Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le jour. D'après fred sabourin

lettres a ...

Allumer le feu

5 Mai 2015 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #Lettres à ...

 

 « Pour l’enfant amoureux de cartes et d’estampes, l’univers est égal à son vaste appétit. Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes ! Aux yeux du souvenir que le monde est petit ! » (Charles Baudelaire).

 

Avec toi ma fille nous avons « allumé le feu ». Et nous l’avons même chanté, avant que sa flamme ne le fasse elle-même, du bois dont on se chauffe. « Ma cheminée est un théâtre, où l’on ne joue qu’un seul spectacle : le feu » (Nougaro). Allumer un feu réclame un petit cérémonial, dont je ne me lasse jamais. Nous avons d’abord froissé du papier journal (mais pas avec mes articles), ce qui t’a bien amusé naturellement. Puis nous avons coupé du « petit bois » et du « moyen bois », que nous avons disposé sur les boules de papier. Tes petites mains qui déploient de plus en plus de force ont brisé net dans un craquement sec ces brindilles rapportées du tas de fagots sous le pigeonnier. Et puis les bûches, soulevées dans tes petits bras musclés. « Moi, je suis costaud ! » dis-tu en cramponnant l’une d’elle pour me l’apporter.

 

Le petit tas de papier, brindilles et « bois moyen » étant fin prêt, il fallut procéder à la mise à feu. J’ai craqué une allumette que tu as prise délicatement entre tes doigts. A partir de ce moment-là le temps est compté, j’ai donc guidé ta main vers les bouts de papier qui dépassaient volontairement du tas de bois, où la flamme a immédiatement jailli. « Monte flamme légère, feu de camp si chaud, si bon ; dans la plaine ou la clairière, monte encore et monte donc ». Comment ne pas revoir ces scènes de camps scouts où j’appris moi-même autrefois à faire ce feu, dans des conditions souvent bien moins confortables d’ailleurs. Comment ne pas ressentir, grâce à la fumée âcre qui se dégage au début, l’inexorable beauté du temps qui passe et me dépasse, où pourtant surnagent ces souvenirs dont la nostalgie sucrée comme du miel vient colorer joyeusement la moindre de mes mélancolies ? Apprendre à faire du feu est aussi utile que de savoir parler une langue étrangère ou aiguiser un couteau de poche, je l’ai souvent constaté, même si la combinaison des trois permet la survie dans à peu près tous les coins du globe. Aussi incroyable que ça puisse paraître, avec toi, j’apprends.

 

Que feras-tu de cet apprentissage de la flamme qui brûle autant qu’elle réchauffe, qui détruit autant qu’elle élève, toi l’enfant qui s’émerveille devant le crépitement de l’âtre dans cette maison pluriséculaire aux murs épais comme un donjon d’un coin du Béarn, près du gave d’Ossau qui roule et tonne ses hectolitres de flotte descendue à gros bouillons de la montagne ? Alors que le vent souffle dehors à perdre haleine et menace de t’envoler ?

Aussi longtemps qu’un souffle d’air me traversera le cœur, je tiendrai ta main pour que la flamme jaillisse, jusqu’au jour où, je l’espère et je l’attends, c’est toi qui devra craquer seule l’allumette. Et mettre le feu sur la terre en soufflant sur les braises de l’amour que tu auras reçu…

 

Feu !

Feu !

Lire la suite

J’ai noyé le sapin

6 Janvier 2015 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #Lettres à ...

 

 

IMG-20150106-00881

 


Ma fille, je te demande pardon, mais ce matin, j’ai noyé le sapin. Celui que nous avions choisi et acheté ensemble il y a un mois, sur le parking de l’hypermarché. Puis chargé dans le coffre de la voiture. Puis monté dans le salon, et décoré ensemble avec les guirlandes et boules de circonstances. Je revois ta joie et tes sautillements devant l’arbre de Noël. L’attente du jour J – sans excitation particulière – et celle de tes grands yeux bleus perçants lorsque tu as découvert les papiers cadeaux à son pied. Ce sapin, qui sentait bon, je l’ai jeté ce matin, après l’avoir mis à nu hier soir, rangé boules et guirlandes dans le carton qui va redescendre dans le silence noir et frais de la cave pour sa gestation annuelle de onze mois.


