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Le jour. D'après fred sabourin

La prochaine fois je viserai le cœur

13 Novembre 2014 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #chronique cinéma, #Presse book

 

Canet 2 

 

 

Le nouveau film de Cédric Anger met en scène l’histoire d’un fait divers de la fin des années 70 : un gendarme tueur de jeunes filles. Noir, sobre, et nerveux.

 

Dans l’appartement de Franck, gendarme de son état, une affiche de David Hamilton attire l’œil et pas seulement. On connaît le goût, parfois sulfureux, du célèbre photographe et réalisateur londonien pour les jeunes femmes encore en fleur, à peine sortie de l’adolescence. La clé de la personnalité complexe, double, maladroite, peuplée d’un imaginaire viril, fascinée par l’ordre et la morale, du gendarme Franck (Guillaume Canet) réside là. Mais n’attendez pas de La prochaine fois je viserai le cœur qu’il vous la donne tout cuit.

 

Le « tueur de l’Oise »

 

L’histoire est inspirée de faits réels : en 1978-79, dans l’Oise, une série de meurtres et de tentatives de meurtres défraie la chronique. Plusieurs jeunes femmes sont en effet retrouvées mortes ou sérieusement blessées, soit renversées par une voiture alors qu’elles circulaient à mobylette, soit parce qu’elles faisaient de l’auto-stop. L’enquête sera d’autant plus longue que le coupable – qui finira par être arrêté – est un gendarme de la brigade chargée, avec la police judiciaire, de l’enquête. La prochaine fois je viserai le cœur est une formule utilisée par le gendarme-tueur dans des lettres anonymes qu’il envoyait afin d’essayer d’expliquer ses actes autant que pour brouiller les pistes. On l’appellera même « le tueur de l’Oise ».

Cédric Anger, fasciné par les films noirs, signe avec La prochaine fois je viserai le cœur une œuvre forte, dans la lignée de celles d’un Jean-Pierre Melville (on pense au Cercle rouge), ou Alain Corneau (Série noire). Déjà l’auteur du Tueur (en 2007) et de L’avocat (2011), Cédric Anger maîtrise les codes du film de genre. Mais ne croyez pas qu’il s’agisse d’une série B : La prochaine fois je viserai le cœur possède la classe et l’ambiance des meilleurs polars, pour plusieurs raisons.

 

Traque, suspicion, désillusion

 

D’abord et avant tout pour le personnage lui-même. Repoussant autant que fascinant, la personnalité de ce gendarme-tueur, Franck (1) ne peut laisser indifférent le spectateur. L’audace de Cédric Anger et de donner le point de vue du criminel au point de le rendre attachant. C’était risqué, mais ça fonctionne, surtout par le choix de Guillaume Canet pour interpréter le rôle. Mâchoires serrées, adepte de l’automutilation, incapable de nouer une relation avec une jeune femme qui pourtant lui saute au cou, troublé même par l’ambivalence sexuelle lorsqu’il doit se rendre sur des lieux de dragues homosexuels pour les besoins de l’enquête. Un rôle parfaitement interprété, de solitaire discret apparemment rangé, rêvant d’une mutation dans une unité type GIGN par envie de voyages, apprécié par son supérieur, dont il a la confiance. Ambivalent jusqu’au bout de lui-même, son besoin d’exister passe aussi par ses crimes, qu’il commet dans un état de folie ne parvenant pas à faire oublier l’abject du geste, jusqu’à en vomir. Franck sort de chez lui, de nuit. Puis traque une proie comme un chasseur, et la tue, ou la blesse mortellement. Puis il rentre chez lui s’allonger sur un lit impeccablement fait, ou dans une des pièces de l’appartement aménagée en repère de guerrier, véritable forteresse militaro-criminelle, avec articles de presse le concernant collés au mur.

 

L’autre raison de la réussite indéniable de La prochaine fois je viserai le cœur, c’est son climat. Scènes nocturnes, froides, et journées dans le brouillard ou la pluie, omniprésence de la boue et des flaques, d’arbres sans feuilles : il ne fait pas bon vivre dans cette Oise déprimante, grise, au cœur d’un hiver triste et morne.

 

Enfin, à la manière d’un Claude Chabrol qui se serait régalé à disséquer une institution de l’intérieur, comme ces vers de terre que Cédric Anger nous montre parfois en gros plan, l’unité de gendarmerie où Franck semble un modèle, devient le théâtre peu à peu d’une traque qui glissera vers la suspicion, et la désillusion. A ce sujet, la scène finale demeure un morceau d’anthologie du film noir : confondu par ses empreintes, Franck est arrêté par ses collègues, qui, l’ayant attaché comme un vulgaire prévenu au radiateur, le fixent d’un regard dégoûté de s’être fait si longtemps berné par le meilleur d’entre eux.

 

« Attention, je vais vous faire mal », dit étrangement à ses victimes ce gendarme avant de commettre ses crimes. La prochaine fois je viserai le cœur ajoute-t-il dans ses lettres anonymes. Et l’on se dit, en sortant de la séance, que Cédric Anger et Guillaume Canet ont réussi les deux.

 

F.S

 

(1) Il s’appelait Alain Lamare, était apprécié de ses supérieurs. Il a été déclaré par les psychiatres non responsable de ses actes pour état de démence, et a été interné dans une unité psychiatrique. 

 

 

 

Canet

 

 

 

Canet 3

 

 

Photos : Th. Hardmeier. Sunrise Films. Les Productions du Trésor. Mars Films. Caneo Films.

 

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