rural road trip
Comment ça va ? « C’est dur, vous savez », a-t-elle dit (drôle de guerre)
C’était au 21e jour de réclusion (pudiquement nommé « confinement »), dans une petite bourgade de Charente, sur un parking de collège désert et désespérant, à l'ombre d'une salle polyvalente sans âme sous un ciel gris délavé par la pluie du matin. Ni chaud ni froid : tiède, comme l’époque que nous vivons. Une tiédeur à vomir, comme aurait dit Dieu, paraît-il. Un printemps tout d’un coup mou.
L’épicerie solidaire a déployé ses caisses, sorte de petit cirque ambulant d’un jour, d’une heure seulement. Quarante-sept colis alimentaires préparés à l’avance et vendus quelques euros pour les bénéficiaires du coin. Et dans cette partie du nord Charente les coins sont souvent très éloignés les uns des autres.
Comme il est désormais convenu, et sans doute pour une période encore indéterminée, nous demandons de respecter les « mesures de distanciations sociales », et les « gestes barrières ». Avant, on tentait d’être un peu chaleureux, on se parlait de près et on se touchait pas trop quand même) bref : on discutait. Désormais, on se tient à distance des autres, par crainte de tomber malade, voire d’en mourir, pour certains.
Pour signifier à une personne qu'elle peut s’approcher et tendre son sac de courses que nous allons remplir, on s’approche à quelques mètres en les appelant par leur nom. Parfois, c’est plus fort que nous, on glisse à quelqu’un qu’on connait un peu mieux que les autres : « comment ça va ? ». Marie-Christine (le prénom a été changé) a répondu tout doucement, sans forcer la voix : « C’est dur, vous savez… ».
Dans son regard, on a perçu toute la détresse d’un monde en train de s’effondrer. Pas seulement la détresse d’une situation sanitaire difficile à contrôler – et inquiétante à plus d’un titre – mais la détresse de ceux et celles qui savent parfaitement que "le jour d’après" sera encore plus dur que ce que nous vivons actuellement, confinés. La détresse des lendemains qui déchantent, ceux d’une crise économique désormais certaine, violente, écrasante. La détresse de l’effondrement d’un monde d’où ces « personnes en situation de précarité » comme le dit la novlangue du XXe siècle sont déjà exclus, rejetés, confinés dans les fonds de campagnes – les fameux « territoires ». Là où tous les réseaux rament : téléphoniques, Internet, transports collectifs, services de soins, services publics... « C’est dur, vous savez… ». Oui on sait et on imagine sans peine que cela va l’être davantage pour vous ensuite.
Déjà en rade du « système » en vigueur jusqu’alors, qu’en sera-t-il après, quand ils rejoindront, avec de bonnes longueurs d’avance, les millions de gens qui vont se retrouver dans leur situation, qui chercheront eux aussi à grignoter quelques miettes d’un gâteau où déjà leurs propres dents parviennent à peine à dégager de quoi se survivre ? « C’est dur, vous savez… ». On n’a pas fini de l’entendre, cette petite phrase, dans les coins perdus du nord Charente jusqu’aux centres des villes, en métropole jusque dans les confettis de l’Empire. « C’est dur, vous savez… ». Et c’est déjà ce qui nous donne un frisson quand on ne peut pas faire grand-chose, ou si peu, essayer de trouver des « solutions » dont on devine là aussi qu’il y aura beaucoup de monde sur le créneau.
« C’est dur, vous savez… ». Cette vie d’aujourd’hui qui commençait déjà hier, ce sera très probablement la vie de demain, le fameux jour d’après, quand « on sera sorti du confinement » dont Dieu lui-même ignore la date. On entend parler de refonte totale de nos modes de vie, de nos sociétés, de nos modes de déplacements, de fabrication, de relations... Des utopies, en somme. Ça aussi, « c’est dur, vous savez… ».
Drôle de guerre.
