C'est pas moi qui le dit...
- t'es rock, coco -
- presque mariés -
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Le jour, d'après...
Fred Sabourin

Carnets, photos, récits, poèmes, voyages
critiques cinéma, coups de torchons,
éditos, culture, soliloques en tous genres...
"Fais de l'obstacle la matière
même de ton action"
(Marc Aurèle)
C'est pas moi qui le dit...
- t'es rock, coco -
- presque mariés -
Et elle est volcanique !
Dans le livre signé du « Comité Invisible », L’Insurrection qui vient, qui déclencha les foudres du ministère de l’intérieur fin 2008 avec
l’arrestation – injustifiée - de Julien Coupa accusé, de son épicerie de la Corrèze profonde, d’avoir saboté les lignes TGV provoquant une belle pagaille sur le rail, on peut lire à la page
101 : « l’infrastructure technique de la métropole est vulnérable : ses flux ne sont pas seulement transports de personnes et de
marchandises, informations et énergie circulent à travers des réseaux de fils, de fibres et de canalisations, qu’il est possible d’attaquer. Saboter avec quelques conséquences la machine sociale
implique aujourd’hui de reconquérir et réinventer les moyens d’interrompre ces réseaux. Comment rendre inutilisable une ligne TGV, un réseau électrique ? Comment trouver les points faibles
des réseaux informatiques, comment brouiller des ondes radios et rendre à la neige le petit écran ? ».
L’avion n’est pas explicitement nommé, mais on peut imaginer qu’il s’agit d’un oubli. En tout état de cause, il aura suffit au « Comité invisible » d’attendre patiemment l’éruption du
volcan islandais pour voir leur rêve utopique se réaliser : l’Europe et le monde bloqués par de la cendre et de la glace. Ruines de l’Occident. Toute une population patricienne bloquée par
les caprices de la terre et du ciel. Voilà qui est simple, finalement, et aucun des partisans de la fameuse « décroissance » n’aurait pu imaginer un tel scénario. La planète terre au
secours des « dangereux utopistes ». A-t-on seulement songé, place Beauvau, à mettre en garde-à-vue le prévenu islandais ?
Au-delà de cette coïncidence étrange, les voyageurs bloqués à des milliers de kilomètres de chez eux
expérimentent, sans le vouloir ni même le savoir, ce qu’on vécu les migrants de toutes les époques : partir de chez eux sans savoir si, un jour, ils y retourneraient. Aujourd’hui le voyage
se considère et se prépare en pensant « aller-retour ». Il aura suffit d’un volcan pour que l’un des deux s’efface provisoirement, mais suffisamment longtemps pour que chacun se sente
perdu. Invisible sentiment, qui ne provoque ni insurrection ni révolution, mais de l’impuissance.
Et de la peur, d’un seul coup.
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Paris sera toujours Paris (entendu au vol un de ces jours d'avril où il faisait très beau dans la capitale) :
"la seule revue que je lis vraiment avec plaisir, tu vois, c'est So-foot !" (deux vingtenaires dans le métro)
"Ah là là ! Qu'est-ce que j'ai pu venir dans ce quartier du temps de ma belle-mère..." (une quinquagénaire délavée à un autre quinquagénaire crinière poivre et sel au vent, main dans la main dans le quartier de la Madeleine)
"Je vais lui détruire sa vie sur Facebook !" (une fashion pré-ado à un autre, sirotant un coca et suçant des frites au Ma Que Do, porte Maillot)

Adieu Jean. T’es parti définitivement, à la croisée d’un chemin d’Ardèche, entre deux
châtaigniers, sur la route qui mène de Vals-les-Bains à Antraigues. La montagne sera moins belle sans toi, Aragon restera dans nos cœurs avec Elsa, et il faudrait passer en boucle « la femme
est l’avenir de l’homme » à tous ceux qui, aujourd’hui encore, l’oublient. Partir la veille d’une élection ! Tu donnerais presque envie de voter Front de Gauche, le poing levé vers le
ciel qui t’as enlevé à nous.
Je me souviens de mon cours passage en Ardèche, l’hiver 2007-2008, lors du premier week-end de solitude ardéchoise : en allant aux sources de la Loire, au Gerbier de Jonc, je me suis arrêté
à Antraigues. Il fallait voir ce village au début de l’hiver ! Autour de lui, la montagne – la chanson passait en boucle dans ma tête – et cette petite place, au centre et au sommet
d’Antraigues. La petite auberge dont j’ai poussé la porte, et le silence qui se fit à l’intérieur à ce moment-là : même les cartes ne s’abattaient plus sur le tapis. « Un
étranger ! ». C’est l’impression que tu as du avoir, au début des années 60, lorsque tu débarquais de la région parisienne. L’Ardèche ne se révèle et n’accueille qu’après bien des
années d’apprivoisement. Terre rude, comme tes combats, tes coups de gueule, ton exigence de parolier. Terre dure comme les murettes, les châtaigniers, la burle qui souffle du nord et glace
l’intérieur des os, le soleil brûlant d’été, tout de gorges déployées quand l’Ardèche se fait sud, méandres, chênes verts...
Adieu, Jean, comment peut-on s’imaginer, en voyant un vol d’hirondelle, que l’hiver vient d’arriver ?




