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Le jour. D'après fred sabourin

bou-qui-niste !

7 Avril 2007 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #étonnement

                                                             des livres, des mots


        Une personne, dont je tairai le nom mais ce n’est pas trop difficile car elle s’est abritée derrière l’anonymat, m’écrivait récemment dans un mail ses impressions partagées quant à la contemplation des « petites choses de la vie », cette « mode actuelle de s’attendrir sur le quotidien des gens de peu, de sorte qu’il faudrait que tous ces écrivains et chansonniers  s’associent dans une sorte de club des joies simples ». Je cite.
Répondant à cet inconnu masqué par un pseudo et une adresse mail fantoche (dois-je encore préciser qu’il peut s’agir d’un féminin ?), « que j’étais bien d’accord avec lui (elle), mais que je n’obligeais personne à venir lire ces textes sur mon blog », il (ou elle donc) me répondait de nouveau que c’était « la simple curiosité qui le (la) poussait à venir le visiter ». Dont acte.
La curiosité : c’est au nom de cette même maladie que je m’autorise à décrire, par le biais d’histoires simples, ces bouts de phrases saisies au vol, ces images, véritables  passagères clandestines et sans papiers tombant dans l’œil du piéton « lambda » ou du cycliste urbain. Ces instantanées ou ces tranches de vie qui ne me laissent pas indifférent, au nom même de cette curiosité maladive et au sens de la mise en scène de ce qui reste, d’ordinaire, invisible. Le spectacle du monde, pour être emphatique. Ou, reprenant les mots de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges : « je suis le seul spectateur de cette rue. Si je cessais de la voir elle mourrait ».
C’est ce qui m’amène à vous faire le récit suivant, dont je n’ai, pour une fois, que très peu enjolivé la réalité. Elle m’était livrée toute entière sous sa forme brut, il n’y avait qu’à écouter, voir, et ressentir la comédie humaine. Je dirai même mieux : la contempler. 

      

           J’ai dû freiner sec pour stopper mon vélo dans cette rue en pente. Une rue répondant au nom évocateur de « Beauvoisine ». Une délicieuse association de mots, un décalage verbal sans accrocher l’oreille autrement que par le claquement du masculin « beau », et du féminin « voisine ». Les repères brouillés.
J’ai freiné sec, car une échoppe m’a forcée à le faire. Avant de voir ce qui se tenait à  l’intérieur de la vitrine, c’est d’abord un cri qui m’a fait tourné la tête : le propriétaire d’un chien tirait sur la laisse du cabot en criant « non ! non ! NON ! », car le meilleur ami de l’homme était en train de se soulager sur des cartons contenant des livres, disposés sur le trottoir selon une anarchie organisée par le libraire lui même. Et puis j’ai vu la vitrine. Et surtout, aperçu l’intérieur. La caverne d’Ali Baba existe, je l’ai rencontrée. La bicyclette sur sa béquille, je m’approche de l’entrée, exiguë, et découvre l’antre de la littérature d’occasion rouennaise : le bouquiniste Joseph Trotta. On dit parfois, de certaines caves à vin de la région de St Emilion, qu’on peut y faire un « signe de croix » en rentrant à l’intérieur. Je l’ai entendu également de la bouche de quelques viticulteurs cognaçais, parlant même du « paradis » pour nommer les chais de vieillissement de leurs précieuses eaux de vie (autre expression délicieuse, vous en conviendrez…). Si tenté qu’une librairie d’occasion puisse être un temple, ou une église, ou une chapelle, on pourrait faire la même chose au 148, rue Beauvoisine à Rouen. Inimaginable. Le cou peut souffrir d’un torticolis en découvrant l’ordonnancement de la boutique : des livres par centaines, par milliers, dans un amoncellement, un fatras, un empilement serré, jusqu’au plafond lui même, couvert d’affiches. Dans une pièce que vous et moi considéreriez comme un salon ou une salle à manger, des tonnes de livres, par colonnes de quatre mètres de hauteur. Le bureau de Gaston Lagaffe, mais sans le courrier en retard, juste des livres. Des murs entiers. Des livres de poches, des livres brochés, des partitions musicales, des revues, des manuels de savoir vivre du XIXè siècle (dont un excellent : « manuel de savoir vivre des adolescents » que j’avais envie d’envoyer à quelque candidat à l’élection présidentielle…), des livres d’art, des romans, des essais, des livres d’histoire, bref, tout, dans le désordre, et parfois dans un agencement que seul probablement son propriétaire doit maîtriser. J’étais sans voix, paradoxe dans ce qui ressemblait à la "Jérusalem" des livres, la « Mecque » des mots. 


