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Le jour, d'après...
Fred Sabourin

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"Fais de l'obstacle la matière
même de ton action"
(Marc Aurèle)
« Tout avait la couleur uniforme du givre, à la fin février, pour vos derniers moments.
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement : bonheur à tous, bonheur à ceux qui vont survivre.
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand.
Adieu la peine et le plaisir, adieu les roses. Adieu la vie, adieu la lumière et le vent. Marie-toi sois heureuse, et pense à moi souvent, toi qui va demeurer dans la beauté des choses, quand
tout sera fini plus tard, en Erivan.
Un grand soleil d’hiver éclaire la colline, que la nature est belle, et que le cœur me fend. La justice viendra sur nos pas triomphants. Ma Mélinée, ô mon amour, mon orpheline. Et je te dis de
vivre, et d’avoir un enfant. »
Cet extrait de Louis Aragon (Strophes pour se souvenir, in Le Roman inachevé) résonne et siffle au vent
de cette « Piquante Pierre » - c’est son nom – perdue quelque part dans le massif des Vosges.
Ici aussi, ils sont tombés.
Qui ?
Ceux qui, bravant les éléments - tous contraires - ont franchi au péril de leur vie les Pyrénées, pour s’enfoncer en Espagne, y être prisonnier et servir de monnaie d’échange pour Franco
exsangue, puis traverser Gibraltar, et enfin rejoigndre les armées de Leclerc, de Lattre ou les bataillons de Choc. De cette Afrique du Nord ils ont débarqué en Italie ou en Provence, et sont
remonté, suivant le Rhône et cette quête de la liberté et d’une délivrance qu’ils croyaient certaines car ils la tenaient pour essentielles à leurs yeux plein de fureur et de vent.
Mais beaucoup ne sont pas arrivés jusqu’à Paris ou Strasbourg.
Ceux-là ont été encerclés sur cette colline de la « Piquante Pierre », à quelques mille mètres au dessus du niveau de la mer, qu’ils ne revirent jamais. Les soldats allemands ont envoyé
assauts sur assauts, obligeants les soldats de cette France presque libre à se battre jusqu’à la dernière cartouche, et leur dernier souffle. Certains survécurent en grimpant dans les sapins, s’y
cachant pendant deux ou trois jours, chiant dans leurs bottes pour ne pas se faire repérer par les rondes à quelques mètres en dessous.
L’un de ces quelques survivants est mort la semaine dernière, et personne n’en a parlé.
Pourtant on lui doit une bonne part de notre liberté à ce gars là. A cause de ses bottes souillées.
Il a vu ses camarades tomber, là. Par un jour sans doute semblable à celui-ci.
- 12 heures dans la vie d'un paysage (3e partie) -
- 12 heures dans la vie d'un paysage (4e partie) -
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Manoukian et tant d'autres. Tombés. Et oubliés. Merci pour votre texte.