« Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font
les petites fleurs en s’ouvrant le matin.
Il faut pouvoir penser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est
pas encore éclairci, à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres graves et contenues, à des
matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyages qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles, - et il ne suffit même pas de savoir penser à tout
cela.
Il faut se souvenir de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de
légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient.
Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit pas d’avoir des
souvenirs.
Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience qu’il reviennent. Car les souvenirs eux-mêmes ne sont pas encore cela.
Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom, et qu’ils ne se distinguent plus de nous,
c’est alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers ».
Rainer Maria Rilke.
"Le Peu Saint-Jean", Coursac, Charente.
par Fred Sabourin
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le monde appartient à ceux qui se lèvent
tôt
« Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées… »
(Victor Hugo, Les Contemplations, Livre quatrième, XIV)
« Tes yeux sont si profonds qu’en m’y penchant pour boire
J’ai vu tous les soleils y venir se mirer
S’y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire
A l’ombre des oiseaux c’est l’océan troublé
Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L’été taille la nue au tablier des anges
Le ciel n’est jamais bleu comme il l’est sur les blés
Les verts chassent en vain les chagrins de l’azur
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu’une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel d’après la pluie
Le verre n’est jamais si bleu qu’à sa brisure
(…)
Il advint qu’un beau soir l’univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi je voyais briller au dessus de la mer
Les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa »
(Louis Aragon ; Ce que dit Elsa)
Photo Marc Lucas
à suivre…
par Fred Sabourin
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Je suis allé me poser le cul sur une chaise, contre la vitre du
bar…
(Blaise Cendrars)
Chose promise, chose due : voici un petit florilège de quelques rimes & proses pour respirer un peu l’air des poètes, qui, comme le
disait Baudelaire, sont « exilés sur le sol au milieu des hués ; leurs ailes de géant les empêchent de marcher ».
Que ton poème soit dans les lieux sans amour,
Où on trime, où on saigne, où on crève de froid.
Comme un air murmuré qui rend les pieds moins lourds
Un café noir au point du jour
Un ami rencontré sur le chemin de croix
Aragon, Ce que dit Elsa

Complet blanc
Je me promène sur le pont dans mon complet blanc acheté à Dakar.
Aux pieds j’ai mes espadrilles achetées à Villa Garcia.
Je tiens à la main mon bonnet basque rapporté de Biarritz.
Mes poches sont pleines de Caporal Ordinaire.
De temps en temps je flaire mon étui en bois de Russie.
Je fais sonner des sous dans ma poche et une livre sterling en or.
J’ai mon gros mouchoir calabrais et des allumettes de cire, de ces grosses que l’on ne trouve qu’à Londres.
Je suis propre, lavé, frotté plus que le pont.
Heureux comme un roi
Riche comme un milliardaire
Libre comme un homme.
Blaise Cendrars, Feuilles de route, I : le Formose. 1924.
L’albatros
Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage
Le navire glissant sur des gouffres amers.
A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle gueule,
L’autre mime en boitant l’infirme qui volait !
Le poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Charles Baudelaire
par Fred Sabourin
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Ce week-end, une crêpe et du cidre
un barbier vengeur et chantant au cinéma
une flèche de cathédrale qui pousse sur une maison
Flaubert ressuscité (un pont entre deux rives)
de l’herbe qui pousse sur un mur
la Seine qui entre en scène
un jogging dans le froid
une amie par le bras
un marchand de pommes aux mains sales coiffé d’un chapeau australien
du vin blanc fruité dans un bistrot branché
une victoire en kilt écossais
Paris – Berlin (ah, ah, ah !)
Bob Dylan à la guitare
des gens dans le train qui écoutent leur «i-pod »
un livre sur « les hommes d’Etat »
des blancs d’œufs battus en neige à la force du bras droit
des gâteaux au chocolat
sur l’air du tra deri dera, et tralala !
par Fred Sabourin
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