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Le jour. D'après fred sabourin

La fille qui marchait, la pluie entre les dents

10 Septembre 2026 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature, #montagne

Nouvelle

La fille qui marchait, la pluie entre les dents
La fille qui marchait, la pluie entre les dents
La fille qui marchait, la pluie entre les dents
La fille qui marchait, la pluie entre les dents

« Tempus fugit, memento mori ». En voyant arriver, en milieu d’après-midi et par l’ouest, les lourds nuages bien chargés qui ne demandaient qu’à crever et déverser leurs tonnes d’eau sur le Cirque de Troumouse, Antoine s’était dit qu’il fallait gagner un abri sans trop tarder et s’y tenir tranquille jusqu’à ce que ça tombe. Et ce cadavre de bélier, desséché dans ce qui fut autrefois le lac des Aires, désormais une grande vasque de cailloux et de poussière, quel présage annonçait-il ?

Il avait quitté le refuge du Maillet vers 11h, lesté d’une boisson au cola et d’une part de clafoutis aux myrtilles. Des cyclistes espagnols, galbés et gainés dans leurs tenues jaunes et noires, montés sur des vélos aérodynamiques tout carbone, faisaient cliqueter leurs roulements céramiques, et commandaient de quoi se remettre de leurs efforts. Ce couple de randonneurs plus trop jeunes, mais pas encore très vieux non plus, croisés la veille près de l’église et du cimetière des pyrénéistes de Gavarnie, confirmait ce qu’il avait vu quelques minutes auparavant, profitant d’une brève – mais efficace – fenêtre de 4G entre Estaubé et Troumouse, à l’endroit qu’il nommait « la cabine téléphonique » : ça allait bastonner sévère, et pas plus tard que 15 heures, jusqu’au soir. Hop ! Sac à dos au dos, trois-quarts d’heure plus tard, il était dans le cirque, et pas pour y faire le clown. Dépassant les troupeaux de touristes montés, pour certains, avec le petit train tiré par un tracteur agricole, d’autres à pieds courageusement, il s’est enfoncé en direction de la précieuse et bien connue de lui, cabane des Aires. Perchée au bord du cirque, elle domine la vallée où l’on aperçoit, en contrebas, la petite chapelle d’Héas. Plein sud : la grande muraille du cirque, et la Munia (3133 m), escaladée à six reprises, une des plus belles courses qu’il connaisse. À l’est, les « sept rochers capitaux » de la crête de Troumouse, qu’il s’est promis de faire un jour et si possible pas trop tard : Gerbats, Heid, Punta Aires, Troumouse, Serre Mourène, Petite Munia, Munia. À l’ouest, rien de nouveau ? Si, si : les orages se mettaient en ordre de bataille, préparant l’artillerie lourde, qui n’allait pas rater son entrée.

Il eut à peine le temps d’avaler un sandwich, se laver sommairement dans le petit torrent en contrebas de la cabane, quand la première grêle s’est abattue sur l’abri de fortune, à la toiture fort heureusement bien étanche, en ardoise. Les grêlons frappaient contre la porte d’entrée métallique, s’infiltrant par en dessous. Le vent ajoutait une touche d’apocalypse, la porte tenu bon et il ne bougea point. Deux bougies, très probablement montées de la Chapelle d’Héas, l’une floquée de la Vierge, l’autre d’un Christ, éclairaient faiblement la cabane, le reste l’étant par sa lampe frontale lui permettant d’écrire le récit de la marche du jour entre Estaubé et Troumouse dans son petit carnet de campagne, le quatrième tome. Ces deux lueurs demeuraient la seule touche de chaleur humaine au milieu de la tempête. Puis, comme si quelqu’un avait trouvé le robinet, tout se fit de nouveau calme, ou presque. Il en profita pour tenter une sortie afin d’aller puiser de l’eau « sûre » au captage près de l’ancienne cabane des Aires, à quelques hectomètres de là. Il enfonçait par moment ses godillots dans dix centimètres de grêlons, recouvrant le sol jauni et sec, quasiment lyophilisé, grillé par le soleil, impitoyable, de cet été en enfer. Trois tentes étaient plantées à proximité de l’ancienne cabane, les gens probablement réfugiés dedans, faute de mieux. Il souffla, se disant qu’ils auraient pu venir chercher asile dans la cabane, où il n’avait guère envie de partager sa solitude pourtant, mais l’aurait fait de bonne grâce, par solidarité entre gens de montagne. En revenant d’un bon pas sa gourde d’un litre et demi pleine d’une eau qu’il considérait comme potable, il aperçut cependant une silhouette près de l’entrée de la cabane. « Merde ! », pensa-t-il en lui-même, « des gens sont arrivés… Combien sont-ils ? Sont-ce des Espagnols ? Y a-t-il des gosses ? ». Il en était là de ses considérations, quand les premières gouttes de pluie refirent leur apparition et commencèrent à frapper fort le sol, signalant que l’averse ne ferait pas semblant.

