littérature

Jeudi 11 mars 2010 4 11 /03 /2010 12:24



                                                             Devoir de rédaction :

« Vous vous trouvez dans un train ou un autobus en face d’une personne qui attire votre attention. Décrivez-la en essayant d’imaginer, d’après son aspect et des attitudes, son caractère et sa situation sociale ».  
Cette copie, datant d’une élève de 4è1 le vendredi 19 janvier 1961, dépassait d’un bac de livres chez un bouquiniste, ainsi que quelques photos.
Voici le « devoir de rédaction » de Blandine, collégienne au début des années soixante. Nous avons gardé la mise en page et les sauts de lignes servant au découpage des paragraphes.


          « C’était un de ces matins obscurs et doux, si chers à nos hivers normands. J’étais debout dans l’autobus bondé et, pour me distraire, je regardais les gens monter, descendre, circuler. Près de moi un monsieur offrit, avec un large sourire, sa place à une dame elle aussi debout, en face de moi. Cet homme, je le voyais tous les jours et je n’avais jamais remarqué, ni même regardé sa silhouette grise.

            Quarante ans environ, un mètre soixante-cinq, yeux gris-bleus, cheveux châtins, signe particulier : néant, ah si pourtant ! un chapeau ! En effet mon nouveau voisin arborait un couvre-chef bien caractéristique, un de ces chapeaux gris qui évoque irrésistiblement la machine à écrire et le registre de comptes. C’était peut-être un employé de bureau.

            Il portait aussi des gants de laine bien propres et bien blancs, un pantalon bien repassé et un pardessus tout neuf. C’était un homme soigné et j’avais pu remarquer auparavant ses cheveux châtains luisants de brillantine. Quelqu’un baissa la vitre et il se recouvrit bien frileusement la bouche avec sa large écharpe. Il aimait sans doute le confort et il devait le posséder, de plus, il redoutait le froid, sans doute parce qu’il vivait enfermé, ce qui ne faisait que renforcer mon idée sur la profession.

            C’était aussi un vieil habitué de la ligne car il plaisantait avec le chauffeur et le receveur, et il saluait presque tout le monde. Il adressait aussi des sourires à tous, offrait sa place, aidait les personnes âgées à monter, souriait aux enfants et distribuait comme un roi à sa cour, quelques mots à chacun. Il était là dans son élément, il rayonnait, il régnait avec éclat alors qu’au travail et à la ville il n’était qu’un homme banal parmi d’autres. Prévenant, il nous avertissait des tournants, des secousses sur le pavé et chacun l’écoutait, c’était vraiment l’homme de l’autobus.

            La conversation était des plus banales, il parlait de la pluie, du beau temps et, à chaque arrêt brusque on aurait pu prévoir ses réflexions ; il était sans doute d’une intelligence moyenne et… Mais que se passe-t-il ? On l’appelle, un homme gesticulant lui tape sur l’épaule et lui dit : « Eh, dis donc mon vieux Serrepomme, il va falloir que tu me montres la dernière pièce de ta collection ». Puis s’adressant à une relation, ébahie : « ah ! vous ne saviez pas que Serrepomme faisait collection de pièces « d’indiennes », vous savez, les premières impressions sur coton, et c’est à Darnétal que les Turcs sont venus apprendre à nos aïeux vers le milieu du dix-huitième siècle la façon d’imprimer le rouge, et ça le passionne, Serrepomme ».

            Ainsi donc, M. Serrepomme, banal employé de bureau, avait la passion des « indiennes ».


Blandine, en 4è1 a obtenu 17/20 avec l’appréciation « très bon devoir ».

