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Le jour. D'après fred sabourin
Articles récents

Nécrologie (abbé Pierre, republication d'un article de 2007).

17 Septembre 2024 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #l'évènement

Il s'était trouvé par hasard - et pas rasé - que je sois à Paris fin janvier 2007, au moment des obsèques de l'abbé Pierre, tout auréolé de sainteté, ou quasiment, au moment où il passait de vie à trépas, à 95 ans. Je m'étais rendu sur le parvis de Notre-Dame, le 26 janvier. C'était facile d'accès, à l'époque, peu de services de sécurité, peu d'obsession d'attentats, et une foule bigarrée de gueules cassées, de petits, de sans grades, avaient pu approcher au plus près. Nous étions encore en "chiraquie" mais plus pour longtemps, et bientôt prendrait le relais de la "sarkosie", qui fit tant de mal socialement à des gens déjà la tête sous l'eau. Je me souviens, journaliste débutant et vivotant de petits CDD mal payés et de piges précaires, de l'ambiance ce matin-là. J'avais été très impressionné par cette arrivée massive d'anciens compagnons, de sympathisants de la cause des mal-logés (ou pas logés du tout), mais aussi de gens bien mis, comme on dit, de bonnes dames du XVIe arrondissement ou tout au moins de la rive gauche, d'hommes en loden, etc. J'étais dans cette foule d'anonymes, le cul entre deux chaises moi-même mais chanceux car avec un toit sur la tête, en cet hiver froid de janvier 2007. J'avais sorti l'appareil photo, et jeté mes doigts engourdis sur le calepin pour recueillir quelques témoignages, impressions, émotions. Ça avait donné cet article ci-dessous, qui prend naturellement, aujourd'hui que nous savons que le saint homme n'en n'était pas vraiment un mais visiblement lui aussi un gros dégueulasse. Tout cela interroge les hommes et femmes que nous sommes, qu'est-ce qu'un homme quasiment sanctifié de son vivant, adulé, Dieu sur terre même pour certains/certaines ? Comment se peut-il que lui aussi... Pourquoi n'a-t-on jamais rien dit ou si peu, pourquoi en comment n'a-t-on pas pu stopper le bonhomme, pourquoi n'a-t-on pas écouté les victimes qui osaient dire, et à qui on a gentiment demandé de se reprendre, parce que, quand même "l'abbé Pierre"...

J'avais été touché, adolescent, dans un émission de Christine Ockrent (Qu'avez-vous fait de vos 20 ans ? sur Antenne 2), par cette citation de l'abbé : "Je ne suis pas chargé de convaincre, je suis seulement chargé de dire". Et bien voilà, maintenant, on dit, on en finit pas de dire d'ailleurs, mais souvent c'est trop tard et l'Église, les institutions (Emmaüs bien sûr, mais aussi l'Arche de Jean Vanier, lui aussi un salopard, finalement) peinent à se saisir correctement du problème, malgré la mise en place de la CIASE (Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église). Comme l'a justement dit sur France Culture lundi 16 septembre dans Questions du soir Véronique Margron (théologienne dominicaine et membre de la CIASE) : "il ne s'agit pas de détruire un mort, mais de réparer les vivants qui ont subi ces abus et ces crimes". Et il y a du boulot...!

F.S.

Ci-dessous l'article de janvier 2007.

                              Pour qui sonne le glas ? 


        Bravant le froid qui devait ressembler à celui de l’hiver 54, et non loin du fameux boulevard Sébastopol, plus de trois milles personnes se sont recueillis sur le parvis de Notre-Dame de Paris vendredi dernier, pour les obsèques du pèlerin d’Emmaüs.
 «Georges, toi qui es tout cassé, trouves-en un deuxième comme toi, et ensemble, allons en soulager un troisème ».  Les propos de l’Abbé Pierre, lors de la fondation de la première communauté d’Emmaüs, avaient donc pris des proportions fortes. A l’intérieur de la cathédrale, le protocole républicain, souhaité par le Président Chirac lui même, était légèrement écorné, pour respecter les dernières volontés de « l’Abbé » qui ne fut jamais tendre envers les gouvernants : aux premiers rangs, les compagnons d’Emmaüs. Derrière eux, les « officiels » et les gens « importants ». Sans doute une image prophétique de l’au-delà. Dans son mot d’accueil, Martin Hirsch, l’actuel président de l’association, a donné le ton : « La meilleur façon de lui rendre hommage, ce sera de continuer son combat ». Précision qu’il n’était sans doute pas inutile de rappeler à une assemblée composée donc pour une part de personnalités politiques de haut rang, en exercice, ou l’ayant été… Dans son homélie, le cardinal archevêque de Lyon, Philippe Barbarin, s’est appuyé sur trois images tirés de l’évangile de Luc (le récit des pèlerins d’Emmaüs) : « la route, la parole, le pain ». Trois mots, trois piliers de la vie de l’Abbé Pierre, et de beaucoup de compagnons avec lui. « Nous reprenons la route, d’un bon pas, pour aimer et servir les autres, jusqu’à notre dernier souffle ».
A l’extérieur, au son du glas, un silence glacial s’est emparé d’une assemblée hétéroclite recueillie. A cet instant, les mouchoirs sont sortis des poches, parfois crasseuses de ceux dont on dit volontiers qu’ils ont des « trognes » plutôt que des visages et des figures. Parmi le public de parisiens parfois bon chic, bon genre, beaucoup de « sans » : sans travail, sans logement, sans propreté, sans beaux habits, sans papiers, mais pas sans espoirs. Car ils ont parfois croisé, en vrai ou par l’intermédiaire des compagnons, celui pour qui « les autres » étaient devenus une préoccupation de tous les instants. Depuis que son père lui avait dit, enfant : « et les autres ? Tu n’y penses pas aux autres ? ». Pour Jean-Pierre, sans domicile fixe depuis dix ans, « Emmaüs m’a permis de ne pas mourir dans la rue, alors pour moi, l’abbé Pierre c’est comme un père ». Jeannine, soixante ans, est en larmes : « qui va prendre le relais maintenant ? Et tous ces hommes politiques là qui ne font rien ou presque ». La révolte à fleur de peau, à la mesure de la peine.
Puis lentement, accompagné de nouveau par le glas dans le ciel froid de Paris en pleurs, le cercueil a traversé le parvis, la foule, le peuple des petits dont il faisait partie, au nom de l’amour. « La vie m’a appris que vivre, c’est un peu de temps donné à nos libertés pour apprendre à aimer, et se préparer à l’éternelle rencontre avec l’Eternel Amour. Cette certitude-là, je voudrais pouvoir l’offrir en héritage. Elle est la clé de ma vie, et de mes actions », disait-il dans son « Testament » en 1994.
Cette rencontre est enfin arrivée, et elle ne regarde que Dieu et son fidèle compagnon. Sur le parvis de Notre-Dame, il y a eu la dernière rencontre des hommes et femmes qui lui ont rendu un hommage poignant, avec un mot qui à lui seul suffit pour dire l’amour d’un proche : « merci, l’Abbé ! ».


 

 

 

 

 

 

 

 

(en rentrant, dans le métro, je suis tombé sur cette affiche et ce slogan. On achève bien les chevaux, même s'ils valent de l'or, mais la question posée par l'affiche prend une actualité singulière...) 

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La solitude en montagne, ça n'existe (presque) plus

30 Août 2024 , Rédigé par F.S Publié dans #montagne, #quelle époque !

 Il n’y a pas si longtemps, les Pyrénées étaient une montagne où, sans chercher bien loin, on pouvait trouver silence, solitude, et tranquillité du corps et de l’esprit, et ce à peu près à tous moments de l’année, y compris en été. Un havre de paix, quatre saisons durant. Il faut croire que ces espaces que certains qualifient de « sauvages » (ils n’ont en fait de sauvages que le nom, l’homme ayant posé ses godillots dans chaque recoin des montagnes), ne sont plus une garantie d’y trouver le repos. C’est en tout cas ce que nous avons constaté, cette deuxième partie du mois d’août, dans une vallée qui nous est chère : la vallée d’Ossau.