C’est au moment où il remontait le petit sentier venant du ruisseau – transformé en torrent de boue et qu’il avait eu peine à enjamber – qu’il la vit, sur le pas de la porte, mordant dans un morceau de turron. Elle arrivait du nord-est, cette fille qui marchait, « toute poudreuse, toute crottée, la pluie entre les dents », comme disait Péguy. Mais qui était-elle et que faisait-elle ici, seule, la tête enveloppée dans sa capuche, laissant juste dépasser des pendants d’oreilles ressemblant à des plumes d’oiseau ?

Elle lui dit : « Ah, c’est à vous les affaires qui sont dans la cabane ? » (il s’était en effet brièvement installé, pour marquer le territoire, particulièrement sur le bas-flanc où il avait déplié tapis de sol et sac de couchage, pour bien montrer qu’il entendait dormir là, et pas ailleurs). « Oui, c’est moi », dit Antoine brièvement, pour tester l’inconnue et ne pas montrer, d’emblée, trop de chaleur humaine, « mais d’où arrivez-vous donc, par ce temps ? ».

Elle surgissait de la fontaine de l’oratoire, près de la cabane de l’Aguila, entre la Hourquette d’Héas et la Chapelle, à une heure de marche d’ici, en marchant bien. Un sentier à flanc – ou presque – qu’il comptait d’ailleurs emprunter pour la première fois le lendemain matin afin de traverser cette fameuse Hourquette, puis basculer sur le Port de Campbieil. « J’ai pris la grêle à 300 mètres de la fontaine, je me suis abrité sous un rocher en attendant que ça passe, mon sac à dos devant moi pour me protéger », dit-elle pas plus effarouchée que ça. « J’ai hésité à revenir en arrière, mais j’ai continué voyant l’éclaircie, j’ai presque couru pour arriver là ! ».

« Et… vous allez dormir où ? » risqua-t-il, en se demandant si elle comptait bivouaquer sous la tente. « Ben… je ne sais pas, j’ai envie de poursuivre jusqu’à la cabane de la Vierge, là-bas, mais vu le temps... ». Il drachait des hallebardes. Ils rentrèrent. Elle termina son turron. « Ça vous dérange si je dors ici ? », dit-elle, visiblement peu rassurée de se trouver seule avec un type de cinquante balais qu’elle ne connaissait pas. Elle en faisait à peine quarante. « Non », lui dit-il, « pas du tout, il y a de la place et à priori nous ne serons pas davantage, sauf si une horde d’Espagnols bruyants débarquent mouillés comme des chiens laissés dehors par temps de pluie »… Elle esquissa un sourire, se tâta encore un peu, puis, devant le redoublement de la grêle, elle prit la décision de rester.

« Et… vous allez où, comme ça ? » demanda-t-il. « Je fais la HRP (Haute Randonnée Pyrénéenne, Ndlr), je suis partie de Collioure le 14 juillet, demain je vais à Gavarnie par le cirque d’Estaubé », dit-elle. « Vous faites la HRP toute seule ! », s’exclama-t-il. « C’est rare, de voir une nana toute seule faire ça ! ». Elle ne sembla pas davantage surprise par sa remarque, et lui dit être déjà venue en randonnée dans les Pyrénées, mais « petite, avec mes frères et mes parents ». Elle expliqua avoir déjà traversé les Alpes par le GR5, et passé cinq mois à marcher sans arrêt. Cette dernière remarque interrogea Antoine : « Et… dans quel pays du monde peut-on faire ça sans interruption ? ». « Aux États-Unis, mais c’était avec mon ex-conjoint », ajouta-t-elle.

L’ex-conjoint… Il comprit un peu plus tard les raisons probables de sa « fuite » sur la HRP. Edwige – c’était son nom – « de Clermont-Ferrand, pas encore quarante ans, mais bientôt », avait-elle précisé un peu plus tard dans la conversation, marchait probablement pour oublier. Ou pour tourner la page, ce qui revient presque au même. Elle marchait, droit devant elle, d’est en ouest, au plus près de la frontière, avec ses doutes et son cœur brisé, qui semblaient plus lourds que son sac, « de sept kilos cinq, sans la bouffe » précisa-t-elle.