(à tous les profs d’aujourd’hui qui aimeraient sans doute lire de telles rédactions dans leurs classes…)



Couple grands boulevards                                      Jules sur les boulevards - 1950


vacances 2                                                    (sans titre)



vacances                                                      (sans titre)

Par Fred Sabourin - Publié dans : littérature
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Mardi 10 novembre 2009 2 10 /11 /2009 19:00

Nous avons vraiment pris contact quand j’ai demandé des livres. Entre gens qui aiment la lecture, on établit vite des repères. Les préférences provoquent les idées, qui donnent rapidement la mesure des opinions. Sur ma table, j’eus bientôt Rabelais, Montesquieu, Voltaire, Diderot, Vallès, Stendhal naturellement, du Maeterlinck, du Mirbeau, du France etc., tous auteurs assez suspects pour de jeunes filles de la bourgeoisie, et je refusai, comme fades et conventionnels, les écrivains dont elles étaient nourries.
Un infirmière apprivoisée en amena une autre, et ainsi de suite. Les conversations commencèrent, je fus entouré et pressé de questions. On m’interrogea sur la guerre :
- Qu’avez-vous fait au front ?
- Rien qui ne mérite d’être rapporté si vous désirez des prouesses.
- Vous vous êtes bien battu ?
- Sincèrement, je l’ignore. Qu’appelez-vous se battre ?
- Vous étiez dans les tranchées… Vous avez tué des Allemands ?
- Pas que je sache.
- Enfin, vous en avez vu devant vous ?
- Jamais.
- Comment ! En première ligne ?
- Oui, en première ligne, je n’ai jamais vu d’Allemand vivant armé, en face de moi. Je n’ai vu que des Allemands morts : le travail était fait. Je crois que j’aimais mieux ça… En tout cas, je ne peux vous dire comment je me serais conduit devant un grand Prussien féroce, et comment ça aurait tourné pour l’honneur national… Il y a des gestes qu’on ne prémédite pas, ou qu’on préméditerait inutilement.
- Mais alors, qu’avez-vous fait à la guerre ?
- Ce qu’on m’a commandé, strictement. Je crains qu’il n’y ait là-dedans rien de très glorieux et qu’aucun des efforts qu’on m’a imposés n’ait été préjudiciable à l’ennemi. Je crains d’avoir usurpé la place que j’occupe ici et les soins que vous me donnez.
- Que vous êtes énervant ! Répondez donc. On vous demande ce que vous avez fait !
- Oui ?... Eh bien ! j’ai marché le jour et la nuit, sans savoir où j’allais. J’ai fait l’exercice, passé des revues, creusé des tranchées, transporté des fils de fer, des sacs à terre, veillé au créneau. J’ai eu faim sans avoir à manger, soif sans avoir à boire, sommeil sans pouvoir dormir, froid sans pouvoir me réchauffer, et des poux sans pouvoir toujours me gratter… Voilà !
- C’est tout ?
- Oui, c’est tout… Ou plutôt, non, ce n’est rien. Je vais vous dire la grande occupation de la guerre, le seul qui compte : J’AI EU PEUR.
J’ai dû dire quelque chose d’obscène, d’ignoble. Elles poussent un léger cri, et s’écartent. Je vois la répulsion sur leurs visages. Aux regards qu’elles échangent, je devine leurs pensées : « Quoi, un lâche ! Est-il possible que ce soit un Français ! » Mlle Bergniol (vingt et un ans, l’enthousiasme d’une enfant de Marie propagandiste, mais des hanches larges qui la prédestinent à la maternité, et fille d’un colonel) me demande insolemment :
- Vous êtes peureux, Dartemont ?
C’est un mot très désagréable à recevoir en pleine figure, publiquement, de la part d’une jeune fille, en somme désirable. Depuis que le monde existe, des milliers et des milliers d’hommes se font tuer à cause de ce mot prononcé par des femmes. Mais la question n’est pas de plaire à ces demoiselles avec quelques jolis mensonges claironnants, style correspondant de guerre et relation de faits d’armes. Il s’agit de la vérité, pas seulement de la mienne, de la nôtre, de la leur, à ceux qui y sont encore, les pauvres types. Je prends un temps pour m’imprégner de ce mot, de sa honte périmée, et l’accepter. Je lui répond lentement, en la fixant :
- En effet je suis peureux, mademoiselle. Cependant, je suis dans la bonne moyenne.