 La solitude en montagne, ça n'existe (presque) plus

D’ordinaire, la montagne commençait à se vider, un peu dès le 15 août passé. Demeuraient bien encore quelques touristes et randonneurs plus ou moins sérieux, plus ou moins bien équipés (sur l’équipement, nous y reviendront…), mais dans l’ensemble après la mi-août, on commençait à y voir moins de chats… Août était réputé par des séquences orageuses qui rendaient les deuxièmes moitiés d’après-midi hasardeuses, pour quiconque n’était pas encore parvenu à son point d’étape, si possible en dur étant donné les draches qui pouvaient s’abattre soudainement. Est-ce l’effet conjugué cette année d’un mois de juillet qui fut maussade ? Les J.O. de Paris ? Les nombreuses photos filtrées « qui font rêver » de tel ou tel lac, de tel ou tel sommet se miroitant dans une pièce d’eau ? De bivouacs sur les sommets ? De levers et couchers de soleils à faire se pâmer le moindre randonneur ? La météo de ce mois d’août, enfin estivale ? Je ne sais pas précisément, mais les faits sont là : il y avait du monde, beaucoup de monde, beaucoup (trop) de monde en montagne ces jours-ci.

Le plaisir de la randonnée, du « trekking » comme on dit aujourd’hui - randonnée, ça fait « pépé-mémé » sans doute - tient en quelques éléments simplissimes, que je vais tenter de lister (non exhaustivement) :

  • Faire des choix avant de boucler son sac (on ne peut pas tout emporter au risque de le payer fort cher) ; éprouver le manque de ce qu’on n’a pas emporté ; s’en défaire au bout de 24 heures, à peine.
  • Découvrir qu’on peut vivre avec une vingtaine d’objets réellement « indispensables » si on a fait une bonne sélection.
  • Marcher à son rythme, pas à pas, en sentant son sang battre les tempes et les gouttes de sueur perler le long de son dos.
  • Sentir une petite brise fraîche fouetter le visage à l’arrivée d’un col. Atteindre ses objectifs – ici un sommet ; là un col ; là-bas un lac ; ailleurs encore une estive.
  • Enfin, trouver son lieu de bivouac – le fameux « spot » des instagrammeurs/ses - près d’un refuge, un lac, dans un endroit isolé, ou, pourquoi pas, sur un sommet (nuit blanche à prévoir malgré les images carte-postale d’Instagram…) ; y planter sa tente, déplier son duvet après avoir testé le sol (est-il plat ? À niveau ? Caillouteux ? À l’abri du vent ? etc.).
  • Faire cuire sa pitance, sommaire, sur son réchaud. Trouver ses pâtes cuissons 3 minutes ou sa purée Mousseline (placement de produit) excellente, puisque dégustées face à un paysage à couper le souffle. Faire sa vaisselle dans le torrent, ou le lac, en frottant la gamelle avec des herbes ou quelques graviers, car bien sûr on n’emporte ni éponge ni liquide vaisselle ; l’eau chaude est un lointain souvenir…
  • Regarder le soleil rosir puis rougir les cimes, pour peu que les nuages ne soient pas « montés » pour tout cacher.
  • Enfin, s’étendre, un brin fourbu, sur sa paillasse, dans son sac de couchage, trouver une position la moins inconfortable possible, et se laisser bercer des derniers bruits d’un environnement loin d’être hostile : torrent, cloches de troupeaux s’éloignant puis se rapprochant, vent, et parfois même rien, le silence absolu. Alors, comme nourrit d’un somnifère naturel, le sommeil vient nous envelopper et nous sombrons dans un songe profond, qui ne sera perturbé que par quelques fourmillements liés à la literie sommaire, et peut-être, sur le coup de 3 heures du matin, une belle envie d’uriner contre laquelle on essaiera de lutter, en vain (bonjour les contorsions pour sortir du duvet et aller se soulager à 2 mètres de la tente !).

Le lendemain matin, frais comme des gardons, on ouvrira les yeux naturellement vers 6h-6h30, avec le jour, et l’on sera profondément heureux de se sentir aussi vivant. Une expérience de sobriété heureuse, comme disait l’autre.

Il faut désormais lutter pour retrouver ces conditions, tant nos semblables, nos frères et sœurs humains gravitent en montagne autour de nous aussi sûrement que sur une ramblas catalane un samedi soir de juillet. On ne prendra que deux exemples de ces envahissements humains dans des espaces pourtant grands, créant un sentiment de surpeuplement, ce que les professionnels nomment « le surtourisme ».

 

 La solitude en montagne, ça n'existe (presque) plus
 La solitude en montagne, ça n'existe (presque) plus
 La solitude en montagne, ça n'existe (presque) plus
 La solitude en montagne, ça n'existe (presque) plus

On pourra se réjouir dans un premier temps de revoir des jeunes en montagnes. Bien qu’ils n’aient jamais vraiment totalement disparus, il faut reconnaître qu’ils se faisaient plutôt rares dans les Pyrénées ces dernières années, le goût de l’effort, les réveils matinaux et l’absence de wi-fi n’étant pas toujours de leur goût. Les voilà de retour, par grappes de 3, 4 ou 5, garçons et filles mélangés, pas trop mal équipés parfois, même si les baskets font florès et c’est une mode issue du contestable trail, nous allons y revenir. Ils parviennent visiblement à partir pour deux ou trois nuits en autonomie. Malheureusement, ces jeunes milleniums (nés depuis l’an 2000) apportent avec eux leurs mauvaises habitudes de bruits incessants, de mouvement perpétuel, d’indélicatesses caractérisées, comme celle de venir se coller à vous alors qu’il y a 3 hectares de lacs à disposition… Voire pire : d’avoir emporté avec eux la désormais incontournable enceinte bluetooth pour y faire cracher de la musique téléchargée d’avance ! Ces jeunes-là ne comprennent donc rien à l’environnement dans lequel ils se trouvent, et consomment des lacs pyrénéens comme ils consommeraient des séries Netflix ou des playlists sur Deezer ou Spotify.

« Hispania jacta est »

Mais il y a encore pire, et nous ferait regretter les frontières : ce sont les hordes d’Espagnols, hombres y mujeres (surtout elles, d’ailleurs) qui ne conçoivent visiblement pas la vie sans jacter en permanence, de leurs grosses voix rauques (pour les hommes), au débit mitraillette (pour les femmes). C’est bien simple : les Espagnols parlent tout le temps, tout le temps, tout le temps, même quand la pente est rude où l’on croyait qu’enfin, ils (elles) arrêteraient de tchatcher ! Engeance insupportable qui nous donne envie de leur jeter des cailloux jusqu’à ce qu’ils retournent bouffer du chorizo en sirotant des bières San Miguel tièdes dans les ventas de la frontière… Dans le Val d’Arrious, le 20 août, on a cru qu’on ne se débarrasserait pas de la douzaine de mujeres espagnoles, et l’on eut des envies de lancer des cailloux, dont ils (elles) ne sont pas avares dans l’ascension de certains sommets, le pic du midi d’Ossau et le Balaïtous en particulier.

 La solitude en montagne, ça n'existe (presque) plus
 La solitude en montagne, ça n'existe (presque) plus
 La solitude en montagne, ça n'existe (presque) plus
 La solitude en montagne, ça n'existe (presque) plus

Courir en montagne : nécessaire, vraiment ?

Est-ce parce qu’historiquement, une randonnée en montagne couronnée par un sommet se nomme « course » que certains l’ont pris au pied de la lettre ? Les trailers composent la dernière plaie d’Egypte des Pyrénées. On les voit partout, et même s’ils ne courent pas toujours, ils marchent jusque haut, vêtus de shorts flottants comme à la grande époque des cours d’EPS au collège, chaussés de baskets, certes à semelles crantées, mais de baskets quand même (une godasse faite pour se tordre la cheville au premier faux-pas). On en a croisé un qui faisait, en deux jours, Gavarnie-Caillou de Soques en vallée d’Ossau, sans manger et quasiment sans dormir ! Ce coach en trail (c’est ainsi qu’il s’est présenté) s’entraînait pour le prochain défi que certains de ses coachés se lanceraient prochainement : 100 km en 3 jours dans les Cévennes, je ne sais plus combien de dénivelés positifs, le tout sans manger et sans dormir… Rien que de nous raconter son futur chemin de croix, on en a été pris d’une irrépressible envie de bailler. Comment peut-on goûter la montagne dans ses conditions ? Le mystère reste entier pour moi ; il faut dire que Lourdes n’est pas très loin de l’endroit où nous nous trouvions… Le trail en soi n’est pas un problème, les trailers non plus : ils sont plutôt respectueux de l’environnement qu’ils traversent (même vite) et jactent beaucoup moins que les hispaniques. Leur plus gros défaut, c’est d’avoir infusé cette mode de la basket comme chaussure de rando, et tout l’équipement minimaliste peu adapté aux changements brutaux de météo. Cette incongruité se paie cher chez certains marcheurs néophytes : si la chaussure en question est légère – avantage non négligeable quand on porte tout ce qu’on emporte, même aux pieds – elle n’est guère adaptée aux passages scabreux, aux pierriers, aux charges lourdes. Pour maintenir sa cheville dans une chaussure basse, il faut de l’expérience, de l’habitude, beaucoup d’entraînement. Ce qui semble assez peu le cas des touristes de masse, et… de leur masse corporelle.

