edito
Encore une minute, s’il-vous-plaît
Les premières fois que j’ai assisté aux minutes de silence, c’était enfant, à la fin des années 70 début 80, en préambule à des matchs de football retransmis sur la télévision noir et blanc du salon familial. L’arbitre – à l’époque exclusivement habillé en noir – regardait sa montre et maintenait son bras plié durant toute la minute. À la fin, il donnait un coup de sifflet, et la minute était terminée. J’interrogeais mes parents en leur demandant ce que cela signifiait. Ils me disaiet : « c’est en hommage à telle personne décédée » ou encore « pour les victimes de l’accident x ou y ». Il régnait un silence de mort – c’est le cas de dire – dans les stades où se déroulaient ces minutes de silence.
Puis un jour glacial de début janvier 1997, dans la cour de la caserne Bosquet du 6e RPIMa de Mont-de-Marsan, passé en revu par le ministre de la Défense de l’époque Charles Million et le Chef d’état-major, un millier d’appelés du contingent – dont j’étais - accompagnés des officiers et sous-officiers du régiment, ont respecté une minute de silence, pleine et entière, à la mémoire d’un adjudant et d’un capitaine morts à Bangui en République Centrafricaine, abattus froidement dans une embuscade alors qu’ils étaient en opération. Leurs cercueils, drapés de tricolore, étaient devant nous, dans la cour d’une caserne battue par le vent d’hiver. Nous étions en place depuis des heures, le froid nous congelait sur pied, mais étonnamment cette minute-là nous parut d’une chaleur humaine inégalée. Nous faisions corps, et chacun se sentait concerné.
Vous allez dire que ces anecdotes sont écrasantes de banalité. Elles ne le sont pas, pour une bonne raison : ces minutes de silence duraient vraiment une minute. Aujourd’hui, dans les préfectures ou les collectivités territoriales (mairies, conseils d’agglomération ou métropoles, conseils départementaux, régionaux etc.) pardon de le dire, mais les minutes de silence ne durent au mieux que 35 secondes, 40 à tout casser. Vous allez peut-être trouver que je chipote pour pas grand-chose. Certes. Alors dites-moi à combien vous évaluez les vies de ceux et celles dont on honore la mémoire dans ces moments-là ? Combien de minutes valent-elles ? Le prix de ces vies brisées pour de multiples raisons ne vaut-il pas au moins une minute de silence, dans laquelle chacun peut y mettre ce qu’il souhaite en fonction de ses convictions ? Sommes-nous si pressés de passer à autre chose et de reprendre le cours normal de nos activités, en consultant au passage les notifications de nos téléphones portables ?
Les beaux discours, les grandes théories, le verbe haut et les formules ciselées n’auront de sens que si ces minutes durent vraiment une minute. Un temps suffisamment long et en même temps pas trop court pour que chacun la mette en veilleuse. Respectueux. Silencieux. En hommage aux morts, et aux morts pour la France parfois, qui le valent bien, et qui nous regardent.
Fermez le ban. Aux morts !
F.S.
En avant, marche !
« Ne sous-estimez jamais le courage des Français : n’oubliez pas que ce sont eux qui ont découvert que les escargots étaient comestibles ». Le meilleur compliment qu’on ait pu nous faire vient des Anglais, paradoxalement. Hier soir, dimanche 7 mai, les Français ont une fois de plus fait montre d’un courage à toute épreuve : ils ont élu à la Présidence de la République une tête bien faite et bien pleine de 39 ans. Une tête jeune, surtout. Ce qui paraissait impossible, le nouveau Président Macron l’a fait : exit les partis traditionnels et leurs têtes chenues, et cette fichue bipolarisation de la vie politique française, maladie chronique dont on semble ne jamais pouvoir guérir – qui remonte bien avant la fondation de la Ve République.
