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Le jour, d'après...
Fred Sabourin

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"Fais de l'obstacle la matière
même de ton action"
(Marc Aurèle)
« Vous vous trouvez dans un train ou un
autobus en face d’une personne qui attire votre attention. Décrivez-la en essayant d’imaginer, d’après son aspect et des attitudes, son caractère et sa situation sociale ».
Cette copie, datant d’une élève de 4è1 le vendredi 19 janvier 1961, dépassait d’un bac de livres chez un bouquiniste, ainsi que quelques photos.
Voici le « devoir de rédaction » de Blandine, collégienne au début des années soixante. Nous avons gardé la mise en page et les sauts de lignes servant au découpage des
paragraphes.
« C’était un de ces matins obscurs et doux, si chers à nos hivers normands. J’étais debout dans l’autobus bondé et, pour me distraire,
je regardais les gens monter, descendre, circuler. Près de moi un monsieur offrit, avec un large sourire, sa place à une dame elle aussi debout, en face de moi. Cet homme, je le voyais tous les
jours et je n’avais jamais remarqué, ni même regardé sa silhouette grise.
Quarante ans environ, un mètre soixante-cinq, yeux gris-bleus, cheveux châtins, signe
particulier : néant, ah si pourtant ! un chapeau ! En effet mon nouveau voisin arborait un couvre-chef bien caractéristique, un de ces chapeaux gris qui évoque irrésistiblement la
machine à écrire et le registre de comptes. C’était peut-être un employé de bureau.
Il portait aussi des gants de laine bien propres et bien blancs, un pantalon bien repassé
et un pardessus tout neuf. C’était un homme soigné et j’avais pu remarquer auparavant ses cheveux châtains luisants de brillantine. Quelqu’un baissa la vitre et il se recouvrit bien frileusement
la bouche avec sa large écharpe. Il aimait sans doute le confort et il devait le posséder, de plus, il redoutait le froid, sans doute parce qu’il vivait enfermé, ce qui ne faisait que renforcer
mon idée sur la profession.
C’était aussi un vieil habitué de la ligne car il plaisantait avec le chauffeur et le
receveur, et il saluait presque tout le monde. Il adressait aussi des sourires à tous, offrait sa place, aidait les personnes âgées à monter, souriait aux enfants et distribuait comme un roi à sa
cour, quelques mots à chacun. Il était là dans son élément, il rayonnait, il régnait avec éclat alors qu’au travail et à la ville il n’était qu’un homme banal parmi d’autres. Prévenant, il nous
avertissait des tournants, des secousses sur le pavé et chacun l’écoutait, c’était vraiment l’homme de l’autobus.
La conversation était des plus banales, il parlait de la pluie, du beau temps et, à
chaque arrêt brusque on aurait pu prévoir ses réflexions ; il était sans doute d’une intelligence moyenne et… Mais que se passe-t-il ? On l’appelle, un homme gesticulant lui tape sur
l’épaule et lui dit : « Eh, dis donc mon vieux Serrepomme, il va falloir que tu me montres la dernière pièce de ta collection ». Puis s’adressant à une relation, ébahie :
« ah ! vous ne saviez pas que Serrepomme faisait collection de pièces « d’indiennes », vous savez, les premières impressions sur coton, et c’est à Darnétal que les Turcs sont
venus apprendre à nos aïeux vers le milieu du dix-huitième siècle la façon d’imprimer le rouge, et ça le passionne, Serrepomme ».
Ainsi donc, M. Serrepomme, banal employé de bureau, avait la passion des
« indiennes ».
Blandine, en 4è1 a obtenu 17/20 avec l’appréciation « très bon devoir ».
(à tous les profs d’aujourd’hui qui aimeraient sans doute lire de telles rédactions dans leurs classes…)
Jules sur les boulevards - 1950
(sans titre)
(sans titre)