émerveillement

Vendredi 12 juin 2009 5 12 /06 /2009 18:00



L’immense et la poussière, le silence et la mer
Du feu, du vent, de l’eau, de l’air, de l’or et de l’éther
L’immense et la poussière,
Le silence et la mer
Et toi, toi
Dans l’univers

Sur ta peau, dans tes bras,
Je goûte l’eau de l’au-delà
Je bois
De l’au-delà

Des corps où l’on se coule
La mort où tout s’enroule
Des vies qui vont, qui viennent et roulent
Ballottées par la houle
Des corps où l’on se coulent
La mort où tout s’enroule
Et toi, toi
Où je me saoule

Sur ta peau, dans tes bras,
Je goûte l’eau de l’au-delà
Je bois
De l’au-delà

David Sire, album Bidule et l’horizon  

(David en ce moment c'est là : http://blog.davidsire.com/ Mais c'est aussi là : http://www.davidsire.com/ )


Par Fred Sabourin - Publié dans : émerveillement
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Jeudi 2 avril 2009 4 02 /04 /2009 18:20



Toute petite, Doina avait rêvée être marchande de fleurs. Elle imaginait les clients qui entraient et choisissaient les plus belles. Les amoureux, hésitant entre le rouge, ou le blanc des lys pour la pureté. Les veuves, chérissant les pierres tombales de leurs maris défunts, venaient chercher des plantations, quelque chose qui tiendrait au vent, à la pluie, aux rigueurs de l’hiver et à la brûlure des étés chauds. Doina distillait les conseils, dans le grand magasin de fleurs qui aurait pignon sur rue, à Bucarest ou à Craiova. Aujourd’hui encore, lorsque le sommeil finissait par l’emporter, dans la cabane en tôles et en bois plantée sous la ligne RER de la banlieue parisienne, dans l’odeur de feu de bois humide, entre les ronflements du père et les gémissements du petit frère, Doina rêvait encore à cette vie de marchande de fleurs. Sédentaire ce n’était pas possible, sa vie était migrante comme celle de la tribu. Il avait fallu quitter le pays, après le changement de régime, fuir le nouveau avant qu’il ne tourne trop à l’avantage des anciens apparatchiks qui transformaient leur misère en fortune comme par miracle.
Elle habitait là, dans ce taudis miséreux. Au bout d’un chemin boueux et glissant, entre les ronces et les herbes folles. Difficile d’imaginer un village en arrivant par la station du train. Il fallait marcher un bon moment, sortir de la ville, traverser les cités des populations moyennes, passer les parkings de la zone commerciale, puis la friche industrielle, pour enfin arriver là. S’enfoncer dans un sorte de no man’s land. En réalité, ce vague terrain était un « man’s land » : ici vivent des hommes et des femmes. Le système D est la langue officielle, et inutile de préciser qu’il n’y a ni eau ni électricité. La régularité des situations administratives est opaque. Pour autant, ce microcosme respire la vie, à défaut du bonheur.

Doina, avec son sourire malicieux, vivait là, et ajournait ses rêves de fleuriste en composant des bouquets de simples jonquilles. La fleur du printemps sur l’hiver de l’humanité. L’étincelle jaune d’un morceau de soleil dans la boue grise et informe du bidonville. Pouvait-on se douter de l’origine de ce bouquet lorsque, sur le marché aux provisions des riches citadins, Doina et ses sœurs, et les autres membres de la tribu tentaient de vendre trois euros le bouquet aux passants pressés de rejoindre leur maigre possession : un pavillon de banlieue, un appartement aux dimensions minuscules. Sa casemate était petite, mais sa liberté occupait tout le reste de ce qu’elle ne possédait pas. Logé avec du vent, les bagages sont vite faits, et finalement ne reste que l’essentiel. Le don de sa joie et la malice de son regard finissait d’achever tout désir d’humanitaire mal orienté. Cela semblait si simple, et pourtant le commerce de ces fleurs se faisait dans la difficulté. Fuir les contrôles, rapporter de l’argent coûte que coûte. Essuyer les regards complaisants, pire que pas de regards du tout.

Doina rêvait-elle toujours d’une autre vie ? Etait-elle comme les occidentaux pressés d’en finir avec une vie pourtant à peine commencée, déjà ailleurs à peine arrivés ? Ce serait mal connaître les Roms, qui vivent de cette instabilité et ont fait de leur précarité géographique un art de vivre. Même si le désir d’installation se fait plus fort dès l’instant que ces quatre planches et un toit sont sommairement montés. L’hiver est si rude pour les migrants, par chez nous.