Comme il perdait beaucoup d’aiguilles et que je ne voulais pas salir tout l’appartement, je l’ai passé par la fenêtre. Il est allé s’écraser, trois étages en dessous, sur le trottoir de la rue. J’ai eu l’impression de défenestrer un ami. Pourtant sa chute a été légère, presqu’aérienne, ça m’a surpris. En touchant le sol, le tronc a fait un petit « ploc ! » et tout le reste de ses aiguilles est tombé. Là, il fut vraiment à poil, dans le petit matin froid de janvier. Vite, vite, j’ai descendu quatre à quatre les escaliers pour aller le récupérer, et l’emmener, comme chaque année, vers la Loire, où l’attendait son funèbre bain mortel. Je sais, ce n’est pas bien de jeter son sapin dans la Loire, les habituels donneurs de leçon et ayatollahs de l’écologie et du développement durable vont me tomber dessus, aussi emmerdants en 2015 qu’ils ne l’étaient en 2014. Je m’en fous, je n’irai pas à Paris en décembre prochain écouter le Président parler de sa nouvelle danseuse, avec son danseur étoile préféré un ex-animateur télé adepte du kytesurf à Saint-Lunaire, dans une énorme baraque face à la mer achetée avec les royalties de gels douche merdiques qui collent à la peau et coûtent celle des fesses.


J’ai descendu le petit chemin qui mène au fleuve. Dans la semi-obscurité du jour naissant, entre chien et loup, j’ai entendu des canards s’envoler. Prudemment je me suis approché du bord – la Loire c’est dangereux disent les gens d’ici qui ne s’y baignent pas – j’ai empoigné solidement le haut et la base du tronc et hop ! à la baille. Il a fait un petit « plouf » et a à peine coulé. Il est resté près du bord, le courant l’emportera – ou pas – quand il le décidera. Et je suis resté là, comme un con, à regarder mon sapin nu flotter comme un bouchon au bout d’une ligne de pêche. Une tristesse m’a soudainement envahit, la mélancolie des lendemains de Noël, celle, sombre, tranchante, grise et froide comme l’acier des débuts janvier. La mélancolie des vœux, la tristesse des jours qui ne rallongent pas encore vraiment. J’ai surtout pensé à toi, petite fille, à ta joie sans retenue durant de cette période où l’imagination de l’innocence est si forte, pour encore quelques fugaces années. Après, il sera bien temps que tu te rendes comptes que Noël et le gros bonhomme rouge à barbe blanche ça n’existe pas, et c’est peut-être tant mieux car on dit que c’est une sacré ordure. Ça ne m’étonne pas d’ailleurs : un type aussi gros et moche capable de rentrer sans frapper chez les gens pendant leur sommeil en ramonant la cheminée avec sa hotte à la con, pour déposer des trucs sous un sapin dans un salon et filer à l’anglaise : c’est louche, quand même.


Toi tu t’en fiche. Mais je te demande pardon, ma fille : ce matin, j’ai noyé le sapin. Je me console en revoyant l’image de ta joie à découvrir tes deux cadeaux préférés : le livre des trois petits cochons en relief et animé ; et un camion de pompiers avec une grande échelle et des boutons pour faire du bruit. Ah oui parce que j’ai oublié de vous dire : cette fille n’est peut-être pas une fille. Tu aimes les camions de pompiers et les voitures. Mais le rose est quand même ta couleur préférée. Les intégristes de la lutte contre les stéréotypes sexistes vont sûrement avoir eux aussi des choses à dire. S’ils en ont le courage, avec les ayatollahs de l’écologie, ils peuvent aller prendre un bain dans la Loire : il y a un sapin qui flotte comme un petit bouchon au bas d’un raidillon ligérien.


Et ce soir, une petite fille demandera : « il est où, le sapin ? » Je n’aurai pas la force de répondre…

 

 

celui-ci a eu moins de chance, finalement :

 

IMG-20150105-00880

 

Lire la suite

L'étoile filante

5 Janvier 2015 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #voyage - voyage..., #Lettres à ...

 

 

SAB 1614 R

 

 

Dimanche 4 janvier, 6h45 du matin. Extérieur nuit, route nationale 20, La Tour de Carol. 2° dehors. 21° à l'intérieur de la voiture. Les ombres blanches des sommets s'abattaient sur nous ; et la grande gueule d'une lune enceinte quasiment jusqu'aux yeux éclairait faiblement la route. Soudain, en direction du col de Puymorens, une étoile filante stria le ciel constellé d'étoiles.