Bon, il faut conclure. S’extraire de la montagne, en redescendre, puisque c’est notre « destin ». Dans les années à venir, il va donc falloir ruser davantage pour trouver des lieux à l’écart, silencieux, non souillés par le surtourisme délétère à la santé environnementale, et à la santé mentale tout court. « La vie est une chose grave. Il faut gravir », disait le poète Pierre Reverdy.

C’est ce qu’il faudra faire à l’avenir, plus haut, plus loin, plus isolé, pour trouver cette solitude alpine tant désirée.

Photos : Val d'Arrious, Arrémoulit, Arriel.

F.S. 30 août 2024

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Action !

19 Juin 2024 , Rédigé par F.S Publié dans #quelle époque !, #rural road trip

Nous l’appellerons Natacha, petite brunette d’une trentaine d’années, vêtue comme un garçon avec ses chaussures de sécurité aux pieds. Ses ongles ont dû être vernis de rouge, mais il y a longtemps, et, à force de les ronger, la “peinture” est presque partie. 

Action !

Elle se ronge les ongles sans doute parce qu’elle est sur la corde raide, Natacha. On arrive en retard à la station essence pour un bon carburant (ça n’arrête pas en ce moment ! Mais les gens dans le secteur rural n’ont donc pas de véhicules électriques ?), elle est déjà là et mord à pleine dents dans une petite tartelette achetée au Super U qui vient d’ouvrir. 

On est en retard, mais on a su, d’emblée, quelle était sa voiture : une Saxo blanche hors d’âge, un peu déglinguée. Pas besoin de temps et de beaucoup d’expérience quand on parcourt la campagne quotidiennement : les voitures des pauvres se reconnaissent au premier coup d'œil. Natacha s’excuse d’avoir la bouche pleine. On s’excuse d’être en retard. Bref : tout le monde s’excuse, et on l’invite à se mettre en piste pour lui délivrer le précieux carburant. 

Ça ne dure pas longtemps, mais on en apprend rapidement l’essentiel : Natacha a besoin de sa voiture pour aller travailler. “Je vais en Dordogne tous les jours”, dit-elle. On s’étonne, pistolet de sans-plomb 95 en main, qu’elle aille si loin, vu qu’elle habite près d’ici, à Sainte-Colombe, un hameau perdu à 10 km au milieu de la Pampa. Elle travaille dans un Action, supermarché genre Foire Fouille ou Gifi qui vend des merdouilles fabriquées en Chine pour trois francs-six sous, comme disaient nos grands-mères, qui en connaissaient un rayon question économies… “Et… il n’y avait pas plus près ?”, hasarde-t-on, alors que le réservoir se remplit. “Je n’ai trouvé que là, il n’y a que la Dordogne qui veuille de moi !”. “Mais c’est vachement loin !”, s’exclame-t-on. “Oh, oui ! Plus de deux heures aller-retour, 110 km. Mais j’ai deux mois de loyers en retard, je n’ai pas le choix, faut que je travaille. D’ailleurs si vous connaissez un endroit pas cher où je puisse louer quelque chose qui ne serait pas réservé aux étudiants, ça m'intéresse. J’ai fait une demande pour un logement social sur Angoulême : deux ans d’attente”. Le réservoir est plein, on raccroche. 

On ne sait plus quoi dire. D’ailleurs qu’est-ce qu’on pourrait bien dire, à part de vagues propos convenus de bobos de centre-ville auditeurs de France Inter et qui votent pour les Verts pour se donner bonne conscience ? Il paraît qu’il y a en ce moment une campagne électorale, on n’ose pas s’aventurer sur ce terrain-là, Natacha n’est sûrement pas venue pour ça, mais la situation laisse (très) songeur. 

Car oui, en rentrant au volant du camion de l’épicerie sociale, comme des philosophes, on songe. On songe à la fameuse petite phrase “je traverse la rue et je vous en trouve du boulot, moi !”. Dans le cas de Natacha, ça n’est pas seulement la rue qu’elle a traversée, mais la moitié du département, tout ça pour enfiler des perles pour un Smic, en donner la moitié pour un loyer (en retard, donc), l’autre moitié pour le pétrolier Total. Et les quelques centimes qui restent pour des tartelettes de chez Super U. 

Tout cela me fait penser aussi à du cinéma (si seulement !), où, moteur demandé, quelqu’un crie : “Action !”. Il se pourrait bien que bientôt, il y en ait, de “l’action”... 

F.S. 19 juin 2024

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Le doigt dans l’œil

8 Juin 2024 , Rédigé par F.S Publié dans #rural road trip

Nous l’appellerons Stéphanie. Elle est bénéficiaire de la distribution alimentaire d’Aigre, petit bourg où domine le seul supermarché du secteur, qui pratique des prix 10 à 20 % plus cher qu’ailleurs. L’automne dernier, quand ses droits d’accès à l’épicerie sociale ont été rouverts, deux bénévoles, émues par son maigre blouson dans lequel elle grelottait de froid, lui avait donné rendez-vous pour lui proposer des manteaux qui venaient de nous être donnés pour le magasin solidaire. J’avais trouvé ça très généreux de leur part, et cette spontanéité est souvent la seule richesse de celles qui ne comptent pas leur temps pour l’association. Stéphanie avait des droits d’accès ouverts jusqu’à fin mai, mais depuis février on ne la voyait plus. Comme elle nous avait annoncé un cancer et de la chimiothérapie, on s’inquiétait un peu de l’avoir vue disparaître. Il n’en est rien, elle est réapparue cette semaine, à la faveur d’une demande d’un bon carburant par une association partenaire. 

On lui donne rendez-vous à la station essence du supermarché du bourg. La voilà qui arrive, parfaitement à l’heure, d’une commune distante d’une trentaine de kilomètres, pour un rendez-vous “pour mes yeux”, annonce-t-elle. “J’ai un glaucome”, dit-elle presque en s’excusant. On interroge un peu pour savoir pourquoi elle ne profite plus de ses droits d’accès à l’épicerie sociale. “Parce que je n’ai pas assez de sous”, avoue-t-elle du bout des lèvres. “Avant même d’envisager faire des courses, entre mes recettes et mes charges, je suis déjà à moins 78 €”, précise-t-elle. “Mais alors comment faites-vous pour manger ?”, hasarde-t-on. “Je vais aux Restos du Cœur…”

En rentrant au siège de l’association, je songeais aux conversations récentes, lors de mondanités, avec des gens qui soupiraient “Ah ! mais quand même, il y a plein de boulot, des offres d’emploi qui ne trouvent pas preneur…!”, sous-entendu “ils pourraient se bouger pour s’en sortir, ces assistés”. Je leur faisais aimablement remarquer qu’il y a de plus en plus de “gens qui travaillent” à l’aide alimentaire dans les épiceries sociales, car la précarité touche aussi les salaires ras-des-pâquerettes. Ce ne sont pas des gens “fainéants”, juste des gens “qui bossent”, mais ne vivent pas du revenu de leur travail. Ils vident les chiffres du chômage, ne parvenant pas à remplir leurs frigos. 

Dans le cas de cette pauvre Stéphanie, le sort s’acharne. Un cancer, un glaucome… On a presque envie de crier : “Mais foutez-lui la paix !”. Pourtant, elle n'émet aucune plainte, aucune révolte apparente. Pire : elle ne profite pas de ses droits à l’aide alimentaire. 

 

“Les gens qui ont vraiment besoin, ils se terrent”, me dit très sérieusement, spontanément et très justement une des deux bénévoles qui l’avait aidée avec le manteau cet automne, en rentrant au bureau, alors que j’évoque avec elle la situation de Stéphanie. 

Moi je me dis que tous ceux qui imaginent que “ces gens-là” le font exprès de ne pas pouvoir s’en sortir, ils se mettent parfois le doigt dans l'œil. Ils ne savent pas ; ou ne veulent pas voir. Une cécité peut-être pas aussi définitive que les éventuelles conséquences d’un glaucome, mais tout aussi douloureuse, peut-être. 

F.S. 7 juin 2024

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Adieu, mon pote Mickey…

12 Avril 2024 , Rédigé par F.S Publié dans #édito, #l'évènement

- "Rrrrraoul, t'es le roi du tango, Rrrrraoul, c'est bien toi le plus beau..."

