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Le jour. D'après fred sabourin

Immortelle randonnée - Jean-Christophe Ruffin

6 Septembre 2014 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #littérature

 

 

Pendant toute cette phase du chemin, j’ai multiplié les expériences spirituelles, visitant chaque ermita placée sur ma route, prenant part aux offices du soir dans les chapelles, les églises. J’ai pu mesurer dans quel état particulier se trouve aujourd’hui le petit monde de la chrétienté, en particulier en Espagne.
 

Si les messes dominicales regroupent encore beaucoup de monde, les offices du soir n’attirent que des personnes très âgées. Le service du prêtre semble fait pour elles seules et j’ai vu quelques officiants bâcler l’affaire, visiblement agacés de gâcher leur talent devant un si maigre public.
 

Dans certains endroits, la ferveur reste impressionnante malgré (ou à cause) du vide des bâtiments. Je me souviens d’un soir au Pays basque où, dans une église humide qu’ornaient de simples croix de fer forgé, une femme assez jeune enchaînait les ave maria en roulant les « r », déclenchant les réponses rocailleuses de l’assistance, semblables à des avalanches de pierres. A mesure que se répétaient les simples et brèves paroles de la prière, on sentait une tension monter dans l’église. Malgré le nombre relativement restreint de fidèles qui y étaient rassemblés, le lieu semblait empli d’énergie spirituelle. Quand, enfin, le prêtre fit son apparition dans le chœur, sa présence provoqua une véritable catharsis et peut-être çà et là quelques émois plus intimes.
 

Le pèlerin, en passant d’un lieu de culte à un autre, effectue une véritable coupe géologique à travers les différentes strates chrétiennes du pays.
Dans les fastueuses cathédrales, il rencontre l’élite du clergé, les prêtres les plus saints ou les plus habiles, ceux qui ont u tirer leur barque au sec et se sont fait attribuer, à défaut encore de la pourpre, de riches prébendes, des diocèses confortables, les plus belles cures. A l’autre extrémité, dans les campagnes reculées, survit à peine un clergé tout proche des usages païens qu’il est censé combattre. C’est là, dans ce lumpen-clergé, que l’on trouve tous les effets de la pauvreté, de la promiscuité, de la tentation qui sont autant de stigmates du Christ. Prêtres incompétents, alcooliques parfois, fornicateurs peut-être, quand ils se recrutent parmi ces pauvres pasteurs de campagne semblent pouvoir être, sinon absous, du moins jugés avec clémences. Ils ne cultivent pas leurs vices comme des privilèges de nantis mais plutôt comme les rares consolations qui leur soient offertes pendant une vie de misère. Mais ce sont des personnages de Graham Greene plus que de Barbey d’Aurevilly.

(chapitre Une belle tranche de chrétienté)

(…)

 


Dans l’état d’hébétude où j’étais en avançant dans les rues, cette épopée me fournit une matière à rêver. Le départ du Primitivo me projetait dans l’escorte du roi Alphonse. Je tentais de voir par ses yeux et imaginais les reliefs que je traversais à l’époque où ils n’étaient encombrés ni de trottoirs ni de chaussées, ni d’immeubles ni de magasins. Les personnages de bronze grandeur nature que les Espagnols aiment répandre dans leurs villes comme autant d’étranges silhouettes immobiles me semblaient avoir été les témoins pétrifiés, dans leur immobilité de statue, de la sortie triomphale d’Alphonse de sa capitale. Assez longtemps, deux ou trois heures peut-être, je conservai assez d’aptitude au rêve pour imaginer les oriflammes claquant au vent frais des combes, les villageois assemblés pour acclamer le roi, la procession des courtisans empressés de chevaucher au plus près du monarque. Ces derniers, je les voyais bien : la vie m’a donné le privilège d’observer de près ces grands animaux, félins mineurs ou fauves carnassiers, reproduits à l’identique depuis le fond des âges et pour les siècles des siècles, dressés à flatter les puissants autant qu’à mépriser les faibles et que l’existence, quoi qu’on en dise, récompense contre toute morale : je veux parler du peuple éternel et redoutable des lèches-bottes.

(chapitre Sur les traces d’Alphonse II et de Bouddha)

 

 

Ce dernier passage est particulièrement délicieux... (note personnelle)

 

 

Editions Guérin, 2013.

 

 

 

 

 

 

 

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Fred 08/09/2014 10:14


cela dit le second extrait (sur le peuple des lèches-bottes) là j'ai des images bien précises en tête...

Fred 08/09/2014 10:13


@ David the Red : n'y vois d'ailleurs aucune malice ! Toute ressemblance avec des personnages existants etc. etc. ;-)

David 06/09/2014 17:29


lu et apprécié, aussi, à sa mesure.