Quel présage apportait-elle, cette enfant unique mort-née de l'atmosphère glacé ?

Je préfère amplement faire un voeux à celle-ci que tous les autres des débuts d'années, l'haleine chargée de relents de boudins blancs truffés, de chocolats fourrés et de champagnes tièdes.

Car ceux faits aux étoiles filantes ont probablement plus de chances de se réaliser... 

 

 

SAB 1602 R

                                             - Plouf ! -

 

Lire la suite

Et de trois ! (trois p'tis chats, trois p'tis chats...)

23 Septembre 2014 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #Lettres à ...

 

 

 

SAB 1135 R

 

 

 

A ma fille


Je sais qu'un jour viendra car la vie le commande
 Ce jour que j'appréhende où tu nous quitteras
 Je sais qu'un jour viendra où triste et solitaire
 En soutenant ta mère et en traînant mes pas
 Je rentrerai chez nous dans un "chez nous" désert
 Je rentrerai chez nous où tu ne seras pas.
 
Toi tu ne verras rien des choses de mon cœur
 Tes yeux seront crevés de joie et de bonheur
 Et j'aurai un rictus que tu ne connais pas
 Qui semble être un sourire ému mais ne l'est pas
 En taisant ma douleur à ton bras fièrement
 Je guiderai tes pas quoique j'en pense ou dise
 Dans le recueillement d'une paisible église
 Pour aller te donner à l'homme de ton choix
 Qui te dévêtira du nom qui est le nôtre
 Pour t'en donner un autre que je ne connais pas.
 
Je sais qu'un jour viendra tu atteindras cet âge
 Où l'on force les cages ayant trouvé sa voie
 Je sais qu'un jour viendra, l'âge t'aura fleurie
 Et l'aube de ta vie ailleurs se lèvera
 Et seul avec ta mère le jour comme la nuit
 L'été comme l'hiver nous aurons un peu froid.
 
Et lui qui ne sait rien du mal qu'on s'est donné
 Lui qui n'aura rien fait pour mûrir tes années
 Lui qui viendra voler ce dont j'ai le plus peur
 Notre part de passé, notre part de bonheur
 Cet étranger sans nom, sans visage
 Oh! combien je le hais
 Et pourtant s'il doit te rendre heureuse
 Je n'aurai envers lui nulle pensée haineuse
 Mais je lui offrirai mon cœur avec ta main
 Je ferai tout cela en sachant que tu l'aimes
 Simplement car je t'aime
 Le jour, où il viendra.

 

Charles Aznavour

 

 

 

 

Lire la suite

12 millions d’élèves, et toi, et toi, et toi…

6 Septembre 2014 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #Lettres à ...

 

 

L’année dernière à pareil époque, j’étais tombé par hasard lors d’une promenade en ville sur la boîte à musique rose bonbon d’où jaillit une danseuse en tutu montée sur ressort et qui tourne sur elle-même. Cette boîte, offerte le jour de tes deux ans, a donné lieu à un texte qui a jaillit lui aussi, mûri cependant pendant plusieurs jours avant de le mettre en ligne sur ce blog. Il a occasionné énormément de commentaires, la plupart en privé, et une franche émotion chez certains lecteurs (et lectrices). J’en fus à la fois sincèrement étonné tout autant que content. Au fond je crois que c’était la première fois que je publiais quelque chose d’aussi personnel et véridique, et c’est sans doute ce qui a touché un certain public.
 

 

Cette année, je ne tombe pas pour l’instant sur quelque chose qui ferait à la fois l’objet d’un cadeau pour ton troisième anniversaire, et m’inspirerait un quelconque texte à l’instar de celui de septembre dernier. Je ne me force pas, laissant le hasard, les coïncidences faire leurs œuvres. Si quelque chose doit venir, ça viendra. Et l’émotion suscitée se traduira, peut-être, par quelque chose d’écrit.

 

Cette année, en fait, le cadeau c’est plutôt toi qui me le fais. Tu viens de rentrer à l’école. La première école, celle qu’on appelle « maternelle ». Celle que des ayatollahs sectaires d’une prétendue égalité hommes-femmes érigée au frontispice de ministères sur la rive gauche parisienne voulaient récemment gommer, pour remplacer par je ne sais quelle expression vidée de sens. Toi, tu t’en fiches comme de tes premiers chaussons, et tu étais très contente d’y aller, à l’école maternelle, en petite section (noté de l’acronyme « PS » sur la feuille à l’entrée de ta classe… Epatant…).