Bien sûr, il faut nuancer un peu l’élan de la victoire : avec certes 20,7 millions de voix sur 47,4 millions d’électeurs inscrits (66,06 % des exprimés), il devra composer avec le fait, tenace, têtu, que beaucoup de Français ne lui ont pas confié un vote d’adhésion (comme Jacques Chirac en 2002), et il ne pourra pas se satisfaire d’un Front national à 10,6 millions de voix. Tout comme il ne pourra se satisfaire des 4,06 millions de bulletins blancs ou nuls, ni des 12 millions d’abstentionnistes. L’avantage, s’il déçoit, c’est qu’il décevra moins de monde…
En attendant, place aux jeunes ! Place au neuf ! Des nouvelles têtes, vite ! De l’air ! De l’air ! De l’air ! Pour celui qui a gravi quatre à quatre les marches qui l’ont conduit au pouvoir, quasiment inconnu il y a encore trois ans : seulement deux minutes d’état de grâce, pas une de plus. La somme des espoirs et des attentes, la somme des souffrances et des inquiétudes des Français, la somme des divisions d’un pays clivé, fracturé, en miettes sociales ne lui laissera pas un instant de répits. Pour réussir, il lui faudra faire comme son ascension : vite. Cinq ans, c’est court, et ça commence aujourd’hui.
L’homme qui se mit au service de Paul Ricœur durant deux ans – dont on peut espérer qu’il n’en reste que du bon – devra réussir à décloisonner la société française, à la rassembler, mais pas seulement. Il devra : se coltiner et résister aux centrales syndicales, qui, malgré leurs maigres rangs, lui promettent déjà naturellement des lendemains qui déchantent. Il devra se coltiner et résister aux multiples blocages des professions réglementées, qu’il avait mises dans la rue en 2015, avec le résultat que l’on sait. Il devra résister et passer outre les innombrables « mammouths » historiques de la France : fonctionnaires, régimes spéciaux de la SNCF (entre autres !), enseignants, retraités des Trente glorieuses gavés jusqu’aux amygdales, actionnaires des grandes entreprises, agriculteurs subventionnés et en apnée sociale, cartel des taxis et des routiers capables de paralyser tout un pays juste en mettant le frein à main, etc. ; la liste et longue des entraves à la remise en marche du pays. N’oublions pas tous ceux qui vont rapidement lui tapoter sur l’épaule en lui rappelant : « qui t’a fait roi ? », dont une grande partie des frères du maire de Lyon et autres loges découvertes à marée basse.
L’impossible, il vient de le réaliser : parti de rien, sans notoriété, il a profité d’un trou de souris pour s’y engouffrer et faire main basse sur le grisbi. Inédit sous la Ve République. Mais ça n’est qu’une marche, pour le candidat En Marche depuis un an. Le vrai impossible, le vrai « Everest », c’est réussir, et c’est maintenant. Une course de fond qu’il devra paradoxalement gravir à grandes enjambées, et « en même temps » en « laissant du temps au temps ». C'est là la seule richesse qu’il ne possède pas : les Français, très impatients, veulent du résultat tout de suite. Pour réussir, on sait aussi qu’il aura besoin d’une majorité à l’Assemblée. On voit déjà ceux qui ont appelé au « front républicain » lui savonner la planche et renaître de leurs cendres encore tièdes : le PS et Les Républicains n’ont pas dit leur dernier mot ; les Insoumis ne se soumettront pas au jeune Macron, roi du Louvre ; le FN n’est pas mort… Cohabitation ? Peu probable, mais qui peut en jurer ? Majorité absolue ? Les législatives sont des scrutins locaux où le rural frontiste risque fort de se rappeler à son bon souvenir. Coalitions de circonstances en fonction des projets de loi ? Ce serait, de notre point de vue, une solution raisonnable, qui prouverait enfin que les Français peuvent le devenir, et veulent vraiment s’en sortir.
Il reste une dernière possibilité au jeune Macron : commencer à 39 ans une carrière de dictateur, et gouverner par ordonnances. En trois mois, faire passer son programme plus l’impensable, l’inacceptable, la potion amère. "La beauté du chemin est-elle amoindrie par les épines du buisson qui la bordent ?", disait Stendhal. Pour Emmanuel Macron, réussir l'impossible. Maintenant. Sans quoi le tweet de Bernard Pivot se révèlera une cruelle prophétie : "La jeunesse du nouveau Président est une qualité. Demain, elle sera une excuse, après-demain un blâme, plus tard un souvenir".
En guise de voeux
"Je vais sortir. Il faut oublier aujourd'hui les vieux chagrins, car l'air est frais et les montagnes sont élevées. Les forêts sont tranquilles comme le cimetière. Cela va m'ôter ma fièvre et je ne serai plus malheureux dorénavant".
Thomas de Quincey. Confessions d'un mangeur d'opium.
C’est quoi, le problème avec les « migrants » ?
