point de mire le dimanche
des bergeries abandonnées
un glacier recouvert de neige fraîche (on aurait dit du sucre glace)
un chemin de descente bucolique sous les arbres
une vache légèrement agressive
et voilà

de roche et de glace

Il fallait d’abord passer la frontière, la frontera comme on dit dans ces contrées aragonaises, puis contourner le massif par une envolée de routes à lacets, de tunnels creusés dans la roche granitique, traverser des pueblo, villages espagnoles où règne une quiétude de fin de siècle, sans que l’on sache vraiment duquel il s’agit.
Puis, enfin, stopper la voiture, sur un parking de cailloux et d’herbe, où nous avons bivouaqué un peu « à l’arrache », car la nuit était déjà noire et le vent bien frais. Enveloppés dans les étoiles, drapés de nuit, nous avons fait des rêves. Des rêves de rochers, d’abord dans le froid du matin puis dans la fournaise de l’après midi. Des rêves de crampons et de piolets. Des rêves de silence où seul le crissement des crampons sur la glace vient troubler l’ordre établi. Ici, la montagne te fait comprendre que tu n’es là que parce qu’elle le veut bien. Elle t’accorde quelques heures de répits sur l’immensité de ses flancs. Elle te fait savoir que tu ne seras jamais complètement chez toi ici. Le paradis pouvant se transformer en enfer en quelques minutes.

Le soleil se lève enfin, et nous avec. Ou plus exactement avant. Le « point du jour » a ceci de fascinant qu’il n’appartient qu’à une poignée d’irréductibles qui ont compris que ces ciels du matin sont bien plus beaux que ceux du soir. L’Occident oxydé par la nostalgie des soleils couchants a oublié la minéralité des petits matins. Se couchant trop tard, l’Homme moderne ne contemple que rarement ce spectacle d’une nature qui s’offre aux lève-tôt.
Café chaud, préparation du sac, ne rien oublier sans trop en prendre : la suite se passe très vite, et à 7h à peine notre marche commence.
Une rapide ascension nous amène à pied d’œuvre, nous dépassons le refuge de la Renclusa, dernière trace de civilisation avant le désert de roche et de glace. Au col du Portillon supérieur, petite brèche ouverte sur la ligne de crête, la bête apparaît dans toute sa splendeur. Le sommet semble proche, mais il faudra encore quelques efforts.
Deux heures au moins de chaos granitiques, de glacier aux reflets bleutés, puis le « pas de Mahomet », passage aérien à quelques mètres du sommet : le plus haut sommet des Pyrénées se mérite, jusqu’au bout.

L’Aneto est désormais sous nos pieds, 3404m de plaisir et de rêve qui deviennent, enfin, réalité.
On ne peut pas aller plus haut au pays de Pyrène.

Photos Marc L & Fred S
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