Gabriel Chevallier, La Peur (éditions La Dilettante)



Par Fred Sabourin - Publié dans : littérature
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Mercredi 15 avril 2009 3 15 /04 /2009 19:09



(suite de Crise d'ado )

       C’était un dimanche, les parents étaient encore ensemble. Papa avait bondi de la table en disant : « il ne pleut plus ! On va se promener ! ». J’ai cru qu’il déraillait, ça faisait deux jours qu’on ne pouvait pas sortir tellement il pleuvait. Une pluie droite, sans vent, qui semblait ne jamais vouloir s’arrêter. On en avait assez de rester enfermés dans la maison, et j’avais passé en revue tous les jeux possibles en cas de pluie. L’accalmie était donc la bienvenue.
Les bottes étaient rangées sur une étagère à chaussures dans le garage, elles avaient encore des traces de boue de le dernière sortie. C’était après la neige, lorsqu’elle avait fondue et laissé derrière elle une gadoue dans le jardin. J’avais inspecté ma cabane, et maman m’avait dit de mettre mes bottes. Je les aime bien mes bottes : elles sont kakis, comme celle de papa quand il va à la pêche. D’ailleurs j’aime bien aller avec lui à la pêche, il faut s’approcher du bord de l’eau avec des ruses de sioux, sur la pointe des pieds sans faire de bruit, parce que sinon, il dit que « ça fait fuir le poisson ». Moi je crois que le poisson il ne peut pas tout entendre, en tout cas il y a en a certains qui doivent être sourds, parce que papa, il est drôlement fort à la pêche à la ligne ! Moi pendant ce temps-là, je pêche un peu avec lui, puis je vais plus loin dans les buissons tailler des bouts de bois, en faire des cannes, des mitraillettes ou des pistolets, ça dépend des morceaux que je trouve. Avec mon canif, je taille la pointe et j’imagine que je suis un chasseur de l’Amazonie et vlan ! j’attrape du poisson avec ma lance pointue. Papa me dit que la pêche exige beaucoup d’attention et de concentration, et que si je continue à faire l’indien dans la pampa, je vais rater les ablettes…
Nous avons donc mis les bottes dans le coffre de la voiture, et nous sommes partis. Il a fallu convaincre ma sœur de prendre aussi ses bottes : elle voulait y aller en Converses, évidemment, elle ne porte que ça. Papa a essayé de lui expliquer que les Converses, ça n’était pas pour la pluie et la boue, ce sont des chaussures en toiles et c’est juste bon pour traîner en ville le samedi après-midi quand il ne pleut pas. Là, elle a eu l’air étonnée, elle a dit : « quoi ? On va aller dans la boue ! Mais je vais me salir ! ». Oui parce que ma sœur en ce moment, elle met des trucs blancs et il ne faut quasiment pas bouger pour ne pas les salir. C’est nul. Moi je dis qu’un bon vieux jean les jambes remontées, comme pour aller à la pêche, c’est aussi bien. Elle a râlé un peu, puis a mis un jean en grommelant, n’a pas oublié les écouteurs de son i-pod, malgré les remontrances de maman, et on a fini par partir.
Nous avons roulé vers le fleuve, avant qu’il n’entre en ville, dans cette campagne verte que les parents aimaient bien. Souvent, ils disaient qu’ils aimeraient acheter telle ou telle maison, maman se demandait si la zone n’était pas inondable, si près de l’eau, papa disait qu’avec le barrage les crues étaient presque domptées. Moi je me souvenais qu’un hiver, il avait débordé, et on avait vu des reportages photos dans le journal, des gens qui habitaient les villages proches du fleuve et ils étaient secourus par des pompiers dans des barques. On en voyait d’autres sur le toit de leur maison, qui ne voulaient pas partir. Le barrage ne fonctionnait sans doute pas aussi bien que papa voulait bien le dire.
Nous nous sommes arrêtés au bord d’un chemin, et nous avons marchés, entre les vignes, les champs de blés qui étaient verts, les cerisiers en fleurs. On apercevait les cabanes de pêcheurs dont certaines étaient faites de vieilles caravanes auxquelles les gens avaient enlevé les roues et fixé le châssis dans du béton. Elles doivent prendre l’eau l’hiver, malgré le barrage dont j’ai déjà parlé. Au loin, on entend le coucou qui « coucoute », content sans doute d’avoir investi un nid qui n’est pas à lui. Quelques bruits de tondeuses, et des bêlements de moutons. Pas un souffle d’air ne vient perturber le silence de cette atmosphère printanières après la pluie. Il faisait doux, nous n’avions ni trop chaud ni trop froid.
Sur le bord du chemin, les herbes ployaient sous les gouttes d’eau, lourdes, faisant comme des loupes sur les nervures végétales. J’aurais aimé les boire. Si je n’avais pas eu de bottes, elles auraient mouillé mes chaussures, comme elles auraient trempé les Converses de Salomé. Elle aurait sûrement râlé. Au lieu de ça, elle n’entend ni le coucou ni les moutons : son i-pod murmure dans ses oreilles, le regard inquiet de savoir quand les parents vont lui dire de l’enlever pour profiter des bruits de la campagne. Je crois qu’elle aime ses après-midi de campagne, mais elle est trop fière pour l’avouer.
Moi, j’aime bien les gouttelettes d’eau sur les herbes, et sentir mes bottes crisser quand je passe dedans. J’ai l’impression de marcher sur la pluie. Le beau temps n’était plus très loin. Avant que n’éclate l’orage, bien plus tard, et les promenades au bord du fleuve ne seraient plus jamais comme avant.