Un phare dans la nuit (drôle de guerre)
Drôle de temps. Hier la neige, aujourd’hui le ciel bleu. Contraste saisissant dans ces paysages du nord-Charente à la beauté séculaire – dont n’aura raison aucune épidémie – qui n’ont de réelle rivalité qu’avec l’effondrement social du territoire. C’est en faisant nos tournées et « ramasses » de produits qui serviront à l’aide alimentaire aux personnes en grandes difficultés dans ce coin de Charente si paisible, au détour d’un virage, d’une minuscule départementale ou d’un chemin, qu'apparaissent parfois les phares dans la nuit. L’épaisse nuit économique et sociale d’un pays rural éprouvé. Lichères est de ceux-là. De ces phares auxquels on s’accroche pour garder l’espoir. Lichères et l’église saint-Denis, construite au XIIe siècle et peut-être - hypothèse de l’écrivain, journaliste et essayiste Jean-Claude Guillebaud - à l’origine réservée aux lépreux, ce qui expliquerait son isolement à l'écart du bourg. Une perle en plein champs, à peine troublée par l'immobile cimetière qui la borde, et des marronniers encore nus d’une fin mars qui n’en finit plus de mourir.
Un phare dans la nuit, étincelant de soleil et de colza - après la neige d’hier – tandis que la mort rôde dans les Ehpad, les hôpitaux, les maisons claquemurées où se confinent les habitants, reclus déjà si fortement éprouvés par l’isolement rural dans leur quotidien. Nulle part à l’horizon, rien ni personne. Seul un paysan griffe la terre et sillonne son champ ; son tracteur seul brise le silence. Un viticulteur solitaire attache des bois dans sa vigne, et ne parle à personne. Un jardinier remplit une brouette d’herbe fraîchement coupée. Il ne manque que Jean-François Millet pour immortaliser ces scènes, au pinceau, et l'on ne serait pas surpris que tout ce "monde" se fige à l'heure de l'angélus. Tout à coup au loin, là bas surplombant le colza, une biche esseulée, traversant la route sans même regarder si un danger métallique monté sur quatre roues rappliquerait. Elle s’est déjà habituée à notre absence. Il n’y a plus rien que la terre et les pierres médiévales, le souffle du vent et les éoliennes aux ailes de géants pour brasser l’air glacé de l’horizon. Pour rappeler qu’en cette aube d’avril le printemps est pour le moment comme le temps : suspendu.
Drôle de guerre.
Ainsi va la terre, pendant notre absence… (drôle de guerre – la photo du jour)
Faut-il que la terre se débarrasse enfin de ses habitants pour revivre et apparaître aussi belle et désirable ? Cette ambiance de fin du monde, traversant des paysages printaniers d’une campagne renaissante, me rappelle le livre de Cormac McCarthy, La Route. Plus personne (ou presque) dans les rues ni sur les routes. Des humains aux abonnés absents. Des automobiles à l’arrêt près des maisons isolées. Des bruits atténués aux ambiances de cimetière. La faune et la flore en grande conversation. Les adeptes du grand effondrement, de la collapsologie et du survivalisme doivent se réjouir, s’ils osent encore mettre un pied dehors et dans les forêts pour tester leurs théories. Même eux on ne les entend plus. D’arbres isolés et champs de colza, de vallons en coteaux grattés par les agriculteurs – seule présence humaine dans la campagne encore davantage désertée que d’ordinaire – il a même fallu faire demi-tour pour saisir l’image du jour. Encore une que le virus n’aura pas…
Drôle de guerre.
Aux Jarris, j’ai pas ri (drôle de guerre)
J’ai un ami qui habite à côté des Jarris, un hameau de la commune de Bernac près de Ruffec en Charente. Je suis passé aujourd’hui à 500 mètres à vol d’oiseau de sa maison, une belle charentaise avec un tilleul sous lequel il fait bon vivre, boire des Spritz et dîner l’été, mais je n’y suis pas allé. Son père, très âgé, qui vit dans la maison pourrait attraper le maudit virus que je promène peut-être malgré moi. J’aime beaucoup aller chez cet ami, pourtant. Je l’ai connu il y a longtemps à Paris dans le 18e arrondissement, et depuis qu’il partage sa vie entre Ruffec et la capitale nous nous voyons plus souvent. On refait des coups en buvant le monde, au coin de la cheminée l’hiver et sous le tilleul l’été.
