Le jour, d'après...
Fred Sabourin

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"Fais de l'obstacle la matière
même de ton action"
(Marc Aurèle)
Mademoiselle Chambon
De Stéphane Brizet. France, 2009. 1h40. Distributeur : Rezo Films. Avec : Sandrine Kiberlain ; Vincent lindon ; Aure Atika ; Jean-Marc
Thibault…

Adapté d’un roman d’Eric Holder, Mademoiselle Chambon, nouveau film de Stéphane Brizet, joue sur un fil ténu mais ô combien réel
de la comédie dramatique des sentiments, sans jamais verser dans le mélo. Stéphane Brizet est un cinéaste de l’intime, de l’épure pourrait-on dire, du tout petit jeu des acteurs qui donnent à
l’écran des sentiments grandeur nature, et une maturité affirmée. On se souvient avec bonheur de Je ne suis pas là pour être aimé avec Patrick
Chesnais et Anne Consigny. Histoire d’amour sans consommation, mais pas pour autant sans sentiments ou désordres amoureux. Dans Mademoiselle Chambon,
Brizet réussit le tour de force de nous faire croire à l’incroyable : une histoire d’amour troublante entre un maçon et l’institutrice de son fils, par ailleurs violoniste et détentrice d’un
secret qui lui donne la fragilité d’un archer sur les cordes d’un violon. Même si cette différence sociale n’est pas le nœud du film, on retiendra la scène d’ouverture où l’on découvre Jean et sa
femme aux prises avec une définition du complément d’objet direct pour le moins ardue.
Le contraste
est saisissant : Vincent Lindon (qu’on avait laissé en maître-nageur crédible dans Welcome), apparaît en maçon, un brin lourdaud, encombré par
un corps fait pour construire des maisons (« un peu de la vie des gens » dira-t-il aux gosses de l’école un samedi matin où l’instit l’invite à parler de son métier), mais terriblement
sous le charme de Sandrine Kiberlain, « Mademoiselle Chambon ».
Elle-même, tout
en sensualité retenue et fragilité déconcertante, à la fois perdue dans un monde scolaire où elle semble néanmoins nager comme avec grâce et facilité, et à la vie terriblement solitaire sitôt la
porte de chez elle refermée. Lui : tout en lourdeur mais avec une économie de mots et de gestes, lesquels sont toujours précis (voir les scènes de maçonnerie où Vincent Lindon parvient à
nous faire croire qu’il a toujours fait ça). Elle : tout en résignation, comme une fleur déjà fanée avant d’avoir vécu, et à la sensualité prête à se déployer si un magicien souffle sur ses
braises.
Les deux vont
se croiser, se troubler, lui va changer une fenêtre chez elle, puis lui demander l’impossible : jouer du violon pour lui seul, juste une fois. Ce qu’elle accepte, gênée mais terriblement
fière.
Tout repose
assurément sur ce fil tendu entre deux comédiens, Vincent Lindon & Sandrine Kiberlain, sur les silences d’Aure Atika (la femme du maçon), et aussi, ne l’oublions pas, sur Jean-Marc Thibaut le
père, le vieux père devrait-on dire, ce qui permet à Brizet de filmer la vieillesse comme nul autre (et on se souvient d’un coup de l’énorme Georges Wilson dans Je ne suis pas là pour être aimé, vieillard chiant et acariâtre, tranchant avec la bonté et l’abandon de JM Thibaut).
Il ne faut
surtout pas raconter la fin du film, splendide, dont on ne saurait trop conseiller de rester jusqu’au bout de la chanson de Barbara clôturant ce petit bijou de cinéma qu’est Mlle Chambon. Tout en retenue, sensiblement, avec un respect immense pour les comédiens qui le lui rendent au centuple, une bien belle fenêtre ouverte sur un
cinéma qui donne beaucoup de plaisir. Un certain regard sur la frugalité, à l’heure où l’omniprésence d’images et de soliloques nous rendraient presque obèses.



"Première Séance", une chronique cinéma de Fred Sabourin sur RCF à Angoulême (mercredi 12h45) et en Haute Normandie (jeudi 11h35 & 12h55). Fréquences sur
www.rcf.fr