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Le jour. D'après fred sabourin

L’odeur du père (fiction)

1 Mars 2013 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #littérature

 

 



Elle ne s’y attendait pas du tout. D’abord parce que cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas sentie son odeur, ensuite parce que le lieu ne s’y prêtait pas, à priori. La file d’attente d’une caisse de supermarché. Devant elle, un homme, quinquagénaire quelconque aux vêtements sobres et passepartouts, révélant l’achat bon marché du rayon confection dans le grand magasin. Mécaniquement, il déposait sur le tapis roulant les produits qu’il venait de choisir. Deux steaks hachés. Du papier toilette. Un lot de quatre sachets de pâtes aux œufs. Un kilo d’oranges. Du café. Un savon. Deux bouteilles de vin rouge du Pays d’Oc. Deux briques de soupes aux neuf légumes. Du beurre. Un litre de lait. 180 grammes de pâté de campagne pris au rayon traiteur. Il ne la remarqua pas. Elle se tenait juste derrière, attendant son tour, son chariot  comme bagage. Une fois déposé ses affaires sur le tapis, révélant une vie aussi sobre que ses vêtements gris et sombres, il attendit que la caissière s’en empare pour les faire passer devant son détecteur de code barre. Mais ce n’est pas cela qui éveilla chez elle l’attention. Ce fut son odeur.
 

 

L’homme qui s’était penché et relevé successivement plusieurs fois, avait créé un mouvement dont les effluves lui montèrent au nez. Une odeur connue, se disait-elle, mais lointaine. Une odeur âcre et douce de tabac froid et d’eau de Cologne. Une fragrance d’homme, d’un âge mûr, mais pas encore trop, une odeur de célibataire ou de divorcé. Une odeur d’homme qui ne se néglige pas encore, mais ne fait plus trop d’efforts non plus. Quelque chose de l’entre deux, comme son âge. Elle se demandait où elle avait déjà bien pu la sentir... Et surtout sur qui. Ce n’était pas son homme à elle, dans la force de la jeunesse encore, trentenaire vigoureux qui se parfume avec les grands noms de haute couture : Christian, Jean-Paul, Hugo, Georgio… Son homme à elle ne s’aspergeait pas encore d’eau de Cologne de supermarché. Non, celui qu’elle avait connu avec cette odeur, c’était son père.
C’est pour ça qu’elle ne l’a pas reconnue tout de suite. Il y avait si longtemps… Quand elle l’embrassait, en arrivant chez lui, après de longues semaines sans le voir, c’est ce parfum mélangé qui lui sautait au nez. Mêlé à une légère sueur, aussi. D’un seul coup, tout son univers lui revenait. Son petit appartement d’une tour HLM, la ligne de chemin de fer en bas, la table de la cuisine recouverte d’une toile cirée usée sur les bords, encombrée près du mur de papiers, de coupures de journaux, du programme télé, d’un cendrier et de boîtes de médicaments. Les chaises de la cuisine, qui faisait pschitt quand on s’asseyait dessus. Un calendrier des postes avec des scènes de chasse ou de pêche. La cafetière encrassée sur un petit meuble. L’évier blanc et la gazinière marron. La tapisserie jaunie par les volutes de cigarettes. L’ampoule au plafond tachetée de chiures de mouches. Les doubles rideaux bleus aux fenêtres. Et l’odeur d’eau de Cologne.
 

 

C’est la caissière qui la sortit de sa torpeur. L’homme qui sentait comme son père venait de payer ses courses et déjà les rangeait dans un cabas. Il croisa juste un instant son regard. Et celui de la petite fille assise sagement dans le panier du chariot. Elle la regarda aussi, en précipitant ses courses sur le tapis roulant. Quand elle eut fini, elle se demanda si sa fille, se souviendrait un jour de l’odeur de son père.
 

 

L’inconnu disparu au bout de la galerie marchande, emportant dans son sillage le souvenir de cet homme qu’elle venait de recroiser, douze ans après sa mort.

 

 

 

F. Sabourin. 27/02/2013

 

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