Si vous cherchez la fleuriste, c’est très simple : elle se trouve au bout du chemin. Prenez garde à ne pas glisser…






merci à Marc P. pour ces photos... Tu m'as dit "qu'elles leur feraient honneur".
Je le crois.
Par Fred Sabourin - Publié dans : émerveillement
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Mercredi 1 octobre 2008 3 01 /10 /2008 09:00

(fable cynique et iconoclaste à l’usage des malpolis)




Dans un mariage, on peut s’emmerder ferme. Je ne parle pas de la mairie ou de l’église, qui mettent les convictions des récipiendaires à rude épreuve. Les uns considèrent le passage sous les ors de la République comme une formalité sans valeur, seul compte le sacré d’une église romane du XIè siècle avec le vieil oncle prêtre. Pour d’autres, c’est l’inverse, et les convictions chèrement acquises se diluent dans un simulacre de cérémonie lisse et sans saveur. Comme une vieille toile cirée qu’on a eu peine à retaper avec une éponge hors d’âge.

Ensuite vient le vin d’honneur. C’est encore le moment le plus amusant. On se rince le gosier à grand coup de champagne frais, et, au fur et à mesure de l’avancement du pince-fesses, tiède. Ce qui revient à dire qu’on se fait de plus en plus suer à mesure que se rapproche le moment tant redouté : le dîner « assis – placé » (comme aux courses de chevaux). Dans un instant nous y reviendrons. On se gave de petits fours, et il faut reconnaître aux traiteurs des trésors d’ingéniosité : ces temps-ci, les « verrines » au guacamol sont très « tendance ».
Le cocktail a néanmoins, disions-nous, quelques avantages : les bavardages y sont polis, gracieux, emprunts d’une sincérité à faire se cabrer un cheval de bois pour donner des coups de pieds. Tout le monde est beau, bien habillé, les hommes rasés de près (ou légèrement barbus, pour un négligé bc-bg très étudié), les jeunes femmes à moitié nues sous des robes transparentes, et, conséquence du champagne, de plus en plus avinées donc pour certains des proies faciles. Les beaux-parents rayonnent (même s’ils ne sont pas beaux). Les parents jubilent. On recrée l’histoire, souvent la leur, le mariage n’étant – visuellement du moins – qu’une réédition de celui célébré trente ans plus tôt.

Puis vient le moment tant redouté du dîné « assis – placé » (ndlr). Si on a de la chance, pas la peine d’épiloguer. Mais souvent, on se retrouve assis en face d’une cousine incasable et donc pas casée (on comprendra très vite que ce n’est pas uniquement à cause du physique). Ou en face d’un ami d’enfance informaticien dans le Jura. Et entre deux couples : l’un danois, rencontré lors d’un Erasmus improbable en Biélorussie ou à Barcelone. Pas de chance, ceux-ci ne parlent qu’anglais avec un fort accent du Danemark, et ne comprennent rien aux mœurs francophones. De l’autre côté, un couple de jeunes mariés avec leur premier enfant de deux mois et demi, donc ils passeront le repas alternativement absents (au début) pour aller voir « si tout se va bien ». Puis bientôt les deux (pendant dix minutes). Puis tout le reste du repas. Ils sont inquiets, la route a été longue, le petit a des rougeurs sous les fesses et pleure beaucoup. Je passe sur les discours des « amis / es », avec l’inusable (et pourtant archi usé) diaporama de la love story, des couches culottes au séjour au ski « où ils se sont dit oui devant tous leurs amis », en passant par l’enterrement de vie de garçon et de jeune fille. Enfin, là, les photos sont soigneusement sélectionnées, parce que sinon c'est le drame…

Un vrai mariage ne serait pas un vrai mariage sans le discours du père de la mariée. Ah ! Quel grand moment de littérature ! Un délice oratoire ! Parfois, il faut quand même admettre que certains s’en sortent pas si mal, à grand renfort de mise en scène (lumière tamisée, lunette sur le bout du nez, emphase dans la gestuelle et/ou le phrasé). Mais souvent, c’est une catastrophe émotive, émosionifiante, banalisante, reléguant le gendre au rang de gentil voleur qui sera toujours le bienvenu, à condition qu’il n’oublie jamais qu’avant de franchir la porte, il y a le paillasson. Sous un tonnerre d’applaudissements et un torrent de larmes, le tout s’achève sous les feux follets de la pièce montée, aux curieux petits personnages juchés en haut, prêt à choir.
Puis vient la valse, à trois temps si on écoute bien, mais, sous le contre rythme de marteau piqueur du marié raide comme un piquet – qui a souvent daigné prendre deux ou trois leçons avec sa future, sous la menace d’un divorce par anticipation – évolue rapidement en valse à mille temps. Massacre de Rostropovitch, ou Strauss, naufrage du cygne dans le beau Danube bleu. Trente secondes pas plus en solo, et les invités (souvent plus expérimentés mais la chose devient rare) viennent cacher de leurs duos le couple de mariés chancelant et au bord du précipice. Déjà.
Ensuite, après deux valses, trois rocks à papa et « Just a gigolo », les vieux sont priés d’aller se rasseoir pour finir leurs discussions sur le prix de l’immobilier dans le sud de la France et la difficulté à trouver des étudiants fiables pour la location du studio dans le 6è à Paris, et les « jeunes » se trémoussent sur de la housse, techno des années 80 – 90, bien vite rejoint par les « entre deux jeunes », quadras finissant au regain d’adulescence (non, il n’y a pas de faute d’orthographe…).