Mais aujourd'hui, je ne suis pas allé chez lui. Pourtant j'étais tout proche, aux Jarris. Un hameau, un confetti sur la carte de la Charente, bref : un trou. À l’horizon, l’air chaud de cet insolent printemps est brassé par les pales des éoliennes, très nombreuses dans ce coin de Charente. Si on tend l’oreille on entend distinctement la route nationale 10 et son incessant ballet de camions. Lesquels, même en cette période de confinement, continuent d’alimenter nos supermarchés. Il faut bien manger… Aux Jarris, il doit y avoir à la louche 80 habitants, et des vergers d’arbres fruitiers dans lesquels les agriculteurs travaillaient cet après-midi. Au carrefour de la route des Adjots et de Saint-Martin-du-Clocher, près des conteneurs de tri sélectif, il y a la maison de Jean-Paul. C’est là que j’ai rendez-vous, et ça sera court. Il s’agit de lui déposer un colis d’aide alimentaire. Jean-Paul n’a pas pu se rendre hier sur le lieu de la distribution pourtant proche (12km). Car Jean-Paul porte un masque chirurgical. Il a des frissons, des courbatures, il tousse : tous les symptômes du Covid-19 en somme. Jean-Paul a 63 ans, il est donc particulièrement dans la « cible » du virus. Sous l’auvent devant la maison, près de la voiture qui ne bouge plus, un fatras d’objets comme on en trouve dans le milieu rural : une sorte de niche à chien (vide), une tondeuse, une table et des chaises de jardin, et tout un joyeux bordel qu’on entasse quand on vit à la campagne. Jean-Paul a dû entendre le moteur de ma voiture arriver, je l’aperçois derrière la porte-fenêtre de ce qui doit être le séjour. Il attend que j’ai déposé le cabas avec les quelques produits sélectionnés pour survivre plusieurs jours, essentiellement d’épicerie. J’ai mis un masque, je recule à distance règlementaire une fois déposé le paquet. C’est alors seulement qu’il ose sortir, à contre-jour, masqué lui aussi. Une courte discussion s’engage, il me précise que les sous sont dans une petite bourse sur un pilier en béton près du portail. Je récupère l’argent, on se donne des nouvelles. Dire « comment allez-vous ? » dans ces conditions-là semble superflu, et pourtant c’est ce que je dis. Alors que j’ai à peine fini de poser ma question, il répond illico par une autre : il me demande des nouvelles des bénévoles de l’association, si personne n’est malade, tout ça. Cet homme qui est sûrement malade lui-même demande des nouvelles de ceux et celles qui s’occupent de lui, sous le ciel bleu des Jarris.
L’échange n’a duré que quelques secondes, deux minutes tout au plus. Je remonte en voiture, non sans lui avoir dit qu’on ne les abandonnait pas, ni lui ni les autres. Que nous ferons tout notre possible pour maintenir coûte que coûte le lien et le service. Sur la route qui me ramène à la maison – avec mon attestation de déplacement dérogatoire dûment remplie pour éviter de me faire choper par la gestapo - me reviennent les images d’un film pourtant très moyen qui ne marqua pas durablement l’histoire du cinéma français : Le Toubib, de Pierre Granier-Deferre, avec Alain Delon et Véronique Jannot. C’était une histoire d’amour bluette qui se passait pendant une hypothétique troisième guerre mondiale dans un pays indéterminé, entre un chirurgien brisé par le départ de sa femme faisant la rencontre d’une infirmière débutante et idéaliste. On y voyait surtout régulièrement des gens vêtus de combinaisons anti-bactériologique, portant des masques chirurgicaux en toutes circonstances. Ça se passait dans un hôpital de campagne - à la campagne - le tout filmé dans des camps militaires de l’Aisne ou de Mourmelon. C’était glaçant. Un peu comme ce court « bal masqué » qui nous fut donné de vivre. Jean-Paul et moi avons esquissé cet étrange pas de danse à distance. J’ai la faiblesse de croire que c’était pourtant chaleureux ; peut-être c'est ce qui restera de ce confinement, quand la boîte se rouvrira.
