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Le jour. D'après fred sabourin

tranches de vie, tronche de cake (quatro tiempo)

11 Juin 2007 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #l'évènement

                                                un samedi soir, sur la terre

       Si (et seulement si) l’amitié était une prostituée, le ridicule serait son maquereau. C’est la saison des enterrements. De vie de garçon, et, parité oblige, de vie de jeune fille. Celle qui se tient dans le hall de la Fnac ce samedi en fin d’après midi, a tout pour se brouiller avec ses « meilleures amies ». Elles lui ont concocté un accoutrement de poissonnière qui serait tombée dans une usine de bonbons : des bottes de pêcheur « made in Normandie », un débardeur rose, une casquette léopard, des flons-flons, des paillettes, un maquillage adapté au ridicule de la situation. Elle gesticule et chante des chansons paillardes devant un public indifférent, ou curieux, c’est selon. Une femme « mûre » vient lui demander « ce qu’elle fait là ». Les copines regardent la scène, prennent des photos, et gloussent, comme il se doit. Ne croyez pas que cette dernière remarque est sexiste. Il en serait de même avec des croque-mort de vie de garçon…
Qu’est-ce qu’elle fait là, en effet, est la vraie question. Parmi les réponses possibles, une s’impose : elle enterre ce qu’elle croyait être une amitié de dix ou vingt ans avec ses « meilleures copines ». Un samedi après-midi. Devant tout le monde. En bottes de caoutchouc. Et une bonne dose de patience et de sens de « l’humour », qui a toujours raison du ridicule. Une affaire de goût, et une question de persuasion. 



            Quelques instants plus tard, mon livre en main (« Les Dames de nage », de Bernard Giraudeau), je m’installe dans une sorte de QG, « l’Espiguette », un rade sympathique de la place St Amand. On ne pouvait trouver ce jour-là meilleure appellation pour une petite place bordée de maison style classique XVIIIè siècle (une anomalie architecturale à Rouen). A côté de la table où le tavernier m’apporte une bière locale, un jeune couple BCBG, 20 ans d’âge. Chemise « Ralph Lauren », mocassins « Todd’s » pour lui. Débardeur « fashion », jean moulant « Gap », boots à talons pour elle, jolie brune au débit de paroles mitraillette. Ils grillent clopes sur clopes, des « Davidoff », bien sûr, et s’embrassent comme si ils allaient se quitter pour toujours. Je n’y peux rien, la table est si proche que j’entends leur conversation, malgré l’absorption de mon livre. Tout y passe, les révisions de partiels pour lui (économie, il apprend des plans « par cœur », car « ça peut servir ». Un fin stratège...), la future soirée à la fac est aussi au programme (pour elle). Passe une jolie blonde qui entre dans le bar. Il la suit des yeux. Elle le suit des yeux suivant des yeux la belle étrangère, la rivale. Alors le dialogue change de tonalité. On la sent plus dominatrice, piquée au vif par le réflexe masculin par excellence : regarder dans l’assiette du voisin à peine servi. Elle n’est pas braquée, mais tente de montrer que c’est elle qui lui accorde le privilège de former un couple. Elle décide, il exécute. Ils sont amoureux, c’est sûr. Mais ils sont jeunes et beaux. Le risque est grand. Elle le défie. Il veut lui caresser le bras dans un geste tendre de rattrapage, très masculin aussi. Elle recule sur sa chaise : « non, lâche-moi », dit-elle, dans une vraie-fausse colère qui cache des sentiments de triomphe. La joute verbale et tactile dure quelques instants. Nouvelles bières (Monaco pour elle). Cigarettes. Ils s’embrassent, penchés sur leur table, mais c’est encore elle qui décide si le matador en est digne ou non. Nouvel accident : portable qui vibre. « Céki ? ah ouais, salut ! Té où ? Trop bien… ! Là ? J’suis avec mon amoureux (qui allume une nouvelle cigarette). Bah j’sais pas, kel heure il est… Ouais,  dans une demi-heure ça va ? Non, mais j’vais rejoindre les filles dans pas très longtemps en fait. Ok, à toute ! » Portable sur table. Il interroge du regard, mais ne dit rien. « Etienne », dit-elle. Un bref silence. Ils se racontent leurs débuts, un dialogue sur « MSN ». « Ca a duré une heure, jusqu’à minuit », dit-elle. « A minuit, je t’ai dit : c’est mon anniversaire. Tu as répondu : bon anniversaire alors. J’te kiffais déjà… ». Il a les yeux qui sortent du crâne, la langue se déroule sur la table du bistrot et avoue ne pas trop se souvenir de tous les détails. Les garçons sont « ça comme ». Téléphone, pour lui. Il raccroche vite. Elle ajoute : « j’aurais jamais cru qu’on puisse un jour sortir  ensemble… ». C’est l’estocade. Le public applaudit la passe de cape. Le soleil brille dans l’arène, comme dans un livre d’Hemingway, où il est question de mourir l'après midi.
Dans mon esprit, je tourne et retourne la réflexion de la demoiselle, et je pense : « moi, si ».

(PS : impossible de prendre une photo, la proximité m'aurait fait passé pour un vulgaire paparazzi...)

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en quete de cimes 12/06/2007 16:21

aaaah, du Grand Sab, un talent pour conter l'ordinaire et le rendre fascinant, on en lirait des pages si l' envie te prend!!!!

mélie 11/06/2007 22:25

c'est tellement ça, et plus (pire ?) encore... merci pour ce billet si finement écrit. Très heureuse de te revoir sur la toile...

David 11/06/2007 19:50

arrrrrrrrrhhhglSacré Fred qui n'écrit pas pendant des semaines et qui finalement me prend de vitesse avec ses fameuses tranches de cake. Les miennes restent furieusement en suspens. Mais comme toi, dès que j'ai du temps!!!Bon, note pour demain quand même, ne pas lire le bouquin que tu avais, qui n'est pas suffisamment passionnant pour retenir tes oreilles loin des aléas de la vie de couple des tes contemporains. Tu repars? tu restes? quand on se voit?

Campana 11/06/2007 17:20

Merci ! Enfin, de l'air, de la posézie, plein de trucs qui allègent...