Partager l'article ! le bruit et l'odeur (Bosphore comme un Turc, tome 2): Il faut voir pour entendre. O ...
Le jour, d'après...
Fred Sabourin

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éditos, culture, soliloques en tous genres...
"Fais de l'obstacle la matière
même de ton action"
(Marc Aurèle)
Il faut voir pour entendre. Ouvrir ses yeux pour sentir. Toucher et
goûter. En fermant les yeux, cette cour des miracles autour de la Corne d’Or prend des allures de petit concentré de voyage. On cherche Pierre Loti du regard : passera-t-il le pont ou
remontera-t-il cette petite mer qui pénètre quasi charnellement la terre ? Le bruit du vieux diesel du « vapur » qui nous vomit sur le
quai d’Eminonü venant de Karakoï, en Anatolie, là bas, sur l’autre continent, le bruit de ce diesel laisse maintenant place à son odeur, mêlée à
celle de poisson grillé que les mitrons enfournent dans une tranche de pain avec oignons et salade. Un filet de citron, et c’est parti. Ça ressemble à de la sardine – ils en ont l’odeur – mais
ces petits poissons sortis à l’instant du Bosphore sont parfois des maquereaux, ou d’autres fritures que les pêcheurs sortent « à la mitraillette » (plusieurs hameçons sur une même
ligne, pour les non initiés…).
Ca sent aussi le sésame des petits pains en forme de cercle. Si je le coupe en deux, il prend la forme d’un croissant… Si j’en mange un bout, une corne. Or plus tard, remontant les étalages du
bazar égyptien, ce sont d’autres bruits et odeurs qui montent au nez. Cris et appels des marchands qui, pour attirer le chaland, rusent et vocifèrent. Odeurs de café, d’épices, de fromages de
brebis, de thé, de pistaches et noix de cajou. Un enchantement des yeux, des oreilles et du nez. Parfois aussi de la bouche, lorsque l’un d’entre eux donne à goûter le fameux fromage ou une
pistache.
Dimanche en fin d’après midi, les Istanbuliotes se pressent sur les marches de l’embarcadère pour « bader », comme on dirait chez nous. Attendre. Ne rien faire. Grignoter un poisson
grillé. Etre ensemble, tout simplement.
Alors je regarde à nouveau vers le ciel où pointent les minarets, comme des pinceaux prêts à calligraphier le nom de Dieu au ciel de gloire de ce jour où il faut déjà se résoudre aux adieux. Je
n’ai qu’une envie : que tous ces bruits et ces odeurs entrent par les ports de ma peau pour les emporter dans mes bagages. Et revenir, un jour, entendre à nouveau la musique de l’Europe et
de l’Asie enlacées.
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