Le tout sous un soleil glorieux écrasant une nature quasi déserte de toute activité humaine, continuant son insolente provocation, en maintenant les Hommes dans leurs maisons transformées en caves.
Drôle de guerre…
Printemps pourri, temps superbe (drôle de guerre)
Temps superbe, silence de mort et concert d’oiseaux. Par-delà les champs et les fossés, de jeunes hérons nous narguent de leurs becs pointus montés sur eschasses. La douceur du printemps fait naître les premières feuilles sur nos arbres : marronniers en bourgeons fraîchement éclos, buissons ardents, frémissement végétaux sortis des prés jaunis par les fleurs de pissenlits. Mon dieu que la campagne charentaise était belle aujourd’hui ! Comme le fleuve, jeune femme printanière déjà lascive qui retrouve peu à peu son lit après les pluies des dernières semaines d’un hiver dégoulinant. Cette veine paresseuse dans laquelle on aimerait tant se coucher, ce lit d’un printemps qui nous fait un bras d’honneur, un bras d’horreur. Nom de dieu que la terre nous fait payer cher nos errements, nos excès, nos erreurs. « Dieu nous assiste jusque dans nos folies. Et quand on lève le poing pour le maudire, c’est encore lui qui nous soutient le bras » écrivait Bernanos dans Sous le soleil de Satan. Mais nom de dieu que ne lui a-t-on fait depuis tant d’années pour mériter ça ? Fallait-il que nous soyons ivres d’accélérations épileptiques dans un monde devenu totalement fou au point que nous n’ayons pas vu venir le coup de frein si brutal ?
La camionnette blanche de l’épicerie solidaire du pays ruffecois fend l’air doux des routes qui serpentent, près de la Charente, entre Mouton et Verteuil, jusqu’à Barro, dans ces lieux où le fleuve, encore juvénile, prend son temps, benaise, serpente entre les champs, les saules, les peupliers, les lavoirs, les hameaux et les bourgs. On aimerait tant se rouler dans l’herbe parsemée de fleurs de pissenlit, de pâquerettes, sentir cette odeur d’herbe fraîchement coupée près des maisons de Barro qui se serrent les unes aux autres, car elles ont encore un peu froid le matin et cherchent à se rassurer entre elles. Tout le monde est frileusement derrière ses murs, ses portes, mais fenêtres ouvertes comme pour fuir ce confinement, cette retraite forcée dont chacun comprends bien qu’il s’agit maintenant d’une question de vie ou de mort. Mais de qui, de quoi, au juste ? Cette privation de liberté orchestrée par ceux-là mêmes qui, dans d’irresponsables décisions tranchèrent dans le vif d’une santé privatisée, nous ordonnent désormais de rester à la maison après nous avoir enjoint de nous mettre en marche.
Fenêtres ouvertes, masques sur le nez, la camionnette avance vers son destin dans une odeur de fleurs des champs et de gel hydroalcoolique : la mission de rejoindre ceux qui n’ont rien, ou si peu. Ils ont vu, à la télévision, le spectacle désolant de ceux qui stockent pâtes et papiers toilette – à croire qu’ils craignent que le virus s’attrape par leur derrière - mais eux ne peuvent, faute de moyens, se ravitailler aux mêmes étales. Las ! La camionnette va vers eux, à défaut qu’ils aillent vers ceux qui les ont rejetés dans ces recoins sois disant perdus de Charente…
C’était, aujourd’hui, parmi les plus beaux coins de France à parcourir, et les tours du château de Verteuil en témoignent à travers les siècles ; il fallait pour cela prendre le risque de la solidarité. La seule liberté qui nous soit encore permise. Elle seule demeurera. Le reste – tout le reste – est déjà mort.
Drôle de guerre.
Verteuil-sur-Charente : une perle charentaise un jour d'hiver printanier
"Qu'est-ce que j'aime dans le passé ? Sa tristesse, son silence, et surtout sa fixité. Ce qui bouge me gêne". (Maurice Barrès, Cahiers).