 

Ce matin-là, dans le petit matin frais et ensoleillé de septembre, l’été enfin revenu, nous t’avons donc accompagné à l’école. Pour la première fois de ta vie, et sûrement pas la dernière. Ta petite main dans ma grosse pogne, l’autre dans celle, plus fine, de ta mère. Avec un tee-shirt que tu avais choisi (de couleur rouge avec un éléphant imprimé dessus, pour ceux qui pensent encore que seuls le rose et le bleu caractérisent les mômes), et tes chaussures usées par le goudron de la crèche. « C’était bien la peine d’acheter des souliers chics BCBG en cuir d’une grande marque anglaise », me suis-je dit…
 

« Ralentir : école ! » Disait un humoriste habillé en salopette à rayures et tee-shirt jaune : on allait quand même pas y aller en courant… Nous y sommes donc allés en marchant normalement, si tenté que désormais le mot « normal » revête encore une certaine normalité, justement. A l’entrée, nous n’étions pas les seuls, mais, comme beaucoup, nous étions en avance. J’ai donc eu tout le loisir de regarder d’un œil amusé le portail peint en blanc, ajouré d’une grille, d’une hauteur d’environ un mètre cinquante. « C’est symbolique », ai-je pensé, me souvenant de la porte en ferraille peinte en vert sapin qui m’avait accueilli 38 ans plus tôt dans une école maternelle du Poitou. C’était en 1976, la fameuse année de la sécheresse, millésime fabuleux pour certains vins. Ce portail je m’y suis souvent par la suite agrippé en hurlant, vociférant, pleurant et même vomissant pour ne pas le franchir. Tes débuts à l’école ont donc été très différents des miens, même si, symboliquement, nous t’avons vus pleurer au moment où nous allions te quitter.

 

Des pleurs il y en avait beaucoup, ce matin-là dans cette petite école maternelle, et il y avait beaucoup de papas, de mamans et de doudous pour essuyer toutes ses larmes de chagrin. Pensez-donc ! l’école… Qui sait où cela conduira ?

 

Puis nous avons franchi de nouveau le portail, et chacun est parti vers ses activités. J’aurais aimé attendre encore un peu vous voir si une cloche sonnait, annonçant le début officiel des activités. Je ne crois pas qu’il y ait de cloche dans ton école. Ou alors ce n’est pas celle qu’on imagine… Souvent, dans la journée, j’ai pensé à toi me demandant ce que tu pouvais faire pendant que je gagnais laborieusement ma croûte qui est aussi la tienne. J’avais peur, sincèrement, que cela ne se déroule pas bien, j’imaginais aussi les plus grands terrorisant les plus petits comme ça avait été le cas à mon époque. Bref : je m’inquiétais comme on peut s’inquiéter ce jour-là de façon paternaliste. Le soir ta mère est venue te chercher, et tu as fait une colère de tous les diables :  tu ne voulais pas partir de l’école… Ça te passera.
 

 

Finalement, le cadeau surprenant il est là : j’avais tout imaginé sauf ça. Je me sentais fier, au fond, de cette journée pour toi et pour moi. C’était une vraie journée de rentrée scolaire : le ciel était bleu azur, le soleil brillait mais sans chaleur excessive, les marronniers sur la place perdaient leurs feuilles et leurs marrons. Les cartables sentaient le neuf. Les habits aussi. Les rues étaient encombrées de voitures, d’enfants courants en tous sens et d’adolescents comparant leurs téléphones en ricanant bêtement (pléonasme). Voilà, tout était « normal ». 12 millions d’élèves venaient de retourner « à l’usine », certains pour la première fois (sans trop le savoir) d’autres peut-être pour la dernière fois (sans s’en douter).

 

 

Vous étiez 12 millions, mais je me sentais, moi, seul au monde avec toi, « en serrant dans ma main tes petits doigts ».

Ma fille, mon enfant : merci pour ce moment.