Entre le 28 janvier, et le 13 février 1939, près de 500.000 réfugiés Républicains espagnols vinrent chercher asile en France, fuyant les troupes de Franco, suite à la chute de Barcelone le 26 janvier. Ce vaste mouvement d’exil forcé porte le nom de Retirada. Il faut aujourd’hui produire un effort d’imagination conséquent pour comprendre la situation, inédite, et dantesque pour l’époque : la population des Pyrénées-Orientales avoisine 230.000 habitants à la fin des années 30. En quinze jours, un afflux d’hommes en arme, mais aussi de femmes, d’enfants, de vieillards et de blessés arrivent aux principales voies frontalières, dont la plus célèbre – car la moins élevée – est le col du Perthus. Deux fois la population du département, en deux semaines ! C’est considérable.
Charlie Hebdo, liberté d'expression : vers un nouvel impérialisme ?
La publication d’une nouvelle caricature de Mahomet en Une de Charlie Hebdo du 14 janvier suscite de vives et violentes réactions de part le monde. La liberté d’expression de l’hebdomadaire satirique a-t-elle dépassé une limite qui pourrait coûter très cher à la nation qui l’a engendrée ?
Charlie Hebdo et sa liberté d’expression imposeront-ils un nouvel impérialisme de la pensée à travers le monde ? C’est la question qu’on peut se poser en regardant les – très vives – réactions à la parution du numéro « des survivants » du 14 janvier dernier, dont la Une montre nouvelle caricature du prophète Mahomet.
A l’heure où nous écrivons ces lignes (les 17 et 18 janvier), le tour de la planète des réactions donne des frissons… Selon l’AFP, « Des milliers de personnes ont manifesté dans le monde musulman contre la une de mercredi. Le Centre culturel français de Zinder et trois églises ont été incendiés. Cinq personnes sont mortes, et quarante-cinq blessées, ce vendredi à Zinder au Niger, dans des manifestations contre la une du nouveau numéro de Charlie Hebdo. Parmi les victimes, trois civils. Le Centre culturel français de Zinder a par ailleurs été incendié, et trois églises saccagées par les manifestants (…) Des milliers de personnes ont manifesté vendredi, jour de prière, dans l'ensemble du monde arabe. »
Au Pakistan, en Mauritanie, à Alger, à Dakar, à Istanbul, à Amman, sur l’esplanade des mosquées à Jérusalem-Est, à Kartoum (Soudan), au Qatar, en Iran et en Syrie, des manifestations plus ou moins fortes ont eu lieu, avec pour fil conducteur l’indignation contre les nouvelles caricatures du prophète.
A la lumière des Lumières
Tout le monde est-il « Charlie » ? Visiblement pas, en dépit des 3,5 millions de personnes descendues dans les rues de France et de Navarre le 11 janvier dernier (et plusieurs milliers dans le monde entier), donnant l’impression – probablement exagérée et de circonstances – d’une unité nationale et internationale, au regard de la présence de nombreux chefs d’Etat et représentants de pays étrangers boulevard Voltaire autour du Président François Hollande. Dont certains d’entre eux provenant de pays où la liberté d’expression n’est pas toujours de mise, c’est le moins que l’on puisse dire…
La liberté d’expression, un nouveau culte laïque qu’auraient caricaturé et tourné en ridicule eux-mêmes les membres défunts de Charlie Hebdo ! Ce culte ne semble pas partagé par tous, loin s’en faut. Fallait-il faire une nouvelle Une en caricaturant le prophète, déjà la cause du massacre de ces jours derniers ? Peut-être – il ne faut rien céder au terrorisme, à la peur, à la barbarie des menaces - mais on peut désormais de se poser des questions sur les acteurs de cette liberté d’expression (de Charlie Hebdo jusqu’au sommet de l’Etat en passant par tous ceux – et j’en suis – qui ont dit spontanément « je suis Charlie ») ; et de ce que nous imposons au monde, qui lui ne semble pas tout à fait raccord avec cette belle idée. Pour apprécier la caricature, dit une professeur de lettre dans une admirable adresse à ses élèves (« Mes chers élèves… », par Fanny Capel, professeur de lettres. Télérama), il faut être instruit, lire, écrire, critiquer, penser, faire fonctionner sa raison autant que son savoir. Se mettre à l’abris des philosophes des Lumières implique qu’on les connaissent, qu’on les ait lus, que des gens nous les aient expliqués, à la lumière – justement – de la raison pour en apprécier la valeur fondamentale, la substantifique moelle, comme le sang irrigue tout un corps : la liberté d’expression.