La fille qui marchait, la pluie entre les dents
La fille qui marchait, la pluie entre les dents
La fille qui marchait, la pluie entre les dents

Gardiens du phare

 

« Balzac buvait son café comme ça », dit-elle en préparant, la veille pour le lendemain matin, un café avec une sorte de petit filtre qu’elle transportait dans son sac, et du café qu’elle sortit d’un sachet transparent. « Il faisait infuser son café longtemps, pour le consommer la nuit, en écrivant, car il en consommait beaucoup ». Il la regarda préparer sa mixture, interpellé. « Tu le boiras froid ? » demanda-t-il, passant au tutoiement comme le font les randonneurs qui se croisent ainsi et passent un peu de temps imprévu ensemble. « Non, tu verras, demain matin, je le ferai réchauffer, il sera bon. Je t’en ferais goûter si tu veux ». Il acquiesça, curieux par avance du résultat. Un café qui infuse comme ça, toute la nuit, « étrange », se dit-il en lui-même. « Il doit être drôlement fort ». Elle sourit. « Non, tu verras, c’est très bon ... ». Il se dit en lui-même que ça changerait de son café lyophilisé en sachet, dans lequel il ajoutait une goutte de lait concentré sucré en tube, seule concession au plaisir gustatif de ses randonnées de spartiate, où l’inconfort était une valeur recherchée, et assumée. Se dépouiller, s’alléger, pour mieux se remplir de l’essentiel, et de la simplicité.

Dehors la grêle cessa, la pluie aussi, l’humidité et la fraîcheur se firent sentir jusque dans la cabane. Autour d’elle, l’eau dégringolait de toutes les parois du cirque, gonflait le ruisseau transformé en torrent boueux et infranchissable, mais petit à petit il reprenait lui aussi un courant quasiment normal. Pourtant très habitué du lieu, il n’avait jamais connu une atmosphère aussi surréaliste. Sa joie de vivre un tel moment dans les montagnes chéries qu’il aimait, en bonne compagnie malgré sa solitude interrompue par l’arrivée impromptue de « la fille qui marchait, la pluie entre les dents » sur la HRP, était assurée par le fait d’être à l’abri. Le sentiment aurait sûrement été tout autre s’il avait dû planter sa tente, qui aurait été battue par le vent et les averses, peut-être même aurait-elle pris l’eau tant elle était tombée avec force. Le cirque de Troumouse s’était vidé de ses touristes, seuls demeuraient, éparpillés sur les estives d’herbes séchées, jaunies, cramées par la sécheresse et les canicules de cet été sans fin, quelques tentes posées comme des noyaux de fruits consommés. Il en voyait quatre depuis son poste d’observation, aux jumelles, à l’entrée de la cabane. Y en avait-il d’autres, plus près de la cabane de la Vierge, sous la statue du même nom ? Il ne pensait pas, trop proche du parking, et trop proche du refuge en contrebas. L’orage avait dû faire fuir les moins équipés, les familles avec enfants, les coureurs à pied… Ne restaient donc que ce qu’il nommait en lui-même « les gardiens de phare », perdus, seuls dans la tempête, se préparant à passer la nuit loin du monde, loin des réseaux, loin de la civilisation, comme on dit. Penché sur son carnet, il grattait doucement les pages de son stylo, racontant la journée de marche, les choses vues ou entendues, les gens rencontrés, et, désormais, cette « Edwige de Clermont-Ferrand » qui allait partager le bas flanc de la cabane, où l’on aurait pu loger encore quatre ou cinq randonneurs, mais c’était mieux ainsi. L’idée de voir débarquer, trempés et essoufflés, une troupe d’Espagnols bruyants avec lesquels il aurait dû partager cet espace malgré tout restreint, ne l’emballait pas vraiment. La « fille qui marchait » ne prenait pas trop de place, elle était discrète, plutôt de conversation sympathique, elle semblait cultivée : ça lui allait. On était entre gens amoureux de la marche et de la montagne, les Pyrénées tant qu’à faire, donc tout allait bien. Et le café infusait, façon Balzac... Que demander de plus ?

Les deux bougies d’église trouvées dans un coin de la cabane projetaient sur les murs, la table en bois sommaire où étaient répartis les objets essentiels de la soirée – camping-gaz, popotes en aluminium, sachet de pâtes, biscuits, cacahuètes, tablettes de chocolat – une atmosphère partagée entre ombres froides et lumières chaudes. Sur les visages des deux marcheurs qui ne se connaissaient pas une heure auparavant : un clair-obscur caravagesque. La discussion tourna autour des livres emportés : Sylvain Tesson, Pierre Michon, Marguerite Duras pour lui. D’innombrables auteurs américains de romans et récits de voyage pour elle, sur sa liseuse. « Ça prend moins de place et de poids », précisa-t-elle. « Je marche moins longtemps que toi et j’aime le contact papier des livres », dit-il.