- "Rrrrraoul, t'es le roi du tango, Rrrrraoul, c'est bien toi le plus beau..."

Mon cher Michel, je ne t’ai pourtant jamais appelé comme ça, ce sobriquet était réservé à une autre époque, à tes plus vieux amis, les copains et copines de la chorale universitaire et de la fac de sciences en Sorbonne, qui t’ont accompagné dans les fameuses tournées au Brésil. Tiens d’ailleurs j’entends d’ici la samba, de là-haut où tu dois retrouver un paquet d’amis de toujours et déjà faire la bamboche, avec une guitare trouvée dans un coin du paradis. Tu aurais pu avoir 1000 vies, Michel. Je me demande d’ailleurs si tu ne les as pas eues… Tu étais un artiste, un vrai, un personnage, et tu viens de t’envoler pour ton dernier tour de piste. « Et puis... mais ce n'est pas demain, il faudra que le soir vienne, je m'en irai sur le chemin, où nous attend la chienne, un par un, mon amour, mon amour… Quand je serai dans les nuages, c'est autre part, c'est autre chose, encore, mais sans toi, tu sais, je serai seul, là-bas dans l'autre image… ». Cette chanson de Serge Reggiani, que tu aimais tant, et que j’ai découverte grâce à toi (entre autres !), voici que cette funeste prophétie se réalise, « et ce n’est pas demain » devient « aujourd’hui »
 

Adieu, mon pote Mickey…

Michel Boullet fut prêtre, 60 ans durant. Du sacerdoce, il a tout exploré, ou presque : jeune vicaire à Cognac, prof de philo au grand séminaire de Poitiers, secrétaire-général adjoint à l’épiscopat et porte-parole des évêques, organisateur (avec d’autres) des voyages du Pape Jean-Paul II à Lourdes (1983) et Lyon (1986), directeur de la toute jeune antenne de RCF en Charente (RCF « Accords »), vicaire épiscopal des zones de Ruffec et Confolens, curé-doyen de la cathédrale et du centre-ville d’Angoulême, organisateur du festival off de bande-dessinée chrétienne (avec Jean-Claude Renaud), aumônier de multiples groupes, tennisman le samedi matin, montant en chaire le dimanche, et même… retraité.

Finalement, la seule chose que tu n’as pas faite, c’est évêque. Beaucoup – dont je suis – ce sont souvent demandés pourquoi ? Avec un tel parcours (excusez du peu !) : collège et lycée Saint-Paul d’Angoulême, faculté de sciences à la Sorbonne, séminaire des Carmes de l’Institut catholique de Paris, jusqu’à Rome pour les visites à Jean-Paul II, et cette passion pour les médias, dans lesquels tu étais si à l’aise, admirant ton mentor, Jacques Chancel (dont tu copieras intelligemment la fameuse Radioscopie sur RCF Accords, et que tu nommeras Rencontre, tout un programme…) ; sosie de Jean-Pierre Elkabbach, dont tu joueras des tours à quelques garçons de café parisiens… Bref, tu avais un sacré CV ! Et puis non, tu n’as jamais été évêque, et j’allais dire tant mieux, tant mieux, pour nous ! Nous t’avons gardé jalousement pour nous seuls… Et on en a bien profité.

Homme de convictions plus que de certitudes, tu as enchanté toutes les rencontres que tu as eu la chance et les possibilités de faire. Croyants ou non-croyants, anticléricaux « bouffeurs de curés », tu n’aimais rien tant que les rencontres. Avec « d'anciens alcooliques, des sortis de taule, des jeunes, des vieux. C'est toujours un bonheur de rencontrer les personnes dans leur vérité. Il faut aimer les gens comme ils sont et non pas comme on les projette.», comme tu l’avais confié à Charente Libre en septembre 2011, au moment de prendre ta « retraite », à… 79 ans.

- En juin 2005 lors de ta soirée de départ de la rue Fénelon -

- En juin 2005 lors de ta soirée de départ de la rue Fénelon -

Nous nous sommes vraiment connus qu’au milieu des années 90, en revenant d’un pèlerinage des jeunes de Charente à Lourdes. C’était au printemps. Nous rentrions de trois jours fatigants mais si exaltants comme à chaque fois, la voix cassée par les chants, les cris, les courtes nuits. J’étais dans le même bus que toi pour le retour, et tu as pris le micro – objet fétiche que tu chérissais – pour commenter l’arrivée place Mulac à Angoulême à la façon des commentaires du tiercé par Léon Zitrone, en improvisation totale. Tout le monde riait à s’en tenir les côtes… Et moi, je me disais : « mais qui c’est, ce gars ? Quelle est cette étonnante liberté ? ».

J’ai, quelques années plus tard, eu davantage de temps pour te connaître, quand tu m’as ouvert la porte d’une petite chambre dans ton presbytère de la rue Fénelon, été 1998, alors que l’atmosphère devenait irrespirable dans ma famille, et qu’il fallait que je fiche le camp d’urgence. Nous avons partagé presque 7 ans de vie dans cette maison du 18 rue Fénelon, d’abord pour quelques week-ends et des vacances, puis, comme jeune vicaire à tes côtés, où tu m'appris la plus fondamentale des leçons : la liberté est le bien le plus précieux qui soit, même si ça dérange.

Mon cher Michel... Nous avons tant partagé, tant ri, pleuré aussi quelquefois mais plus rarement, seulement dans les circonstances tragiques de la mort de mon père, et tu fus ensuite un si bon père de substitution, en mieux, car plus libre. Tu fus tout à la fois un ami, un frère, l'oncle que je n'ai jamais eu, un modèle, un père, au sens spirituel et au sens familial. De toi 1001 souvenirs restent gravés dans ma mémoire, des sorties au théâtre dont nous parlions 8 jours avant et encore 8 jours après ; les repas de Noël à 2h du matin une fois la cathédrale enfin rangée et fermée, avec Pierre le sacristain et nous refaisions nos guerres, toi au service militaire comme sous-lieutenant au Cameroun et moi dans les parachutistes coloniaux à Mont-de-Marsan ; quand nous mettions en boîte l'évêque et ses (nombreuses) névroses ; l'inoubliable dîner improvisé avec les restes de Noël le soir de la tempête de 99, avant que le courant ne se coupe définitivement et qu'on croit arrivée pour de bon l'apocalypse, ivre du magnifique bordeaux que tu avais ouvert ce soir-là, prétextant que si ça devait être la dernière bouteille, autant que ce soit la meilleure... ; les festivals de BD chrétiennes à Angoulême et les grandes tablées avec les dessinateurs ; les blagues au second, troisième, quatrième degré ; les imitations d'Elkabbach dont tu fus le sosie plus jeune, celles de Jean-Paul II sur la fin de sa vie ; le pied à l'étrier que tu me mis à la radio RCF Accords, pour une chronique cinéma de 3 minutes dont on sait où elle m'a ensuite conduite ; le commentaire en direct à la radio depuis la sacristie pour la messe hommage après la mort du Pape ; et, bien sûr, cette inénarrable chanson de Raoul de Godewarsvelde, « Rrrrraoul, le roi du tango », que tu as chanté ad libitum, jusqu’à l’usure, sans jamais, jamais nous lasser, dans tous les dîners, rencontres, rassemblements...

Michel, je t'aimais. Beaucoup. Énormément. Infiniment. Ta disparition, je le savais - je la redoutais - était dans l'ordre des choses, à 92 ans. Mais quand même, tu aurais pu éviter de faire ça le jour de ton anniversaire... Encore une dernière pirouette dont il faut rire, alors ? Aujourd'hui, je ne peux pas. Demain, peut-être... Comme tu aimais à dire à la fin de tes propres discours : « Je n’aurais que trois mots : bravo, courage, et merci ! ». Merci Michel. Merci « Mickey ». Merci « mon frère ». Merci « mon père ». Merci infiniment.

F.S.

[RIP Michel Boullet, 11/04/1932 - 11/04/2024. Prêtre du diocèse d'Angoulême]

Tour de table, émission de RCF Charente avec mon interview sur la personnalité de Michel Boullet, à écouter ici.