Un fanzine de potache
S’il ne faut pas ployer sous les menaces de mort des terroristes diligentés par Al-Quaïda, Daesh et pas mal d’autres personnes de nations qui se revendiquent musulmanes, il convient de regarder de près qui est réellement « Charlie » et qui ne l’est pas. Or seule l’Europe, occidentale – et notamment la France – qui trouve là une occasion inespérée de se refaire une santé alors que le corps européen était à l’agonie économique, morale et culturelle ; et l’Amérique du Nord, sont « Charlie ». Sans l’avoir vraiment déjà ouvert avant le 14 janvier, faut-il le rappeler. Le reste du monde semble plus circonspect quant à cette manière d’user de la liberté d’expression, dont l’humour, l’ironie, la dérision, le cynisme, la satire sont des valeurs à géométrie variable selon le côté du stylo où on se trouve.
Charlie Hebdo jusqu’au 7 janvier, c’était 30.000 exemplaires en kiosque, et selon ses membres, « un fanzine de potaches. » Il est annoncé à 7 millions d’exemplaires après s’être déjà vendu à 2 millions d’exemplaires en trois jours. Record total en matière de publication de presse papier, laquelle est par ailleurs en soins palliatifs. Faut-il s’étonner que le monde entier découvre désormais ce qui était jusqu’ici plutôt confidentiel et presque invisible ? Les très vives réactions dans les pays sus-cités prouvent à quel point nous venons de mettre le doigt dans un engrenage qui pourrait bien se retourner contre nous et cette libre expression ardemment défendue (à juste titre)…
Pourquoi toutes ces réactions de part le monde contre ce journal, ce « fanzine » de sympathiques potaches libertaires, derniers survivants d’une époque post-soixante-huitarde qui n’en finit pas de mourir ? Ce qui est considéré comme une nouvelle provocation sera-t-il le début d’une lutte contre un nouvel impérialisme de la pensée, après celui, plus ancien et Ô combien combattu, de l’économie ?
La valeur de la vie
Il serait temps que l’occident oxydé et si sûr de ses valeurs réfléchisse à ce qui est en train de se passer, en se posant non seulement les bonnes questions, mais en prenant garde d’imposer au monde par la force, par le rire et la caricature des valeurs considérées possiblement universelles mais portées par une minorité de la population mondiale. Il faut réfléchir vite mais bien, dans l’union nationale si on y parvient, avant que d’autres terroristes ne passent à l’action avec ce coup d’avance propre aux joueurs de dames qui ont les « blancs ».
Provoquer c’est bien. Caricaturer aussi. Penser librement également. Et ce n’est pas sur ce blog qu’on vous dira le contraire. La liberté d’expression, je couche avec, il m’en a déjà coûté, il m'en coûtera encore. Ouvrir les yeux et sortir du déni ça serait pas mal non plus… Des vies pourraient concrètement être épargnées, c’est une belle valeur aussi ça, non ?
La cage aux folles médiatique
L’épisode hautement médiatisé – trop selon certains commentateurs et observateurs – des grilles anti-marginaux alcoolisés sur neuf bancs publics du Champs-de-Mars d’Angoulême aura au moins le mérite de faire réfléchir sur plusieurs maux que notre société dite moderne et débridée génère régulièrement.
Le premier – et non des moindres – concerne une nouvelle fois l’extraordinaire réactivité de la courroie de transmission des réseaux sociaux. Si le phénomène a pris une telle ampleur, c’est qu’il a été très largement amplifié par Facebook et Twitter, en un temps minimum. Certes, l’information de base provenait d’un quotidien local (dont les fenêtres donnent sur les bancs incriminés), mais la caisse de résonnance est venue des réseaux, pour le meilleur comme pour le pire. Un creux dans l’actualité – un éditorialiste de la Charente-Libre parle très justement de « marée basse » - a fait le reste. A 48 heures près, en amont comme en aval, l’information serait tombée en plein dans un autre fait divers : les conducteurs fous fonçant sur les foules à Joué-les-Tours, Dijon et Nantes. En aval, l’information c'était sous les kilomètres de bouchons enneigés des « naufragés de la route » (sic) sur la route des cols vers les stations de ski en Savoie. Les bancs grillagés auraient sûrement fait le buzz localement. Probablement pas nationalement.