          Mais ce n’est pas tout… Dans le couloir d’entrée, qui servait aussi de pièce principale, je ne pouvais avancer plus à fond dans ce lieu : un homme, claudiquant avec sa béquille, voulait sortir au moment où j’entrais. A moins de déplacer deux ou trois piles d’une centaine de livres, impossible de se retourner ou de passer à deux de front. Comme l’homme avait des difficultés pour se déplacer, et que moi je n’en ai pas, j’ai reculé (impossible de faire demi-tour) dehors, et j’ai attendu qu’il sorte. Je dis bien attendu, car il a mis le temps, son handicap le gênait vraiment.
Là, sur le trottoir, s’engage un dialogue aussi savoureux qu’inattendu, car en plus de difficultés à marcher, l’homme, d’une bonne quarantaine d’année (mais il faisait plus que son âge), avait des problèmes d’élocution.
- « excusez-moi, monsieur, de vous avoir fait attendre, mais ces chaussures orthopédiques ne me vont pas, et j’ai encore du mal à me déplacer », dit-il, en se tordant la bouche pour s’exprimer. Je lui réponds qu’il n’y a aucun problème, je ne suis pas aux pièces, et que de toute façon, vu la taille du couloir, on n’a pas le choix ! Et là, l’homme se met à me raconter son accident cérébral, trente-cinq mois plus tôt, qui le laissait hémiplégique, et surtout sans parole pendant trente jours.
- « vous vous rendez compte ? Un mois sans pouvoir parler, et sans savoir si je reparlerai un jour ! Mais je n’étais pas sourd, j’entendais les médecins qui se demandaient si je retrouverais la parole… Et je ne pouvais rien dire ».
J’opinais du bonnet, ne sachant pas comment réagir autrement que par un « hum, hum » un peu gêné, que dire dans ces cas là ? Il ne me laissa pas longtemps dans l’embarras :
« alors depuis que j’ai retrouvé la parole, j’en profite d’une autre manière, j’ai envie de parler. J’ai envie des mots ! C’est pour ça que je viens ici, car ils sont là, les mots… »
Ca tombe sous le sens. Ou sous le charme, c’est selon. Des milliards de mots silencieux retirés entre les milliards de pages agglutinées dans cette librairie, il fallait que quelqu’un les disent, à voix haute. Quoi de mieux qu’un ancien muet sur le chemin de la rémission pour les faire entendre ? Un ancien muet cabossé et claudiquant sur ses trois jambes. Il fallait encore que quelqu’un entende ça…
Après les remerciements polis d’usage chez les hommes de parole, nous nous sommes quittés sur ce trottoir, en bons voisins (je n’habite pas le quartier), et je me suis enfoncé dans le fameux couloir sombre aux odeurs de livres moisis, de poussières de reliures pleine peau, à l’encre surannée. Dans un recoin, un homme fredonnait une partition de Litz : il était assis sur une pile de livres, pas moyen d’y loger une chaise, ou même un tabouret. Au fond, un rideau crasseux semblait cacher l’entrée d’un infra-monde. J’étais intrigué : la boutique continuait-elle encore derrière ? Une caverne secrète rejoignait-elle le pays des livres et des mots ? Un mausolée à la gloire des auteurs ? Y avait-il une salle de lecture, où quelques aficionados triés sur le volet avaient leur carte de membre du club ?
Rien de tout cela : ma curiosité fut satisfaite, lorsque j’ai vu sortir de là un homme barbu, chevelu, coiffé d’une sorte de béret à l’envers et vêtu d’une chemise d’un bleu douteux : le libraire en personne, ogre des contes pour enfants, cow-boy des bouquins, alchimiste des pages jaunies, flibustier des revues écornées. Il me regarda, saisit mon étonnement, y devina probablement une question, et dit :
- « samedi prochain, il y a une vente spéciale : je vends des livres à dix euros le mètre. J’ai vingt-sept caisses à écouler, alors vous pouvez y aller hein ! »

        Des livres au mètre… Je connaissais la bière au mètre (ou le pastis, vers Toulouse), le tissu au mètre, mais les livres au mètre, on ne m’avait jamais fait le coup.
Le poids des mots a désormais son unité de mesure : le mètre. Il tapisse les murs et le plafond de cette antre de la culture, duquel j’ai fini par m’arracher, l’expression est encore faible. « Amen », est le seul mot qui me soit venu alors.




(pour Martine I., la plus occitane des libraires d'Angoulême. Si tu ne ranges pas ta boutique, tu finiras comme lui !)

 

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mélie 16/04/2007 21:13

ce genre de billet, de photos, de mots et d'enthousiasme renforcent à chaque fois l'irrépressible sensation que sans les mots, on est rien. Alors merci.

forgeron.christophe 11/04/2007 14:28

Salut fred ton article es superbe je trouve bizard le buste de Vladimir Ilich oulianof dis Lenine au milieu de ces livres a+

Frédéric S 07/04/2007 23:58

hélas non, je n'ai pas adopté "un mètre de livres", ironie du sort : je n'étais pas rue Beauvoisine ce samedi...
le beau moustachu est aussi un paradoxe dans ce temple des bouquins : comme tous les êtres totalitaires, il s'est employé, de son vivant, à détruire la littérature et ceux qui l'engendre, les "intellectuels"... On sait depuis qu'il a fait des petits. Il n'a donc rien à foutre ici. Mais à la première vue, cela ne m'a guère étonné, le patron de cette ménagerie semblant assez alter mondialiste de la culture. Je n'ose lui parler de la "Fnac". A la prochaine visite, je demanderai à M. Trotta son avis sur la question... Ce qui devrait donc, selon toute vraissemblance, donner une suite à ce récit.

David 07/04/2007 19:01

deux livres en écho: 1. Carlos Luis Zafon, l'ombre du vent, (Livre de Poche), qui parle si bien du cimetière des livres oubliés que tu sembles décrire... et ma première question: as tu osé adopter un mètre de livres. 2. Regis de Sa Moreira, Le libraire (Livre de poche itou), qui parle aussi bien de son propriétaire!les petits riens sont dans la vie comme dans la littérature, aussi fragiles invisibles et doux que la rosée, mais ils sont la respiration des journées. ce ne sont pas les riens qui comptent, c'est celui qui les voit et les raconte. il les fait exister, leur donne de la portée, surtout quand il peut les partager. a coups d'images sonores, d'écrits bruyants, de cinéma littéraire...mais au fait, qui est ce joli moustachu qui trône au milieu de ce capharnaüm?