Baronnie de La Rochefoucauld depuis le XVe siècle, Verteuil-sur-Charente est célèbre pour son château, forteresse médiévale, remaniée au XVIIe siècle. Le mémorialiste François VI de La Rochefoucauld s'y retira et y vécu jusqu'à sa mort. On peut aussi voir à Verteuil l'ancien couvent des Cordeliers (aujourd'hui hôtellerie haut de gamme), et tout ce qui fait le charme des vieilles pierres charentaises au bord du fleuve, qui plait tant aux visiteurs britanniques (entre autres, naturellement).
Hiver, n'êtes-vous qu'un vilain ?
- Son-Sonnette -
Comme dit une enfant que je connais bien, quand on écoute un poème de Charles d'Orléans : "hiver, vous n'êtes qu'un gentil"... Beauté divine et mélancolie douce de ces paysages tristes où les arbres lancent leurs grands bras nus vers le ciel, comme des signaux de détresse pour appeler la belle saison. Tristesse apparente seulement... Les eaux des ruisseaux sont gonflées à bloc ; les rivières débordent d'un jus glacé vert de gris ou marron, saturant le gosier des racines qui les bordent. Les champs et sous bois jonchés de branches, spongieux comme des éponges, semblent repus et peinent à boire le trop plein des pluies tombées la veille. Le chant discret de ce ruissellement murmure une chanson, et, contre toute attente, donne vie à cette nature qui fait semblant d'être morte.
"Hiver, vous n'êtes qu'un vilain,
Été est plaisant et gentil,
En témoin de Mai et d'Avril
Qui l'accompagnent soir et matin.
Été revêt champs, bois et fleurs,
De sa livrée de verdure
Et de maintes autres couleurs
Par l’ordonnance de Nature.
Mais vous, Hiver, trop êtes plein
De neige, vent, pluie et grésil ;
On vous doit bannir en exil.
Sans point flatter, je parle plain :
Hiver, vous n'êtes qu'un vilain".
(Charles d'Orléans)
On the road to Champagne-Mouton
"L'ennui court moins vite que l'homme pressé"
(Sylvain Tesson, La Panthère des neiges)
Mouton : white & black session
(c) Fred Sabourin. 9 décembre 2019.
Rural road trip (saison 1)
À la faveur d’une nouvelle activité depuis six mois, je suis amené à sillonner un pays rural, en opposition avec mon mode de vie et un habitat très urbain. Après avoir observé et rendu compte de la micro-société campagnarde dans quelques reportages de journaliste depuis plus d’une décennie, me voici embarqué, embedded comme on dit, dans un milieu socio-économiquement difficile, au cœur de « territoires » - comme on dit aussi – isolés, oubliés, quasi désertés par endroit. Des territoires ruraux où l’emploi se fait rare, les habitants se blotissant dans des hameaux où s’agrègent de plus en plus de recalés, déclassés, les oubliés de la mondialisation et de l’urbanisation des villes moyennes des départements moyens. Au pays des gilets jaunes en somme, où l’on croise encore des Peugeot 205 hors d’âge ; des Renault 19 qui furent il n’y a pas si longtemps customisées mettant la fièvre aux samedis soirs ; des Citroën C15 aussi nombreux que des 4x4 SUV dans les rues des métropoles un soir de match de Ligue 1 ; des scooters et même des mobylettes Motobécane.
C’est dans cette France-la, couvrant un territoire de 37.000 habitants réunis en deux communautés de communes – Cœur et Val de Charente – que se concentre désormais mon job : apporter de l’aide alimentaire aux plus démunis. Avec notre camion, en itinérance dans cinq communes, nous allons à leur rencontre - les bénévoles et moi - une semaine sur deux, installant pour une heure notre épicerie solidaire. Tel un petit cirque ambulant, nous venons, installons nos tables et tréteaux, caisses et balances, pour un supermarché aussi diversifié qu’éphémère. Une fois les « courses » accomplies, on plie bagage et on rentre au dépôt à Mouton, 200 âmes en comptant peut-être les poules et quelques cabots grognant au passage des rares piétons.