La force de frappe des réseaux sociaux a de quoi interpeller les journalistes que nous sommes. Récemment, Le Monde en a fait douloureusement l’expérience, suite à la publication le 9 décembre dernier d’un article sur Saint-Etienne, « centre-ville miné par la pauvreté ». Déluge de tweets et de messages Facebook acides, d’invectives, de mails au chef du service France, etc. Le médiateur du quotidien a même dû intervenir (édition du 20 décembre). De mémoire du Monde - qui fêtait en décembre ses 70 ans - « on n’avait jamais vu ça. » Jusqu’au déploiement d’une banderole dans les tribunes du stade Geoffroy-Guichard : « Descend dans le taudis, on va t’apprendre à refaire Le Monde. » Diantre ! Et le journaliste envoyé spécial sur place pour éteindre l’incendie de s’interroger à la fois sur la manœuvre politique autant que technologique du nouveau maire de Saint-Etienne Gaël Perdriau (UMP). Fin utilisateur très réactif des réseaux sociaux, il a appelé les Stéphanois à poster sur Twitter les plus belles photos de la ville. Et ça a marché !
Cependant, la fronde, la bronca, la levée de boucliers n’a pas atteint celle à l’encontre de la municipalité angoumoisine et de son jeune maire, UMP lui aussi, Xavier Bonnefont. Pour les raisons déjà évoqué d’actualité molle, mais aussi parce que l’objet même du délit avait de quoi heurter : quiconque a vu les grilles posées – en catimini – sur les bancs ne peut que déplorer le style chenil qu’il représente. Le savoureux mélange avait donc tout pour mettre le feu aux poudres : les réseaux sociaux, la proximité de Noël (les grilles ont été posées le 24 décembre, et démontées le lendemain…), l’absence du maire lui-même laissant à son adjoint à la sécurité le soin d’affronter, pas toujours très adroitement, les médias nationaux accourus par l’odeur du bon sujet de société au milieu du chocolat, à la barbe du père Noël.
L’autre leçon est une leçon de communication. Ça n’est pas la première fois que le mobilier urbain choisi par une municipalité cherche à évincer un peu plus loin le problème des marginaux, punks à chiens et autres clochards des centres-villes. La RATP s’est même illustrée il y a quelques années en changeant les bancs pour des sièges individuels ou des barres pour éviter aux personnes de s’allonger. Que le maire d’Angoulême ait des problèmes de fréquentations et de relations entre un quartier commerçants et des marginaux, personne ne le conteste. Le sujet est ancien, il existe ailleurs, et personne ne semble pouvoir proposer une solution aussi efficace que satisfaisante pour tout le monde.
Mais que personne, dans son entourage, à commencer par lui-même, n’ait eu la présence d’esprit de le prendre par le bras et de lui glisser à l’oreille que « c’est peut-être une bonne idée ton truc coco, mais là, tu vois, la veille de Noël, c’est probablement pas le bon moment pour lancer cette opération », ça confine à l’étrangeté. On sait que les maires – même de villes moyennes – sont accaparés par de multiples tâches et qu’ils ne peuvent pas tout voir ni gérer. Du moins c’est ce qu’ils disent pour se défendre. Mais on sait aussi qu’ils savent très bien s’entourer de spécialistes de la communication dans des services idoines, et de chefs de cabinets dont on pourrait espérer qu’ils aient, eux, la tête suffisamment froide pour stopper un projet dont on pouvait aisément pressentir qu’il allait choquer et déclencher un buzz de tous les diables. Surtout sous les fenêtres du quotidien local ! (« si tu ne vas pas à l’information, c’est l’information qui viendra à toi »). Il y a là un dysfonctionnement dont l’équipe du maire d’Angoulême saura, c’est à espérer, tirer toutes les conséquences.