 

 

 

 

Lire la suite

Le dernier jour

22 Juillet 2014 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #Lettres à ...

 

 IMG-20140722-00641 R

 

Aujourd’hui, c’était ton dernier jour. Dernière fois que nous avons pris ce chemin pour aller là. Pas la dernière fois pour les grimaces dans la glace, ni pour les cailloux dans nos poches, ni pour la petite souris dans la vitrine du salon de coiffure, ni pour le chant de la tourterelle dans la rue sous le château. Pas la dernière fois non plus pour « c’est quoi, ce bruiiit ? » des travaux de l'ancienne gendarmerie rue du S. Sans doute pas la dernière fois non plus pour la petite maison en plastique jaune au toit rouge dans la cour d’un immeuble près de chez nous. Pas la dernière fois pour les cloches de l'église Saint-N. Mais la dernière fois pour les escaliers qui montent avant d’arriver au portail vert (deux fois 14 marches), qui s’ouvre grâce au badge planqué dans une poche de mon sac à dos, ce qui m’évite de le sortir (il y en a qui trouvent ça astucieux). Derrière ce portail vert, c’est la crèche. Et aujourd’hui, c’était ton dernier jour. Oh bien sûr ça n’est pas la fin du monde, c’est juste la fin d’un monde, le tiens, avant d’en découvrir un autre, plus vaste, plus bruyant, et parfois aussi plus étrange : celui de l’Éducation nationale…  Bienvenue chez le mammouth…
 

Le dernier jour. A la rentrée prochaine, nous continuerons la rue une centaine de mètres un peu plus haut, vers l’école. Déjà. Depuis quelques semaines, il y avait des signes qui ne trompent pas : tu marchais presque tout le trajet « toute seule » sans que je te porte. Tu gardais ton petit sac à dos « vache » sur ton dos sans que j’aie à le porter en plus du mien. Et, imperceptiblement, sur la pointe des pieds, c’est toi « toute seule » qui appuyait sur le bouton des feux aux carrefours, pour que le petit piéton passe au vert, et nous avec. Tu grandis. Le dernier jour de la crèche est arrivé, et avec lui le premier des vacances. Après, ce sera une autre histoire qu’il reste à écrire, en trempant une plume dans un encrier…

 

 

 

 

 

Lire la suite

Le monde ne suffit pas

21 Février 2014 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #Lettres à ...

 

 

IMGP8098 R

 


Mettre la polaire, le manteau, l’écharpe, la cagoule. Attacher les lacets. Franchir la porte, fermer à clé. Descendre les escaliers, un étage dans les bras, les deux autres à pied en comptant les marches. Faire une grimace face au grand miroir de l’entrée. Sortir dehors. Guetter le « camion poubelles. » Cueillir un tout petit brin de lavande, le sentir (« ça sent bon hein ? »). Ramasser trois cailloux dans l’allée de l’entrée, « deux pour les poches, un pour toi. » Passer à côté de l’échafaudage du chantier. Regarder le clocher de l’église, entendre une cloche, parfois. Passer devant la boulangerie où « y a pas Mélanie, » parce qu’on n’y va pas, dans celle-là. Dire bonjour à la petite souris grise en peluche dans la vitrine de la coiffeuse qui fume. Passer devant le fish spa, où des « petits poissons mangent les pieds" des clients.  Tourner à gauche, dans la rue sous le château où on entend la tourterelle. Imiter le chant de la tourterelle. Dialoguer avec la tourterelle. Marcher sur les bandes blanches de la piste à vélo. S’arrêter sur le dessin du vélo, chacun sur sa roue. Arriver près du carrefour et « appuyer sur le bouton. » Attendre que le petit bonhomme rouge devienne vert. Traverser sans s’arrêter avant qu’il ne redevienne rouge. Entrer dans le petit parc, courir après les pigeons, regarder pleurer le saule pleureur. Passer à côté du toboggan, sentir ton cœur se serrer. Prendre ta main en longeant la rue où les voitures sont nombreuses et roulent vite. Pointer son doigt vers la façade un peu désuète de l’hôtel de F. et de G. Regarder passer un bus noir et jaune, puis un autre bleu et blanc. Passer devant La Poste, traverser, appuyer sur le bouton. S’engager quand le bonhomme est vert. Râler contre les autos qui passent au rouge. Appuyer une dernière fois sur le bouton. Traverser, embouquer les escaliers. Compter les marches. Passer le badge pour que la porte s’ouvre. Faire coucou aux enfants déjà arrivé par la fenêtre en face de l’entrée. Poser les cailloux sur la pelouse, en promettant de les reprendre le soir. Entrer. Monter trois marches, "tout seul.". Oter les chaussures, le manteau, la polaire, la cagoule, l’écharpe. Mettre les chaussons, sortir doudou. Moucher le nez. Réajuster les chouchous des couettes. Serrer doudou contre toi. Etre dans les bras de papa. Faire bip-bip avec la carte à code barre. Dire bonjour. Consulter le menu. Se serrer très fort dans les bras. Dire comment s’est passé la soirée, la nuit, le matin. Se résoudre à descendre. Etre triste. Etre seule. Et puis partir, sans trop se retourner. Tu es arrivée à la crèche, je pars travailler. Le rituel est immuable mais c’est chaque fois différent.