- Avec Christian de Chergé, au séminaire des Carmes à Paris (1964 ?), avant de partir à Tibhirine en Algérie, où il mourra assasiné avec 6 autres frères en mai 1996 -

- Avec Christian de Chergé, au séminaire des Carmes à Paris (1964 ?), avant de partir à Tibhirine en Algérie, où il mourra assasiné avec 6 autres frères en mai 1996 -

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C’était Tonton Pierrot

1 Février 2024 , Rédigé par F.S Publié dans #l'évènement

[texte personnel à l'occasion des obsèques d'un oncle parti à l'âge vénérable de 96 ans. Certains/certaines m'ont demandé le texte, je le publie ici.]

Tonton Pierrot était philosophe. Il lisait Descartes. Des cartes Michelin…

Il y avait « Tata Yoyo ». Et il y eut « Tonton Pierrot ». Notons d’emblée qu’aucune chanteuse belge n’aura d’ailleurs célébré ce patronyme autant que celui de son épouse. Heureusement le génial Jacques Tati a réalisé : « mon oncle ».

De lui, que des souvenirs, désormais : c’est la seule chose qui reste quand nos corps ne respirent plus. Le dernier souffle de l’âme s’échappe et vient se loger sous nos fronts ombrageux, ceux-là mêmes qui affrontèrent le sien, car « Tonton Pierrot » possédait ce que personne d’autre ne pourra lui enlever : du caractère, noueux comme un pied de vigne.

D’aussi loin qu’il m’en souvienne, je revois – je réentends devrais-je dire – des discussions enflammées, à mesure que descendait le niveau des bouteilles de Coteaux du Layon, de Chinon ou autres vins de Loire, les seuls nectars à trouver grâce à ses yeux. Ceux qui achèteront – si elle est à vendre – la maison de Jardres auront une cave miraculeuse ; car Tonton Pierrot faisait mieux que Jésus aux noces de Cana : on n’y a jamais manqué de vin...

Le choix des vins était en effet affaire sérieuse. Tata Yoyo s’occupait du solide, Tonton Pierrot du liquide. Chacun sa chimie… À ces repas pantagruéliques, rabelaisiens, qui commençaient vers deux heures de l’après-midi pour s’achever, dans le meilleur des cas, vers cinq heure et demi, six heures du soir à la lueur des lampes, succédait un bref entracte avant... de se remettre à table pour manger les restes. Car, oui, aussi étonnant que cela puisse paraître, il fallait se remettre à table, que nous n’avions d’ailleurs pas vraiment quittée, alors que nos estomacs réclamaient simplement « grâce ! » 

C’est là que le tapis vert et les cartes sortaient du placard. Et avec eux, les discussions enflammées.

Au moment où les cartes s’abattaient sur le tapis, dans ce claquement de carton que chacun  reconnaîtra, il valait mieux ne pas évoquer la gauche, encore moins les socialistes, ne pas prononcer le nom du Président de la République (François Mitterrand). Je me suis souvent demandé si être, comme ce Charentais de Jarnac, ancien élève du collège et lycée Saint-Paul d’Angoulême, n’était pas à ses yeux un péché originel. Je pense pouvoir affirmer aujourd’hui que non, ou alors sans mot dire il ne m’en a jamais fait grief. Peut-être n’en pensait-il pas moins… Et puis, un soir, je devais avoir 20 et quelques courtes années. J’étais étudiant en histoire à l’université de Poitiers. Je rêvais de Sciences-Po (je n’en rêve plus, mais ça a duré un moment). J’avais pris ma carte au « RPR jeunes ». C’est dire si je m’étais racheté une conduite depuis le collège de l’homme de gauche… Mon père était là aussi, tapant le carton entre deux volutes de gauloises. Peut-être y avait-il Bernard. Tata Yoyo rangeait quelque chose, comme d’habitude, dans la cuisine. L’inattendu se produisit. Voulant participer à la conversation, j’avais dû le pousser dans ses retranchements, entre la belote et la rebelote, fort de l’insolence des merdeux de 20 ans, et sûr de son savoir universitaire. On parlait de politique, évidemment. Quand, visage rougi par la digestion du déjeuner, et l’indigestion de mes arguments, je lui dis : « mais quand même, Tonton, c’est la démocratie… ». Il a écrié : « la démocratie, je m’en fous ! ».

Belote, rebelote, et… dix de der ! Tonton Pierrot devenait Tonton flingueur ! Ne me demandez pas les tenants et aboutissants de ce qui a conduit à ce drame – car c’en est un - je ne m’en souviens plus et franchement ça n’a plus beaucoup d’importance. Je venais de découvrir une autre facette de Tonton Pierrot, et le Coteau du Layon avait bon dos…

J’ai oublié plein de trucs de ma brève rencontre avec mon Tonton flingueur (50 ans quand même…). Mais ça, je ne l’ai pas oublié. Je me suis souvent demandé ce qui avait pu le faire sortir de ses gonds à ce point-là. Et en réfléchissant à lui depuis vendredi dernier – jour où Bernard m’a appris la nouvelle – j’ai essayé de me remémorer ce que j’avais vécu avec Tonton Pierrot. M’est revenu cette ridicule et inappropriée anecdote (je lui pardonne !), et une autre, celle d’un soir veille de Toussaint de l’an 2000, quand l’ascenseur de la tour Maine à Châtellerault s’est ouvert et qu’il en a sorti sa grande carcasse suivi de près par Tata Yoyo. Mon père venait brutalement de se faire sauter les plombs ; Tonton Pierrot venait de fendre la nuit, sur la route entre Jardres et Châtellerault, avec la Super 5 plein phares, accourant à mon secours. J’ai vu ses yeux, et j’ai compris.

J’ai compris que Tonton Pierrot, c’était d’abord ça : des yeux, un regard bleu comme l’azur, une façon de voir les choses à l’horizon et de nous regarder comme personne d’autre. Des yeux doux, même quand il sortait de ses gonds, même quand il gueulait contre la gauche, Mitterrand, les socialo-communistes, les écologistes, les journalistes quand il s’en prenait à la télé pendant le journal télévisé (pauvre télé ! elle n’avait rien demandé, mais qu’est-ce qu’elle a pris…).   

Je crois qu’il y avait au fond de lui une vraie révolte, une saine révolte, quelque chose qui vous réveille la nuit contre la connerie universelle (la chose la mieux partagée au monde), l’incompétence de certains politiques, l’indifférence face aux choses essentielles : l’amitié, la filiation, l’amour du travail bien fait, les paysans, le fruit de la vigne et du travail des hommes… (la liste est longue, nous n’avons que peu de temps).

Vendredi j’ai retrouvé (je ne l’avais pas vraiment perdue) une photo de moi en parachutiste permissionnaire en juin 97, devant le rosier de la maison de Jardres. Il y a mon père, Tata Yoyo, et, à droite sur la photo, Tonton Pierrot, en chemisette à carreau par-dessus le pantalon. Je reconnais son beau regard, j’entends quasiment sa voix, cette voix un peu perchée, presque pas masculine, une voix comme on en rencontre peu, avec cette tessiture du bon sens dont il savait si bien nous distiller – comme sa prune – les bons mots, les bons conseils, les bons « trucs » à savoir : sur les poules, sur la vigne, sur le vin, sur les trains, sur les transports Toussaint, sur les cartes Michelin…

Au même moment, Jérôme m’a envoyé une photo de lui avec son grand-père datant du 12 décembre dernier. Il n’avait pas trop changé depuis la dernière fois que je l’avais vu, pour ses 90 ans. J’ai reconnu ses yeux, ce regard océan qu’il nous laisse comme le plus beau des trésors, celui d’un homme bon, entier, au caractère bien trempé, qui nous aimait.

Quand j’ai appris sa mort, j’ai entendu un dernier son, comme le craquement d’un arbre qui tombe d’avoir été trop longtemps debout. Et je me suis souvenu d’avoir lu chez Victor Hugo : « Oh ! Quel farouche bruit font dans le crépuscule, les chênes qu’on abat pour le bûcher d’Hercule ! ».

C’était « Tonton Pierrot ».

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David passera-t-il l'hiver ?

20 Décembre 2023 , Rédigé par F.S Publié dans #rural road trip, #quelle époque !, #édito

Quand j'étais adolescent, je me bidonnais en lisant les Chroniques de la haine ordinaire de Pierre Desproges. Elles se terminaient par une formule que nous répétions à l'envi avec mes copains : "quand au mois de mars, je le dis sans aucune arrière-pensée politique, ça m'étonnerait qu'il passe l'hiver".