Cette cage aux folles servira-t-elle enfin de réflexion aux dirigeants de presse et de groupes médiatiques, très occupés on le sait à pencher leurs têtes et leurs « stratégies » au dessus de tableurs excels pour sortir du marasme dans lequel leurs journaux son plongés ? Aujourd’hui, n’en déplaise, les réseaux sociaux vont plus vite que le plus rapide des quotidiens. Ne parlons pas des hebdos : sans équipe web, ils sont à la ramasse. Après qui faut-il donc courir ? Mais il y a pire : la sous-estimation du web, des applications tablettes et smartphones, la méfiance vis-à-vis des réseaux sociaux s’apparentent à une faute professionnelle. Ils devront en rendre compte à l’heure des fermetures. Cette cage aux folles pose aussi la question non seulement de la déontologie, de la hiérarchie de l’information, de sa qualité. Mais plus encore de ce que disait le regretté Jacques Chancel, décédé la veille de tout ce barnum médiatique : « Faut-il donner au public ce qu’il a envie de voir, ou ce qu’il pourrait aimer ? »
C’est exigeant, c’est vrai. Peut-être pas très vendeur à court terme. Mais si nous, journalistes, ne voulons pas perdre notre âme, c’est là qu’il faut aller.
Sinon : dans la cage, les folles ! (et à poil, tant qu’à faire).
Camille Lepage, photojournaliste (1988-2014)
(c) LP
Alors qu’elle effectuait un reportage en République centrafricaine, au sud de Bouar, la jeune photographe Camille Lepage a été tuée dans l’exercice de sa profession le 13 mai dernier. Elle avait 26 ans.
Comme il a déjà été écrit ici sur ce blog, Journaliste, c’est un métier . Encore une qui tombe sous les balles de gens mal intentionnés qui cherchent à éliminer ceux qui témoignent, parce que c’est leur boulot, parce qu’ils aiment ce boulot, parce qu’on ne le fait pas par hasard. Camille Lepage, qui avait, entre autre, effectué un stage d’études chez nos confrères de Rue89, avait écrit dans sa lettre de motivation qu’elle « s’orientait vers le journalisme indépendant, avant tout parce que, selon elle, c’est le seul digne de ce nom. » Elle l’a payé de sa vie.
Comme il a déjà été écrit sur ce blog, on n’est naturellement pas obligé d’aller pointer les objectifs de ses boîtiers photos dans des endroits où vous ne mettriez même pas une phalange. Evidemment, être localier dans une rédaction microscopique d’un département qui ne l’est pas moins représente infiniment moins de risques (encore que, ça dépend à qui on s’attaque…). Certains diront qu’on ne fait pas le même métier, je crois que si, pourtant.
Comme une actualité chasse l’autre – médias girouettes, il faut bien becter – on a entendu sur l’antenne d’une radio nationale une certaine Ségolène Royale, ministre de l’Ecologie (ça n’est pas une blague) dire au sujet de propos qu’elle avait tenus dans l’hebdomadaire Paris-Match, et qui ont créé une polémique, « que c’est le propre des médias de déformer les propos en les sortant du contexte des interviews. » Naturellement, je ne nie pas qu’il peut arriver à certains d’entre nous, pour tout un tas de raisons qu’il serait long d’énumérer ici, de dire ou faire des conneries, par lassitude, manque de temps, étourderie, ou assez souvent aussi sur ordre d’une hiérarchie journalistique qui passe beaucoup de temps penchée au dessus de tableurs excel ou en stériles réunions, qu’ils en perdent le sens des réalités du terrain, qu’ils ont pourtant arpenté, autrefois. Naturellement, il peut aussi arriver de dire ou faire la même chose quand on est homme ou femme « politique, » ministre etc. Le mépris avec lequel certains disent souvent : « ah, vous, les journalistes… ! » n’a d’égal que celui que nous pouvons parfois, in petto leur renvoyer à ce moment-là.
Que tous ceux qui fustigent la profession se rassurent : il n’y a pas que les plans sociaux pour faire disparaître les journalistes, reporter, photojournalistes… Certains, sur le continent africain, en Syrie, et pas mal d’autres trous à rats du monde, s’évertuent à participer à cette action destructrice, lente, mais sûre, avec une culasse et une queue de détente.
Camille Lepage était visiblement une professionnelle passionnée, acharnée, au sourire enjôleur. Elle faisait des photos superbes, d’un grand talent, qui montrait quelque chose, racontait une histoire. Ce beau sourire de jeune femme pleine d’avenir a pris quelques balles dans un pick-up, et on parle déjà d’elle au passé.
Indépendante, assassinée, par des assassins.
Prochainement, pour changer de sujet et retrouver un peu de légèreté, je vous parlerai ici d'Henri d'Aulnay-Pradelle, un des héros de l'épatant roman de Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut, prix Goncourt 2013.
Citation
"Il faut être économe de son mépris, il y a tellement de nécessiteux."