Le monde – ton monde – ne suffit pas. Il faut encore que je sente, plus tard dans la journée, le caillou dans ma poche. Je sais à cet instant-là que tu m’espères.
 

 

IMGP8099 R

                                 - Maintenant, ou jamais -

 

 

Lire la suite

Tu as parlé, et je me suis tu

3 Février 2014 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #Lettres à ...

 

 


Un jour, sans que je m’en aperçoive, tu as parlé. Ah ! bien sûr, ça n’est pas arrivé du jour au lendemain, comme si on appuyait sur le bouton du son pour le faire jaillir. Assez vite après ta naissance, tu as marmonné quelques sons informes, des trucs indéfinissables aux sonorités en « a » et « euh ». Ces premiers borborygmes ont fait la joie béate des néo parents que nous étions. Ces « mots » étaient comme jetés en l’air et j’avais l’impression qu’ils ne retomberaient jamais. Tu n’étais donc pas sourde, puisque des sons sortaient de ta bouche. Enfin, la communication pouvait s’établir, et ça changeait des cris stridents qui nous avaient pratiquement rendus sourds, justement.
Puis vinrent les premiers mots construits, dont la thématique tournait essentiellement autour de l’alimentation : pain, beurre, confiture, ratatouille (c’était l’été), patate, etc. Ou bien ce qui faisait ton quotidien : le lit, les couches, le doudou, les livres, les jouets, le bain. Ensuite, tu as aboyé. Chaque fois que nous croisions un chien dans la rue, tu t’exclamais : « ouah ! ouah ! » si bien que les passants se retournaient, un peu interloqués, et je leur disais pour plaisanter : « oui, elle ne parle pas, elle aboie ! » Et puis vint l’inépuisable liste des termes corporels, dont la fameuse chanson Alouette, gentille alouette nous permettait une facile revue de détails. Ce fut parfois comme si la nuit permettait une mise à jour de ce que nous appelons aujourd’hui le disque dur interne : hier, tu ne disais pas ce que tu parviens à exprimer aujourd’hui. L’émerveillement de tes progrès est sans limite.


Et puis, un jour, une première phrase, ou plutôt une sorte de première phrase. Tu t’es mise à ajouter, dès que quelqu’un quittait la pièce : « papa est parti, » ou « maman est partie. » Comme des adultes maladroits, nous te disions « mais non, il (elle) est juste dans la pièce d’à côté. » Mais tu insistais en répétant la phrase, de sorte que je te croyais malheureuse de voir disparaître les gens de ton champ de vision. Ce qui était vrai dans les premiers temps d’ailleurs, jusqu’à ce que tu intègres que quelqu’un disparaissant de la pièce n’était pas parti à tout jamais. C’était juste ta première phrase, que tu répétais ad libitum, ravie de savoir la dire.


Une première phrase en creux donc, pour exprimer, déjà, l’absence. La vie est cruelle : quand elle vous donne les moyens de la décrire, c’est pour dire que quelqu’un vous manque ou qu’il disparaît de votre propre champ de vision. La parole est enfin libérée, pour peindre le vide et le silence. Pour éviter l’oubli. Pour se souvenir des belles choses. Pour faire revivre un visage. Pour dire qu’on aime.


Tu as parlé. Alors j’ai commencé à me taire pour t’écouter.