« C’est un buffet pour la presse là !
Ne vous servez pas svp ! C’est pour la presse ! ». La
chargée de communication de la sous-préfecture de Vendôme a beau faire de la résistance, les gorilles ont déjà englouti deux viennoiseries humidifiées dans un petit noir. Noire, c’est aussi la
couleur de leurs parkas et costumes. « Les hommes du Président » viennent d’investir la salle de presse de Morée, petit bourg de 1000 âmes dans le Perche vendômois, aux limites du
Loir-et-Cher. Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, fatigués de porter leurs misères hautaines, de leur œil bleu acier ils ont chouffé
dans tous les coins, ouverts toutes les portes, et jeté un œil suspicieux aux « journaleux » qui tentaient – en vain – de se connecter à internet. Ca tombait bien, Il venait parler de
ruralité et de « fracture numérique », flanqué de plusieurs ministres et porte-serviettes, dont NKM, secrétaire d’Etat chargé des nouvelles technologies. Il est 8h45, le Président
n’arrivera que dans une heure trois quart, mais déjà les tasses sont pleines, et la tension palpable.
Palpés, nous l’avons été en arrivant dans la salle des fêtes (mal nommée pour une fois) de Morée. Portillon, vide poche, fouille au corps. Mon caban a sonné évidemment, les boutons d’officiers de
marine étant plus compatibles avec les embruns du large qu’avec la sécurité intérieure. Puis on nous a badgé. Et offert un café donc.
A 9h, une horde de journalistes parisiens chaudement vêtus et croulant sous les besaces remplies de matériel technologique, franchit la porte. Comme en terrain conquis, ils prennent d’assaut les
prises de courant et s’étonnent, aussi, qu’internet « ne marche pas ». Déjà les persifleurs persiflent sur la « ruralité » du lieu. Même les "Ail faune" sont intermittents,
c'est dire si on doit être dans un trou.
A 9h30, branle bas de combat, tout le monde dans le car affrété spécialement pour la presse, direction Cormenon pour la visite d’une usine de traitement de surface. Classée « sévéso »
(ça veut dire que ça peut brûler d’ailleurs ça a déjà brûlé trois fois), on nous précise bien de ne pas cloper trop près de la porte. Le hangar dans lequel nous attentons Monsieur le Président
est glacial. Il commence à neiger. Justement on s’en grillerait bien une. L’équipe cynophile passe avec un jeune berger allemand qui renifle partout, au cas où une bombe… Alors que la bombe est à
l’intérieur, produits chimiques inflammables à tous les étages.
Enfin, Il arrive. Les employées sont aux avants postes, appareils numériques en main (alors qu’on vient d’engueuler les photographes qui n’avaient pas le bon badge en précisant « pas de photos sans le badge ! Seules l’AFP et l’AP sont accréditées ! »). La com’ élyséenne va encore en prendre un coup. L’ambiance est
électrique. Je serre mon micro dans la main droite, autour de nous, les gorilles en costards sombres sont comme des corbeaux : partout.
Visite au pas de charge, mais Il prend le temps de toucher des pièces mécaniques exposées pour l’occasion. Des petits ateliers sont disposés avec un employé derrière : ne manque que la
vitrine ou les barreaux pour faire musée vivant. Rapidement, les « petits médias » locaux sont distancés par speedy-président (qui ressemble de plus en plus à De Funès !). Je me
trouve largué au-delà de la ligne des 22 et je remarque à ma gauche une femme très maquillée avec un grand châle jaune - orange : Roselyne ! C’est Bachelot qui se promène dans l’usine
en devisant avec un gars de France Bleue. Je m’approche pour profiter de la conversation et une minute après, le concurrent fout le camp, elle se retrouve seule. J’en profite pour tendre le micro
et c’est quasiment bras dessus, bras dessous que durant 3 mn 24s (c’est inscrit sur mon petit enregistreur numérique) je l’interroge sur « les maisons de santé pluridisciplinaires ». A
la fin, j’hésite à lui dire que ma mère l’adore, surtout depuis le coups des Crocks roses (des sandales à chier qu’elle avait un jour aux pieds) et que personnellement, quand Cantelou l’imite sur
Europe 1 je me bidonne. Un éclair de bon sens fulgurant m’empêche de sortir cette idiotie.
Puis Il discute avec les employés, de tout, de rien (le PSG notamment !). Je vise NKM, mais elle ne le quitte pas d’une semelle. Les appareils photos numériques des ouvrières crépitent. Je
repense à la régisseuse de l’Elysée et son coup de sang contre les journalistes non accrédités photos de tout à l’heure… Du coup, je sors mon téléphone portable, et je fais aussi des photos. Oui,
elles sont floues, mais je m’en fous, j’ai enfreins la loi en sa présence !! Je savoure ma petite victoire.
Et puis hop ! Tout s’enchaîne ! La C6 blindée attend dehors, il neige de plus en plus. Au loin, on aperçoit les contribuables de Cormenon congelés qui applaudissent avec leurs moufles,
mais c’est à peine si on les entend. Nous remontons dans le bus direction Morée où la situation a changé : la population du village a doublé, ce qui n’a jamais dû arriver dans l’histoire.
Une foule fouillée au corps a pris place dans la salle des fêtes. Discours, applaudissements. Tout est en ordre.
La presse, dans la salle ad-hoc, est assise à des tables, comme à l’école. On nous a distribué le discours des « conclusions des Assises de la ruralité », qui était sous embargo jusqu’à
midi.
Et là, croyez-moi si vous voulez, mais tous les journalistes – des médias les plus nationaux au plus locaux – se prennent la tête entre les mains, penchés avec application au dessus du texte. Il
en est même un qui mâchouille son stylo, comme le jour du bac de français.
Et chacun de se demander, au terme de cette demi journée pas comme les autres et pour certains, routinière : « mais qu’est-ce que je vais bien
pouvoir raconter ? ».