- "Toutes les heures blessent ; la dernière tue" -

- "Toutes les heures blessent ; la dernière tue" -

J'ai étrangement repensé à cette formule d'un auteur qui maniait comme personne l'humour noir pince-sans-rire et cynique, quand David, bénéficiaire d'une petite commune près de Ruffec, nous a dit "au revoir" lundi dernier, juste avant la trêve de Noël : il devait repasser sur une table d'opération pour la troisième fois en quelques semaines, après deux infarctus qui ont bien faillit le laisser sur le carreau, à 51 ans, seulement. Il a deux ou trois stents posés récemment en urgence, qui lui ont fait dire - Desproges, sors de ce corps ! - qu'il ne "manquait pas de ressort". La vie de David est en suspens, mais il trouve encore la force de plaisanter, avec son accent charentais à couper au couteau, et des baskets comme pour courir un marathon. Quinze jours avant il était absent, et pour cause : les médecins l'ont rattrapé in extremis...

C'était un bref moment en marge de la dernière distribution alimentaire de l'année à Verteuil-sur-Charente, par un après-midi de froid et de brouillard, où le ciel et la terre se rejoignaient au-dessus des flaques de boue, contiguë au stade de foot, l'endroit le plus moche du bourg. Un décor à la Simenon. Salariés et bénévoles de l'épicerie solidaire ont retenu leur respiration, quand David a dit, au moment de partir : "bon, ben... j'espère vous revoir l'année prochaine...". On a tous marqué un temps de silence, durant lequel un ange est peut-être passé (il devait sérieusement se geler le cul !) ; et puis on lui a souhaité malgré tout un "joyeux Noël". Parce qu'on est comme ça, à l'épicerie sociale et solidaire E.I.D.E.R. : on prépare pour le pire, on espère le meilleur, et on prendra ce qui vient.

Chaque année, à même époque, c'est le même dilemme : que faut-il se souhaiter, dans ce nord Charente où tant de gens vivent sous le seuil de pauvreté, isolés, avec d'incommensurables problèmes de mobilité, de fins de mois qui commencent le 15, de factures énergétiques qui coûtent l'équivalent d'un PEL ? À la longue liste des tracas quotidiens s'ajoutent souvent les problèmes de santé, et c'est bien le cas présent pour David.

En rentrant au dépôt de l'épicerie solidaire à Mouton, on n'a pas beaucoup parlé, avec Céline et Jordan. Moi j'ai pensé tout le temps à David, à sa jovialité et sa sympathie malgré les emmerdements. Je me suis demandé comment il faisait, et je n'ai pas trouvé la réponse. Je n'ai pas dû faire assez de kilomètres... J'ai surtout pensé à ce qu'il venait de nous dire, et j'avais la gorge serrée. C'est là que m'est revenu Desproges, son cancer incurable, et sa formule "quand au mois de mars, ... ça m'étonnerait qu'il passe l'hiver".

Nous, on aimerait bien qu'il passe l'hiver, David, pour revoir, ensemble, le printemps. C'est mon souhait pour Noël, et je le dépose là, au pied du sapin...

Joyeux Noël.

F.S.

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“Le pauvre, c’est celui qui n’a rien”

7 Novembre 2023 , Rédigé par F.S Publié dans #édito, #quelle époque !

C’était au détour d’un article de Charente Libre, fin octobre, signé Céline Guiral. Un article sur la pauvreté dans le nord de la Charente, une rencontre “avec ceux qui peinent à joindre les deux bouts”. La conclusion est de Bérénice, qui répond à la question de la journaliste : “vous percevez-vous pauvre ?”. Elle dit : “non, parce que le pauvre, c’est celui qui n’a rien”. Cette réponse tourne en boucle dans mon esprit, depuis. Elle interpelle le journaliste à temps plein que je fus il n’y a pas si longtemps encore, et le directeur d’épicerie solidaire que je suis actuellement. 

Je l’ai reconnue tout de suite, Bérénice, sur la photo illustrant l’article. Elle est bénéficiaire de mon épicerie solidaire itinérante dans le Ruffecois. Elle est de Villefagnan et vient aux distributions du mercredi, dans la Halle aux grains de ce bourg éloigné d’une dizaine de kilomètres de Ruffec. La Halle aux grains de Villefagnan, c’est un lieu qui pue le poisson : la veille de notre venue, c’est jour de marché, et les effluves de la poissonnerie “parfument” encore la halle le mercredi matin. En lisant l’article, en découvrant le visage presque souriant de Bérénice, en lisant sa conclusion, j’ai comme avalé une arête, pris un coup de poing à l’estomac, une claque dans la gueule. “Le pauvre, c’est celui qui n’a rien”, dit-elle. Comment mieux résumer à la fois la solitude dans laquelle elle se trouve, avec ses deux enfants et 1000 € par mois, et en même temps, comme dirait l’autre, une forme d’espérance spontanée qui trouve, dans cette formule digne d’un évangile, une illustration humaine, très humaine. 

Beaucoup s’en souviennent, j’ai été dans un passé très récent durant une quinzaine d’années journaliste. J’ai traîné mes carnets et stylos dans divers endroits de France, de Normandie à l’Ardèche, de Lyon à Paris, de Blois à Orléans. J’ai adoré ce métier, il me manque beaucoup. En lisant le papier de Céline Guiral, je me suis dit que j’aurais aimé recueillir de tels propos, tant ils sont à la fois terribles à entendre, et d’une criante nécessité à faire savoir. Une vérité qui serait le fruit d'une réalité dure, très dure, d’une situation économique et social compliquée, et, comme flottant au-dessus de cette eau saumâtre, une évidence qui nous saute à la figure : “être pauvre, c’est quand on a rien”

Ces propos m’ont fait penser à ceux, nombreux, que j’ai parfois recueillis et qui m’ont ému, à l’époque. Car malgré les avertissements des vieux sages de la profession, répétant à l’envi qu’il faut toujours “mettre à distance son sujet, afin de ne pas tomber dans l’émotion”, parfois, on est touché. Je me souviens notamment de ce jour où nous étions trois ou quatre confrères à recueillir les propos de parents d’enfants autistes qui criaient entre deux sanglots, littéralement,  leur désarroi de ne pas pouvoir bénéficier de la fameuse inclusion scolaire promise par la loi sur la handicap, et combien leurs vies et celle de leurs enfants étaient lourde, très lourde. Ou cet autre jour où j’accompagnais un religieux bénédictin en rupture avec sa communauté, qui avait choisi d’aller donner des cours de français aux migrants, les pieds dans la boue du cloaque de Grande-Synthe… 

“Vous percevez-vous pauvre ?”. “Non, parce que le pauvre, c’est celui qui n’a rien”. Sous-entendu, “j’ai quand même la richesse d’avoir mes enfants”, ou “j’ai quand même un toit sur la tête”, ou “je bénéficie d’une aide pour faire mes courses en allant à l’épicerie solidaire”, ou encore “je suis épaulée par l’association Cassiopée et j’y trouve un réconfort”

Je dis souvent à ceux qui me demandent - non sans une pointe d’étonnement de me voir là où je suis faire ce que je fais - si “ça n’est pas trop dur, de faire ce travail d’aide alimentaire ?”, je réponds que “travailler avec des pauvres, c’est très enrichissant”. J’aime voir sur le visage de mes interlocuteurs la fissure du paradoxe les traverser, à ce moment-là. C’est à peu près la même fissure qui m’a fendue en lisant les propos, si justes, si poignants, si vrais, de Bérénice : “Vous percevez-vous pauvre ?”. “Non, parce que le pauvre, c’est celui qui n’a rien”. À elle seule, elle justifie tout ce à quoi servent les acteurs sociaux ici et maintenant, dans ce territoire isolé et parfois abandonné, du côté de Villefagnan, de Ruffec, d’Aigre ou de Mansle. 

Mieux : elle donne un visage aux statistiques, implacables, de la pauvreté en Charente, “dans le top 5 des départements les plus pauvres en Nouvelle Aquitaine”. Et il n’y a franchement pas de quoi en être fier… 

Frédéric Sabourin

Directeur d’E.I.D.E.R. 

Courrier des lecteurs paru dans Charente Libre ici.

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Dans le silence des cathédrales

24 Août 2023 , Rédigé par F.S Publié dans #montagne

Dans le silence des cathédrales
Dans le silence des cathédrales

Ceux qui me connaissent le savent bien, et le disent, parfois : si les Pyrénées étaient une religion, je serais dévot. Ou bigot, c’est selon. Je n’en éprouve, depuis le temps (plus d’un quart de siècle) aucune honte, cette lubie, monomanie pour certains, est totalement assumée. Inutile de me faire changer d’avis, jusqu’à ma mort, ça sera comme ça. Parmi les « églises » pyrénéennes où j’aime particulièrement me « recueillir », il y a le massif de Gavarnie - Mont-Perdu. Trois cirques se succèdent (quatre, si l’on veut ajouter le plus oriental bien qu’ouvert au sud, formé par la muraille de Barroude) : Gavarnie, Estaubé, Troumouse. Depuis longtemps je songeais à faire découvrir ce sanctuaire béni entre tous à ma fille, jeune padawan de bientôt 12 ans au pied de plus en plus sûr, et aux mollets endurcis par les années de marche. Ce qui fut dit fut fait, cet été 2023.