(à suivre...)











Par Fred Sabourin - Publié dans : littérature
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Mercredi 25 mars 2009 3 25 /03 /2009 19:16



        E
n rentrant du collège je me suis aperçu que j’avais oublié mon livre de maths dans mon casier. La prof allait sûrement encore gueuler que je n’aurai pas fait mes exercices. Je m’en fous, ce soir, je chat avec Capucine et Amélie. Capu, comme on l’appelle, n’aime pas trop son prénom. Elle dit que « ça fait bourge », comme ses vieux. Faut dire que chez elle, c’est plutôt un musée style Versailles.
Versailles, je connais, avec la classe on y est allé l’année dernière en voyage de fin d’année, avec la prof de Français et le prof d’Histoire. Il est gentil, mais quand il a une idée dans la tête, il ne nous lâche plus. A croire qu’il aurait aimé y vivre, au château ! Moi je me souviens très bien de cette sortie de classe : il y avait Aurélien, et je le kiffait grave, jusqu’à ce que je le vois sortir avec Manon, une fille tarte qui s’habille en pouf en montrant ses seins à tout le monde. Aurélien a dû les voir. Je l’ai perdu. Et puis l’autre souvenir, c’est que la prof de Français, Mme Bachelet, chiante à souhait, m’avait confisqué mon i-pod, soi-disant que je n’écoutais pas le guide. C’était même pas vrai, j’écoutais le guide, il n’était pas branché. Mais elle ne sais pas qu’on peut avoir les écouteurs dans les oreilles sans le brancher. Je crois que les profs et la technologie, ça fait deux. Sauf monsieur Rachin, « Jean-Paul » (tout le monde l’appelle comme ça), un prof de sciences et vie de la terre qui est super cool, le matin il arrive en vélo en écoutant de la musique. Tout le monde l’adore, il est même ami sur « Facebook » avec toute la classe.
Je suis rentré à la maison, j’ai crié « c’est mooiii !!! », mais personne n’a répondu. Mes parents rentrent après 18h30 du boulot, mon père parfois vers 20h. Je n’aime pas quand il arrive, il a l’air fatigué, il sent mauvais, il fait semblant de s’intéresser à nous mais en fait je crois qu’il s’en fout. Il se vautre dans un fauteuil et attend que ça se passe. Ma mère et lui, ça n’a pas l’air d’être la top ambiance, ce n’est pas qu’ils s’engueulent mais on sent que ce n’est pas l’amour fou non plus. Parfois je les surprend en pleine discussion et ils s’arrêtent net quand j’arrive. Je trouve ça étrange et ça ne me dit rien pour me rassurer. Capu et Amélie, elles me disent qu’ils vont peut-être divorcer, qu’ils se négocient, ou un truc comme ça. Amélie elle en sait quelque chose, ses parents sont divorcés et elle a un beau-père et une belle-mère, plus d’autres demi frères et sœurs. Au début, elle trouvait ça lourd, mais maintenant elle s’y est faite, elle dit que c’est bien parce qu’on a le double de cadeaux, et que souvent les voyages sont bien parce que chaque parent met le paquet par rapport à l’autre. Amélie, elle n’est pas dupe, elle s’en rend bien compte et trouve que parfois ça fait un peu « je t’achète ». Une fois elle a parlé du temps d’avant quand ses parents étaient ensemble. C’était bizarre, elle a raconté des trucs de la vie un peu banal, et puis il y a eu un grand silence et elle avait les yeux mouillés. Je crois qu’au fond elle aurait préféré avoir une famille normale.
Je suis montée dans ma chambre. En passant devant celle de mon frère, j’ai vu qu’il pionçait sur son lit, une petite boîte transparente à côté de lui. Dedans, il y avait une dent. Il dormait comme si il avait fait des kilomètres à pied. Sa bouche faisait des bulles. Il devait rêver. Il m’agace, mais je l’aime bien. On se tabasse un peu de temps en temps, mais finalement il est gentil. Je crois qu’il aimerait comprendre le monde dans lequel nous sommes. Je ne lui parle pas de mes doutes sur les parents. Il est dans son monde, avec ses jouets, ses cabanes, ses aventures de Tom Sawyer.
Je suis rentré dans ma chambre, et je n’ai pas fait exprès, mais j’ai claqué la porte. Je crois bien que ça l’a réveillé.