Tendance floue, c'est un
concept...

"ce qui ne passe pas sur TF1 n'existe pas", disait Robert Namias.
La nouvelle est tombée comme un avion s’écrase en mer. Un Airbus A330, vol AF 447 Rio – Paris ne répondait plus. Deux cent vingt-huit passagers à bord. Les radios et télévisions, premières à
pouvoir réagir, ont apporté leur lot d’incertitudes : on ne savait rien, mais ils en faisaient des « éditions spéciales », alternant images d’archives d’A330 en vol, témoignages
d’anciens pilotes, experts météo, ministres et même le Président. Hier soir à 20h, personne ne pouvait encore expliquer ce qui avait pu se passer. La seul certitude, c’est qu’il s’agissait d’une
catastrophe.
Puis vint la nuit.
La longue nuit des rotatives, la presse papier (qu’on disait « morte ») prenant le relais des images et sons qui avaient saturé le paysage médiatique le jour précédent. Ce matin, au
réveil, les « unes » des journaux nationaux et régionaux étaient sans partage : la catastrophe s’étalait, en grand. Bon nombre d’entre eux choisirent la photo d’une femme,
sous des angles différents, dans la même posture : la main sur la bouche, ravalant un cri, des larmes, une peine et un chagrin que l’on devine énorme.
En préparant la « revue des titres » ce matin à la radio, je me suis d’abord penché sur eux. C’est de la radio, je dois dire des mots, et à la une des journaux, ils sont gros et gras.
Et puis peu à peu, la frêle silhouette de cette femme est apparue sur les feuilles qui sortaient de l’imprimante. Toujours la même, dans la même posture de peine indéfinissable, comme une
piéta. Si le mystère de la disparition du vol AF 447 est grande, le mystère de cette femme m’est apparu aussi grand. Le choix de cette photo par les rédactions n’est d’ailleurs pas anodin :
il s’agit pour le lecteur de s’identifier au drame, cela pourrait être lui, il se sent alors concerné. La simple photo archive d’un Airbus en vol ne suffit pas à l’impliquer, à lui tirer une
émotion. Il faut des pleurs, des regards inquiets, des gestes désordonnés.
C’est cette femme.
Qui est-elle ? Pourquoi elle ? Sans doute est-elle désormais veuve, a-t-elle perdu un ami cher, un frère, une sœur, un enfant qu’elle était
venu attendre à Roissy, au Terminal 2 E, en ce lundi de Pentecôte. On devine la dernière conversation, par téléphone ou peut-être par mail : «je
viendrai te chercher à l’aéroport, ne t’inquiète pas ». On imagine qu’elle est parti bien avant l’heure, pour être certaine d’être là quand la porte s’ouvrirait. Peut-être
attendait-elle quelqu’un qu’elle n’avait pas vu depuis une éternité ? Elle a pris l’autoroute A1 avec sa voiture, il faisait beau, un lundi chômé plein de promesses et de retrouvailles.
Il y a malgré tout quelque chose d’indécent dans la vision de cette femme. En la regardant, en faisant défiler devant moi ces « unes » de presse, j’ai le sentiment de violer sa peine,
un chagrin immense, un cri déchirant de douleur et d’inquiétude, qui reste prisonnier de cette main qu’elle aurait sûrement agitée dans la foule tout à l’heure pour faire signe à celui qui…
En déshabillant sa peine, à travers ce visage crispé de larmes ravalées offert à la vue de la France entière, nous revêtons le costume sombre du voyeur malgré lui. Et nous n’y pouvons rien.
Le vol AF 447 a d’abord été annoncé « retardé », puis n’arrivera jamais.
Et cette femme-là emporte avec elle le mystère de cette main qui couvre le cri et les sanglots.
Le monde du silence…