 

 

 

SAB 9697 R

 

 

 

SAB 9698 R

 

Lire la suite

La vie sans toi

27 Septembre 2013 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #Lettres à ...

 

 

 

Ma fille, mon enfant, j’ai longtemps vécu sans toi et je me demande aujourd’hui ce que serait ma vie si on t’enlevait à moi. Je serais perdu si tu n’étais plus là, avec tes grands yeux bleus qui me scrutent, tour à tour m’interrogent, m’interpellent, m’implorent, me demandent ce que je ne sais pas toujours t’apporter. Parfois, le mystère insondable des silences qui se partagent entre ton regard et le mien me transperce : mais que peux-tu donc bien penser, du haut de tes deux ans ? Je m’émerveille chaque jour de tes progrès, de cette autonomie que tu gagnes quotidiennement, à travers laquelle j’aperçois l’indépendance qui sera la tienne le jour où tu nous quitteras pour tailler ta route. Je la redoute autant que je la souhaite.


J’ai si longtemps vécu sans toi, que je n’aurais même pas pu t’inventer, et pourtant secrètement je t’ai toujours attendue, espérée. J’avais pris d’autres chemins, tu semblais impossible, et puis il y a deux ans par une belle journée d’automne semblable à celle d’aujourd’hui tu es arrivée. Au début tu as été dure. Tes cris brisaient mon sommeil à m’en rendre fou. D’ailleurs ça m’a rendu fou. Descendu au plus bas, imaginant parfois l’impensable, nous avons fini par nouer le contact. Et d’âge en âge celui-ci se consolide, s’affirme, se construit petit à petit comme on chemine pas à pas dans la montagne, ces montagnes pyrénéennes auxquelles je suis si fière de te présenter, et que tu reconnais déjà à travers les photos. Je guette le jour où, devenu vieux et les genoux grinçant de douleurs, tu seras devant et tu me diras : « alors, t’arrives ? »
 

 

J’ai vécu si longtemps sans toi. Et tu es là, je regarde ton sommeil à la fois si lourd et si léger. Où es-tu à cette heure-ci ? Dans quel pays de solitude ou peuplé de monstres imaginaires ? Refais-tu le film de ta journée à la crèche, avec ces autres enfants dont tu ne dis pour l’instant rien, ton langage se mettant doucement en place. D’histoires sans parole tu passes peu à peu au cinéma parlant, mais le mime demeure encore le meilleur moyen de communication entre nous. Il n’est pas besoin de mots pour dire ce qui nous relie. J’entends ta respiration, paisible ou saccadée. Tu es si loin et je suis si proche à ce moment-là. Sens-tu ma présence dans le silence de cette petite chambre où tu te reposes ? J’en deviendrais chamane pour protéger ton sommeil des cauchemars qui parfois te réveillent en sursaut, ton cri déchirant alors la nuit, et ma main posée sur ton front pour te dire que je suis là, que tu n’as rien à craindre, que le loup n’est pas forcément celui auquel on pense et qu’ils peuvent même parfois être gentils…
 

 

Hier tu as eu deux ans. Deux ans déjà, et deux ans enfin, devrai-je dire. Deux ans seulement diront d’autres. Il y a quelques semaines, entrant dans un magasin de jouets d’une rue commerçante de la ville où nous vivons, et devant lequel nous passons si souvent, je suis tombé sur une boîte à musique. Un truc kitch comme on dit à mon âge, un truc avec une danseuse à tutu qui jaillit sur ressort en même temps que la musique quand on ouvre la boîte. C’est rose et il y a un cœur sur le petit tiroir qui s’ouvre en dessous. Ça dégouline de guimauve, tout ce que je déteste. En voyant cette boîte dans le magasin, en l’essayant avec l’autorisation de la commerçante, j’ai pensé à ton regard le jour où tu découvrirais cet objet inconnu. Je t’imaginais, curieuse, en entendant le « clic, clic, clic, » de la clé remontant le ressort qui permettrait à la musique métallique de s’extraire de la boîte magique. J’ai acheté la boîte à musique, et, assis sur le lit, je l’ai ouverte devant toi. Je n’ai pas été déçu. Ton émerveillement devant cet objet nouveau, la prunelle de tes yeux et ton sourire d’enfant surpris et heureux me transpercera longtemps. Aussi longtemps que ma mémoire voudra bien me laisser ce tableau, cette image, ce sourire de toi.


Toi que j’ai attendue si longtemps, ma fille, mon enfant.

 

 

F.S

Lire la suite
<< < 1 2 3