François-René de Châteaubriand
- Ici, bientôt... -
Patrick Buisson cet inconnu (par Frédéric Métézeau)
Le billet politique de Frédéric Métézeau, France Culture mardi 11 mars à 7h16. Où il est question d'un certain Guillaume Peltier, candidat à la mairie de Neung-sur-Beuvron (Loir-et-Cher), étrangement discret à l'heure actuelle...
Et si l'éloignement avec patrick buisson devenait un marqueur à l'UMP ? Hier soir sur France 2 Jean-François Copé martèle "Patrick Buisson n'a jamais été mon conseiller ni mon collaborateur". C'est vrai mais le président de l'UMP a quand même beaucoup écouté ses conseils lors de la campagne interne de l'UMP.
Leur relation se noue en 2009 comme le rappellent Ludovic Vigogne et Eric Mandonnet dans leur livre Ça m'emmerde ce truc qui prêtent à Jean-François Copé ces mots à destination de Patrick Buisson : "pour notre intérêt commun, il vaut mieux que notre relation, qui est aussi forte que celle avec Nicolas Sarkozy, ne se sache pas". Aujourd'hui donc, le président de l'UMP passe aux actes. Buisson connais pas...
Pour François Fillon, c'est moins difficile, jeudi dernier à science Po bordeaux il confesse une maladresse d'expression par rapport au Front National et au candidat "le moins sectaire", il tente de se repositionner au centre sur une ligne plus "humaniste" et rappelle qu'il a toujours refusé de serrer la main de Patrick Buisson. Buisson jamais vu…
Idem pour Alain Juppé, samedi il est allé soutenir François Bayrou à Pau, confirmant qu'il préférait frayer avec les centristes qu'avec la droite dure. Buisson, pas mon truc…
Sur ce point, Juppé et Fillon sont constants, ils n'ont jamais été "buissonnisés" à l'inverse de Guillaume Peltier, le cofondateur de la Droite Forte qui fraie avec Patrick Buisson à partir de 2004 dans le sillage de Philippe de Villiers. Leur mimétisme est flagrant : passé d'extrème-droite, exaltation maurrasienne des racines et de la France éternelle, passion des sondages et des études d'opinions sauf que début 2013 déjà, dans Droite forte année zéro de Marika Mathieu, Guillaume Peltier avait bien du mal à assumer "je n'ai aucune relation avec lui" avance-t-il avant de confesser : "c'est vrai qu'il n'est pas rien pour moi". Aujourd'hui, Guillaume Peltier est étrangement discret dans les médias et sur les réseaux sociaux.
Buisson connais-pas… Buisson jamais-vu… Buisson pas mon truc... A ce propos, l'entourage de Nicolas Sarkozy fait savoir qu'il a très peu vu Patrick Buisson depuis mai 2012 et que son retour se ferait "par la gauche" sur des thématiques plus rassembleuses style "fracture sociale". D'ailleurs hier à Nice, Nicolas Sarkozy a salué publiquement un homme honni par Patrick Buisson, symbole selon lui et ses affidés de la droite molle et de la fausse-droite. Lors de l'inauguration d'un centre Alzheimer en présence de Bernadette Chirac, en direct sur les chaînes d'information continue, Nicolas Sarkozy a fait applaudir Jacques Chirac.
Frédéric Métézeau
Billet politique de Frédéric Métézeau
Blogitum ergo sum
Un jour, Jésus dit à Ponce Pilate : « Tu vois, mon vieux Ponce, ce blog fête ses 8 ans, l’âge de raison comme dit ma mère. Il a été créé à une époque où le ‘cloud’ n’existait que dans le vrai ciel et non dans une quelconque stratosphère informatique. A une époque où c’était encore un phénomène de mode, les réseaux sociaux n’ayant pas encore envahit chaque secteur de Bethléem et nos téléphones, qui servaient encore essentiellement à téléphoner d’ailleurs. Sa vertu première était de publier des textes et des photos personnels à usage d’amis et quelques membres de ma famille, et quelques visiteurs arrivant ici au hasard de recherches sur les moteurs du même nom. » Ponce Pilate répondit : « En effet, et curieusement la liberté d’expression de son auteur était pourtant peu surveillée par les pharisiens et les lévites, historiquement rompus à l’auto-censure et aux excommunications. » Jésus lui dit : « Oui, tu as raison. Mais je te rappelle que pendant longtemps, j'étais à peu près inconnu, et mon blog ne posait de problèmes à personne. » « Les temps ont visiblement changé, » dit Pilate. « Comme dit mon père à l’atelier de charpente : si on continue comme ça, on va droit au mur, » lui souffla Jésus.