( suite de l'épisode commencé ici ; à suivre...)










Par Fred Sabourin - Publié dans : littérature
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Jeudi 19 mars 2009 4 19 /03 /2009 21:54



J’ai perdu une dent ! C’est arrivé ce soir, en mangeant un morceau de pain. Je rentrais de l’école, et je m’apprêtais à dévorer un morceau de pain avec du chocolat, que maman m’avait laissé sur la table de la cuisine. Ma dent bougeait depuis plusieurs jours, et aujourd’hui je la poussais avec ma langue pour essayer d’être le roi de la dent perdue à l’école, devant les copains. Mais non, elle n’était pas tombée.
Et c’est arrivé à la maison, comme ça, à la deuxième bouchée. D’un coup, ça m’a fait bizarre. J’ai senti la mie du pain sur ma gencive, et le chocolat a donné un goût de sucre mélangé à un peu de sang. C’était un peu amer. J’ai tout recraché de peur d’avaler mon trophée, comme la première fois où c’était arrivé pendant la nuit. Je m’étais réveillé le matin, hop ! plus de dent ! J’étais déçu, je l’avais avalé en dormant. Maman avait dû me rassurer, je voyais déjà ma dent transpercer mon estomac, et on aurait dû appeler le docteur pour m’emmener à l’hôpital en urgence. Mais moi je ne voulais pas y aller aux urgences, des journalistes à la télé racontaient qu’on attendait des heures et même si on avait le bras arraché, on ne passait pas en priorité à cause du monde qu’il y avait. Pas comme à la cantine, quand nous allons voir Connaissance du monde et que le pion a reçu des ordres de la maîtresse pour que notre classe passe devant tout le monde. D’ailleurs ça fait des jaloux, des types et des filles qui crient que c’est injuste et tout. Et ils nous regardent de travers. Moi je suis pas d’accord, d’abord les injustices, je suis contre, et puis les autres ils y vont aussi au cinéma parfois, et alors ce sont eux qui nous passent devant. Et nous on leur crie dessus que c’est injuste.
Mais cette fois, j’ai attrapé ma dent. J’étais content ! Je l’ai nettoyée dans l’évier, en bouchant avec le caoutchouc qui tient avec une petite chaîne. Mais chez nous, elle est cassée, pas grave, le bouchon marche quand même.
J’ai mis la dent dans une petite boîte transparente que j’avais récupéré exprès, et j’ai attendu que maman rentre. C’est drôle, mais je ne savais plus quoi faire, depuis que ma dent était tombée. Je suis allé me voir dans la salle de bain, dans le grand miroir : j’ai écarté les lèvres et j’ai regardé l’effet que ça faisait. Horrible, on aurait dit un vrai pirate. Dessous la dent qui n’était plus là, je voyais du blanc de la future dent qui commençait à pousser. Je me demandais combien de temps elle allait prendre pour sortir complètement. Et si elle allait prendre la même place que l’ancienne. Dans ma classe, j’ai une copine qui s’appelle Candice, elle a une dent qui n’a pas repoussée exactement comme l’autre. Elle est toute de travers et des garçons méchants se moquaient d’elle en l’appelant « bouche de traviole ». Candice, elle n’était pas contente, elle n’osait plus trop sourire. C’est dommage, parce que moi, je la trouve jolie quand elle sourit. Elle a des nattes blondes de chaque côté de sa figure, et des taches de rousseurs mais pas trop. Et puis elle a de grands yeux bleus, « les yeux des amoureux » m’a dit maman un jour. J’ai rougis, parce que moi, je l’aime bien Candice. Je ne le dis pas trop, mais je crois qu’elle s’en est rendu compte, puisque j’étais le seul à ne pas me moquer de sa dent de travers. Même si, moi aussi, j’avais bien remarqué que sa dent avait poussé tout de guingois. Candice, elle, elle disait qu’elle aurait un appareil pour redresser ses dents, mais que le dentiste voulait attendre qu’elle en perde d’autres pour monter l’appareil. Moi, je ne disais rien, mais le coup de l’appareil, je ne trouvais pas ça terrible. Il y a plein de filles et de garçons au collège de ma soeur qui en ont, des grands qui sont en 6è et même plus. On dirait qu’ils ont une caisse à outils dans la bouche, ou une chaîne de vélo sans graisse. Ma sœur Salomée, elle est en 4è, elle n’a pas d’appareil, mais elle voudrait un « piercing ». Papa a dit « certainement pas, moi vivant tu n’auras pas de piercing ». J’ai vu son regard qui foudroyait papa. Ca été la crise encore. Avec ma sœur cette année c’est souvent la crise. Je ne sais pas ce qu’elle a, elle fatigue tout le monde, elle change sans arrêt de fringues, ses cheveux on ne les reconnaît jamais, elle crie tout le temps, le monde est contre elle, et personne ne m’aime dans cette baraque, et les portes claquent, et les claques volent. Mais elle a déjà eu une victoire, comme elle dit : elle est sur « Facebook », alors que moi je n’y ai pas encore droit. Quand je rentrerai en 6è, peut-être.

J’étais assis sur mon lit, et je me demandais si maman et papa me feraient le coup de la souris. C’est vrai, j’étais grand maintenant, et le coup de la souris, je connaissais. On met la dent sous son oreiller le soir, et le matin, hop ! Une pièce de deux euros à la place de la dent ! C’est la souris ! Je me demandais quand même ce qu’elle pouvait bien faire de toutes ces dents de lait, les souris, surtout qu’elles préfèrent le fromage normalement. Et puis un autre truc aussi : comment faisaient-elles pour transporter toutes ces pièces de deux euros ? Où les achetaient-elles ? A la boulangerie ? A un moment, je me disait qu’elles avaient signé un pacte avec le dentiste : il récupérait les dents usagées des enfants, pour faire des colliers ou des appareils dentaires. Ou alors des sculptures en dent de lait. La Tour Effeil en dents de lait : il en fallait sûrement beaucoup !
Je m’étais couché sur mon lit, comme ça, tout habillé, avec ma dent dans la boîte sur mon pull-over. Je n’ai pas entendu maman rentrer. La souris non plus. Je crois bien que je m’étais endormi.

(à suivre... )




Par Fred Sabourin - Publié dans : littérature
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