Dans le silence des cathédrales
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Dans le silence des cathédrales
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Dans le silence des cathédrales
Dans le silence des cathédrales
Dans le silence des cathédrales

Il y eut deux moments particulièrement émouvant pour elle, je crois : la découverte du cirque de Gavarnie et sa grande cascade, le premier jour (balade facile, 300 mètres de dénivelés) : au fond du cirque, sous la fraîche cascade ou presque, au pied du mur, dans les cailloux : rien de tel pour poser le décor. Puis la soirée et nuit dans la petite cabane des Aires, à 2100 mètres, à l’entrée du cirque de Troumouse. Je l’ai déjà écrit ici maintes fois et photographié autant de fois aussi : j’aime Gavarnie, c’est certain, mais plutôt d’en haut. J’adore Troumouse encore davantage, et j’aime y être « dedans » (même si la grande carcasse de la Munia, à 3185 mètres, demeure ma course mixte de montagne préférée). Au soir de ce 9 août, à l’issue d’une chaude journée d’été que nous avions passé à l’ombre, et dans la fraîcheur du torrent près de la chapelle d’Héas avant de se coltiner un peu plus d’une heure du demi de suée pour arriver en soirée à la cabane, nous avons bénéficié d’un silence de cathédrale. Il faut l’entendre pour le croire : au cœur même du ventre de ces onze kilomètres de circonférence (plus étendu que Gavarnie…), c’est à peine si l’air était troublé par le murmure d’un petit torrent quelques mètres plus bas. À ce moment-là, cette soirée-là, trois sens demeuraient essentiel à la contemplation : la vue, l’ouïe, l’odorat. Tout le reste semblait devenu accessoire. La petite cabane qui allait nous servir d’abri – mais contre quoi, la nature semblait si paisible ce soir-là ? - était comme la cabine d’un petit bateau qui nous aurait accueillis au milieu de l’océan. Même l’Espagnole, seule, qui s’y trouvait avant nous, ne faisait pas de bruit (chose rare, c’est qu’elle n’avait personne avec qui parler !). Nous étions posés là, dans le creux de la main chaleureuse de Troumouse, à contempler les « sept rochers capitaux » d’une crête si tentante : Pas de Gerbats, Pic Heid, Pointe des Aires, Pic de Troumouse, Pic de Serre de Mourènes, Petite Munia, Grande Munia. Une fois la jeune padawan saucissonnée dans son sac de couchage, je restais encore un petit moment dehors, à observer gravement, comme les marins, le soir tombant doucement. Rien ne manquait au décor, et surtout pas le silence de cette cathédrale de roches calcaires façonnée par le temps, l’érosion, la glace désormais totalement disparue. Je fis mon signe de croix à la fin de ces vêpres pyrénéennes et j’allais me coucher, les yeux imprimés de ce panorama sans cesse renouvelé.

Dans le silence des cathédrales
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Il y eut un troisième moment de « dévotion », si j’ose dire, lors de la montée à la Hourquette d’Alans (2430 m), la veille du départ. Profitant de la fraîcheur du petit matin, au sortir du bois des Espuguettes, ce col – Hourquette dans les Pyrénées indique une forme de fourche – permet de relier Gavarnie au cirque d’Estaubé, le moins connu des trois et pour autant pas le moins beau. Il débouche sur la célèbre brèche de Tuquerouye, à 2666m, où est posté, depuis 1896, le plus vieux refuge non-gardé des Pyrénées. Il y a bientôt trente ans, c’est ici que mon aventure pyrénéenne a commencé, et à l’époque, ça s’était plutôt mal passé : météo pourrie, compagnons de cordée pas du tout à la hauteur, inexpérience totale, matériel et vêtements totalement inadaptés aux conditions météo que nous avions rencontré. Les Pieds nickelés en randonnée… De l’eau a coulé depuis sous les passerelles de la grande cascade, je suis repassé souvent par ou près de cette Hourquette, j’avais à cœur de montrer à ma fille l’amphithéâtre du cirque sous un autre angle, qui se dévoile progressivement au fur et à mesure de l’ascension, et ne nous lâche plus jusqu’en haut, sous les contreforts du Pic Rouge de Pailla, et le regard bienveillant des Pics Astazou barrés en diagonal par le fameux couloir Swann. C’est ici que, dans les Choses vues, Victor Hugo a écrit un passage célèbre, à l’occasion de sa visite à Gavarnie, en 1843, quelques semaines avant la mort de sa chère fille Léopoldine : « C’est une montagne et une muraille tout à la fois. C’est l’édifice le plus mystérieux des architectes. C’est le Colosseum de la nature ; c’est Gavarnie ». Le Colisée de la nature… Certains trouveront ça emphatique et par trop exagéré,  moi je trouve ça très juste. Il faut le voir pour le croire. Et pour le voir, il faut le ressentir avec les pieds. Pour cela, on a mille mètres depuis le début du Gave de Pau (sa source est la grande cascade) pour en profiter pleinement. Arrivés en haut, les orgues se turent : pas un souffle de vent, pas le moindre bruit, si ce n’est quelques bribes de voix humaines – lesquels humains eurent le bon goût de quasiment chuchoter – et le grincement de la mastication de nos sandwichs au jambon sec. Face à nous : 35 millions d’années de construction et déconstruction. Sur le candélabre face à ce tabernacle géologique, nous déposâmes notre cierge, avant d’entamer la dernière descente, à grands regrets, pour ma part, enivrés des cimes. La vue est à couper le souffle, je ne connais pas meilleur panorama que la vision de cette muraille, ce fond de cirque, cette brèche dont on jurerait la bouche souriante d’un géant qui aurait perdu une dent.

Il fallut la grande fraîcheur d’une petite piscine d’eau dégringolant du rocher, à quelques mètres de la fin de cette promenade de santé, pour me remettre les idées en place. Lesquelles n’ont qu’une obsession : revenir ici, au plus vite, et si possible plus longtemps.

F.S. août 2023

Photos (c) fredsabourin.com / Dommage qu'il n'y ait pas eu de temps en temps quelques nuages pour les contrastes...

Dans le silence des cathédrales
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Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)

5 Juillet 2023 , Rédigé par F.S Publié dans #montagne

C’était un jour gris sans véritable personnalité. Le temps semblait hésiter, entre montée de brumes épaisses, annonciatrices d’humidité, et quelques trouées laissant passer de rares rayons de soleil. La lumière, par instants fugaces, était quand même assez belle et faisant ressortir le vert d’une nature visiblement très arrosée depuis plusieurs semaines. Une nature abondante, généreuse de verdure et de couleurs éclatantes. Les fleurs de montagne – quelques orchis encore, des chardons pointant leurs épines vers le ciel cotonneux, pas mal d’autres variétés dont malheureusement j’ignore le nom – brillaient de mille couleurs. Dominantes de jaune, rose cyclamen, bleu… La terre sentait cette odeur si caractéristique de pierres humides et de fougères entêtantes. Tous les sens étaient en éveil, même le goût, en étanchant ma soif à la fraîche fontaine de Bart : la saveur incomparable d’une source… La sueur me perlait en grosses gouttes dans le dos, sur le torse, et je sentais la ceinture de mon short bientôt saturée d’humidité. Parti de 400 et quelques mètres, l’objectif premier était à 1347 mètres, au col de la Courade. Rien de bien méchant, mais il fallait quand même s’envoyer 900 mètres, en peu de distance. Ce fut fait en deux heures, pile ; la cloche de Gère sonnait 10 heures quand je doublais la petite église ; je posais sac à terre, plus exactement sur la margelle d’un abreuvoir à vaches à midi pile. Mis à part une carcasse de vache croisée aux trois-quarts de l’ascension, je n’avais vu personne. Personne de vivant, devrais-je dire.

Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)

Au départ du chemin, la rumeur de la route départementale reliant Pau vers le nord, Laruns et l’Espagne vers le sud, me gênait : je ne parvenais pas à m’en débarrasser, je savais que le bruit disparaîtrait mais quand ? Il cessa net, je ne m’en aperçut finalement pas tout de suite. C’était pourtant comme si on avait brutalement coupé le son d’une télévision. Je me trouvais donc seul au col de la Courade, quelques vaches au Pla dou Soum faisaient tintinnabuler leurs grosses cloches. Je les distinguais à peine dans le brouillard désormais bien accroché. De temps à autre, quelques micro-gouttelettes semblaient en annoncer d’autres, plus fortes, mais nous restions dans le style crachin. Je pris la décision de monter un peu plus haut, vers les Rochers des Cinq Monts. Le sentier s’éleva franchement – 300 mètres de dénivelé en peu de temps – je suais abondamment et sentais bien la pente sous mes godasses. Au sortir d’un bois situé sous la crête de Bouhaben, le chemin se fit très boueux, labouré par les sabots des vaches qui avaient dû passer là peu de temps auparavant. Je commençais à entendre le son de leurs cloches. Une biche – ou un chevreuil – jappa de son rauque et guttural aboiement, mais vraiment assez loin, il ne pouvait m’avoir repéré bien que je puisse parler par moment à voix haute. La boue collait à mes grolles, c’était pénible et je devais louvoyer d’un bord à l’autre de ce cloaque pour ne pas m’enfoncer. J’avançais lentement, et n’y voyais pas à plus d'une trentaine de mètres. La faim commençait à me tenailler, et comme j’avais bêtement oublié mon couteau, je dus chercher une pierre très plate, style copeau d’ardoise, pour faire office de. J’y parvins et je passais le reste du chemin qui me séparait de la cabane de Gerbe d’en haut à la nettoyer consciencieusement avec mes doigts mouillés par les herbes humides, sur lesquelles je prélevais quelques gouttes d’eau au passage.

Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)

Je trouvais la cabane dans un léger contrebas, guidé par les vaches que j’imaginais bien groupées près d'elle. Elles y étaient, et paissaient, paisibles. Elles semblaient surprises devoir arriver l’humain, je restais cependant à distance, ayant repéré la présence au milieu d’elles d’un petit veau. Je les guettais du coin de l’œil en tartinant mon pâté avec mon couteau de fortune, mais bien vite je dus rentrer à l’abri dans la minuscule cabane. Celle-ci ne contenait qu’une table style bistrot, et une chaise. Ne voyant personne d’autre par ici, cela convenait parfaitement. Je pris, en mastiquant mes tartines, la décision de m’en tenir là, vu le temps et l’absence de visibilité. Sur la carte, je voyais une autre cabane – la Gerbe d’en bas – où je pensais me rendre directement sa avoir à refaire à l’envers le chemin qui m’avait mené jusqu’ici : la longue piste serpentant entre les granges. Je repartais donc, sans savoir si, comme je le lisais sur la carte, je pourrais descendre droit dans la pente herbeuse en direction de cette cabane. Mes pas faisaient un bruit de succion, la boue me collait aux semelles. J’étais en train de remonter une sente au sortir d’un bois que j’avais pris tout à l’heure, labouré par les vaches. Régulièrement, je jetais un œil à droite vers la pente herbeuse, ne parvenant pas à me décider de m'y engager. Les herbes, désormais bien mouillées, devaient glisser sévèrement. J’entendais d’autres vaches en bas, probablement elles aussi près de la cabane que je visais. Elles ne me semblaient pas si éloignées, mais comme je n’y voyais rien, la prise de décision s’en trouvait aussi réduite que ma visibilité. Je tergiversais : allais-je plonger dans l’herbe humide, coupant droit, en espérant que.... ?

Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)

C’est alors qu’il surgit, flanqué de deux chiens sur ses talons, un parapluie en bandoulière, une veste posée sur l’épaule, chaussé de bottes en caoutchouc, un bâton à la main. Il arrivait de son côté où la pente s’élevait aussi, le chemin formant à cet endroit une sorte de petit dôme, si bien que ni l’un ni l’autre ne pouvions voir arriver quiconque, sauf au dernier moment. Un surgissement, une apparition tout droit sorti du brouillard. Il ne parut pas plus surpris que cela ; moi oui ! J’étais d’ailleurs en train de marmonner mes pensées et tergiversations, comme un moine dans son cloître, lisant l’office. L’homme, coiffé d’une casquette, propriétaire des vaches plus bas – j’allais bientôt le savoir – répondit à mon « bonjour » par un : « alors, on se promène ? ». Je répondis oui, et j’en profitais pour lui demander où était précisément la cabane de Gerbe d’en bas. « Elle est par là », me dit-il, me montrant la pente que je lorgnais depuis tout à l’heure. Je lui fis part de mon hésitation à descendre direct, et il me dit : « j’y vais, vous voulez me suivre ? Ce sont mes vaches en bas ». Comment refuser une telle invitation, providentielle, qui me permettrait d’économiser environ une heure de marche ? J’embrayais derrière lui, tâchant de ne pas trop me laisser distancer, redescendant ce que je venais de monter dans la boue. Tout à coup, il prit à gauche direct dans la pente, et c’était parti. Les herbes glissaient, en effet, ses chiens se retournaient régulièrement en me guettant, intrigués par ma présence, se demandant sans doute quand j’allais me casser la gueule. Il fallait que je cavale bon train, l’homme, bien qu’en bottes, descendait à bonne allure et son pied était davantage montagnard que le mien, qui n’avait pas foulé les pentes pyrénéennes depuis fin mars. À l’entrée d’un passage boisé, une vache noire aux vastes cornes meuglait, solitaire. Le vacher s’arrêta auprès d’elle, on aurait dit qu’il lui parlait (sans doute lui parlait-il, mais je n’entendais pas à la distance où je me trouvais encore) me permettant de le rattraper, ayant perdu un peu de temps dans cette descente acrobatique. Était-elle à lui ? Il ne prit pas la peine de la ramener vers le bas en tout cas, et jetant un œil vers moi, voyant que j’arrivais (enfin !), il reparti aussitôt s’enfonçant dans le bois sombre, et très pentu. Un mince sentier descendait direct, ça frottait de part et d’autre tant il était étroit : je ne l’aurais probablement jamais trouvé tout seul. Je le perdis de vue, mais j’entendais de plus en plus les vaches en contrebas, signe que nous approchions. Au sortir du bois, il m’indiqua le croisement avec le sentier qui débouchait de la cabane de Gerbe d’en haut, que j’aurais pu prendre si j’avais su qu’il existait… Enfin, quelques courtes minutes plus tard, nous arrivions près de la cabane. Combien de temps avait duré cette descente infernale ? Dix minutes, tout au plus ? Peut-être quinze ? Le vacher me dit alors : « voilà, vous y êtes, c’est 200 euros ! » me lança-t-il en rigolant. « Je vous ai fait gagner une heure de marche en évitant le détour ». Et il me parla des gens qu’il croisait à Bious Artigues, pendant la pleine saison estivale, « des gens perdus qui ne savent plus trouver leur chemin ». Je m’étonnais de ce fait, Bious Artigues est un lieu facile, je ne vois pas bien comment on peut s’y égarer, même dans le brouillard ! « Ah si, pourtant, vous n’imaginez pas », ajouta-t-il. « Des Espagnols notamment… ». Je songeais en moi-même aux vers d’Hugo, « c’était un Espagnol de l’armée en déroute, qui se traînait sanglant sur le bord de la route… », et cela ne m’étonnait pas.

Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)
Surgissant du brouillard (une rencontre en altitude)

Je demeurais encore quelques minutes, à observer la cabane, à inspecter l’intérieur, et à regarder les vaches se rassembler auprès du vacher et de ses chiens, leur intimant l’ordre, en leur parlant par onomatopées, de remonter le chemin que nous venions de dévaler. Les chiens revinrent une dernière fois vers moi bille en tête, comme s’ils voulaient me dire quelque chose – mais quoi ?  - et repartirent au cul des vaches. Je les regardais s’éloigner, puis ne les voyais plus mais les entendais encore un bon moment, jusqu’à ce que je décide de repartir, seul, sur le sentier qui continuait de descendre vers Gère, et la vallée. « C’est par là, vous ne pouvez pas vous tromper », m’avait dit le vacher en guise d’adieu. Agitant mon béret, je l’avais chaleureusement remercié, et salué d’un « adichas ! » tel qu’on peut se le dire par ici, même si moi, je ne suis pas vraiment d’ici. Le vacher me salua de la main, tout en continuant à cavaler vers ses vaches, ses chiens à ses trousses. Ce concentré d’évènements éclaira ma journée plus sûrement que le soleil, que je n’avais point vu…

F.S. juillet 2023

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