J’en ai désormais la conviction : c’est une chance que de se laisser gagner par la richesse des pauvres. Car – c’est peut-être une révélation pour beaucoup – les pauvres sont riches. Riches de résilience. Riches de générosité de cœur. Riches de dons d’eux-mêmes et de leur temps, qui peut s’étirer très en longueur dans cette campagne où le moindre déplacement peut s’apparenter à une expédition.
Pour apporter cette aide alimentaire à ceux qui, selon un Président de la République, coûtent un « pognon de dingue » (mais n’ont en poche qu’entre trois et cinq euros par jour pour vivre, étrange paradoxe…), nous sillonnons les routes de campagne. Les départementales à 80km/h, les chemins communaux à 70. Les routes blanches sur la carte Michelin, parfois jaunes. Etroits rubans de bitumes aux accotements plus ou moins « stabilisés », ces routes sont grignotées par la boue dès les premières pluies venues, et combien davantage ces jours-ci que le ciel nous tombe sur la tête. De part et d’autre, les ruisseaux, rivières et même le fleuve se signalent par leurs débordements dans les champs et les prés, enserrent les routes, roulent dans les fossés et sous les ponts alors qu’ils tiraient une langue desséchée par un été de feu sans fin, il y a deux mois à peine. Au détour de virages, au bout des lignes droites bordées d’arbres parfois séculaires, surgissent ces bourgs, hameaux, lieux-dits et même habitats isolés, au bout d’un chemin de terre d’eau et de boue, où meurent des niches à chiens bâtards et n’en finissent plus de pourrir des cadavres de fourgonnettes des années 70, ou d’époque fin René Coty, début Charles de Gaulle.
Dans ces hameaux que l’on croit sans vie, si l’on prend le temps de s’y arrêter cinq minutes, c’est tout le contraire qui se produit. On entend l’aboiement des chiens, le chant du coq, le bruit strident et lointain d’une machine – scie, tronçonneuse, engins agricoles divers – et il ne se trouve personne pour s’en plaindre. Ici, dans ce nord Charente ni très beau ni trop laid, les bobos néo-ruraux n’ont pas planté leurs piquets : tout est « éloigné sans être pour autant trop loin », mais un peu quand même ; rien n’est « central » ; le téléphone mobile marche par intermittence ; la wi-fi est un vague souvenir qui fonctionne sur courant alternatif. Ici, on est « en bout de ligne », les gares fantômes sont désertes et seule la LGV saigne en deux le paysage de son vrombissement sourd, dans un air humide et frais agité par les pales des dizaines et dizaines d’éoliennes visibles partout à 360°. La nuit, elles clignotent comme des sapins de noël pour que l’on ne se perde pas, peut-être.
Au hasard de ces bourgs, hameaux, lieux-dits, des pancartes insolites, des maisons cossues surprenantes jusque dans leurs couleurs, des cabines téléphoniques transformées en boîtes à livres, des bancs publics désespérément inoccupés, près de boîtes aux lettres démesurées rapport au courrier qu’elles doivent contenir. Leur jaune cocu résume leur situation de fin de vie. Et des pancartes « à vendre ». Énormément de pancartes « à vendre ».
C’est de là que surgissent les gens, à pied, en voiture, à bicyclette ou en tracteur, et quand ils ne surgissent pas on les devine derrière les rideaux et les carreaux observant le passant qui prend des photos. Qui est-il ? Que veut-il ? D’où vient-il et où se rend-il ?
Après six mois d’observation et de notes éparses glanées dans mes carnets qui ne me quittent jamais ; après l’accumulation d’images rapportées lors de ces tournées ou trajets en utilitaire, j’ai décidé de commencer à raconter ça. Idéalement j’aurais aimé qu’une Florence Aubenas accompagnée d’un Raymond Depardon fassent le boulot. Ils le feraient d’ailleurs bien mieux que moi. Mais je n’ai pas leurs numéros, alors j’ai décidé de m’y coltiner.
Avec grand appétit.
F.S.
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