Lui prenant le bras, tout en marchant à l’ombre des sycomores, en contrebas de la promenade des Anglais à Jérusalem, Ponce Pilate ajouta : « Cela dit, un blog est comme les vitrines, qui, les femmes te le diront, sont faites pour être léchées lors de leurs pérégrinations sabbatiques. Une vitrine, disent-elles encore, donne envie d’entrer ou non dans le magasin, mais elle n’est en aucun cas une obligation d’achat. Si je pouvais comparer ton blog à un magasin, je dirais qu’il ressemble à une agence de voyage, essentiellement montagnarde puisque c’est un endroit que tu affectionnes particulièrement, du moins chaque fois que les servitudes du travail et l’éloignement géographique forcé te permettent des escapades dans cette contrée bienfaisante, avec tes disciples, ou le plus souvent seul. » Jésus était pensif… Il rêvait à son prochain bivouac sur les hauteurs, loin des emmerdements du monde.
Reprenant son Esprit, il dit à Pilate : « On y trouve aussi d’autres voyages, ceux d’un imaginaire fécond, des paraboles et des fictions en tous genres. Tu peux y lire parfois du cinéma – de moins en moins hélas à mesure que ma fréquentation autrefois très assidue des salles obscures diminue – ce qu’on appelle dans le jargon des midrash, des critiques en sorte, qui ne sont en fait qu’une envie de partager ma Passion pour les films, leurs réalisateurs, les acteurs, et – comme un Président de la République – les actrices. »
S’assombrissant, et arrivant près du lieu dit ‘Golgotha’, Pilate lui dit : « Mais tu n’es pas sans savoir qu’un blog peut devenir un paratonnerre, nous l’avons vu récemment. Il attire à lui la foudre quand celle-ci a été trop longtemps contenue dans le ciel couvert de gros nuages lourds. Cette foudre ne tombe d’ailleurs pas toujours directement au sol, ce serait trop simple, tu le sais bien. Elle passe souvent par l’intermédiaire de grands sycomores entourés de lierre grimpant qui, comme chacun sait, sont conducteurs d’électricité, à leurs dépens d’ailleurs. » Haussant les épaules, dans un geste de dépit, Jésus lui dit : « Ainsi est-il. Des pamphlétaires en exil, l’histoire en regorge mon vieux Ponce, et ils ne peuvent que s’enorgueillir d’avoir acquis – même involontairement parfois - les galons des bannis. »
Puis, levant les yeux vers le ciel, ouvrant les bras, Jésus lui dit : « En vérité, en vérité je te le dis : les visiteurs du soir de ce blog en seront pour leurs frais : plus rien à se mettre sous la dent autre que de rares chroniques cinéma, quelques fictions, ou des photos de vacances, principalement à la montagne donc et tant pis s’ils préfèrent la mer… J’y suis déjà allé, et les vagues m’empêchent de dormir, enfin, surtout mes disciples car à chaque fois ils paniquent et ce sont de piètres marins. Mais laissons ce détail. Au moins, ils pourront continuer de s’y nourrir des vertus touristiques du grand air après s’être éventuellement enfermé dans une salle aussi obscure qu'une âme en peine, et préparer leur futur sabbat, peut-être même durant leurs heures de magasin, qui sait ? »
Ponce Pilate sourit à l’évocation de ce que lui disait son vieil ami Jésus. Il lui dit : « Quand même, passer le deuxième jour de l’année en compagnie des vautours était un bien mauvais présage. Ces oiseaux, friands de cadavres, passent pourtant l’essentiel de leur vie à essayer de s’élever au dessus du bétail en attendant que l’un d’entre eux ne tombe. Les vaches, brebis ou chevaux qui se croient debout ne perdent jamais une occasion de le faire à un moment donné de leur vie, l’âge ou la mauvaise fortune aidant. »
Jésus murmura : « C’est toi qui le dit. » Puis ils allèrent se jeter une petite bière derrière la tunique.
"Once more into the breach my friends, once more !"
/image%2F1527809%2F20151022%2Fob_c73004_sab-9651-r.jpg)