Retirant légèrement son petit filtre du gobelet dans lequel il infusait le café pour voir où il en était, elle s’exclama avec une légère pointe de déception : « oh, non ! Ça a un peu débordé, il y a des grains de café qui sont tombés dans le café... ». « Pas grave », dit-il avec un bel optimisme qu’il ne se connaissait guère, « il n’en sera sûrement pas moins bon pour autant ». Elle semblait néanmoins déçue. L’histoire lui prouvera qu’elle avait tort de l’être.

Après le dîner, la nuit approchant, allongés chacun dans leurs sacs de couchage sur des matelas auto-gonflables – dont le sien était étonnamment épais – ils lisaient, avant que le sommeil ne les emporte dans un profond voyage, « quelques courts instants de repos avant le petit déjeuner », comme il avait l’habitude de plaisanter. Les mots de Marguerite Duras dansaient devant ses yeux, il éteignit. Elle ne tarda pas à l’imiter, et chacun se souhaita « bonne nuit » en coupant sa lampe frontale. Le silence de la cabane était presque total, on entendait rien si ce n’est un léger bruit de fond, en contrebas : le petit torrent leur rappelait qu’il y avait presque l’eau courante. Elle avait déposé près d’elle des bouchons d’oreilles en mousse, craignant probablement qu’Antoine ne ronfle. Elle n’en eut pas besoin, mais lui ne tarda pas à entendre sa respiration prendre des notes profondes et légèrement bûcheronnées. C’était toutefois supportable, et il trouva même cela charmant. Puis le sommeil étendit son drap épais de fatigue sur eux, jusqu’à l’aube.

La fille qui marchait, la pluie entre les dents
La fille qui marchait, la pluie entre les dents

Un café noir au point du jour

 

Il était six heures un quart quand sa montre sonna. Allongé dans son duvet, il contracta machinalement ses cuisses et ses mollets pour faire un premier état des lieux : il avait moins de courbatures que la veille, où il s’était mis une grosse journée de marche dans le sac, en partant de Gèdre. C’était l’heure où, encore prisonnier de son « lit », une inconnue demeurait : quel temps faisait-il donc dehors, après les orages de la veille ? Le ciel était-il purgé, ou bouché par le brouillard épais et humide, l’haleine de la montagne ? Comme il traînait un peu pour se lever, c’est Edwige qui, la première, le renseigna : « ah, mais il fait beau ! » s’exclama-t-elle dans l’entrebâillement de la porte, laissant entrer un peu de l’aurore qui s’étirait du dehors. La fraîcheur entra aussi, un peu, mais pas autant qu’il l’avait imaginé. Plus tard, il sortit son thermomètre qui ne le quittait plus depuis le début de cet été fournaise : onze degrés, il avait connu pire au même endroit, quelques années plus tôt, et il était heureux d’avoir un peu froid. Les sommets des géants alentours prenaient cette teinte qu’il aimait par-dessus tout : leurs pointes, pas encore léchées par le soleil rouge du matin, donnant cette impression de montagne en feu, la lumière hésitait entre la nuit et le jour. Comme à chaque fois qu’il était témoin de ces aubes nouvelles qu’il affectionnait par-dessus tout, lui virent les paroles d’une chanson de Bashung, « et rien ne s’oppose à la nuit… », qu’il fredonnait souvent en contemplant la montagne. Rien ne s’oppose à la nuit, sauf le jour, qui semblait malgré tout prendre le pas sur cette nuit épaisse et profonde qui l’avait bien reposée. « As-tu bien dormi ? », demanda-t-il à Edwige. « Oui, très bien, et toi ? ». Ils avaient bien dormi, tout allait bien. Antoine fut néanmoins surpris quand elle lui raconta le drôle de rêve qu’elle avait fait, où elle avait rencontré Jacques Chirac, qui la suivait, « un ordinateur portable ouvert devant lui, et le poussait dans mon dos » souria-t-elle. L’idée l’amusa aussi, il voyait bien le saugrenue de la scène, et lui rappela qu’il s’était rendu célèbre en confondant le mot « souris » d’ordinateur avec « mulot » dans les Guignols de l’Info sur Canal +. Trop jeune, elle ne connaissait pas l’anecdote, mais cela l’amusa aussi. Chacun s’habilla de ses vêtements plus ou moins propres du jour – Antoine remit son tee-shirt de la veille - se tournant le dos par respect et discrétion. Vint le moment du petit-déjeuner. Elle alluma la flamme bleue de son petit réchaud, et le café fut vite à bonne température. Elle s’excusa encore pour les petits grains de café qui nageaient dedans. « Mais il est très très bon ! », la rassura-t-il, en ajoutant : « je n’ai jamais bu un tel café en rando dans ces conditions-là ». Et c’était vrai, ce café était excellent… On n’entendait plus que le craquement des biscuits du petit-déjeuner. La scène avait quelque chose de monastique.