Les vieux tontons sont bourrés. Les jeunes leur trouvent d’immenses qualités de conversation, et surtout de bons cigares. Paul et Virginie s’en vont dans un buisson, la cravate en berne, une bretelle de robe déjà par terre. Et tout le reste, qu’on ne verra pas, finira dans la piscine pour un « bain de minuit » à quatre heures du matin, lorsque le DJ passera « Méditerranéenne » d’Hervé Villard, juste après « Cherchez le garçon » de Taxi Girl.



Finalement, le seul truc qui restera dans un mariage, c’est la photo des noces. Tout le monde est là. Tout le monde sourit. Tout le monde semble content. Sauf une.

Et c’est celle-là qu’on remarque le plus.



"Une noce chez le photographe" (1879). Pascal - Adolphe - Jean DAGNAN-BOUVERET

musée des beaux arts, Lyon


Par Fred Sabourin - Publié dans : émerveillement
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Vendredi 29 août 2008 5 29 /08 /2008 12:00



Les cyprès, lorsqu’ils sont si près de nous, ont cette touche extravagante de ressembler à des pinceaux rangés sur un quelconque râtelier après peinture.
C’est entêtant, parfois, ces images de pinceaux. Le ciel de gloire, d’un bleu si profond qu’on le croirait d’altitude ; ces oliviers et vignes mélangés ; ce paysage qui n’attend plus qu’un chevalet pour entrer dans l’histoire.
C’est entêtant combien un nom ressort parmi tant d’autres à cet instant précis, puis à celui-là. Voici qu’un autre personnage vient s’inviter.



De la fenêtre où j’observe longuement ce paysage provençal, à une portée de canon de Cassis, mais derrière la colline, je n’entends plus que le frottement du pinceau sur la toile. Le Mistral souffle moins fort qu’hier, et on peut enfin respirer les odeurs de lauriers, de pins, de genévriers, de romarin, de vignes et de roches chauffée à blanc par le soleil qui tombe comme s’il en pleuvait. Le potager exhale des senteurs de tomates, de haricots verts, de courges et de potirons. Le figuier, malgré sa stérilité passagère, respire de ses feuilles âpres l’impatience de rejoindre de ses fruits murs le confiturier aperçu tout à l’heure dans la cuisine fraîche et sombre. Le tilleul, aux feuilles jaunissantes (« c’est déjà septembre » me dit notre logeuse), se rapprochent des tasses aux eaux chaudes d’une fin d’après midi où le soleil ne ménagera pas sa peine.



Reposer les pinceaux et ranger les crayons.
Cézanne peint, Pagnol pagnolise et Giono gionise. Blaise fait du Cendrars. Frédéric souffle Mistral. La vieille joue du flûtiau. Le tout dans une désuétude attendrissante que le citadin néglige, passant pressé de rejoindre le bruit des villes et la fumée des usines.
Ainsi va la vie, à l’ombre de la Sainte-Baume.




Par Fred Sabourin - Publié dans : émerveillement
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Jeudi 26 juin 2008 4 26 /06 /2008 18:00

                                       Comme un arbre dans la ville



Je suis né dans le béton, coincé entre deux maisons, sans abri, sans domicile, comme un arbre dans la ville.
Comme un arbre dans la ville, j’ai grandi loin des futaies, où mes frères des forêts ont fondé une famille, comme un arbre dans la ville.
Entre béton et bitume, pour pousser je me débats, mais mes branches volent bas. Si près des autos qui fument, entre béton et bitume.

Comme un arbre dans la ville, j’ai la fumée des usines, pour prisons et mes racines, on les recouvrent de grilles, comme un arbre dans la ville.
Comme un arbre dans la ville, j’ai des chansons sur mes feuilles, qui s’envoleront sous l’œil de vos fenêtres serviles, comme un arbre dans la ville.
Entre béton et bitume, on m’arrachera des rues, pour bâtir où j’ai vécu des parkings d’honneur posthume, entre béton et bitume.

Comme un arbre dans la ville, ami fais après ma mort, barricades de mon corps, et du feu de mes brindilles, comme un arbre dans la ville.

Maxime Le Forestier.

rue des Bons enfants, Rouen

île Barbe, Lyon
Par Fred Sabourin - Publié dans : émerveillement
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