Le jour était désormais complètement levé, chacun s’affairait pour replier ses affaires de la nuit, ranger son sac avec précision, boucler le tout, jeter un dernier regard dans chaque coin de la cabane, afin de ne rien oublier. La hantise du randonneur en itinérance : oublier quelque chose, dont il ne se rendrait compte que bien plus tard, naturellement, l’empêchant de faire demi-tour. Il passa tout au peigne fin : rien n’était oublié. Il vit le sac à dos d’Edwige, noir, posé au pied du mur. Sur celui-ci, un chapeau type chapeau de paille, mais dans une sorte de matière en résine, moins fragile, et pouvant se plier et déplier à sa guise. Elle le mit devant lui, et avec ses pendants d’oreilles, il trouva la scène jolie. Il lui en fit part, ce qui la fit sourire, encore…

Il ajusta sa casquette et serra la ceinture ventrale de son sac à dos. La porte de la cabane se referma dans un bruit métallique. Ils allaient se dire au-revoir. Ou plutôt adieu… Ils ne savaient quoi se dire, ayant le sentiment d’avoir vécu un moment hors du temps. Il restait à Edwige au moins une bonne dizaine de jours de marche pour atteindre Hendaye et l’Océan Atlantique, lui n’en avait plus que pour deux ou trois jours avant de redescendre à Gèdre. Ils se regardèrent une dernière fois. « Bon, ben… voilà... », dit-elle sans savoir quoi dire d’autre. Lui avait réfléchi à quelques mots, pour l’encourager et tenter de lui remonter un peu le moral, qu’elle semblait avoir en dents de scie à cause de cette histoire, dont il ne connaissait rien si ce n’est qu’elle était finie et que c’était douloureux. « J’ai pensé cette nuit à ce que je pourrais bien te dire en guise d’adieu, quelques mots qui n’alourdiraient pas ton sac, mais seraient peut-être en mesure de t’accompagner le reste de ta marche jusqu’à l’Atlantique », dit-il. « J’ai repensé à ces vers de Louis Aragon, dans Ce que dit Elsa, je ne sais pas si tu connais ces poèmes qu’il avait écrit pour l’amour de sa vie, Elsa Triolet :

Que ton poème soit dans les lieux sans amour, où l’on trime, où l’on saigne, où l’on crève de froid,

Comme un air murmuré qui rend les pieds moins lourds,

Un café noir au point du jour,

Un ami rencontré sur le chemin de croix. »

D’un regard profond, elle le remercia pour ces vers, qu’il lui tendit, griffonnés sur un morceau de papier prélevé dans son carnet. « Je te souhaite de belles écritures », dit-elle en guise d’adieu, faisant référence aux discussions de la veille, lorsqu’elle l’avait vu grattant sur ses carnets. « Et... bon vent ! ». Il lui promit qu’il écrirait sur cette brève rencontre, mais qu’il s’arrangerait pour qu’on ne la reconnaisse pas. Il lui donna l’adresse de son blog, « un truc un peu vintage », dit-il, ce qui eut le don de la faire sourire à nouveau…

Se regardant une dernière fois, ils s’éloignèrent chacun de leur côté, elle dans le fond du cirque de Troumouse, Antoine en direction du chemin par lequel elle était arrivée la veille, « toute poudreuse, toute crottée, la pluie entre les dents », et qu’il avait pris grand soin de lui faire décrire. Quelques hectomètres plus loin, il se retourna enfin, apercevant une petite tache turquoise et la capuche de son sweat, qui tranchait avec le jaune de l’herbe grillée.

Il vit qu’elle ne se retournait pas, et sut que l’histoire prenait fin. Ne lui restaient que quelques grains de café dans la bouche, et la vision étonnante d’une paire de pendants d’oreilles en forme de plumes d’oiseau, sous un chapeau, en pleine montagne.

L’histoire était finie, mais il ne cessa d’y songer toute la journée, jusqu’au soir… 

 

F.S. 3 août - 9 septembre 2026

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